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The real dangers of facial recognition: mass obedience and online labor exploitation

Facial recognition is a scam, but that doesn’t mean we should underestimate the threat it poses to freedom and fundamental human rights.

Case in point: Russian media MBKh discovered that Moscow police officers illegally “monetize” footage of 175,000 surveillance cameras on forums and messenger groups. For the equivalent of 470$, anyone can have access to facial recognition lookup services that, when provided with the picture of an individual, match it with passerby from hundreds of cameras, along with a list of addresses and times they were caught on camera. 

Interestingly enough, face recognition tech *does not work*, and the journalist has to grudgingly admit its low accuracy:

“As for the accuracy of the results, none of the photos returned were of the investigator. However, the facial features were similar to the input and the system assessed a similarity of 67%.”

According to the journalist, the explanation for this suboptimal performance is “the limited number of cameras connected to the face recognition algorithm”. Apparently, the sample is too small, but the technology is not fundamentally called into question…

Another explanation (often ignored by journalists, ever ready to believe the AI hype and therefore disregard its actual dangers) is introduced by a 2018 New York Times coverage of China’s surveillance-industrial complex: mass surveillance systems are not automated per se and are largely based on the intervention of crowds of micro-workers who cherry-pick millions of videos, cut out silhouettes of individual and tag metadata, fill in databases and annotate information:

“The system remains more of a digital patchwork than an all-seeing technological network. Many files still aren’t digitized, and others are on mismatched spreadsheets that can’t be easily reconciled. Systems that police hope will someday be powered by A.I. [emphasis added] are currently run by teams of people sorting through photos and data the old-fashioned way.”

“The old-fashioned way” here means “by hand”… Data annotation, triage, enrichment, especially for the computer vision models underlying face recognition algorithms, is a blossoming market. Recent research by Bonnie Nardi, Hamid Ekbia, Mary Gray, Sid Suri, Janine Berg, Six Silberman, Florian Schmidt, Trevor Paglen, Kate Crawford, Paola Tubaro and myself witnesses its development in sectors as diverse as home automation, transportation, advertising, health, entertainment… and the military. It is based on a workforce of hundreds of million of online laborers, alternatively called microworkers or crowdworkers. They work long hours, with precarious contracts and exploitative working conditions, and are paid very low wages (in some cases less than a cent per micro-task). Although they are attested in the global North, they are predominantly based in developing and emerging economies—such as Russia and China. But the companies that recruit them to package their annotated data and resell it as surveillance technologies, are mainly located in so-called liberal democracies. Despite the Chinese market supremacy, US, French, Japanese, Israeli and Finnish corporations are spreading these technologies all over the world, according to the 2019 AI Global Surveillance Index.

Despite the importance of these “humans in the loop” that constitute the secret ingredients of AI-based technological innovation, the threats of facial recognition, smart cities and predictive policing must not be minimized. The glorification of AI turns it into a powerful psychological deterrent and a disciplinary device. “The whole point,” explains an expert interviewed by the New York Times, “is that people don’t know if they’re being monitored, and that uncertainty makes them more obedient.”

Any action aimed to fight against the alleged omnipotence of these technologies begins with the recognition of their fictitious nature. If automated surveillance is made up of men and women who train, control and impersonate “artificial artificial intelligence“, it is from the awareness of their role in a dystopian and inhuman system that a change is going to come.

Dans Philonomist (nov. 2019)

Dans le magazine en ligne Philonomist, branche web de Philosophie magazine, un entretien croisé entre moi et Dominique Méda sur le futur du travail, l’automatisation, l’environnement.

Humains ou robots : qui sert qui ?

Antonio Casilli et Dominique Méda débattent de l’avenir du travail à l’ère de l’IA

Derrière l’intelligence artificielle, il y a une quantité énorme de travail humain. Il ne tient qu’à nous d’aller vers un enrichissement des tâches et des travailleurs, plutôt que vers l’exploitation mortifère d’armées de tâcherons. Antonio Casilli, spécialiste du « travail du clic », en discute avec la sociologue Dominique Méda.

Antonio Casilli, le premier chapitre de votre ouvrage En attendant les robots. Enquête sur le travail du clic s’intitule « Les humains vont-ils remplacer les robots » ? Est-ce une antiphrase, une provocation? Vous ne croyez pas que les machines vont remplacer les hommes ?

Antonio Casilli : Je trouve problématique que ce titre soit interprété comme une provocation. Il semble admis par la doxa que oui, le remplacement technologique va avoir lieu, que les machines remplaceront les êtres humains. Cela fait des siècles que les philosophes présentent l’innovation technologique comme une solution pour économiser le travail, compris d’abord comme effort physique. En 1801, le père de l’économie politique anglaise, Thomas Mortimer, écrivait : « il y a une technologie qui est faite pour remplacer le travail du genre humain ». D’autres, dont Ricardo, disaient que les capitalistes sont sujets à « la tentation d’employer des machines » à la place des hommes. 

Cette idée se manifeste encore aujourd’hui. En 2013, un célèbre rapport d’Oxford estimait que 47 % des métiers étaient appelés à disparaître à cause de l’intelligence artificielle (IA) à l’horizon 2030 dans un pays comme les États-Unis. Ces métiers seraient voués à être remplacés parce qu’ils dépasseront un seuil critique d’automatisation de l’activité. Pour moi, l’idée même que les êtres humains puissent être remplacés par des automatismes est une construction sociale – avec des postures identitaires extrêmement connotées (à l’oeuvre par exemple dans la crainte d’un « grand remplacement technologique », en écho à certaines crispations de cet ordre), mais reprises partout et par n’importe qui. 

D’accord, nous sommes dans un contexte de peur. Mais il y a tout de même des chiffres sur la destruction de certaines catégories d’emplois, ne faut-il pas les prendre en compte ?

Dominique Méda : Ce rapport d’Oxford est frénétiquement cité depuis sa publication en 2013, souvent sans que la méthode soit interrogée. Ses auteurs, Carl Benedikt Frey et Michael A. Osborne, parlent de 702 métiers, mais ils n’en ont examiné que 60 ou 70. Ils sont allés voir des spécialistes en robotique pour leur demander si tel métier pouvait être automatisé. Et dès lors qu’une des tâches impliquées pouvait l’être, ils ont considéré que le métier concerné allait disparaître. Mais depuis 2013, quantité de travaux critiques de cette méthodologie ont conclu que, en gros, 10 à 15 % des emplois risquent effectivement d’être supprimés, mais que 50 % allaient plutôt être transformés. Les économistes d’Oxford ont travaillé en chambre : ils n’ont pas été voir comment ça se passe en entreprise. Ils ont de plus été soumis à une sorte de déterminisme technologique, et fait comme si l’innovation technologique s’implantait de façon automatique. Cela ne se passe pas du tout ainsi dans la vraie vie : il y a souvent des résistances de la part des travailleurs et/ou des consommateurs. 

“Les économistes en chambre l’ignorent mais, dans la vraie vie, l’innovation ne s’implante pas de façon automatique, il y a des résistances” 
– Dominique Méda

En 1978, le rapport Nora-Minc annonçait que l’emploi dans les services allait diminuer drastiquement, alors qu’on a assisté au contraire à une formidable augmentation. Puis est venue l’idée de la nouvelle économie qui, nous disait-on, allait tout bouleverser. Et voilà qu’on nous annonce maintenant que le travail va radicalement changer et que c’est génial puisqu’il deviendra collaboratif, épanouissant, etc. Dans leur livre Le Deuxième âge de la machine (2015), deux chercheurs du Massachussetts Institute of Technology (MIT), Erik Brynjolfsson et Andrew McAfee, annoncent ainsi qu’on pourra se débarrasser du travail comme tripalium, comme instrument de torture et punition millénaire, et qu’il se transformera en loisir. Mais personne ne se demande s’il est bon ou non que de telles innovations s’implantent. Est-ce que les consultants qui les préconisent envisagent les conséquences en termes d’organisation du travail ? Est-on suffisamment bordé du point de vue éthique ? 

Pour vous, il faudrait donc commencer à redéfinir la division du travail entre les humains et les robots, et privilégier l’interaction ?

D. M. : Oui. Ce grand remplacement technologique n’est ni fatal ni total. Il faut que ceux qui inventent des processus automatisés, mais aussi ceux qui les mettent en place, remettent l’organisation et les conditions de travail au centre de leurs réflexions. La philosophe Simone Weil, qui réfléchissait à ce que pourrait être un régime de travail vraiment humain, notamment dans son livre L’Enracinement (1949), notait que ceux qui décident d’une innovation ne s’interrogent jamais vraiment sur les besoins de la personne qui travaille et qui va l’utiliser. Les conséquences sont de ce fait souvent graves en termes de dégradation des conditions de travail. 

AC : Votre question fait directement écho à la définition de l’automation. L’automation, c’est une dynamique d’évolution de la répartition des responsabilités productives de la valeur entre processus où l’intervention humaine est visible et d’autres ou elle l’est moins. Pensez à l’introduction du véhicule autonome, qui délègue certains aspects de la conduite à un processus intelligent. Si l’on continue à voir l’automation comme simple remplacement, on fait l’impasse sur ce qu’elle est foncièrement : une re-répartition de l’agentivité entre êtres humains et machines. On se trompe alors sur la nature même du processus social qu’on appelle travail. Le problème, avec l’idée de remplacement technologique, est que l’on s’imagine qu’avant les technologies, existait une sorte de travail pur. Mais c’est un fantasme. Le travail « des mains » n’a jamais existé. On s’est toujours servi d’outils, et ceux-ci ont simplement changé : hier des marteaux, aujourd’hui des tablettes. Votre question fait directement écho à la définition de l’automation. L’automation, c’est une dynamique d’évolution de la répartition des responsabilités productives de la valeur entre processus où l’intervention humaine est visible et d’autres ou elle l’est moins. Pensez à l’introduction du véhicule autonome, qui délègue certains aspects de la conduite à un processus intelligent. Si l’on continue à voir l’automation comme simple remplacement, on fait l’impasse sur ce qu’elle est foncièrement : une re-répartition de l’agentivité entre êtres humains et machines. On se trompe alors sur la nature même du processus social qu’on appelle travail. Le problème, avec l’idée de remplacement technologique, est que l’on s’imagine qu’avant les technologies, existait une sorte de travail pur. Mais c’est un fantasme. Le travail « des mains » n’a jamais existé. On s’est toujours servi d’outils, et ceux-ci ont simplement changé : hier des marteaux, aujourd’hui des tablettes.

« On sous-estime la part de travail humain qui se cache derrière le « deep learning ». »
Antonio Casilli

Avec le travail du doigt sur le clavier, on découvre une nouvelle répartition : on pensait que la machine allait libérer l’homme, alors qu’au contraire elle l’asservit ?

AC : Elle semble produire une nouvelle donne qui met l’être humain à la fois hors travail et au travail. D’un côté, il y a l’annonce apocalyptique du remplacement de x% des emplois. De l’autre, il y a la réalité de la mise au travail d’êtres humains pour calibrer la machine, l’entraîner à résoudre des tâches, voire vérifier ce qu’elle a fait. On se passionne aujourd’hui pour le « machine learning », cette forme d’apprentissage statistique qui consiste à injecter suffisamment de données et à les encadrer dans les algorithmes pour faire en sorte que les processus informatiques produisent des résultats sans assistance humaine. Mais on sous-estime la part de travail humain qui se cache derrière cette expression. Prenez un algorithme de recommandations : il faut lui apprendre à classer et proposer pour qu’ensuite il soit capable de faire des recommandations personnalisées. On imagine toujours que ces machines naissent intelligentes ; mais elles doivent toujours être entraînées par des personnes comme vous et moi. L’antimodèle parfait est le chatbot qui a mal tourné : Tay était censé reproduire le comportement d’une jeune fille. Microsoft l’a lancé de manière sauvage sur Twitter, en disant aux utilisateurs d’entraîner cette IA. Des plaisantins lui ont enseigné les pires horreurs (propos racistes, misogynes, etc.), et, au bout de quelques jours, cette machine conversationnelle était devenue une source d’embarras pour Microsoft. Cela montre l’importance de l’enseignement humain dans l’apprentissage des machines. Dans la plupart des cas, des micro-tâcherons sont recrutés par des plateformes spécialisées pour les entraîner, produire des données, les annoter, et vérifier que la machine a bien interprété ce que les utilisateurs humains lui ont dit.

Quelles sont les conséquences de ce « tâcheronnage » sur le plan social ?

DM : Ce que révèle le dernier livre d’Antonio Casilli, c’est l’envers du décor : derrière les machines merveilleuses qui semblent fonctionner en toute fluidité, il y a, en coulisses, toutes les petites mains, dont le travail est occulté, envoyé très loin et dégradé. Il s’agit d’un processus d’externalisation bien connu que le numérique ne fait qu’approfondir.

AC : Ces plateformes délocalisent le travail numérique vers des pays comme l’Inde, le Sri Lanka, le Venezuela, dans lesquels souvent les rémunérations ne dépassent pas les 2 dollars de l’heure. À Madagascar, où les entreprises d’IA françaises délocalisent énormément de travail, le salaire moyen est de 40 euros par mois. Dans un autre contexte, en Indonésie, les clics sont payés 0,008 centimes de dollars ! Beaucoup d’entreprises font de la numérisation « à l’arrache », de la fausse automation. Comme elles n’ont pas le temps de faire une vraie plateforme de blockchain ou du machine learning, elles vont plutôt recruter 10 000 personnes dans un pays à faible revenu qui sont payées 1 centime par tâche, et ces personnes vont faire semblant d’être l’IA promise. On finira par se rendre compte qu’une partie de cette automatisation est de la pure fiction, comme pour le « Turc mécanique » du XVIIIe siècle dont on a fini par découvrir qu’un homme était caché à l’intérieur !

Vous dites, Dominique Méda, que ce fameux capitalisme de plateforme vient percuter toutes les règles du travail. Est-il aujourd’hui nécessaire que le Code du travail s’impose ?

D. M :Bien sûr, il faut des règles. Là, nous sommes dans une sorte de no man’s land, avec des gens prétendument indépendants qui travaillent en réalité pour des plateformes, je veux dire au profit des plate-formes, exactement comme des salariés. De plus en plus de tribunaux considèrent que ces travailleurs ne sont pas autonomes parce qu’on peut les géolocaliser en permanence et les sanctionner. Sans nécessairement vouloir requalifier tous les chauffeurs et crowdworkers en salariés, il est évident qu’il faut des règles plus claires et fortes.

« Il faut revenir à la grande division : soit salarié, soit indépendant, mais rejeter l’entre-deux, qui est une pirouette trop facile. »
Dominique Méda

N’y a-t-il pas la possibilité de garantir des droits sociaux indépendamment du salariat ?

D. M : Beaucoup croient que le salariat, c’est fini, mais je pense que jusqu’à présent on n’a rien inventé de mieux. Cela fait plus de vingt ans que l’on critique ce régime : trop lourd, trop rigide…Et que l’on prmoeut le travail indépendant. Je suis tout à fait pour le vrai travail indépendant, celui dans lequel vous fixez vos tarifs et êtes libre de travailler comme vous l’entendez ; mais ces travailleurs des plateformes ne sont pas dans ce cas. Par ailleurs les plateformes créent une concurrence absolument déloyale avec ceux qui se donnent la peine d’organiser le travail d’autrui et paient des cotisations sociales. Il faut donc revenir à la grande division : soit salarié soit indépendant, mais rejeter l’entre-deux, qui est une pirouette trop facile.

AC : Il y a effectivement eu ce genre de tentatives dans d’autres pays d’Europe – en Espagne, avec la création du statut de travailleur indépendant économiquement dépendant qu’on appelle les « TRADES », et en Italie dans les années 1970, avec l’invention d’une nouvelle catégorie de travailleurs qu’on appelle les « para-subordonnés ». En tant que ressortissant italien, j’ai vu cet effet de dégradation progressive des conditions des salariés à partir de ce moment-là. Aujourd’hui, si vous êtes un jeune de ces pays-là et que vous commencez à travailler, on vous propose exclusivement des formes de contrat qu’on appelle des « cococo », pour contrat continuatif de collaboration, mais qui sont in fine des formes dégradées de contrat salarial, avec une subordination accrue mais moins de protections. Ce qui définit l’institution salariale, en particulier en France, c’est qu’en échange d’une protection généralisée, on admet qu’il y ait une subordination bornée, spécifiée dans un cahier des charges, entre le salarié et le patron. Or aujourd’hui on se retrouve avec un manque cruel de protections assorti d’une subordination sournoise, qui se manifeste à travers le management algorithmique et ce flux tendu de notifications qui arrivent sur les smartphones.

N’est-ce pas tout de même un choix pour certains individus qui préfèrent garder leur indépendance ?

DM : Oui, mais là encore il y a là beaucoup d’illusions. Le statut d’autoentrepreneur peut sembler séduisant, mais à la fin vous travaillez trop souvent soixante-dix heures par semaine pour une rémunération infime et pas de protection. Le rapport de l’OIT montre que si on compte les heures passées à attendre le travail par les crowdworkers, la rémunération plafonne à 3,30 dollars de l’heure. Les plateformes se sont engouffrées dans la brèche : on doit remettre des règles sinon on va dégrader et détruire cette invention tout de même extraordinaire qu’est l’entreprise et le salariat.

AC : Et ces règles doivent être internationales.

Cette tâcheronnisation est-elle transitoire, le temps que les acteurs s’adaptent, ou structurelle ?

AC : Je fais le pari qu’elle sera structurelle. En même temps, je ne considère pas ça comme une déshumanisation. Au contraire, c’est un moyen de projeter de l’humain dans les processus automatisés. Entendons-nous bien sur ce qu’on appelle « l’humain ». La partie ostensible du travail de plateforme nous fait oublier la partie la plus importante, qui est un travail de production de données. Un chauffeur Uber passe le plus clair de son temps à effectuer des tâches sur le mobile : vérifier le trajet sur le GPS, gérer le score de réputation… Ce travail s’articule avec celui des micro-tâcherons recrutés sur des plateformes spécialisées, comme Amazon. Et les machines doivent sans cesse être adaptées : une fois arrivées sur le marché, elles ont besoin d’être re-calibrées, ré-entraînées. C’est édifiant dans le cas des enceintes connectées qui interprètent toutes les requêtes venant de vous. Le plus problématique, c’est que des personnes sont chargées d’écouter vos conversations avec vos assistants virtuels (localisation des enfants à l’école, conversations intimes, etc).

DM : Il n’empêche que si l’automatisation était bien mise en œuvre et conjuguée à l’action humaine, le résultat pourrait être une meilleure utilisation du cerveau et une augmentation des tâches qualifiées.

« À mesure qu’on supprime des tâches routinières, on invente du travail complexe et plus intelligent. »
Dominique Méda

Sauf qu’il n’y a pas de travail complexe pour tout le monde…

DM : Au contraire ! Les économistes qui pensent ce déversement vers l’automatisation estiment que nos besoins sont infinis. Donc à mesure qu’on supprime des tâches routinières, on invente du travail complexe et plus intelligent. Il y a là un pari. Mais, comme pour le déterminisme technologique, c’est à nous de réguler les choses de manière à ne pas déqualifier le travail et à organiser cette destruction créatrice pour faire émerger les nouveaux métiers chargés d’intelligence.

AC : Il y a des réflexions extrêmement stimulantes, aux États-Unis, sur ce qu’on appelle l’équitabilité des algorithmes afin de comprendre les critères utilisés en phase de codage. Le travail a toujours été technique. La question est : quelle technique ? Peut on imaginer des innovations inclusives, non dommageables ? Il faut qu’évoluent les acteurs de cette transformation numérique, qui sont trop imbibés d’idéologies impérialistes. Edward Feigenbaum, l’un des pionniers de l’intelligence artificielle, en parle comme de « la Destinée manifeste » de l’innovation : cette vision relève d’une idéologie expansionniste selon laquelle la puissance américaine répond à un dessein de la Providence. L’Europe est trop absente de ces réflexions sur la technologie, même si elle s’est positionnée pour protéger les droits des utilisateurs.

DM : J’émettrai encore un autre doute. Ces technologies consomment énormément d’énergie (bientôt au moins 10% de l’électricité mondiale), et des terres rares dont on atteindra le pic à un moment ou un autre. Je me demande donc si la mise à l’agenda de la crise écologique ne devrait pas au contraire exiger qu’on réinjecte du travail. Si on veut une agriculture bio, il faudra un certain type d’automatisation, mais aussi beaucoup plus de travail humain.

Ce scénario de la reconversion écologique dont vous parlez, c’est celui que vous préférez. Quelles conditions le sous-tendent ?

DM : Dans nos sociétés occidentales, les attentes sont de plus en plus « lourdes » : on cherche du sens, de la réalisation de soi. Or, comme le dit le sociologue Stefan Voswinkel, le travail est devenu la principale arène dans laquelle les individus peuvent faire montre de leurs capacités, susciter l’admiration. Quel serait le scénario qui répondrait le mieux à ces attentes dans un contexte de crise de l’emploi ? Dans un travail que j’ai fait pour l’Organisation internationale du travail (OIT), j’en ai distingué trois : le premier scénario, qui pour moi n’est pas satisfaisant, est celui d’un démantèlement du droit du travail – ça consiste simplement à suivre les prescriptions de l’OCDE des années 1990, pour qui seule compte la compétition entre les pays et les entreprises. Le deuxième scénario, c’est la révolution technologique dont on vient de montrer les ambivalences. Le troisième, qui me semble le plus raisonnable, c’est celui de la reconversion écologique. Cela exige de rebâtir complètement notre économie, de verdir les processus industriels, de baisser drastiquement notre consommation d’énergie… Une telle société, dont le seul but ne serait plus la poursuite de la croissance, pourrait avoir comme obsession première de créer des emplois qui permettraient de répondre aux besoins sociaux (nourrir, vêtir, soigner toute la population). C’est encore à l’état utopique, mais on devrait se dépêcher de construire des projets permettant de suivre ce chemin en une vingtaine d’années.


Antonio Casilli est sociologue, enseignant-chercheur à Télécom Paris et chercheur associé à l’Institut interdisciplinaire d’anthropologie du quotidien (IIAC) de l’EHESS. Il a notamment publié les Liaisons numériques (Seuil, 2010) et, récemment, En attendant les robots. Enquête sur le travail du clic (Seuil, 2019).

Dominique Méda est professeure de sociologie à l’université Paris-Dauphine, directrice de l’Institut de recherches interdisciplinaires en sciences sociales et titulaire de la chaire « Reconversion écologique, travail, emploi et politiques sociales » au Collège d’études mondiales de la Fondation Maison des sciences de l’homme (FMSH). Elle a écrit Le Travail (PUF, Que sais-je ?, 2015) et La Mystique de la croissance. Comment s’en libérer (Champs-Flammarion, 2014). Vient de faire paraître avec Sarah Abdelnour, Les nouveaux travailleurs des applis, PUF/ Vie des idées

[Video] Entrevista al programa “30 minuts” (TV3 Catalunya, 22 nov. 2019)

M’han entrevistat pel programa “30 minuts” (televisió Catalana TV3), sobre el treball de plataformes, el micro-treball i l’economia freelance. El reportatge esmenta el nostre estudi “Le micro-travail en France” (Projecte Diplab).

Video del Reportatge.

“Proletaris online”, a “30 minuts”

El diumenge 24 de novembre, a les 21.55, “30 minuts” emetrà la producció pròpia “Proletaris online”, on s’analitzarà l’anomenada economia de plataforma, un nou mercat laboral d’ingressos intermitents, en què llibertat i flexibilitat es repeteixen com un mantra però que té conseqüències imprevisibles per a l’estat del benestar.22/11/2019 – 10.41Imprimir

No és el futur. És el present. Treballadors freelance, per projectes, gig economy (feines esporàdiques sota demanda), remots digitals, crowdsourcing (subcontractació de la feina a una multitud), microtreballadors… La nova economia digital està plena de paraules noves que agafen força i sacsegen el mercat laboral tradicional, el dels drets dels treballadors aconseguits amb les lluites sindicals.

La industrialització va crear el proletariat. La digitalització, el proletariat online.

El “30 minuts d’aquesta setmana s’endinsa en l’anomenada economia de plataforma, el model de negoci de l’era digital. Potents plataformes tecnològiques que connecten oferta i demanda i converteixen els treballadors en proveïdors de serveis. Poden ser repartidors en bicicleta amb les seves vistoses motxilles o experts programadors. Qualsevol persona que pugui fer feines esporàdiques a través d’una aplicació. Tots formen part d’aquest nou mercat laboral en què llibertat i flexibilitat es repeteixen com un mantra i en què un algoritme és qui mana.

1 La gig economy, serveis sota demanda

“Hi ha una equivocació molt gran, i és pensar que aquests models de treball van un pas al davant de la llei, com si fossin tan innovadors que la llei no s’hagués pogut adaptar a ells”. Núria Soto, exrepartidora de la plataforma Deliveroo

“El fet que visquis en una ciutat on pots guanyar-te uns 300 o 400 euros extra amb un horari totalment flexible, sense caps i a través de la teva aplicació, és bo per a la societat”. Òscar Pierre, CEO i cofundador de Glovo

Aquest any se n’ha parlat molt, de plataformes i condicions laborals, perquè les dues grans plataformes de repartiment a domicili, Glovo i Deliveroo, han hagut de defensar-se als jutjats contra la Tresoreria de la Seguretat Social, que en diverses actes d’inspecció havia dictaminat que els repartidors havien de ser assalariats i no autònoms. Hem volgut analitzar de primera mà les condicions de feina d’aquests treballadors i per això un equip del “30 minuts” ha passat hores amb ells, al carrer, durant les hores anomenades d'”alta demanda”, esperant les comandes davant els restaurants. A un costat, els llatinoamericans; a l’altre, els pakistanesos. Molts acaben d’arribar a Catalunya. Entrevistem també per recollir el seu punt de vista Òscar Pierre, CEO i cofundador de Glovo, i Román Gil, advocat de Deliveroo.

2 El microtreball

“Els microtreballadors som una gran massa de gent invisible. Som completament invisibles. És per això que és tan important que parlem als mitjans, que expliquem el que fem. I quan siguem una mica més visibles tindrem força per negociar les nostres regles”. Julie, microtreballadora

El “30 minuts” també entrevista gent que treballa a les plataformes de microtasques (com ara Clickworker, Spare5, Appen, Lionbridge o Amazon Mechanical Turk), un fenomen procedent dels Estats Units que s’expandeix per tot el món. Transcripcions, gravacions per a sistemes de reconeixement de veu, identificar objectes dins una imatge, moderació de continguts a xarxes socials, analitzar resultats dels buscadors… Les grans empreses tecnològiques divideixen la feina en petites tasques i contacten en segons amb milions de treballadors a tot el món que les executen des de casa, a tant la tasca. Intervenen en el programa el sociòleg Antonio Casilli, coautor d’un exhaustiu estudi sobre el  microtreball a França, i Mary Gray, investigadora de Microsoft Research i autora del llibre “Ghost work” (“Treball fantasma”), sobre els microtreballadors als Estats Units.

3 Cap a un món de freelance?

Finalment, en el reportatge s’analitza com aquesta plataformatització de l’economia arriba també a la part alta de la piràmide. Qualsevol empresa pot contractar, a través de plataformes freelance, experts a l’altra punta del món. L’externalització d’un departament sencer a través d’una plataforma és cada cop més senzilla. I el mar de fons és un augment creixent a tot el món dels treballadors independents. Ens ajuden a treure’n l’entrellat Anna Ginés, professora de Dret del Treball d’ESADE, Luz Rodríguez, professora de Dret del Treball de l’UCLM i autora de l’estudi “Plataformes digitals i mercat de treball”, i Lucía Velasco, economista especialitzada en tecnologia que ha format part del grup d’experts que analitza l’impacte de la digitalització en el mercat laboral per a la Comissió Europea.

Hi ha un consens entre els experts que s’ha acabat la feina fixa per a tota la vida. Anem cap a feines flexibles amb ingressos intermitents, amb conseqüències imprevisibles per a l’estat del benestar.

Interview dans le livre-anniversaire de la MSH Paris-Saclay (20 nov. 2019)

A l’occasion de ses 5 ans, la MSH Paris-Saclay a sorti un livre bilan de ses 5 ans d’activitésassorti 10 portraits de chercheurs (dont moi) qui “ont marqué les projets MSH depuis 2015”.

Ces entretiens, réalisés par Sylvain Allemand, rédacteur en chef de Paris-Saclay Le Média, révèlent à la fois le travail accompli et ouvrent des perspectives fructueuses pour l’avenir.

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La construction d’un grand pôle scientifique sur le plateau de Saclay est avant tout comprise comme la création d’un fort potentiel de recherche technologique. Pourtant, les Sciences de l’Homme et de la Société ont un rôle majeur à y jouer, par leur volume et par leur place essentielle en termes d’activités et de dispositifs d’innovation.
La MSH Paris-Saclay, créée en 2015, apporte sa contribution à ce défi par son engagement au service des équipes du périmètre saclaysien. Le travail réalisé lui permet d’occuper une place centrale dans la promotion et l’organisation de leurs recherches interdisciplinaires, de développer une position d’interface entre les SHS et de s’ouvrir aux autres disciplines (sciences de la vie, sciences exactes, sciences de l’ingénieur).
Cet ouvrage a pour but de présenter le travail réalisé au cours de ces cinq premières années, à partir d’un bilan des recherches et d’interviews dans lesquels les trois directeurs successifs reviennent sur leur parcours. Dix chercheuses et chercheurs emblématiques des projets passés et en cours
apportent également leurs témoignages, afin d’éclairer à la fois la diversité des thèmes de recherche et la variété des résultats obtenus

AU SOMMAIRE : 

André Torre, La MSH Paris-Saclay
Itinéraire scientifique et méthode de travail pour une ambition territoriale

ENTRETIENS AVEC LES TROIS DIRECTEURS
DE LA MSH PARIS-SACLAY
Un « travail » d’accoucheur… Rencontre avec Claude Didry
Entre bottom up et top down.  Rencontre avec Stefano Bosi
Le temps de la maturité.  Rencontre avec André Torre

PORTRAITS DE CHERCHEURS
Antonio Casilli – Sous les plateformes numériques, le digital labor
Nathalie Delprat – Quand l’art et la science inventent ensemble
d’autres explorations de soi
Jean-Philippe Denis – Entre économie et sociologie, les sciences de gestion
voient au-delà de l’entreprise
Anaïs Fléchet – Relations internationales et globalisation culturelle
au rythme de la musique
Catherine Geel – Une approche historique et comparative du design
Florent Le Bot – De l’interdisciplinarité en compagnie de Durkheim
Romain Melot – TerriBio ou comment valoriser les productions alimentaires locales
Antoine Nebout – Quand des économistes se penchent sur nos assiettes
Ioana Vasilescu – La linguistique à l’heure de l’IA et des systèmes automatiques
Célia Zolynski – Un fructueux dialogue entre droit et informatique

Téléchargez l’ouvrage :

MSH-Paris-Saclay-5-ans-1Télécharger

[Séminaire #ecnEHESS] Comment étudier les communautés d’internet ? (Madeleine Pastinelli, 14 nov. 2019, 16h)

Enseignement ouvert aux auditeurs libres. Pour s’inscrire, merci de renseigner le formulaire.

Pour la première séance d’approfondissement ouverte aux auditeurs libres de l’édition 2019/20 de notre séminaire #ecnEHESS Etudier les cultures du numérique, nous aurons le plaisir d’accueillir l’ethnologue et pionnière des études d’internet Madeleine Pastinelli, professeure au Département de sociologie de l’Université Laval à Québec. Une occasion précieuse pour revenir sur les recherches qu’elle mène depuis la fin des années 1990 sur les communautés en ligne et les enjeux du rapport à l’autre dans des espaces numériques.

Le séminaire aura lieu le jeudi 14 novembre 2019, 16h00-19h00, Institut des Systèmes Complexes, salle séminaire 1.1, 113 rue Nationale, 75013, Paris.

N’hésitez pas à faire circuler cette information au sein de vos propres contacts et sur les réseaux.

Enquêter en ligne : stratégies de recherche et sociabilités numériques, des canaux IRC aux communautés Facebook

L’enquête de terrain en contexte numérique pose différentes questions quant aux stratégies de recherche à mettre en oeuvre. Vaut-il mieux mener l’enquête en se centrant sur l’usage d’un dispositif numérique, sur un espace en ligne en particulier et tous ceux qui le fréquentent ou sur l’ensemble des espaces fréquentés par ses répondants dans un même contexte ? En quoi les entretiens individuels menés en ligne se distinguent-ils des entretiens en face à face ? Doit-on privilégier des observations en temps réels des espaces numériques ou une analyse a posteriori des traces d’échanges archivés ? Que peut faire l’ethnologue menant une démarche de type ethnographique des possibilités offertes par ces « big datas » que sont les traces d’activités archivées qu’on trouve dans les forums de discussion, les historiques Facebook des répondants et autres données de ce genre ? En prenant appui sur quelques enquêtes menées ces dernières années sur les usages de Facebook et dans différentes communautés en ligne, cette conférence sera l’occasion de réfléchir autour de ces questions et plus largement des enjeux de l’enquête en contexte numérique. Le séminaire sera en outre l’occasion de discuter de l’intérêt que représente l’analyse des polémiques, dans des contextes d’enquête où le plus grand défi est d’abord la profusion de données desquelles faire sens plutôt que leur rareté.

Dans 60 millions de consommateurs (nov. 2019)

Dans le numéro 553 (novembre 2019) du mensuel 60 millions de consommateurs, j’ai accordé un entretien dans le cadre de l’expérimentation conduite par le magazine sur les assistants vocaux et leurs gestion des données personnelles des utilisateurs.

3 questions à Antonio A. Casilli

Des sous-traitants écoutent certains enregistrements issus des assistants vocaux, cela vous a surpris ?

Dans la communauté scientifique on savait depuis plusieurs années que des personnes -souvent des travailleurs indépendants ou précaires -étaient recrutées pour vérifier la performance des assistants virtuels. Il s’agit d’écouter des extraits ou de valider des retranscriptions.

Les révélations de la presse ont permis au grand public de le découvrir. Elles ont d’abord concerné Alexa d’Amazon en avril dernier. Mais depuis, tous les autres GAFAM y sont passés.

Le nombre d’enregistrements écoutés serait marginal, selon ces sociétés. Vous y croyez ?

On ne peut pas savoir quelle proportion est réellement écoutée. Elles ne le dévoilent pas, cela relève du secret industriel.

L’intelligence artificielle sur laquelle reposerait ces assistants est donc une illusion ?

Le terme cache le fait qu’une partie du travail est fait à la main. Ce travail a été présenté comme un entraînement pour les assistants virtuels. On parle de machine-learning, comme si les machines allaient opérer d’elle-mêmes après une phase d’apprentissage. La réalité économique et technologique est que ces assistants ne peuvent pas se passer d’une part de travail humain. De nouvelles tâches pour lesquelles il faut les entraîner, se présentent en permanence. Par exemple, un assistant d’abord calibré en anglais doit être adapté au marché français. Il faut alors l’entraîner à nouveau, comme le montre votre étude. L’apprentissage ne s’arrête jamais et l’autonomie de ces dispositifs est sans cesse repoussée.

Grand entretien dans le hors-série du magazine Socialter (25 oct. 2019)

Dans le deuxième hors-série que la revue Socialter consacre aux freelancers, un long entretien avec la journaliste Pauline Porro.

«L’intelligence artificielle invisibilise le travail»

La machine remplacera-t-elle le travailleur ? À cette question mille fois rebattue, le sociologue et professeur à Télécom Paris Antonio Casilli répond par la négative. Dans son ouvrage En attendant les robots, il affirme que ce discours procède d’une grande mystification à laquelle il convient d’apporter un démenti, pour mieux lever le voile sur les conditions de travail.

Grand entretien dans Agir Par La Culture (Belgique, 23 oct. 2019)

Dans le numéro 59 du trimestriel belge Agir par la Culture (automne 2019), une longue conversation avec Aurélien Berthier à propos de travail, plateformes et mondialisation.

Numérique : Vers un travail en micromiettes ?

Coupe du Turc mécanique, avec la position supposée de l’opérateur. Joseph Racknitz, 1789

Avec « En attendant les robots », le sociologue Antonio A. Casilli s’attaque à l’un des principaux mythes des sociétés occidentales contemporaines : le développement sans frein de la technologie va conduire à la disparition du travail ; les humains sont condamnés à être remplacés par des « intelligences artificielles ». Or, en se penchant sur l’arrière-cuisine du secteur numérique, Casilli montre à quel point ces intelligences dites artificielles sont en réalité « largement faites à la main », par une armée de réserve de l’industrie numérique composée de travailleurs et travailleuses précaires qui se tuent à la microtâche.

Avec le développement de l’automation, il est en effet plus à craindre une précarisation et une atomisation accrues du travail plutôt que sa disparition. Le mythe du « grand remplacement » des humains par des robots, nous indique Casilli, renouvelle en fait la vieille ruse du régime capitaliste pour payer toujours moins la force de travail et la déprotéger socialement. La promesse d’automation portée par le secteur numérico-industriel s’avère ainsi à la fois le « bâton qui discipline la force de travail » et la « carotte qui attire les investisseurs ». Loin des fables marketing de la Silicon Valley sur l’intelligence artificielle toute puissante et autonome que de talentueux ingénieurs développeraient seuls, la réalité est faite de millions de digital workers (travailleur·euses du doigt) payé·es quelques centimes d’euro la pièce. Ils entrainent les algorithmes en cliquant sans fin dans des fermes à clics au Kenya, dans des cybercafés en Tunisie ou depuis la maison un peu partout, pour tenter d’améliorer leur salaire de working poor. Évoquer la disparition du travail, c’est donc une manière de ne pas voir son incessante altération et oublier bien vite que si la data (la donnée) brute est le nouveau pétrole, un raffinage par les humains est nécessaire avant tout usage par la machine.

Contrairement à l’idée reçue, vous affirmez que ce sont plutôt les humains qui volent le job des robots. Qu’est-ce qui vous fait dire ça ?

On est aujourd’hui entouré par un discours ambiant qui rabâche les résultats de l’étude « The future of employment » de Frey et Osborne menée en 2013 selon laquelle 47 % des emplois disparaitraient d’ici 2030 au États-Unis en raison de l’utilisation des intelligences artificielles (IA) et de la robotique mobile… Or, si on se penche sur la nature de l’intelligence artificielle, considérée comme responsable de ce prétendu « grand remplacement technologique », celle qu’on a effectivement à notre disposition, on s’aperçoit que nous sommes loin d’une IAforte, c’est-à-dire capable de dépasser celles des humains. Au contraire, la réalité commerciale, mais aussi celle des recherches de pointe et des investissements actuels nous mènent plutôt vers un paradigme d’IA faible. C’est-à-dire celle qu’on a dans la poche : le Siri ou le OKGoogle des smartphones, le Cortana ou l’Alexa des enceintes connectées, c’est-à-dire des assistants virtuels qui accompagnent la décision ou certaines actions humaines. Le non-dit de la réflexion actuelle sur les technologies c’est que, pour pouvoir produire ces assistants virtuels, on a besoin d’énormément de travail humain. On parlera même ici plutôt de human assisted virtual assistants(des assistants virtuels eux-mêmes assistés par des êtres humains) car ils sont totalement inefficaces en l’absence d’une intervention humaine. Il est en effet nécessaire que des humains produisent des exemples, c’est-à-dire des données utilisables que les « intelligences artificielles » sauront reconnaitre et ranger. Car elles n’apprennent pas toutes seules. Ce sont des êtres humains qui annotent, qualifient et améliorent les données d’entrainement. Et encore des êtres humains qui testent ces outils et vérifient qu’ils interprètent correctement les données… Énormément de travail humain irrigue donc ces solutions technologiques loin d’être autonomes.

Qui réalise ce travail ?

Le fonctionnement de ces technologies dites « apprenantes » et dont ont besoin les plateformes pour marcher, est assuré, pas tant par des informaticiens surdoués et spécialisés qui réaliseraient des prouesses algorithmiques, que par une foule de personnes sans qualification particulière. Ce sont elles qui produisent les données.

Une grande partie de ce travail est réalisé par des personnes qui évoluent sur des plateformes spécialisées dans le microtravailLa plus ancienne et la plus connue est Amazon Mechanical Turk[à l’initiative de la plateforme de vente Amazon.com] mais depuis, leur nombre a explosé. On connait relativement mal leur fonctionnement et leur étendue, mais une chose est sûre : ces plateformes ne permettent pas un encadrement classique du travail. On y est très rarement salarié, et même le statut de free lancers ne s’y adapte pas. Ce qui émerge ainsi actuellement, c’est une nouvelle catégorie de travailleur·euses que j’ai nommés les microtâcherons du clic. Ces travailleurs sont payés à la pièce pour réaliser une microtâche qui dure de quelques secondes à quelques minutes, et qui est très faiblement rémunérée : de quelques centimes à quelques euros. Il s’agit par exemple de labelliser des images pour que des algorithmes soient capables de discerner un arbre d’un poteau, typiquement, ce qu’ils ne savent pas faire d’entrée et qu’ils ont besoin « d’apprendre » en s’entrainant sur de gigantesques bases de données préparées par ces humains.

Une autre partie de ce travail, nous le réalisons nous-mêmes gratuitement, par notre usage des plateformes. Par exemple, quand je regarde 4 ou bien 40 minutes d’une vidéo sur YouTube, en la notant en bien ou en mal, ou quand je like ou partage tels articles, commentaires, photos etc. sur Facebook. Ce faisant, leurs algorithmes sont capables d’apprendre mes préférences et de s’améliorer à partir des données que j’ai créées, que j’ai produites. C’est le travail social en réseau que nous réalisons sans nous en rendre compte et sans toucher pour cela la moindre rémunération, alors même qu’ils utilisent et monétisent ces données et produisent donc de la valeur à partir d’elles.

Vous montrez effectivement qu’il existe un continuum entre la course d’un chauffeur Uber, la microtâche d’un microtravailleur d’Amazon Mechanical Turk et les posts d’un internaute sur Facebook. Qu’est-ce qui relie ces trois personnes ?

Toutes ces plateformes – qui ne sont pas des entreprises classiques puisque leur activité est essentiellement de mettre en relation différents types d’acteurs – sont basées sur la production de données. Elles doivent pour cela mettre au travail leurs propres utilisateur·trices afin de leur faire réaliser une activité de type particulier : le digital labor. Le terme digital renvoie au terme latin digitus (le doigt). C’est donc en somme le travail du doigt dont le clic de la souris représente la tâche la plus élémentaire. Il est à distinguer du travail numérique, celui des managers, des ingénieurs, des informaticiens des grandes entreprises du numérique qui sont, eux, capables de gérer le numerus de par leurs compétences en mathématiques avancées.

Le digital labor est un travail qui est extrêmement fragmenté et surtout déqualifié, invisibilisé et invalorisé (c’est-à-dire en perte de valeur). Il est d’abord fondé sur le principe de tâcheronisation : l’activité se limite à des tâches extrêmement simples, courtes et fractionnées mais aussi standardisées, répétitives et assez rébarbatives. Elles sont effectuées pour la plupart devant un ordinateur : identifier des objets sur une image, étiqueter des contenus, enregistrer sa voix en lisant de courtes phrases, traduire de petits bouts de texte…

Le fil rouge qui relie un chauffeur de Uber, un micro-travailleur d’Amazon Mechanical Turk et un utilisateur lambda de Facebook, c’est donc la production des données, processus qu’on appelle la datafication et qui représente l’autre fondement de ce digital labor. Les plateformes et les IA — que les premières tentent de produire et de marchander — sont en effet fondées sur un flux constant de données produites et traitées. C’est la matière première nécessaire à leur fonctionnement. Ainsi, un chauffeur Uber passe certes une partie de son temps à conduire, mais ce qui intéresse surtout la plateforme sur laquelle il évolue, c’est de produire des données sur son smartphone en utilisant l’application Uber, en améliorant le GPS, l’algorithme de tarification dynamique ou la notation des passagers. Ces données sont en effet utilisées pour entrainer des robots de type particulier, des véhicules dits « autonomes », mais qui ont tout de même besoin de traiter et de travailler des données en temps réel. Un véhicule « sans chauffeur » enregistre des données grâce à un « lidar » [un capteur à radar laser], mais ces données, pour être exploitables, ont besoin d’être annotées, améliorées, raffinées. Ainsi, concrètement, si ce véhicule « autonome » a pris en photo une rue, il faut que quelqu’un lui enseigne à reconnaitre un arbre ou un piéton (à éviter), un panneau de signalisation (et son interprétation), etc. Et ce, de toutes les formes et dans tous les contextes possibles. Pour ce faire, on fait donc appel à des travailleurs du clic, comme ceux de The mighty IA, un sous-traitant spécialisé dans l’entrainement des données pour le secteur automobile. Au sein de cette plateforme, des milliers de personnes payées quelques centimes par tâche doivent regarder à longueur de journée des photos de villes, d’autoroutes, et détourer [tracer les contours de] les voitures ou les camions pour les identifier.

Combien sont-ils ces microtravailleur·euses ?

Ces microtravailleurs représentent une force de travail qui est en train de monter partout dans le monde. Les plateformes déclarent des effectifs qui dépassent déjà les cent millions ! On est donc loin d’une disparition du travail et des emplois volés par les robots. Au contraire, les besoins du secteur du numérique et de l’IA ne cessent de croitre et d’évoluer. Par contre, le travail et ses conditions d’exercice se voient fortement dégradées puisque cette tacheronisation entraine une fragmentation des emplois en microtâches externalisées accompagnée par le démantèlement des salaires au moyen des micropaiements.

Je viens d’estimer avec mon équipe le nombre de personnes qui microtravaillent en France : un peu plus de 260 000 personnes. C’est énorme compte-tenu du fait qu’on parle d’un pays riche, c’est-à-dire dans lequel on n’imagine pas à priori qu’un travailleur ait la nécessité de réaliser des microtâches payées quelques centimes d’euros. Il s’agit souvent de personnes en dessous du seuil de pauvreté et parfois de salarié·es qui ont besoin d’un complément pour terminer le mois. Ce qui témoigne au passage de la dégradation de leur pouvoir d’achat et leur condition de travail par rapport aux décennies passées.

Mais néanmoins, vous montrez que l’essentiel de cette armée industrielle de tâcherons du clic se situe dans les pays du Sud…

Oui, tout simplement pour une question démographique : la masse des ouvriers se situe aujourd’hui dans le Sud du monde dans les secteurs primaires ou secondaires, l’extraction de minerais ou l’agriculture. Dans son ouvrage « L’avenir du travail vu du Sud », Cédric Leterme explique comment la masse ouvrière actuelle s’est « sudifiée » et féminisée. Les microtâcherons du clic, qui font partie à part entière de cette masse ouvrière, n’échappe pas à la tendance. Ainsi, des pays comme les Philippines, l’Inde, l’Afrique du Sud ou dans un contexte francophone Madagascar, le Sénégal, la Côte d’Ivoire ou la Tunisie concentrent le gros de ces microtravailleurs. Lesquels sont d’ailleurs très souvent plutôt des microtravailleuses.

Je viens d’estimer avec mon équipe le nombre de personnes qui microtravaillent en France : un peu plus de 260 000 personnes. C’est énorme compte-tenu du fait qu’on parle d’un pays riche, c’est-à-dire dans lequel on n’imagine pas à priori qu’un travailleur ait la nécessité de réaliser des microtâches payées quelques centimes d’euros. Il s’agit souvent de personnes en dessous du seuil de pauvreté et parfois de salarié·es qui ont besoin d’un complément pour terminer le mois. Ce qui témoigne au passage de la dégradation de leur pouvoir d’achat et leur condition de travail par rapport aux décennies passées.

En somme, sur les plateformes de microtravail, non seulement le modèle vanté (l’auto-entrepreneuriat, où l’on est libre de travailler où on veut quand on veut) s’avère en fait être un environnement de travail aux conditions ultra précaires, sous-payées, sans aucune protection ni garantie de pérennité de son activité, mais de surcroit, celui qui y travaille subit aussi des contraintes liées au salariat comme la subordination, la surveillance, le contrôle…

L’idée de base du salariat c’est qu’en échange d’une subordination relative, je reçois une protection sociale généralisée. Ce pacte-là s’est cassé et les « indépendants » ont renoncé à la protection pour éviter la subordination à l’ancienne. Les travailleurs des plateformes, eux, qu’ils travaillent gratuitement ou pour des microrémunérations, se retrouvent face à une forme de subordination qu’on appelle la subordination technologique. Celle-ci se manifeste notamment à travers le flux d’ordres qui leur est transmis via les pastilles d’un message non lu, les annonces, les alertes, etc. C’est ce qu’on nomme des calls to action (« appels à l’action »), des solutions technologiques qui vous poussent à réaliser une action le plus vite possible et sans vous poser de questions. C’est assez clair si vous êtes un chauffeur Uber : chaque nouvelle proposition de course équivaut à un ordre, et chaque refus de course, c’est un refus d’ordre qui expose à une sanction possible comme une perte de réputation, un déclassement, etc. Même un utilisateur lambda de Facebook ou de Linkedin recevra ces appels à l’action ou subira la quantification de son effort productif via toute une métrique de performance (scores, likes, étoiles, nombre de followers, de partages, de contacts…) qui sert aussi d’outil de contrôle et de mise en concurrence.

Avec le microtravail, basé sur le modèle de rémunération à la micro-pièce, au clic de souris, est-ce qu’on arrive à une logique tayloriste poussée à son maximum ? À un travail non plus « en miettes » mais en micromiettes ?

Nous sommes clairement dans le prolongement extrême à la fois de l’ancienne division du travail dont parlait Adam Smith au 18e siècle, et de certaines bases du fordo-taylorisme comme la fragmentation du travail et le travail à la chaîne… Sur Amazon Mechanical Turk, un travailleur reçoit un flux d’offres de microtâches qu’il doit réaliser très vite. Ça ne doit pas lui prendre plus de quelques fractions de seconde pour distinguer de manière intuitive un chat d’un chien sur une image. Ce travail est donc en effet extrêmement atomisé au niveau de sa réalisation ainsi qu’au niveau de sa rémunération.

Mais ce qui représente la plus grosse différence par rapport au « travail en miettes » dont parlait Georges Friedmann en 1964, c’est le fait qu’il s’agisse d’un travail invisibilisé. Ainsi, au 20esiècle, malgré l’émiettement de leur activité, des modalités de solidarité active entre les travailleurs pouvaient subsister du fait même qu’ils partageaient un même lieu de travail : l’usine. Or, actuellement, les travailleurs des plateformes de microtravail n’ont aucune idée de qui sont les autres microtravailleurs. Pire, ils n’ont aucun intérêt à faire savoir aux autres ce qu’ils sont en train de faire : les autres ce sont des concurrents qui peuvent potentiellement leur voler des tâches un peu mieux rémunérées — c’est-à-dire un euro plutôt que quelques centimes… Cela contribue à une invisibilisation qui ne vient plus du haut et qui serait voulue par le patronat, mais bien à une invisibilisation qui vient du bas, et qui est opérée par le travailleur lui-même, chacun souhaitant rester invisible aux yeux des autres.

On constate aussi parfois même des formes d’entr’exploitation c’est-à-dire de micro sous-traitance en cascade. Une personne peut accepter une micro-tâche un peu plus importante, comme retravailler un logo pour la somme de 3 $. Elle va l’émietter à son tour, et faire réaliser cette tâche graphique par trente personnes différentes en réalisant un bénéfice au passage. Chaque personne s’occupera d’une micro-tâche payée quelques cents comme changer une couleur, changer un vecteur, changer un pixel et ainsi de suite…

Ce climat de travail semble défavorable à la construction de solidarité, comment susciter chez les travailleur·euses digitaux une prise de conscience de leur intérêt commun et les amener à s’organiser pour défendre leurs droits sociaux ?

En réalité, le conflit social est loin d’être évacué et on constate déjà une prise de conscience, au niveau international, des travailleur·euses des plateformes. On peut ainsi immédiatement penser aux travailleurs de plateforme de travail à la demande très visibles comme Uber ou Deliveroo qui se battent pour cette reconnaissance. Les litiges, les revendications, les grèves, les créations de syndicats ou l’intégration de ces travailleur·euses dans les syndicats traditionnels se multiplient, tant en Europe qu’en Australie, en Amérique ou en Inde. Ensuite, dans le monde du microtravail, on constate aussi la création de guildes, de recours collectif, et la volonté de certains syndicats d’organiser les microtravailleurs. Enfin, dans la troisième famille de travailleurs du clic qu’est le travail social en réseau, on observe aussi une multiplication d’actions en justices et d’embryon de formes d’organisation. Par exemple, il y a de plus en plus d’appels à la grève sur Facebook ou à la formation de data unions c’est-à-dire de syndicats de créateurs de données sur les plateformes sociales. En 2015, il y a par exemple eu un recours collectif de plusieurs centaines de personnes dans l’État américain du Massachusetts qui ont cherché à se faire requalifier comme employé·es de Google parce qu’elles avaient utilisé recaptcha [Il s’agit de ces caractères que l’on doit reconnaitre pour valider un formulaire ou une inscription en ligne et qui sont en réalité extraits de livres numérisés que le système de reconnaissance optique de Google n’a pas réussi à identifier NDLR]. Elles estimaient avoir créé de la valeur en entrainant des algorithmes de reconnaissances textuelles pour Google sans avoir été rémunérées pour cela. Il y a donc énormément d’efforts d’organisation et une multiplication des conflits avec ces plateformes même si le contexte reste assez défavorable aux travailleurs pour l’instant.

Par ailleurs, on observe aussi des mouvements de type nouveau, comme le coopérativisme de plateformes. Celui-ci cherche à dépasser la conception capitaliste et prédatrice des plateformes actuelles et vise à créer un Twitter ou un Uber du peuple ! C’est-à-dire à inscrire les plateformes et les technologies numériques dans le contexte de l’économie sociale et solidaire et non plus exclusivement de se baser sur la captation de la valeur produite par ses utilisateurs. Il s’agit en somme d’une réactualisation de la grande tradition mutualiste des siècles passés qui propose aux usagers de ces plateformes d’en être les propriétaires et même les concepteurs. Même si ce mouvement se heurte aujourd’hui à pas mal de contradictions en interne, et lutte pour pouvoir trouver une manière de s’affirmer et ne pas se faire approprier par les plateformes capitalistes, c’est quelque chose d’extrêmement prometteur.

Antonio A. Casilli, En Attendant les robots, Enquête sur le travail du clic, Le Seuil, 2019

[Podcast] Débat Antonio Casilli, Jean-Gabriel Ganascia et Marine Al Dahdah sur automation et globalisation (16 oct. 2019)

Dans le cadre du cycle de conférences Les Débats du CAK, organisées depuis 2014 au Centre Alexandre-Koyré, j’ai eu le plaisir de débattre mon dernier ouvrage En attendant les robots. Enquête sur le travail du clic (Paris, Le Seuil, 2019) en compagnie de Marine Al Dahdah (sociologue au CEMSS CNRS et co-fondatrice du groupe de recherche « Digital studies in the Global South ») et de Jean-Gabriel Ganascia (informaticien et philosophe à la Sorbonne Université, et président du Comité d’éthique du CNRS).

Modération : Wolf Feuerhahn (CNRS, CAK).