Monthly Archives: September 2019

Interview dans Sciences et Avenir (HS 35, 25 sept. 2019)

« Dans les usines à clic, des millions de petites mains bien humaines »

PROPOS RECUEILLIS PAR LOÏC CHAUVEAU

L’enrichissement continu des logiciels et des bases de données nécessite la contribution de « tâcherons » sans rémunération fixe ni droits sociaux. Une inflexion inquiétante du monde du travail. ANTONIO CASILLI Sociologue à Télécom Paris

page hors_serie_35

Selon vous, l’intelligence artificielle ne serait rien d’autre que du bluff?

Je ne me reconnais pas dans cette idée que l’on m’attribue parfois. Je dirais plutôt que, pour justifier des formes nouvelles de discipline du travail, pouvoirs politiques et économiques utilisent l’intelligence artificielle de façon idéologique. Quand ils en débattent, ces acteurs se concentrent sur les pertes d’emplois qui menacent les moins qualifiés. Mais pour peu que l’on regarde « sous le capot », on s’aperçoit que les masses de données nécessaires pour entraîner les machines sont introduites dans le système par des petites mains bien humaines! En Afrique, en Asie, de véritables « usines à clic » voient des millions de personnes nourrir des algorithmes de reconnaissance faciale, d’identification des objets pour les voitures autonomes, d’enregistrement de voix pour les enceintes connectées. Un travail que je qualifie de digital labor. Si quelqu’un n’apprend pas à une voiture autonome à quoi ressemble un piéton, celle-ci restera aveugle.

A-t-on une idée du nombre de personnes accomplissant aujourd’hui ce digital labor ?

Difficile de répondre, car il n’est pas toujours visible. On estime que, dans le monde, plusieurs dizaines de millions de personnes fabriquent des données. En France, notre projet Digital Platform Labor, qui a cherché à quantifier ce micro-travail, est arrivé au total de 260000 personnes inscrites à 23 plateformes proposant du travail « au clic ». Ce sont en majorité des femmes au foyer qui arrondissent leurs fins de mois avec ce travail faiblement rémunéré (moins de 300 euros par mois). Mais on peut y ajouter les 55 millions de Français qui, gratuitement, renseignent les Gafa en « likant », en répondant à un « Captcha » demandant de prouver que l’on n’est pas un robot. À chaque fois, la requête de l’internaute, sa géolocalisation, la consultation d’un site, un paiement, alimentent les bases de données sans lesquelles des technologies « intelligentes » n’existent pas.

Mais un jour, cet amoncellement de données finira bien par rendre ce travail inutile?

C’est l’argument entendu dans nombre de start-up : il arrivera un moment où les algorithmes auront ingurgité suffisamment de données pour parer à toutes les éventualités. Mais est-ce bien certain? L’intelligence artificielle arrivera-t-elle un jour à rivaliser avec le cerveau d’un enfant qui reconnaît immédiatement un chat d’un chien quel que soit leur aspect? En outre, le consommateur attend que le service qui lui est proposé soit toujours amélioré. Pour répondre à ces attentes, il est nécessaire d’enrichir en permanence les logiciels utilisés. Enfin, la concurrence pour vendre des objets « intelligents » est féroce. La course au « petit plus » qui permet de faire la différence oblige à relancer continuellement l’apprentissage des machines.

Quel est l’encadrement juridique de ces travailleurs?

Dans cette nouvelle économie, c’est le point le plus inquiétant. La relation salariale est mise entre parenthèses. C’est un travail « à la tâche ». Les nouveaux « tâcherons » ne bénéficient pas d’une rémunération fixe, ni de droits sociaux, ni d’une représentation auprès des donneurs d’ordre. Ils ne peuvent revendiquer la juste part de leur travail face à des plateformes bien décidées à capter l’essentiel de la richesse créée. La révolte des chauffeurs Uber ou des livreurs Deliveroo montre que ce système a cependant des limites.

http://diplab.eu/ Antonio Casilli, En attendant les robots, Seuil, 2019

[Vidéo] Leçon inaugurale année universitaire, département sociologie, Université de Genève (25 sept. 2019)

La Faculté des sciences de la société et le Département de sociologie de l’Université de Genève m’ont fait l’honneur de m’accueillir comme conférencier pour la leçon inaugurale de l’année universitaire 2019/2020.

