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Grand entretien dans Sciences Humaines (mai 2019)

Comment internet nous met au travail : Rencontre avec Antonio Casilli.

Hélène FROUARD. Sciences humaines, mai 2019, n°314, pp. 30-33

A 12 ans, il tapait ses premières lignes de code informatique tout en jouant à Donjons & Dragons. Aujourd’hui il est un spécialiste reconnu de la sociologie de numérique…. Né en Italie dans un milieu populaire, attiré par la mouvance anarchiste et la pensée ouvriériste, Antonio A. Casilli commence son parcours par des études d’économie à la prestigieuse université Bocconi de Milan. Durant sa tesi di laurea (équivalent du Master 2) il écrit son premier livre, La Fabrique libertine (La Fabbrica libertina: de Sade e il sistema industriale, Manifesto Libri, 1997). Inspiré par une idée de Roland Barthes, Antonio Casilli s’y amuse à relire l’œuvre du Marquis de Sade à l’aune d’Adam Smith et de Marx. C’est dans cette même université qu’il avait découvert, quelques années auparavant, le premier serveur web accessible en se connectant à distance au CERN. Ceci allait le conduire à entreprendre un terrain d’étude sur la violence communicationnelle dans les entreprises qui développent les premiers tchat, mails, outils multimédias etc. Il en tire l’ouvrage Stop au harcèlement (Stop mobbing. Resistere alla violenza psicologica sul luogo di lavoro, 2000, editions Derive Approdi), qui s’accompagne d’un travail militant et associatif. Le thème le sensibilise aux problèmes de souffrance psychique et de santé . Antonio Casilli décide alors de venir à Paris rédiger sa thèse de sociologie sur le corps dans la culture numérique sous la direction de l’ historien George Vigarello. Il y aura ensuite une recherche sur les sites pro-ana (pro-anorexie). En 2010, le chercheur est finalement recruté à Télécom ParisTech. Il y retrouve d’autres personnalités atypiques, notamment des représentants de l’école française de la sociologie des usages ou de chercheurs issus des Orange Labs. Aujourd’hui Antonio Casilli publie au Seuil, un nouvel ouvrage. Intitulé En attendant les robots, il est l’occasion d’une réflexion originale et détaillée sur les nouvelles formes de travail qui se cachent derrière Twitter, Uber ou les chatbot.

SH- Dans votre dernier livre, vous vous intéressez au travail humain qui se dissimule dernière nos activités numériques. Ce travail n’est-il pas réalisé par des algorithmes et des robots ?

Antonio A. Casilli – La thèse centrale de mon livre est précisément de montrer qu’il n’y a pas de grand remplacement technologique ou automatique du travail humain, contrairement à ce que certains disent. Pour une simple raison : les machines n’ont pas les compétences de sens commun qu’ont les humains. Une machine ne peut distinguer un chat d’un chien qu’à partir de plusieurs centaines de milliers ou millions d’exemples préalablement enregistrés. Et si une nouvelle question lui est posée, il faudra à nouveau l’entrainer. Plus vous injectez de solutions intelligentes sur le marché, plus vous avez besoin de les entrainer d’abord, de les valider ensuite. Prenez l’exemple des enceintes connectées à qui l’on peut demander, de chez soi, de commander un hamburger ou de trouver le médecin le plus proche. La première a été lancée aux Etats-Unis. Si son concepteur veut l’installer en France, il doit lui apprendre à répondre à une nouvelle langue et de nouvelles exigences (par exemple des commandes de crêpes plutôt que de burgers). Elle doit donc réapprendre à faire ce qu’elle faisait avant dans une autre langue, et s’habituer à la variabilité des accents, des expressions etc. Or ce travail très concret engage de nombreuses personnes. Le mythe de l’intelligence artificielle qui remplacerait l’homme est une illusion.

SH – Concrètement, comment se fait ce travail humain nécessaire au fonctionnement de l’intelligence artificielle ?

AC- Il se fait par le micro-travail ou travail des foules (crowdworking), que j’appelle pour ma part la micro-tâcheronnisation. Cela consiste à externaliser des taches extrêmement fragmentées, qu’on confie à des personnes le plus souvent rémunérées à la pièce. Reprenez l’exemple de l’enceinte connectée : on va d’abord faire enregistrer à de nombreuses personnes la phrase « fais moi un café » via des plates-formes de micro-travail. Chaque travailleur sera payé quelques centimes pour enregistrer la phrase. Ensuite la machine va réaliser une première transcription, mais il faut la vérifier : voici à nouveau des microtâches à réaliser. Je prends un autre exemple : lorsque vous utilisez une plate-forme proposant des vidéos, des micro-travailleurs ont préalablement été pour regarder chacun 10 secondes et l’indexer, en mettant par exemple « vidéo en français, sketch drôle » ou « vidéo en anglais, enregistrement dans un laboratoire de recherche ».

SH- Ce sont ces microtâches que vous appelez travail du clic ?

