familisme

Reforme du News Feed : pourquoi pour Facebook le seul réel qui compte est celui façonné par ta grande-mère

                   “Je haïssais les foyers, les familles, tous lieux
                   où l’homme pense trouver un repos — et les
                   affections continues” ~ ~ ~ André Gide, 1897

Olivier Ertzscheid l’avait mentionné lors de son intervention dans le cadre de mon séminaire #ecnEHESS : Facebook abandonne progressivement son modèle WYSIWYG (What You See Is What You Get) au profit d’un modèle WYSIWYWTS (What You See Is What You Want To See). Faut ré-injecter du réel pardi ! Et le réel se manifeste sous forme de plus de poste de votre grande-mère. La nouvelle vient de tomber : Mark Zuckerberg veut nous donner davantage de “friends and family” et moins d’actualités et de contenu public. Bien sûr, il y a plein de conséquences pour les annonceurs (impact sur les budgets publicitaires et sur les mécanismes de viralité). Mais Facebook ne fait pas ça pour les marques, hein. Facebook fait ça pour vous, chers usagers lambda, parce que “research shows that strengthening our relationships improves our well-being and happiness”.

Now, le truc qui me laisse dubitatif est que tout cela semble être le résultat d’un petit putsch scientifique interne de Moira Burke, data scientist chez FB. Vous la connaissez probablement parce que elle a fait récemment le buzz grâce à ce petit communiqué (largement circulé par la presse conciliante). “Is Spending Time on Social Media Bad for Us?”, bien sûr que non (la question est si manichéenne qu’elle n’admet qu’une réponse négative, par ailleurs). Mais pour quelle raison l’usage de médias sociaux n’a pas d’effets négatifs ? Ou plutôt : sous quelles conditions ?

Réponse : il n’y a pas d’effets négatifs sur le bien-être si vous faites un usage actif de FB (“engagement”) pour échanger avec des “strong ties”. C’est bizarre comme cela ressemble aux théories du socio-psychologue Robert Kraut. Tiens, d’ailleurs il est interviewé par Moira Burke dans le même billet… Et — surprise — il y a deux ans, les deux ont aussi co-publié une étude qui dit exactement cela : “Talking online with friends is associated with improvements in well-being, while talking with strangers or simply reading about other people is not.”.
Ce n’est pas pour faire du gossip que je vous raconte tout cela, mais pour signaler que ces résultats ne sont que la version moderne du vieux “internet paradox” de Kraut : si tu passes trop de temps avec tes liens faibles tu délaisses tes liens forts. Et ça, c’est mal. C’était une vielle étude que Kraut avait publiée en 1998 et qui présentait ce que j’avais défini une “version hydraulique” des usages numériques : si tu consacres trop de temps aux interactions en ligne, tu perds le contact avec ta famille et tes proches. Une vision un tantinet simpliste de l’isolement social provoqué par la socialisation en ligne, basé sur des données limitées et une analyse faible. Kraut l’avait par ailleurs rétractée en 2002 dans le texte “Internet paradox revisited”).
 
(Tout cela, je l’avais déjà raconté dans mon ouvrage “Les liaisons numériques” (2010) et dans un petit texte “Bums, Bridges, and Primates” de l’année suivante, où je m’efforçais de résumer les résultats de Kraut et de passer en revue ceux qui me paraissent ses points faibles.)
 
Vingt ans après sa première étude, Kraut revient à l’attaque avec, grosso modo, le même argumentaire. Sauf qu’aujourd’hui il ne se concentre plus sur le clivage offline/online (devenu caduque), mais sur le celui “active engagement with strong ties/passive engagement with weak ties”.
 
Or, non seulement cette posture est tout aussi normative et “hydraulique” que celle de 1998, mais en plus elle-même repose sur des prémisses qui sont tout sauf neutres : que les liens forts soient meilleurs que les liens faibles et que l’engagement avec ces derniers soit toujours passif. Ceci fait l’impasse sur les éléments d'”exploration curieuse” (comme l’aurait dit Nicolas Auray) et marque un retour vers une “société de petites boîtes” (petites communautés étanches d’individus liés par des liens forts) que l’on croyait mise en crise par l’arrivée du “networked individualism” décrit par Barry Wellman.
 
Moralité : jusqu’à hier, nous pouvions *en ligne de principe* être présent sur FB et moduler nos sociabilités selon nos envies d’exploration curieuse. Après la récente intervention de la Sainte-Trinité Kraut/Burke/Zuckerberg, nos usages seront plus prescriptifs et surdéterminées.