Les poinçonneurs de l’IA. Le digital labor qui rend l’intelligence artificielle (im)possible

En 2003, le pionnier des systèmes experts Edward Feigenbaum qualifiait l’intelligence artificielle (IA) de « destinée manifeste » de nos sociétés. Ce slogan, emprunté de la doctrine politique du providentialisme américain, constitue un remède idéologique aux défaillances d’une discipline qui, depuis des décennies, n’arrive pas à s’attaquer à « la vraie majesté de l’intelligence générale ». Les déclarations des scientifiques, le buzz des investisseurs et les prises de position des décideurs politiques ne relèvent pas de la pensée magique : elles sont des vœux constamment renouvelés, non pas pour réaliser un objectif scientifique, mais pour affirmer une certaine vision du travail…

À l’occasion de la conférence de la rentrée de la sociologie, Antonio Casilli reviendra sur son dernier ouvrage : « En Attendant les robots. Enquête sur le travail du clic » (Seuil, 2019).

Les plateformes numériques mobilisent les compétences, le temps et les gestes productifs de leurs usagers pour produire de la valeur–et pour rendre possible l’automatisation. Des services de livraison express basés sur des applications mobiles aux plateformes de micro-travail comme Amazon Mechanical Turk, aux médias sociaux qui incitent leurs usagers à produire d’énormes masses de données personnelles, les usagers sont désormais mis à contribution pour entraîner des IA. Transcription, annotation, reconnaissance visuelle ou étiquetage de contenus : autant d’activités déléguées à des usagers sous forme de micro-tâches peu ou pas rémunérées. La recherche récente sur ces nouvelles formes de “digital labor” dresse un tableau surprenant des évolutions du marché du travail. À l’heure de l’automatisation intelligente, le travail humain est soumis à une pression pour le remplacement qui aboutit au résultat inattendu de pousser les usagers-travailleurs à réaliser des activités nécessaires de supervision de l’apprentissage des machines mêmes.

Grand entretien dans le 1 Hebdo (25 sept. 2019)

Dans le numéro 265 de l’hebdomadaire Le 1, j’ai accordé un entretien au journaliste Julien Bisson.

« Des formes de subordination et de flexibilisation de plus en plus extrêmes »

Antonio Casilli, sociologue

Le titre de votre essai En attendant les robots offre un clin d’œil littéraire pour décrire le contexte actuel : l’intelligence artificielle (IA) tarde-t-elle à arriver ?

Dans la pièce de Samuel Beckett, Godot n’arrive jamais. Il est une promesse constamment renouvelée, un horizon pour certains utopique, pour d’autres apocalyptique, qui ne se réalise jamais. Je trouve que la métaphore colle très bien à la situation actuelle : la projection imaginaire et fantasmatique que nous faisons sur les intelligences artificielles et l’automatisation, qui n’est pas là aujourd’hui, mais le sera demain peut-être, ou certainement après-demain. En réalité, elle est constamment repoussée. Mais en attendant, on est sujet à des formes de subordination, de flexibilisation de plus en plus extrêmes, d’encasernement de la force de travail de plus en plus poussées, toujours sous la menace, comme une sorte d’épée de Damoclès, de ces robots qui feraient disparaître des millions ou des dizaines de millions d’emplois. 

Le titre de votre essai En attendant les robots offre un clin d’œil littéraire pour décrire le contexte actuel : l’intelligence artificielle (IA) tarde-t-elle à arriver ?

Dans la pièce de Samuel Beckett, Godot n’arrive jamais. Il est une promesse constamment renouvelée, un horizon pour certains utopique, pour d’autres apocalyptique, qui ne se réalise jamais. Je trouve que la métaphore colle très bien à la situation actuelle : la projection imaginaire et fantasmatique que nous faisons sur les intelligences artificielles et l’automatisation, qui n’est pas là aujourd’hui, mais le sera demain peut-être, ou certainement après-demain. En réalité, elle est constamment repoussée. Mais en attendant, on est sujet à des formes de subordination, de flexibilisation de plus en plus extrêmes, d’encasernement de la force de travail de plus en plus poussées, toujours sous la menace, comme une sorte d’épée de Damoclès, de ces robots qui feraient disparaître des millions ou des dizaines de millions d’emplois. 

La réalité est que l’emploi disparaît à la suite de décisions suivant des logiques capitalistes, et non par la faute des robots. Les décideurs du monde numérique, à commencer par les PDG et les actionnaires de ces plateformes, peuvent jouer la carte des robots pour dire : « Ce n’est pas ma faute, ce sont les robots qui arrivent, c’est l’automatisation. » Alors qu’en réalité, ces personnes qui sont virées, qui sortent par la porte de l’emploi classique, rentrent par la fenêtre en tant que microtâcherons. Il ne s’agit donc pas d’un grand remplacement technologique, mais d’un grand déplacement de la rémunération de ce travail. Ce phénomène, on le voit dans des tas de contextes productifs dans lesquels des usines prétendent automatiser leur production, mais recrutent ensuite d’autres personnes pour faire un travail bien plus flexibilisé ou bien plus usant. Cela se produit à l’échelle du monde, dans le contexte du digital labor et du travail plateformisé.

Qu’est-ce que le digital labor ?

Cette notion s’est imposée au milieu des années 2010. On cherche à travers elle, d’une part, à analyser le travail des plateformes numériques et, d’autre part, à réactualiser des notions développées dans d’autres contextes, comme l’ouvriérisme italien, qui concernent toute forme de travail informel, invisibilisé, caché. Il s’agit donc d’un travail plateformisé et difficile à saisir qui établit des relations sociales médiatisées par des technologies numériques. On insiste sur le terme digital, parce que c’est un travail qui se caractérise, d’un point de vue matériel, par l’acte de cliquer d’un doigt sur la touche d’une souris ou d’un écran tactile. C’est aussi une notion qui permet de se pencher sur des formes de travail qui échappent aux définitions traditionnelles d’activités travaillées parce qu’elles ne se situent pas dans les contextes et les lieux classiques du travail. Ce n’est pas un travail d’usine ni de bureau, même s’il peut avoir lieu dans des mondes sociaux de ce type, mais c’est un travail qui se poursuit dans la rue, dans les foyers. Il prend bien souvent la forme de tâches qui exigent très peu d’efforts tout en étant extrêmement fragmentées.

Vous écrivez dans votre livre que « pour chaque col blanc, il existe des millions de cols bleus dans le numérique ». Pourquoi ces travailleurs sont-ils si invisibles ?

D’abord, parce que les cols blancs sont extrêmement visibles et prennent toute la place. Je désigne par ce terme les personnes qui réalisent le travail noble et sublime du code, les ingénieurs, les concepteurs. Souvent ce sont des personnes qui ont une situation économiquement privilégiée et un positionnement politique assez hégémonique. Ils ont à la limite une vocation technocratique à se présenter comme les seuls responsables de l’innovation technologique. Par là même, ils effacent presque, ou du moins relèguent dans des zones assez obscures de l’économie numérique, les dizaines de millions de personnes qui réalisent des tâches beaucoup plus humbles, plus fragmentées et atomisées, et qui, surtout, sont des tâches constamment présentées comme dépourvues de qualité. Ces tâches sont parfois effectuées par les personnes précaires de cette économie numérique, et parfois par des utilisateurs lambda comme vous et moi, à nos heures, dans la mesure où chacun d’entre nous produit des données, entraîne les algorithmes, crée ainsi de la valeur captée par les plateformes. Certains ont le privilège assez douteux d’être rémunérés à la pièce et très, très faiblement. D’autres ont le privilège encore plus douteux de ne pas être rémunérés, puisque nous sommes considérés comme des consommateurs, des amateurs, des passionnés, mais pas comme des producteurs.

Quelle est la conséquence, pour les travailleurs du clic, de leur invisibilité ?

Être relégué à une situation de non-reconnaissance politique a des conséquences de nature économique – se retrouver dans une situation dans laquelle on n’est jamais rémunéré à sa juste valeur ou à la juste valeur de la contribution qu’on apporte à la production de valeur – et des conséquences de nature psychosociale – une atomisation et une aliénation. Dans le cas des plateformes de microtravail, l’on a des personnes qui entraînent des intelligences artificielles en réalisant des microtâches rémunérées à la pièce dans la plupart des cas. Ils travaillent souvent depuis chez eux, ou même s’ils se trouvent rassemblés dans des bureaux, les contrats qui les lient à leurs plateformes leur interdisent d’échanger au sujet du contenu de leur travail avec les personnes qui sont dans le même bureau. Ils n’arrivent alors jamais à créer une communauté de pratiques et ils ne parviennent pas non plus à organiser ces formes de travail et les luttes qui pourraient se structurer autour, comme peuvent le faire les livreurs par exemple. La dernière conséquence néfaste dont je parlerai est celle de la perte de sens, aux yeux de ces travailleurs du clic, de l’activité même qu’ils accomplissent. Bien souvent, les microtravailleurs n’ont pas une conscience précise de la finalité ultime de leur activité. Dans le cadre de notre enquête sur le microtravail en France, nous avons interrogé des personnes passant leur journée à dessiner des carreaux autour de tomates pour entraîner une application de recommandation nutritionnelle. Et pourtant ces personnes ignoraient la finalité ultime de leur travail. C’est quelque chose qui comporte de lourdes conséquences en termes psychosociaux, et présente donc un risque pour ces travailleurs.

D’autant qu’ils ignorent souvent l’identité même de leur employeur final ?

Oui, un élément auquel s’ajoute le risque de base qui est de ne pas savoir combien de temps on va travailler. Soyons clair, on ne parle pas de carrière, ce n’est pas un métier à proprement parler. Même les travailleurs des plateformes les plus reconnaissables pourraient difficilement dire : je fais le chauffeur pour Uber et je compte arriver jusqu’à l’âge de la retraite en faisant cela. Ils ne savent pas combien de temps ils pourront continuer à travailler sur ces plateformes. Et je vous parle là des formes de travail digital les plus visibles. Quand on rentre dans les formes invisibles comme le microtravail, le travail de modération publique ou l’activité des personnes qui à l’autre bout du monde font artificiellement gonfler la notoriété de certaines marques, produits ou personnalités dans des fermes à clics, non seulement il n’y a là aucune certitude d’être réemployé demain ou dans un mois, mais on n’est même pas certain d’être payé à la fin de la journée ou à la fin de la tâche. Parce qu’il y a souvent un problème pour encaisser ces faibles montants.

Y a-t-il une compétition entre les travailleurs du clic de différents pays ?

La question de la mise en concurrence des travailleurs n’est pas une nouveauté, mais elle est poussée ici à l’extrême. Je vous donne un exemple : avant Internet, si une entreprise voulait délocaliser une activité productive, elle avait des options assez coûteuses. Elle devait par exemple ouvrir sa propre usine dans un pays tiers ou s’associer avec une autre entreprise dans le pays d’accueil. Avec les plateformes, il s’agit d’une délocalisation en temps réel, à flux tendu et qui met en concurrence de manière encore plus poussée qu’auparavant des personnes qui travaillent depuis les pays du Nord, en l’occurrence, et d’autres depuis les pays du Sud ; cela peut même arriver entre habitants des pays du Sud. Souvent on rencontre dans nos enquêtes des habitants de Madagascar qui déplorent la concurrence extrêmement lourde de personnes qui seraient installées en Inde ; ou, au contraire, certains Indiens s’inquiètent des microtravailleurs ou des modérateurs nigérians, qui seraient plus performants et moins rémunérés qu’eux. Cette mise en concurrence, qui tire les revenus vers le bas, se généralise pour cette génération de travailleurs du clic.

Sommes-nous victimes d’une forme de crédulité face à cette supposée magie des algorithmes et de l’intelligence artificielle, qui implique en réalité tant de travailleurs sous-payés ?

Oui, c’est une crédulité qui s’est installée, même parmi les personnes qui devraient être les dépositaires de la vérité sur l’intelligence artificielle. Certaines créent et entretiennent activement de l’ignorance autour de l’IA – je pense aux investisseurs, à certains lobbies de grands groupes technologiques qui survendent les performances de cette intelligence artificielle et parfois même la vendent avant même de l’avoir créée. Google a ainsi été prise en train de faire de la fausse intelligence artificielle avec des assistants vocaux censés prendre de manière automatique des rendez-vous à votre place… Il s’est avéré qu’ils étaient gérés par des personnes en Irlande. Siri, l’assistant personnel d’Apple, est en réalité accompagnée et aidée par des petits doigts et des petites mains qui sont installés à Prague, à Cork ou ailleurs. 

Mais cette crédulité existe aussi en raison d’effets de marketing un peu poussés. Il s’agit parfois moins d’une arnaque que d’une situation d’hallucination collective. Même les ingénieurs qui font de l’intelligence artificielle ne savent pas exactement dans quelle mesure celle-ci fonctionne et parfois ferment un œil, voire les deux, sur la composante humaine de leur IA. Typiquement, si vous demandez à une personne, un scientifique, un informaticien qui fait du machine learning si son algorithme, fonctionne de manière autonome, il vous dira que oui, parce qu’il ignore bien souvent d’où viennent les données qui le nourrissent. Or ces données proviennent d’utilisateurs humains ; elles sont annotées, triées, classées, étiquetées par des utilisateurs humains.

Vous parliez de dizaines de millions de travailleurs du clic à travers le monde. Sait-on combien ils sont en France ?

Il est difficile de répondre à cette question. L’estimation du nombre de travailleurs sur ces plateformes se heurte aux effets d’annonce des plateformes elles-mêmes. À les croire, en France, sept millions de personnes seraient concernées. Nous avons fait un travail poussé pour restreindre de manière crédible ce chiffre et nous sommes arrivés aux estimations suivantes : environ 15 000 personnes constituent le noyau dur des utilisateurs très actifs de ces plateformes de microtravail, qui font aussi appel à 260 000 travailleurs occasionnels. À cela, il faut ajouter ceux qui travaillent sur des services visibles et localisés, ceux que l’on voit dans la rue : les chauffeurs Uber, les personnes qui viennent faire les tâches ménagères à la volée et payées à la pièce, les livreurs de Deliveroo, etc. Ces chiffres nous amèneraient pour la France à un total d’environ 400 000 personnes, voire plus, toutes plateformes confondues. Tout cela sans parler de la question encore plus épineuse et sujette à controverse : faut-il reconnaître ou non les consommateurs de plateformes sociales telles Facebook ou YouTube comme des producteurs de données et donc comme des travailleurs ? De ce point de vue, nous serions presque 70 millions à travailler pour les plateformes.

Comment le droit social peut-il s’adapter à cette tâcheronisation du travail ?

C’est une question importante. Les personnes qui s’occupent de protection sociale en France commencent à y travailler, avec un certain retard. La difficulté principale est liée au fait que la protection sociale dans les pays du Nord s’est organisée autour de l’emploi salarié, d’où une difficulté structurelle et historique à reconnaître et protéger les professions qui échappent à ce schéma. Le phénomène a commencé avec les indépendants, il a continué avec les travailleurs freelance à la fin des années 1990 et au début du XXIe siècle, et il se poursuit aujourd’hui. La situation devient encore plus grave et urgente pour les travailleurs des plateformes. Non seulement le tâcheronnage a été interdit en France, mais, à la différence d’autres pays comme l’Allemagne, l’Espagne, l’Italie ou l’Angleterre, on n’admet pas la parasubordination. Si on est indépendant, on l’est ; si on ne l’est pas, on doit être requalifié en travailleur salarié. De nombreux États, même parmi les plus inattendus comme la Californie aux États-Unis, ont récemment décidé de requalifier les travailleurs réguliers de plateforme.

C’est plus difficile dans le cas de personnes qui réalisent des tâches fragmentées, tâcheronisées, microtâcheronisées. Il faut imaginer d’autres formes de protection sociale pour ces personnes. Pousser la logique de la protection sociale en incitant à la protection des travailleurs par les travailleurs eux-mêmes. Je pense, par exemple, aux formes coopératives qui existent sur les plateformes ou – il s’agit de ma position personnelle – à l’idée de reconnaître ce travail invisibilisé et cette production de valeur à travers un revenu universel numérique. Cela permettrait de bien souligner le fait que la totalité des utilisateurs de plateformes numériques produisent de la valeur pour lesdites plateformes. Il doit y avoir une manière de rendre à la communauté ce que la société produit pour ces plateformes et que celles-ci s’approprient. 

Le programme du séminaire “Étudier les cultures du numérique” (#ecnEHESS) 2019-2020 enfin disponible !

Mon séminaire EHESS Étudier les cultures du numérique (mieux connu comme #ecnEHESS) est de retour pour la 12e année consécutive !

Pour l’année 2019/20, le séminaire prévoit 9 séances (tot. 24 heures de cours), dont 5 ouvertes aux auditeurs libres. Grâce à un partenariat avec la Gaîté Lyrique, les séances publiques de 2020 auront lieu dans l’auditorium du 3bis rue Papin, 75003 Paris, et prendront la forme de conférences art & technologie. Les autres séances se dérouleront à l’Institut des Systèmes Complexes (ISC-PIF, 113 rue Nationale 75013 Paris).

Cet enseignement est une unité du tronc commun du master en sciences humaines et sociales de l’EHESS, mention Savoirs en sociétés (SES), parcours HSTS (Histoire des Sciences, des Techniques et des Savoirs), en collaboration avec le Centre Alexandre Koyré.

Structure — Le programme se compose de deux types de séances :

  • les séances thématiques retracent les grandes questions de la sociologie du numérique et sont réservées en priorité aux étudiant•es EHESS (mais peuvent accueillir des auditeur•rices libres dans la mesure des places disponibles) ;
  • les séances d’approfondissement, où des invité•es externes présentent leurs recherches en cours,  s’inscrivent dans la tradition du séminaire #ecnEHESS et sont ouvertes à tou•tes.
  • Une séance finale de restitution des travaux des étudiant•es aura lieu le jeudi 11 juin 2019. Lors de cette session, les étudiant•es présenteront une synthèse portant sur un sujet ayant trait aux usages sociaux des technologies numériques, choisi en accord avec l’enseignant. Le rendu prendra la forme d’une contributions à Wikipédia (création et modification d’articles) et d’une présentation orale.

Pour vous inscrire, merci de renseigner le formulaire de contact (option “seminar”).

PROGRAMME #ecnEHESS

1.         Jeudi 31 oct. 2019, 16h-19h, Institut des Systèmes complexes (ISC-PIF), salle 1.2.
Antonio Casilli Introduction au séminaire : socialisation et communautés sur internet
Séance réservée en priorité aux étudiant•es EHESS

2.         Jeudi 14 nov. 2019, 16h-19h, Institut des Systèmes complexes (ISC-PIF), salle 1.1.
Madeleine Pastinelli (Université Laval, Québec) Enquêter en ligne : stratégies de recherche et sociabilités numériques, des canaux IRC aux communautés Facebook
Séance ouverte aux auditeurs libres

3.         Jeudi 12 déc. 2019, 16h-19h, Institut des Systèmes complexes (ISC-PIF), salle 1.1.
Antonio Casilli Réseaux et capital social en ligne
Séance réservée en priorité aux étudiant•es EHESS

4.         Jeudi 9 janv. 2020, 19h-21h, Gaîté Lyrique.
Sarah T. Roberts (UCLA) Behind the screen: The hidden digital labor of online content moderation 🇬🇧 + Lauren Huret
Séance ouverte aux auditeurs libres

5.         Jeudi 13 févr. 2020, 16h-19h, Institut des Systèmes complexes (ISC-PIF), salle 1.1.
Antonio Casilli Vie privée et capitalisme de surveillance à l’heure des plateformes
Séance réservée en priorité aux étudiant•es EHESS

6.         Jeudi 12 mars. 2020, 19h-21h, Gaîté Lyrique.
Silvio Lorusso (Institute of Network Cultures of Amsterdam) Entreprecariat: Everyone is an entrepreneur, nobody’s safe 🇬🇧 + Aude Launay
Séance ouverte aux auditeurs libres

7.         Jeudi 9 avr. 2020, 19h-21h, Gaîté Lyrique.
Antonio Casilli Travail, automation et digital labor + RYBN
Séance ouverte aux auditeurs libres

8.         Jeudi 28 mai 2020, 19h-21h, Gaîté Lyrique.
Lilly Irani (UCSD) The cultural work of micro-work 🇬🇧 + Elisa Giardina Papa
Séance ouverte aux auditeurs libres

9.         Jeudi 11 juin 2020, 14h-18h, Institut des Systèmes complexes (ISC-PIF), salle 1.2.
Travaux des étudiant•es du séminaire
Séance réservée en priorité aux étudiant•es EHESS

Ailleurs dans les médias (sept. – déc. 2019)

(6 déc. 2019) Industry 4.0. Il totalitarismo digitale, Contropiano.

(30 nov. 2019) Intelligence artificielle en droit : derrière la “hype”, la réalité, Precisement.org.

(29 nov. 2019) Shaming, quand le tribunal du Net s’emballe, Madame Figaro.

(29 nov. 2019) Deliveroo, Airbnb, Uber : les plateformes numériques bientôt face à leurs responsabilités ?, CNet France.

(19 nov. 2019) Ces chatbots qui veulent un peu trop ressembler à des humains, Medium.

(18 nov. 2019) Pour en finir avec l’illusion collective autour de l’IA, Maddyness.

(14 nov. 2019) Les petites mains de l’intelligence artificielle, L’Aut’Journal.

(9 nov. 2019) De nouveaux visages dans le monde du travail, Le Devoir.

(8 nov. 2019) Antonio Casilli e i lavoratori del click in due convegni a Torino e Venezia e il suo nuovo saggio, Il Popolo Veneto.

(4 nov. 2019) Plateformes de micro-travail : l’impact sur les emplois et l’industrie, Usine nouvelle.

(2 nov. 2019) [Eclaireurs #24] Disruption du travail (2/2): vers la plateformisation, Podcast “Les éclaireurs du numérique”.

(31 oct. 2019) Quelle sera l’issue de la partie d’échecs qui se joue entre Toronto et Google ? La Gazette des communes.

(31 Oct. 2019) Crowdworking : les travailleurs du clic au service de l’intelligence artificielle, Etonnanté Epoque.

(28 oct. 2019) Le Grand Prix de la protection sociale 2019, EssentielEN3S.

(27 oct. 2019) [Eclaireurs #23] Disruption du travail (1/2): les travailleurs du clic, Podcast “Les éclaireurs du numérique”.

(24 oct. 2019) Pour une politique du travail, Contretemps.

(24 oct. 2019) Tech Trash et «Les Possédés»: de l’acide et du LOL dans la tech, Slate.

(24 oct. 2019) Voilà 10 ans que l’Uber est dans le fruit, L’Humanité.

(24 oct. 2019) Pour une politique du travail. À propos d’un livre de Thomas Coutrot, Contretemps.

(22 oct. 2019) La ville numérique est-elle vraiment intelligente ?, Villes Internet.

(22 oct. 2019) Micro-travail et paiement au clic, peut-on réellement gagner sa vie ?, France Soir.

(15 oct. 2019) Droits sociaux et statuts d’emploi : une cartographie des métiers, Regards Perspective Sociale.

(15 oct. 2019) Uber ou l’emprise de la gestion, Alternatives Economiques.

(15 oct. 2019) Les microtravailleurs… micropayés, La Lettre confédérale CFTC.

(14 oct. 2019) En attendant les robots, Critiques Libres.

(11 oct. 2019) Antonio Casilli est lauréat du Grand Prix de la protection sociale pour son ouvrage « En attendant les robots », i3.

(9 oct. 2019) Lecture : En attendant les robots, enquête sur le travail du clic, NPA.

(4 oct. 2019) Tous diffuseurs de fake news malgré nous ?, Mes Data Et Moi.

(4 oct. 2019) Micro-travail, le prolétariat du clic sort de l’ombre, FoxyRating.

(24 sept. 2019) Cash Investigation : à la rencontre des forçats du clic, France Inter.

Mon ouvrage «En attendant les robots», Grand Prix de la Protection Sociale 2019

Mon livre En attendant les robots – Enquête sur le travail du clic, paru en janvier 2019 aux Éditions du Seuil, vient de recevoir le Grand Prix de la Protection Sociale 2019 décerné par l’École nationale supérieure de Sécurité sociale et la Caisse des dépôts.

La cérémonie de remise des prix a lieu le mercredi 9 octobre 2019, à 19h, à l’Hôtel de Pomereu, 67 Rue de Lille, 75007 Paris.

Inscription libre en renseignant ce formulaire.

L’autre lauréat du Grand prix pour cette années est Christophe Capuano, historien à l’Université Lumière Lyon 2, auteur de « Que faire de nos vieux ? Une histoire de la protection sociale de 1880 à nos jours ».