AC- C’en est une première forme. Il en existe deux autres. D’abord celle incarnée par des applications comme Uber ou Deliveroo. Il s’agit d’un travail à flux tendu, très local et très visible : nous voyons autour de nous les livreurs ou les chauffeurs. Mais derrière la partie tangible, ostensible – la livraison d’une pizza, le transport d’un passage – il y a tout un travail invisible. Une plate-forme comme Uber tire la plus grande part de sa valeur non pas du transport des passagers lui-même, mais des données numériques produites par les utilisateurs de l’application, chauffeurs ou passagers. Un chauffeur passe jusqu’à 2/3 de son temps à aller chercher un client, se rendre sur zone etc. Pendant ce temps, il n’est pas payé. En revanche la plate-forme utilise les données numériques qu’il produit. De même lorsque 10 chauffeurs effectuent le même trajet, Uber calcule grâce aux évaluations laissées par les passagers quel est celui qui a conduit le mieux, puis analyse son parcours et son mode de conduite. Cela va optimiser les tournées de véhicules  pour ses voitures dites « autonomes ». Ces données de connexion à l’application sont donc une forme de travail.

SH Notre usage des réseaux sociaux comme Facebook et Twitter peut-il aussi être assimilé à du travail ?

AC- Oui, à mon sens. Pensez au cas où nous ajoutons un hashtag sur Instagramm ou Twitter. Pour vous et moi, c’est une tâche gratuite dont la rémunération se fait par des incitations variées, ludiques. Même chose lorsqu’on remplit sur Google un re-Captcha pour prouver qu’on n’est pas un robot : ces Captcha permettent à Google d’indexer du contenu, de retranscrire des livres ou trier des images. Elles ont donc une valeur. Nous travaillons aussi lorsque nous ajoutons de la production de contenu, par exemple une image ou une vidéo en ligne. Et enfin, bien sur, nos métadonnées sont exploitées par les plates-formes. Certes, une partie de la communauté universitaire s’oppose à la définition de ces activités comme du travail : ces chercheurs parlent plutôt de participation heureuse, d’amateurisme harmonieux. A l’inverse, d’autres universitaires dénoncent une forme d’exploitation de travail gratuit. Pour ma part, je considère qu’il s’agit bien de travail, mais qu’il n’est pas gratuit ! Car à coté, ou plutôt derrière nous, il y a de nombreux travailleurs qui permettent à ces plates-formes de fonctionner : des modérateurs, des débogueurs, ou encore des travailleurs des fermes à clic. Ce sont des personnes, qui travaillent au Pakistan, en Indonésie etc. pour faire la même chose que nous, mais en réponse à une commande. Leur activité consiste à cliquer sur les contenus proposés – tel compte Instagram, telle page Facebook. En Inde, par exemple, un clic est rémunéré 0,008 centimes de dollar. On voit bien qu’il y a une continuité entre notre clic non rémunéré et le clic micro-rémunéré : entre les deux, il n’y a que la frontière d’une rémunération presque nulle.

SH- Pour décrire l’ensemble de ces formes de travail disparates, vous utilisez l’expression anglo-saxonne de « digital labor », plutôt que « travail numérique ». Pourquoi ?

AC- En France on utilise le mot numérique. Il évoque l’idée de calcul et de savoir expert : cela renvoie à la dimension savante de la discipline informatique. Or le travail que je décris ne présuppose pas d’expertise particulière. Au contraire, les travailleurs du clic sont dépourvus de compétences spécifiques. De façon contre-intuitive, ce sont même les tâches les plus complexes qui sont dévolues aux machines, et les hommes qui prennent en charge les tâches les plus simples comme enregistrer une phrase, cliquer sur les images contenant un feu rouge etc.… C’est donc moins un travail de l’esprit que du doigt. D’où ma préférence pour le mot digital. Quant au mot labor, il permet – ce que n’autorise pas le mot français travail – de se démarquer du travail en tant que « job » c’est-à-dire entendu comme identité professionnelle, et du travail en tant que «work » c’est à dire désignant le geste productif qui modifie notre rapport au monde. L’expression de « digital labor » permet ainsi de mettre en évidence la réalité très matérielle de ce travail.

SH- Pouvez vous estimez son ampleur ?

AC – Les estimations du digital labor varient selon ses modalités. Rien qu’en France, les personnes travaillant sur les applications à la demande seraient 40 000 selon l’IGAS. Et le nombre de personnes qui « travaillent implicitement » puisqu’ils produisent de la valeur sur Facebook ou Google, c’est de l’ordre de 55 millions d’internautes. En revanche, il est beaucoup plus complexe de mesurer le nombre des micro-tâcherons.

Avec mes collègues de l’équipe DiPLab, je viens de mener une enquête en France, qui aboutit à des estimations d’environ 15 000 travailleurs du clic très actifs, 50 000 réguliers, et 266 000 occasionnels[1]. A l’échelle mondiale, on parle de millions de personnes. Mais ce travail est invisibilisé. C’est là un point très important. Cette invisibilité est construite de plusieurs façons. D’une part les plates-formes privilégient une rhétorique qui éloigne volontairement l’usage de l’univers du travail : on parle d’amateurisme, de participation, de sharing économy, de collaboration etc. D’autre part, ce travail est invisibilisé en étant fragmenté , tâcheronnisé, réduit à des micro-tâches. Par exemple lorsque vous remplissez un Re-captcha vous ne voyez pas que c’est un travail. Enfin, il y a un phénomène d’externalisation et de délocalisation de ce travail. Des pans entiers de population sont mis au travail dans cette économie, mais nous ne les voyons pas car ils vivent dans d’autres pays comme l’Inde, l’Indonésie, la Tunisie, Madagascar etc. Et en Europe même, les travailleurs rémunérés pour des microtâches sont difficilement visibles. C’est souvent une main d’œuvre qui a du mal à avoir accès au marché du travail, par exemple les femmes, qui vont accomplir du travail de clic dans leur temps libre, une fois que leur travail domestique est achevé. Ce digital labor se fait donc hors des modalités classiques de la relation d’emploi.

SH – On est donc loin du rêve d’une libération du travail grâce à la machine ?

AC- Absolument. J’ai été formé intellectuellement dans la mouvance de l’ouvriérisme, qui émerge en Italie dans les années 1960 avec une figure comme Toni Negri. Le capitalisme y était pensé comme une forme d’assujettissement omniprésent, dans l’usine comme dans les rues, dont on ne pouvait sortir qu’en « refusant le travail ». Cela s’accompagnait aussi parfois d’évocations assez fantaisistes d’un régime de « pleine automation » qui nous aurait émancipés en nous débarrassant du devoir de produire. D’une certaine façon, je fais le deuil de tout cela dans ce livre : il me semble que la prophétie de l’automation complète qui nous libérerait du travail est fausse. Au contraire, on observe de plus en plus de personnes précarisées – ce qui est d’ailleurs paradoxal alors que parallèlement, le travail salarial se développe dans les pays du Sud. Pensez que Twitter par exemple ne compte officiellement que 3372 salariés : la partie la plus importante de sa valeur est pourtant produite par ses centaines de millions d’utilisateurs, qui publient de l’information, des fermiers du clic qui la font circuler, des modérateurs qui la trient, etc. L’idée d’une machine autonome qui rendrait caduque le travail humain est un horizon vers lequel on avance peut-être… mais qu’on n’atteint jamais.

SH Cette forme de précarité que vivent les travailleurs du clic vous semble-t-elle une nouveauté ?

AC- Non, elle recompose des éléments qu’on trouvait précédemment. D’une part elle réactualise les formes de travail de la première industrialisation : les ouvriers qu’on qualifiait de « tâcherons » ou des « piéçards » travaillaient de façon indépendante sur des projets, par exemple bâtir un mur, produire des sacs, etc. Le sociologue Claude Didry parle à cet égard de marchandange. Mais petit à petit ce marchandage a été déclaré hors la loi et remplacé par le travail salarié encadré formellement. Par définition, celui-ci est une forme de subordination protégée : il implique un lien de subordination, mais complété par une protection sociale généralisée. Or la situation actuelle sur les plates-formes numériques réunit le pire des deux : une subordination qui devient plus sournoise, se manifeste à travers des appels à l’action, des pastilles, des incitations permanentes à consulter les sites, participer, cliquer dessus, et à coté des formes de marchandage et de travail à la pièce.

SH – Votre parcours de chercheur et de militant vous conduit-il à réfléchir à des solutions pour améliorer ces formes de digital labor ?

AC- Effectivement, la grande question, c’est comment en sortir ? Il faut d’abord mettre fin au fantasme de l’automatisation complète car cette illusion de la fin du travail dans un avenir proche, empêche les travailleurs des plates formes de se constituer en classe, de se reconnaître comme une force sociale, de construire des formes de solidarité active. Ils pensent faire un travail éphémère qui n’a pas à être rémunéré car il n’a pas de noblesse, pas de qualité. Si les travailleurs du clic arrivaient à se débarrasser de cet horizon dystopique de l’automatisation complète, ils pourraient comprendre que leur travail a une stabilité historique destinée à durer. Cette prise de conscience, nécessaire, n’est toutefois pas suffisante. Il y a ensuite un éventail de stratégies possibles. D’une part il faut lutter par la syndicalisation, la réglementation, pourquoi pas en empruntant la voie judiciaire, pour obtenir la reconnaissance formelle de certaines formes de travail. C’est le cas par exemple lorsque des chauffeurs sont requalifiés comme salariés après un procès. Mais cela ne répond pas à la captation des données et à l’entrainement des algorithmes. C’est pourquoi il faut réfléchir à une deuxième piste : le développement du coopératisme de plates-formes, c’est à dire la mise en place d’un système de propriété collective et de gestion collective des algorithmes. Enfin la troisième idée, cette fois radicalement utopique mais sur laquelle je travaille beaucoup avec des collègues et compagnons de route, notamment dans des associations comme la Quadrature du net ou le Coop des communs, c’est l’idée de développer des communs numériques : il s’agit de mettre en place des modèles de gouvernance dans lesquels la gestion des ressources est faite par ceux qui les produisent ou les utilisent, en dehors de tout système de propriété. Je pense par exemple, à la plate forme MiData : les données de santé y sont collectées pour être mises à la disposition des patients ou des professionnels de santé, mais sans être vendues à assureurs et industries pharmaceutiques. Car paradoxalement, pour mieux protéger les données personnelles, il faut en reconnaitre la valeur collective, ce qui veut dire mettre en place des formes de rémunération qui ne soient pas individuelles. Si on reste dans la rémunération individuelle de nos données, de nos clics et de nos infos, telle qu’elle est proposée par certains think tanks de centre-droite, on se retrouve dans un micro-tâcheronnage généralisé.

SH- Etes-vous optimiste pour l’avenir ?

AC- Je vais vous répondre par une formule de Gramsci : il faut allier le pessimisme de la raison, et l’optimisme de la volonté.


[1] Clément Le Ludec, Paola Tubaro et Antonio C. Casilli, « Combien de personnes micro-travaillent en France ? Estimer l’ampleur d’une nouvelle forme de travail», i3 Working Papers Series, 2019, 19-SES-02.

Interview pour l’Institut Français (14 mai 2019)

RencontreDébat d’idées

Antonio Casilli
Les géants du Net ont le pouvoir de décider ce que nous regardons et apprenons

Au lendemain de l’adoption de la directive portant sur le droit d’auteur en mars 2019, le sociologue français Antonio Casilli, spécialiste des réseaux sociaux et auteur de En attendant les robots, Enquête sur le travail du clic (Seuil, 2019), nous livre son regard sur les géants du Net, l’Intelligence Artificielle et les désillusions provoquées par la transformation digitale globalisée.

Antonio Casilli est maître de conférences en humanités numériques à Télécom ParisTech et chercheur associé au LACI-IIAC de l’EHESS.

Antonio Casilli

Quelle place occupent les géants du Net à l’heure actuelle ?

Il faut bien s’entendre sur ce que l’on appelle les géants du net. En plus des GAFAM (Google, Amazon, Facebook, Apple, Microsoft), il faut inclure d’autres grandes entreprises comme IBM, Baidu et Alibaba côté chinois, Naver – l’équivalent de Google en Corée… Ce sont des plateformes oligopolistiques, c’est-à-dire relativement peu nombreuses et qui ont tendance à phagocyter les concurrents plus petits : elles occupent sur leur marché une position d’hégémonie, avec une concentration des pouvoirs dangereuse d’un point de vue économique et qui menace également les libertés publiques. Qui dit pouvoir économique dit aussi pouvoir sur les imaginaires et sur la production culturelle : ces entreprises ont en effet tendance à standardiser la production culturelle. Elles y parviennent moins en soutenant directement des contenus qu’en mettant en place des pratiques indirectes de sélection « algorithmique », de modération « automatique » et de distribution des œuvres…Ces entreprises ont en effet tendance à standardiser la production culturelle

Comment limiter leur puissance ? La voie législative est-elle une réponse ? 

L’approche par la règlementation ne suffit pas et peut même s’avérer contreproductive, comme l’attestent deux initiatives récentes au niveau européen. La directive dite « copyright » adoptée le 26 mars 2019, qui réglemente le droit d’auteur sur internet ; et le règlement européen pour la prévention de la diffusion de contenus à caractère terroriste en ligne adoptée en première lecture par le Parlement européen le 17 avril 2019. La première donne aux plateformes un pouvoir de censure sur le contenu qu’elles hébergent. Il ne sera ainsi théoriquement plus possible de partager ne serait-ce qu’une citation sur Facebook, au nom de la protection du droit d’auteur. Que cette crainte s’avère fondée ou non dépend des choix des plateformes numériques, qui ont ici une marge de manœuvre énorme… Le règlement, quant à lui, prévoit que les juges puissent demander de retirer en une heure de n’importe quelle plateforme un contenu qu’ils jugent douteux. Or, aucune plateforme ne pourra respecter cette obligation sans utiliser les outils de filtrage développés par les GAFAM. La censure en ligne se verrait alors massivement gérée par les géants du Net, les sites les plus petits n’ayant pas la capacité de modérer leur contenu eux-mêmes 24 heures sur 24.

La directive a fait couler beaucoup d’encre dans les médias, alors que le règlement est passé quasi inaperçu, ce qui est particulièrement grave considérant que ces nouvelles règles ont toutes deux des conséquences importantes sur ce que l’on peut dire et faire sur internet. Elles donnent aux géants du Net le pouvoir de décider ce que nous allons regarder et apprendre. C’est une démarche qui aurait mérité plus de réflexion de la part de nos hommes politiques : ils viennent d’offrir à ces plateformes un immense pouvoir sur notre culture.Elles donnent aux géants du Net le pouvoir de décider ce que nous allons regarder et apprendre

L’Europe cherchait cependant à contrer les géants américains…

En réalité, la France et les États-Unis vont hélas dans le même sens. Malgré les textes de loi et une posture affichée d’opposition à la Silicon Valley, l’Europe reproduit les mêmes mécanismes oligopolistiques, sans offrir d’alternative. Les initiatives nationales n’ont pas une meilleure éthique que les géants du Net : les startups et les « pépites » du secteur technologique français auront probablement elles aussi recours à des travailleurs sous-payés aux Philippines ou à Madagascar… N’est-on pas  en train de s’inventer une virginité éthique alors qu’au fond, on se heurte aux mêmes contradictions morales, voire politiques – puisque cela touche au droit du travail ?

Ces travailleurs sous-payés font partie de ces « travailleurs du clic » que vous évoquez dans votre dernier ouvrage, En attendant les robots… 

Les travailleurs du clic vont de l’utilisateur lambda qui signale un contenu jugé illégal au modérateur bénévole payé en nature ou micropayé quelques centimes et délocalisé aux Philippines… Ils permettent d’améliorer la qualité des contenus, à l’image de ce que fait YouTube, qui identifie et supprime les contenus vidéos les plus controversés, mais se fait aussi police et juge de la propriété intellectuelle quand elle fait supprimer des contenus dont le droit d’auteur n’est pas respecté. Or les plateformes prétendent effectuer ce travail à l’aide de robots intelligents – les fameux « bots ». Il s’agit en réalité d’une exploitation du travail humain.

Le droit d’auteur peut-il s’appliquer à l’Intelligence Artificielle ?

Croire qu’une Intelligence Artificielle puisse ressembler à l’intelligence humaine et développer une capacité créative est un pur fantasme. La création vient exclusivement de l’inventeur de cette Intelligence artificielle, et c’est donc cette personne, humaine, qui en est l’auteur. Si l’on pousse la réflexion encore un peu plus loin, on peut dire que ce n’est pas seulement l’ingénieur ou le propriétaire qui en est l’auteur mais que ce sont tous les collectifs, voire les foules de travailleurs du clic qui permettent à l’IA de fonctionner en lui fournissant des données en permanence. D’ailleurs, le terme Intelligence artificielle devrait être remplacé par celui de machine learning qui décrit mieux le phénomène.Le terme Intelligence artificielle devrait être remplacé par celui de machine learning

Quel conseil donneriez-vous aux dernières générations d’internautes ?

Il y a un travail d’information et d’éducation à mener, pour les plus jeunes mais aussi pour les enseignants et les parents. Le numérique doit être enseigné car personne n’est en réalité « natif du numérique ». Ma recommandation : éduquez-vous, et renseignez-vous.

Tribune dans L’Obs “Lettre à l’Europe” (4 mai 2019)

Pour lire la version parue en ligne le 4 mai 2019 sur le site web de L’OBS, cliquer ici.

Version intégrale de l’auteur :

Lettre à l’Europe d’Antonio Casilli : « Ton numérique est encombré de mirages »

Chère Europe,

Tu promets des technologies « vertueuses » et respectueuses de la société et de l’environnement. Bien sûr, sur le plan législatif, des avancées considérables ont été inspirées par tes institutions. En cherchant à composer avec les exigences de tes citoyens et de tes marchés, tu as su définir d’ambitieuses mesures de protection des libertés numériques et d’intégrité des données personnelles, comme le RGPD.

Mais ton positionnement en champion du numérique « respectueux des droits » se heurte à un problème de taille, à savoir ton attitude ambigüe vis-à-vis des sociétés qui vont répondent au nom de GAFAM (Google Apple Facebook Amazon Microsoft). L’obsession de vouloir en même temps imiter et défaire les oligopoles américains représente la panne fatale de tes politiques économiques. Ton numérique à toi est encombré de mirages et de dualismes. Les géants de la tech seraient d’une part en train de t’envahir, et il faudrait donc s’en défendre ; mais ils seraient aussi des interlocuteurs politiques à part entière, dont tes États et tes institutions européennes attendraient tout salut. La première posture prévaut quand tu instaures des politiques protectionnistes, telle la récente et très controversée directive sur le droit d’auteur qui cherche à mettre à contribution les intermédiaires numériques d’outre- Atlantique. Ta priorité devient alors de tout mettre en place pour encourager la création de « géants du numérique » européens, homologues des oligarques de la Silicon Valley. La seconde attitude est exemplifiée par le règlement « relatif à la prévention de la diffusion en ligne de contenus à caractère terroriste » proposé à ta Commission Européenne en septembre 2018. Dans ce texte, tu te tournes vers les grandes plateformes pour leur déléguer de manière inconsidérée la modération de « contenus terroristes ». Tu leur accordes par la même occasion un chèque en blanc pour circonscrire la liberté d’expression de tes citoyens.

A force de plonger leur regard dans l’abîme que sont les GAFAM, ton opinion publique et tes élus finissent par en épouser implicitement l’arrogance, l’impérialisme culturel, le nihilisme marchand. Ce mélange de protectionnisme économique et de culte du cargo californien finit par s’harmoniser avec l’une de tes pires dispositions, à savoir ton repli réactionnaire et identitaire. Nulle part cela n’est mieux exprimé que dans ton effort régalien d’articuler les outils numériques avec les politiques anti- immigration. La militarisation de tes frontières méridionales ainsi que les tentatives récentes de remise à plat du principe de libre circulation des personnes, assimilent les réfugiés et les migrants à une menace. Les murs de la Forteresse Europe sont alors érigés grâce à des systèmes de surveillance numérique des frontières et par le truchement de bases de données pour le traçage des flux migratoires, tels SIS, VIS, FADO ou Eurodac. Les 34 000 morts et disparus en Méditerranée depuis 2014 attestent du fait que ce qui arrive aujourd’hui est une violation massive des droits de l’homme et de la femme. Les acteurs européens qui fournissent des solutions techniques à ces politiques d’enfermement et d’exclusion de masse, portent une lourde responsabilité à cet égard.

Mais c’est aussi aux dépens des libertés et de l’autonomie de tes propres citoyens que tes politiques numériques des dernières années ont été développées. Au nom de vagues d’émergences et d’états d’exception permanents, une surveillance massive des populations s’est généralisée. A partir de 2013, la France et le Royaume-Uni se sont dotés d’outils législatifs comme la Loi Renseignement ou le Snoopers’ Charter, qui normalisent l’inspection profonde de paquets sur les réseaux, le traçage permanent des citoyens sur les médias sociaux et la création de « boites noires algorithmiques ». Le tout en se passant des garde-fous juridiques traditionnellement présents dans nos pays. Là aussi, l’obsession GAFAM joue un rôle clé. Les accords entre tes États et les entreprises qui se servent de ces technologies à des fins de surveillance et de répression se multiplient, du déploiement de drones Predator à des fins d’ordre public en Italie au contrat de la DGSI française avec Palantir, multinationale de la surveillance du sulfureux Peter Thiel.

Comment sortir de ce numérique autoritaire ? Non pas en imaginant de reproduire le modèle Silicon Valley de ce côté de l’Océan, mais au contraire en encourageant, par un cadre règlementaire européen, des solutions concrètes. Pour ce faire, trois leviers doivent être envisagés. D’abord, un moratoire sur les politiques intérieures et extérieures de surveillance numérique des dernières années. Quand la sécurité de tes populations est réalisée au moyen de solutions technologiques conçues pour la coercition des populations mêmes, c’est la légitimité démocratique de ces outils qui est à mettre en question. Un numérique inclusif ne signifie pas seulement que le plus grand nombre de personnes auront accès à des technologies qu’elles ont choisies, mais surtout que le plus petit nombre de personnes possible subisse des technologies non choisies.

En second lieu, en articulant une fiscalité numérique bien avisée et des politiques de redistribution et de développement durable, tu peux espérer que tes technologies soient aussi des outils de justice économique et environnementale. La voie d’une fiscalité numérique européenne a été indiquée dans l’expertise rendue à Bercy en 2013 par Pierre Collin et Nicolas Colin. Au lieu de taxer les plateformes numériques sur la base de leurs profits, ce rapport suggérait de lever l’impôt sur les données captées par les entreprises de la tech à partir du « travail gratuit » de leurs usagers sur le territoire national. On peut envisager à l’échelle continentale une mesure de ce type, dont les recettes pourraient servir à financer des politiques publiques en lien avec le numérique : programmes d’éducation et de formation aux technologies, incitations pour réduire l’impact environnemental du numérique, aides sociales voire même un revenu universel européen en lien avec les usages numériques.

Ces politiques permettaient aussi de nous soustraire à la dépendance aux outils des grands plateformes internationales, non pas au nom d’un protectionnisme qui vise à faire émerger leurs homologues européens, mais au nom de la recherche d’alternatives citoyennes. C’est là que le dernier levier du numérique européen serait activé : en encourageant des usages technologiques désintermédiés, distribués et participatifs. Bref, en promouvant une innovation faite de structures développées en commun.

Je comprends que, dans le contexte actuel, ces prospectives d’action peuvent te sembler des vœux pieux. Pour aider ces projets à se généraliser, tu auras besoin d’un cadre législatif éloigné de toute focalisation sur les GAFAM, ainsi que d’une volonté politique qui cesse d’osciller, tel un pendule, entre une extrême-droite souverainiste et une droite extrêmement néo-libérale. C’est à ces conditions seulement que tu pourras d’abord penser, ensuite réaliser, ces impossibilités comme si elles tenaient du possible.



Ailleurs dans les médias (avr. – mai 2019)

(25 mai 2019) L’idéologie de la Silicon Valley// Une nouvelle génération de militants, France Culture.

(24 mai 2019) L’impact du numérique sur le monde du travail, KBS World Radio.

(23 mai 2019) La Minute Emploi – 16 – Assistant de l’intelligence artificielle de l’application de serviette partagée IServiette, JetFM.

(15 mai 2019) Le travail numérique (Casilli, En attendant les robots) – META#BOOKS

(15 mai 2019) Psychologie de la connerie, Millennial Burn-out… 4 livres à lire absolument, L’ADN.

(14 mai 2019) Fighting fake news requires comprehensive approach: French scholar, Focus Taiwan.

(10 mai 2019) Vendredi Lecture – En attendant les robots, Obsevatoire de la Compétence Métier.

(7 mai 2019) Pourquoi les plateformes multifaces triomphent sur le marché, Harvard Business Review France.

(6 mai 2019) Le « travail du clic » : une nouvelle forme de travail invisible, E-RSE

(3 mai 2019) Intelligence artificielle : « La complexité de la modélisation du cerveau humain a toujours été sous-estimée », Le Monde.

(3 mai 2019) O nó humano da inteligência artificial, Isto é Dinheiro.

(2 mai 2019) Triche ou optimisation : mais qui sont ces marques qui utilisent des bataillons de travailleurs du clic ?, Atlantico.

(30 avr. 2019) Le micro-travail en France enfin chiffré, Emploi Parlons Net.

(15 avr. 2019) Travaillons-nous gratuitement pour les géants du Web?, Korii Slate.

(8 avril) Les livres du mois : En attendant les robots, Pour la Science.

(5 avr. 2019) “FAKE NEWS !” (4/5) – Fermes à clics, usines à trolls et deep fake : la post-vérité industrialisée, LCI

Dans Futuribles (8 avril 2019)

En attendant les robots. Enquête sur le travail du clic

Par Michel Héry

Face aux débats consacrés à l’avenir de l’intelligence articielle, Antonio Casilli fait clairement le pari que ce sont les formes les plus faibles qui se développeront le plus massivement, en raison des limites techniques de l’apprentissage des machines. Il fait même référence à la notion d’intelligence artificielle « artificielle » tant l’intervention humaine lui apparaît importante dans les processus d’acquisition de la connaissance pour ces techniques.

C’est le fruit de ce qu’il désigne sous le terme de digital labor qui consiste notamment à alimenter les dispositifs d’intelligence artificielle en données préalablement traitées par l’homme.Cette notion de digital labor recouvre la mise en données des activités humaines qui a pour effet de réduire le travail à la réalisation d’une succession de tâches unitaires fortement prescrites et normalisées, qui pourront être effectuées par des tâcherons, localisés dans le monde entier grâce à l’essor des technologies de l’information et de la communication.

Le digital labor devient alors un outil mis au service d’une automatisation organisée par des intelligences artificielles faibles nourries ainsi par une quantité énorme de contributions humaines. À ce titre, l’auteur englobe sous la notion les fermes à clics où des milliers de travailleurs pauvres effectuent des tâches liées aux technologies de l’information et de la communication, dont la plupart d’entre nous pensent à tort qu’elles sont automatisées, mais aussi le travail gratuit des consommateurs, la réalisation à distance de petits travaux par des indépendants payés à l’unité quelques fractions de cents ou quelques cents (annotation de vidéos, tri de tweets, modération de contenu des réseaux sociaux, etc.). L’auteur identifie trois types de digital labor : l’activité à la demande (mise en relation de demandeurs et de fournisseurs de prestations, via une plate-forme d’intermédiation comme Uber ou Deliveroo), le microtravail (Amazon Mechanical Turk qui consiste à mettre en relation un requérant et un indépendant qui effectuera des microtâches, la plate-forme facturant au requérant la mise en relation)et le travail social en réseau (avec en particulier la fourniture de contenus pour les réseaux sociaux effectuée le plus souvent gratuitement et valorisée financièrement à leur prot par les plates-formes).Ces trois types de travail ont en commun que la valeur produite est captée par les plates-formes au détriment des travailleurs indépendants, des tâcherons, des contributeurs volontaires non rémunérés.

Cette valeur est identifiée sous trois formes différentes par l’auteur :— valeur de qualification : elle est issue du travail effectué par les usagers, elle permet aux plates-formes d’améliorer leur architecture technique ;— valeur de monétisation : elle correspond au ciblage publicitaire des usagers dont les données sont revendues directement ou indirectement à des annonceurs ;— valeur d’automation : elle recouvre l’entraînement des algorithmes ou la constitution des bases de données utilisées dans le cadre du deep learning pour l’intelligence artificielle.Au bilan, ce à quoi on assiste à travers le développement du digital labor, ce n’est pas tant à la disparition du travail qu’à son « invisibilisation » : à travers, par exemple, le déplacement du salariat des pays développés vers le travail à la tâche des travailleurs des pays du Sud, la contribution volontaire etgratuite des usagers à la fabrication de contenus valorisés ensuite par des plates-formes auprès des publicitaires.

En somme, à travers une transformation progressive des modes de production, la captation de la richesse par les plates-formes de tous types aboutit à la précarisation et à l’exclusion sociale, au Nord comme au Sud. Cette nouvelle forme d’organisation de la production a un effet transformateur profond sur l’économie en ce sens que beaucoup d’entreprises issues du secteur traditionnel commencent à adopter le modèle : il existe par exemple des plates-formes industrielles qui vont coordonner la réalisation des biens en s’interposant à travers leurs algorithmes dans les relations entre acteurs du secteur et en prélevant au passage une partie significative de la plus-value.

Dans le même temps, on voit se développer l’hyperemploi qui contraint les travailleurs à être mobilisables à tout moment, y compris dans la sphère privée pour effectuer des travaux qui échappent à la codification habituelle du travail (rapport de sujétion, règles de lieu et de temps). Au bilan, il y a multiplication des formes de dépendance, avec la création d’une zone grise entre salariat et professions indépendantes. Cela induit une situation de dépendance bien identifiée des travailleurs par rapport aux plates-formes (règles à appliquer, flexibilité à sens unique nourrie par le risque de déconnexion, rémunération faible, absence ou carences des systèmes de protection sociale) qui est niée par ces dernières. On assiste à des tentatives des plates-formes de verrouiller juridiquement les « conditions générales d’utilisation » pour bénéficier d’un réservoir d’emploi captif avec toutes les subordinations possibles, tout en ne risquant pas une requalification de l’emploi.

Un des grands atouts du livre est la capacité de l’auteur de donner à voir des phénomènes généraux à travers la diversité des situations qu’il décrit, diversité elle-même liée aux multiples formes d’influence des technologies de l’information et de la communication dans la production de biens et de services. Si révolution il y a, ce n’est certainement pas dans la technologie et notamment pas dans l’intelligence artificielle, mais bien dans les modes d’organisation du travail, cette révolution ne s’inscrivant pas dans une logique de progrès ni d’émancipation.

[Séminaire #ecnEHESS] Travail domestique, travail numérique : même combat ? (Maud Simonet, 18 avril 2019, 17h)

Enseignement ouvert aux auditeurs libres. Pour s’inscrire, merci de renseigner le formulaire.

Pour la quatrième et dernière séance d’approfondissement ouverte aux auditeurs libres de l’édition 2018/19 de notre séminaire #ecnEHESS Etudier les cultures du numérique, nous aurons le plaisir d’accueillir Maud Simonet, directrice de recherches CNRS et directrice de l’IDHES-Nanterre (Université Paris Nanterre). Le point de départ de son séminaire sera son ouvrage Travail gratuit : la nouvelle exploitation ?, paru chez Textuel en septembre 2018.

Le séminaire aura lieu le jeudi 18 avril 2019, 17h00-19h00, salle séminaire 1.1, Institut des Systèmes Complexes, 113 rue Nationale, 75013, Paris.

N’hésitez pas à faire circuler cette information au sein de vos propres contacts et sur les réseaux.

Travail gratuit, du numérique au domestique et vice versa

En repartant des débats scientifiques autour du travail numérique, Maud Simonet montrera combien ils font écho aux analyses féministes du travail domestique. Ces dernières peuvent apporter un éclairage nouveau aux approches du “digital labor”. Plus largement, l’analyse du travail gratuit dans ses différentes formes (domestiques, civiques, numériques) permet de saisir les transformations du travail, de sa valeur et de son exploitation. C’est, pour le dire autrement, une analyse du travail par sa face gratuite qu’il faudra alors entreprendre.

Dans l’Est Républicain (5 avril 2019)

Après l’ubérisation, l’essor du microtravail

Joël CARASSIO

Travailler (beaucoup) plus pour gagner (beaucoup) moins ? Dernier avatar du capitalisme numérique, le microtravail remet le travail à la tâche mal payé et socialement désastreux au goût du jour.

Accepteriez-vous de cliquer sur 300 photos afin de dire si y figure ou non un chat, par exemple, en étant payé 0,01 € pièce ? Si oui, vous êtes prêt pour la nouvelle « économie du clic » – une sorte de retour des tâcherons.

À l’origine, le modèle économique lancé il y a une dizaine d’années par les VTC d’Uber et suivi par de nombreux autres. De plus en plus d’entreprises externalisent une partie, voire toute leur activité, pour en supporter le plus faible coût possible. Grâce à des « indépendants » – qui n’en ont souvent que le nom : les tarifs leur sont imposés, et leur liberté « d’entrepreneur » est toute relative (lire par ailleurs).

« Partenaires » très particuliers

Mais tous ces travailleurs – chauffeurs Uber, livreurs Deliveroo ou Amazon, chargeurs de trottinettes électriques Lime… – ne produisent pas qu’un service « visible » : chaque trajet, chaque livraison, chaque action produit son lot de données : trajet du client, lieu, date et heure de commande, etc. Des données qui valent de l’or.

Encore faut-il les traiter. Uber, Google, Amazon et consorts proposent donc à des millions de personnes « partenaires », éparpillées à travers le monde, de réaliser pour quelques centimes des microtâches sommaires et répétitives sur d’immenses listes, des monceaux de photographies, ou encore des enregistrements sonores.

« Les machines ont besoin de l’homme », rappelle Antonio Casilli, chercheur-enseignant à Télécom Paristech. Ne serait-ce que parce qu’elles ont besoin d’apprendre à « devenir » autonomes – « c’est le machine learning ». « Ces machines auront toujours besoin d’un travail humain… mais aussi de le cacher », ajoute M. Casilli.

Le « cacher » ? Il y a pourtant quelque 300 000 microtravailleurs rien qu’en France – dix fois plus que de chauffeurs Uber. Et presque l’effectif de géants comme Carrefour ou Auchan.

Mais loin de la médiatisation des conflits sociaux chez Uber ou dans la distribution, les microtravailleurs « travaillent de chez eux, ne se rencontrent pas, et sont invisibles aux pouvoirs publics comme aux partenaires sociaux », détaille M. Casilli. Bien pratique : ils ne risquent pas de se mobiliser pour se plaindre de leur précarité.

Vous êtes sans doute un microtravailleur qui s’ignore

Ce n’est pas le pire : « Bien plus que leur relation avec leur « employeur », c’est leur rapport au client qui manque aux microtravailleurs. Ils exécutent des tâches, sans savoir pourquoi… ni pour qui : sont-ils en train d’améliorer un robot de cuisine, un assistant personnel… ou un drone militaire ? », demande Antonio Casilli. Il est presque toujours impossible de le savoir. « C’est un phénomène qu’il faut reconnaître avant que les conséquences sociales ne soient trop graves », assure M. Casilli. Qui rappelle qu’il y a un cheveu entre « travailler pour presque rien » et « travailler pour rien ».

D’ailleurs : avez-vous déjà, sur internet, dû prouver que « vous n’êtes pas un robot » ? Si oui, vous êtes un « consommateur-producteur », et donc un microtravailleur gratuit, et qui s’ignore : ces suites de caractères à recopier ou ces images sur lesquelles vous devez cliquer permettent à Google d’améliorer ses outils « Maps », « Images », ou encore « Books »…N

« En attendant les robots », d’Antonio A. Casilli, éditions du Seuil, 24 € (16,99 € en numérique).

Lire la suite dans L’Est Républicain (5 avril 2019).