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Dans Futuribles (8 avril 2019)

En attendant les robots. Enquête sur le travail du clic

Par Michel Héry

Face aux débats consacrés à l’avenir de l’intelligence articielle, Antonio Casilli fait clairement le pari que ce sont les formes les plus faibles qui se développeront le plus massivement, en raison des limites techniques de l’apprentissage des machines. Il fait même référence à la notion d’intelligence artificielle « artificielle » tant l’intervention humaine lui apparaît importante dans les processus d’acquisition de la connaissance pour ces techniques.

C’est le fruit de ce qu’il désigne sous le terme de digital labor qui consiste notamment à alimenter les dispositifs d’intelligence artificielle en données préalablement traitées par l’homme.Cette notion de digital labor recouvre la mise en données des activités humaines qui a pour effet de réduire le travail à la réalisation d’une succession de tâches unitaires fortement prescrites et normalisées, qui pourront être effectuées par des tâcherons, localisés dans le monde entier grâce à l’essor des technologies de l’information et de la communication.

Le digital labor devient alors un outil mis au service d’une automatisation organisée par des intelligences artificielles faibles nourries ainsi par une quantité énorme de contributions humaines. À ce titre, l’auteur englobe sous la notion les fermes à clics où des milliers de travailleurs pauvres effectuent des tâches liées aux technologies de l’information et de la communication, dont la plupart d’entre nous pensent à tort qu’elles sont automatisées, mais aussi le travail gratuit des consommateurs, la réalisation à distance de petits travaux par des indépendants payés à l’unité quelques fractions de cents ou quelques cents (annotation de vidéos, tri de tweets, modération de contenu des réseaux sociaux, etc.). L’auteur identifie trois types de digital labor : l’activité à la demande (mise en relation de demandeurs et de fournisseurs de prestations, via une plate-forme d’intermédiation comme Uber ou Deliveroo), le microtravail (Amazon Mechanical Turk qui consiste à mettre en relation un requérant et un indépendant qui effectuera des microtâches, la plate-forme facturant au requérant la mise en relation)et le travail social en réseau (avec en particulier la fourniture de contenus pour les réseaux sociaux effectuée le plus souvent gratuitement et valorisée financièrement à leur prot par les plates-formes).Ces trois types de travail ont en commun que la valeur produite est captée par les plates-formes au détriment des travailleurs indépendants, des tâcherons, des contributeurs volontaires non rémunérés.

Cette valeur est identifiée sous trois formes différentes par l’auteur :— valeur de qualification : elle est issue du travail effectué par les usagers, elle permet aux plates-formes d’améliorer leur architecture technique ;— valeur de monétisation : elle correspond au ciblage publicitaire des usagers dont les données sont revendues directement ou indirectement à des annonceurs ;— valeur d’automation : elle recouvre l’entraînement des algorithmes ou la constitution des bases de données utilisées dans le cadre du deep learning pour l’intelligence artificielle.Au bilan, ce à quoi on assiste à travers le développement du digital labor, ce n’est pas tant à la disparition du travail qu’à son « invisibilisation » : à travers, par exemple, le déplacement du salariat des pays développés vers le travail à la tâche des travailleurs des pays du Sud, la contribution volontaire etgratuite des usagers à la fabrication de contenus valorisés ensuite par des plates-formes auprès des publicitaires.

En somme, à travers une transformation progressive des modes de production, la captation de la richesse par les plates-formes de tous types aboutit à la précarisation et à l’exclusion sociale, au Nord comme au Sud. Cette nouvelle forme d’organisation de la production a un effet transformateur profond sur l’économie en ce sens que beaucoup d’entreprises issues du secteur traditionnel commencent à adopter le modèle : il existe par exemple des plates-formes industrielles qui vont coordonner la réalisation des biens en s’interposant à travers leurs algorithmes dans les relations entre acteurs du secteur et en prélevant au passage une partie significative de la plus-value.

Dans le même temps, on voit se développer l’hyperemploi qui contraint les travailleurs à être mobilisables à tout moment, y compris dans la sphère privée pour effectuer des travaux qui échappent à la codification habituelle du travail (rapport de sujétion, règles de lieu et de temps). Au bilan, il y a multiplication des formes de dépendance, avec la création d’une zone grise entre salariat et professions indépendantes. Cela induit une situation de dépendance bien identifiée des travailleurs par rapport aux plates-formes (règles à appliquer, flexibilité à sens unique nourrie par le risque de déconnexion, rémunération faible, absence ou carences des systèmes de protection sociale) qui est niée par ces dernières. On assiste à des tentatives des plates-formes de verrouiller juridiquement les « conditions générales d’utilisation » pour bénéficier d’un réservoir d’emploi captif avec toutes les subordinations possibles, tout en ne risquant pas une requalification de l’emploi.

Un des grands atouts du livre est la capacité de l’auteur de donner à voir des phénomènes généraux à travers la diversité des situations qu’il décrit, diversité elle-même liée aux multiples formes d’influence des technologies de l’information et de la communication dans la production de biens et de services. