Monthly Archives: May 2011

DSK et la morale institutionnelle du FMI

Qu’est-ce que Dominique Strauss-Kahn et Julian Assange ont un commun (à part leurs cheveux blancs et une certaine allure d’outsiders) ? Tous les deux ont été accusés du même crime odieux.

On a déjà débattu et décortiqué l’affaire Assange. Et nul doute que l’on va faire de même pour DSK. Et bien sûr, au delà de la authenticité des accusations, on ne se lassera pas d’insister ici sur la portée politique de ces scandales sexuels. La question que nous pouvons d’ores et déjà nous poser n’est pas – comme le feraient les théoriciens du complot – à qui profitent ces arrestations (<sarcasme> au tandem politique Obama/Clinton dans le cas d’Assange ? au tandem politique Sarkozy/Le Pen dans le cas de DSK ? </sarcasme>).

Il y a une question qui est à mon avis encore plus essentielle et qui était bien posée dans cet article de Joshua Gamson, paru dans le revue Social Problems : quelle est la portée normative d’un scandale sexuel pour les institutions impliquées ?

"Endosser l'ubiquité" : un essai d'Antonio Casilli pour La Gaîté Lyrique (12 mai 2011)

Le magazine de la Gaîté Lyrique publie un essai d’Antonio Casilli, auteur de Les liaisons numériques. Vers une nouvelle sociabilité ? (Ed. du Seuil), sur les oeuvres de Ricardo Nascimento et Ebru Kurbak. Les slides de la rencontre du sociologue avec les deux artistes sont disponibles ici.

Voilà la problématique centrale : comment endosser le processus socio-technologique que nous qualifions d’informatique ambiante ? A cette question, l’artiste Ebru Kurbak avait déjà cherché à donner une réponse en 2009, avec le projet News Knitter : un logiciel effectue des fouilles quotidiennes de données sur le Web, il les traite et les transmet à une machine à tricoter industrielle en réseaux, qui à son tour en tire des sweaters ornés de graphes sociaux, des pull-overs couverts de tags, des étoffes tramées de nuages de mots-clés.

Interface de visualisation transitoire, figée dans le tissu mais prête à changer chaque jour comme on change, justement, de vêtement. Le résultat de cette expérience artistique dépasse la logique des recherches sur les wearable computers menées par Steve Mann à l’université de Toronto. Le wearable computer est avant tout un habit qui représente un prolongement technologique de la peau, des nerfs, des sens de son usager. Il constitue, mcluhaniennement, une extension de l’être humain. Sa logique est donc extensive. L’information ubiquitaire endossée, au contraire, répond à une intention – ou mieux, à une in-tension : l’information cherche à traverser le corps, rencontre une résistance, finalement elle échoue et se contente d’épouser la forme du sujet qui – à la lettre – l’a sur le dos.

[…]

Dans leur projet Taiknam Hat (un couvre-chef à plumes qui se hérissent et se dressent quand elles détectent des traces d’electrosmog tel celui émis par de simples smartphones), l’information se manifeste non pas en tant que signal, mais en tant qu’interférence, d’obstacle, d’imprévu menaçant. Une alarme, un rappel de l’impossible arrangement de l’humain dans son milieu technologique. La conciliation étant irréalisable, la réalité renonce à la symbiose, se résigne  à une mixité inquiète.

Face à cette information qui agace et horripile son récepteur, toute réalité est donc une réalité mixte – comme en anglais on qualifierait de mixed blessing une situation ayant ses avantages et ses inconvénients. Mais ceci n’écarte pas la question de savoir quels mécanismes sociaux et culturels permettent l’identification mutuelle de l’information, de la communication et des formes de la vie humaine. Le trait distinctif des systèmes communicationnels contemporains est leur capacité à subsumer et, en même temps, à projeter une unité de vie. Unité sociale d’individus disparates et connectés, unité d’organismes tangibles et d’information dématérialisée, unité d’espaces intimes et publics. Mode de réalisation contradictoire qu’est le numérique ubiquitaire : il ne renonce pas à la présence physique, mais la reconfigure dans un échange dialectique avec les objets technologiques.

Antonio Casilli au festival international SIANA 2011 (11 mai 2011)

Mercredi 11 mai 2011, festival SIANA 2011 (Semaine Internationale des Arts Numériques Indépendants) accueille le sociologue Antonio Casilli, auteur de Les liaisons numériques. Vers une nouvelle sociabilité ? (Ed. du Seuil) pour parler de “Le mythe de l’IRL (In Real Life), ou pourquoi Internet ne nous a pas encore aspiré dans un cyberespace sans corps et sans amis”. La présentation aura lieu à 14h à ENSIIE (Ecole Nationale Supérieure d’Informatique pour l’Industrie et l’Entreprise), Square de la résistance, Évry, dans le cadre de la séance Idées reçues sur les usages des technologies animée par Fred Pailler, en compagnie de David Peyron et Vincent Berry.

Malgré l’essor des réseaux sociaux en ligne et malgré les effets démocratiques d’Internet, la croyance ingénue selon laquelle cette technologie serait, par sa nature, désocialisante persiste. Tout internaute serait-il aspiré dans une « réalité virtuelle » ? Eloigné de son monde, de ses proches, de son corps même, renaîtrait-il dans un cyberespace désincarné ? Ce mythe masque les liens étroits du réel et du virtuel, et fait fi de l’impossibilité de séparer pratiques sociales et usages informatiques. Continuer à penser le Web comme un espace qui  transcende notre réalité est une erreur d’évaluation lourde de conséquences théoriques et politiques.

Dans DNA Dernières Nouvelles d'Alsace (3 mai 2011)

Dans le quotidien strasbourgeois Dernières Nouvelles d’Alsace, un article de Manon Corbin sur l’effet d’internet sur la santé présente les thèses d’Antonio Casilli, auteur de Les liaisons numériques. Vers une nouvelle sociabilité ? (Ed. du Seuil). L’article est un compte rendu des journées d’étude Euro Cos 2011 « Internet : des promesses pour la santé » ayant eu lieu à Strasbourg le 15 et 16 avril 2011.

La formation initiale des médecins n’inclut pas de cours spécifique sur la problématique internet. Le sujet n’est pas occulté, mais abordé de manière concrète durant les stages. Même si le problème de la fiabilité se pose, la médecine du futur ne pourra pas se dispenser d’internet. Un outil de responsabilisation du patient, qui peut l’aider à accepter et prendre en charge sa maladie.
Une utilisation raisonnée qui pourrait même entraîner des économies sur les dépenses de santé. « L’e-santé pourrait être une ruse du libéralisme pour progressivement déresponsabiliser l’État de la prise en charge médicale » analyse Antonio Casilli, délibérément provocateur. Une perspective de nouvelles inégalités, d’après ce sociologue de l’École des hautes études en sciences sociales.

Friendship changes, but 'friending' stays the same across cultures

Following in Judith Donath and dana boyd’s researches on online friendship and drawing on social network analysis of tie formation, this Hui-Jung Chang article sets up to detect cross-cultural variations in ‘friending’ between a US-based service (Myspace) and a Taiwan one (Wretch).

ResearchBlogging.org
Hui-Jung Chang (2010). Social networking friendships: A cross-cultural comparison of network structure between MySpace and Wretch Journal of Cultural Science, 3 (2).

Understandably, Taiwanese and US cultures have different approaches to friendship. The author characterizes Taiwan as a more collectivistic culture where explicit messages and content exchange are less important that  the context (all the information either coded in the physical setting or internalized in the person) for establishing who’s your friend. US, on the other side, is defined as a “low-context”, individualistic culture [note: pictures are just random. Neither peace sign nor thumbs up in photos appear to bear any significant effect on friendship formation]. Consequently, Hui-Jung Chang formulates the hypothesis that Taiwanese offline friends networks are larger and denser. Does the same apply to online networks?

(more…)

"Un manifeste en faveur de la sociabilité hybride" : Les liaisons numériques dans Réseaux n. 166

Le vol. 29 num. 166 de la revue savante Réseaux : Communication – Technologie – Société propose une recension de l’ouvrage d’Antonio Casilli Les liaisons numériques. Vers une nouvelle sociabilité ? (Ed. du Seuil).

L’ouvrage [est] bâti sur une métaphore théâtrale : trois grandes notions (chacune étant l’objet d’une partie) : l’espace, le corps et le lien social, deviennent respectivement scène, protagoniste et intrigue avant d’être passées au crible du réseau des réseaux.

[…] Des profondes transformations qui affectent l’espace privé, la sphère publique n’est pas exempte. Antonio Casilli affirme, sur la base d’un entretien avec un cyberactiviste anglais et d’une observation participante au sein d’un groupe de blogueurs politiques californiens, que la « distinction entre privé et public est de moins en moins tangible ». Pour lui, la logique participative d’Internet, avec ses réseaux sociaux, ses listes de diffusion et ses blogs, non seulement montre que les usages numériques ne vont pas dans le sens d’une dépolitisation des citoyens, mais qu’ils peuvent, en court-circuitant les différents niveaux de représentationpolitique, sinon renforcer la démocratie, du moins en redéfinir les règles.

Entre ces espaces privés et publics transformés, l’auteur se demande comment l’usager parvient à se ménager un lieu propre. C’est l’occasion pour lui d’aborder ce qu’il appelle le « paradoxe de la privacy ». Comment expliquer que les internautes se préoccupent sans cesse davantage de la protection de leurs données pour en divulguer des quantités toujours plus importantes ? Deux hypothèses sont avancées : d’une part, la gestion de la privacy serait à la fois contrôle des flux entrants et sortants d’informations, ce qui autoriserait les usagers à peser stratégiquement les risques du dévoilement et les gains de la visibilité ; d’autre part, ces bases de données d’informations personnelles que sont Facebook, MySpace et autres, mettraient en jeu une « surveillance participative » dont les internautes seraient des acteurs volontaires.

[…]

La dernière partie, attachée à déconstruire le mythe des propriétés désocialisantes d’Internet, fait l’inventaire des caractéristiques du lien social numérique. L’auteur y cite Grannovetter, Burt et Milgram, pour affirmer que les réseaux sociaux mettent en pratique à la fois « la force des liens faibles », l’importance du comblement des trous structuraux dans le renforcement du capital social et la portée des effets « petits mondes », amplifiée par le Web 2.0. Étudiant les pratiques d’amitié et d’amour en ligne, il montre comment le friending (« activité productive qui crée de la valeur ajoutée à travers le travail collaboratif de plusieurs usagers interliés ») et le dating (l’ensemble des pratiques sociales d’un couple préparant la relation amoureuse) les transforment respectivement, en réintroduisant pour le premier une sorte de « toilettage » social, et en ritualisant, pour le second, la progression de la relation. Génératrices de confiance, les relations sociales assistées par ordinateur offriraient une maîtrise supplémentaire aux acteurs dans la construction de leur socialité. C’est pourquoi Antonio Casilli peut conclure en affirmant que « les technologies numériques ne représentent pas une menace pour le lien social », mais qu’« elles en constituent au contraire des modalités complémentaires ».

Les liaisons numériques se présente comme un manifeste en faveur de la sociabilité hybride qu’engendrent l’informatisation et la connexion croissante des sociétés humaines. Complémentaires des relations sociales traditionnelles, ces liaisons permettraient à la fois un enrichissement de l’espace social, un empowerment du corps et une diversification du lien social.

Dans 01 Informatique Business et Technologies (5 -12 mai 2011)

Dans le n. 2083 du magazine 01 Informatique Business et Technologies, la journaliste Marie Jung interviewe le sociologue Antonio Casilli, auteur de Les liaisons numériques. Vers une nouvelle sociabilté ? (Ed. du Seuil)., sur les conséquences culturelles de l’introduction des réseaux sociaux dans les entreprises.

Comment les réseaux sociaux professionnels modifient-ils l’entreprise ?

Les réseaux sociaux comme Jive ou Yammer peuvent être pensés comme de nouveaux gadgets favorisant la circulation de l’information en interne. Mais le changement induit est en fait bien plus radical, en entreprise comme dans la société dans son ensemble. Dans une organisation traditionnelle, les employés évoluent dans un monde de petites boîtes. L’objectif est de créer des formes de loyauté très fortes entre les individus réunis dans une même boîte (une équipe, un département…) Ces groupes sont séparés de l’extérieur et reliés par des liens internes de subordination ou de solidarité. Avec internet, des sociologues ont émis l’idée que les boîtes explosent…

Selon eux, l’ensemble formerait donc un réseau où tout le monde est interconnecté ?

Oui. Mais contrairement à eux, je pense que les petites boîtes restent en place, et que des passerelles se forment entre elles. On peut trouver des liens entre des contextes sociaux et économiques très éloignés. Non seulement un individu appartient à un réseau social d’entreprise mais aussi à d’autres, généralistes, et les interactions se recoupent. En passant par des outils externes de type Linkedin, on ne fait qu’ajouter un nom à une liste : ce sont des liens très faibles. Mais certaines théories sociologiques ont démontré qu’ils avaient une grande importance dans des occasions comme la recherche d’emploi ou la création d’innovation.

[…]

Comment les outils influencent-ils les salariés ?

Leurs utilisateurs projettent des attentes spécifiques sur ces outils. Ils sont à la recherche d’une communauté idéale, qui renvoie à une quête d’authenticité dans l’entreprise. Le monde du travail moderne, apparu au XIXe siècle, est régi par des conventions très rigides qui nous font dissocier notre figure professionnelle de notre moi authentique. Au contraire, les réseaux sociaux sollicitent une sorte de sincérité et modifient les relations humaines. Ces changements aboutissent à un brouillage entre vie privée et vie professionnelle. D’abord en interne, dans l’entreprise, où certains échanges sont parfois d’ordre tellement privé qu’ils s’apparentent à du bruit et perturbent le discours de l’entreprise. A l’inverse, certains usages professionnels ont maintenant lieu dans l’espace privé. Vous pouvez répondre à vos courriels professionnels le dimanche matin dans votre lit. L’aller-retour entre vie privée et vie personnelle est permanent, la barrière entre notre identité propre et celle que nous endossons sur notre lieu de travail tombe.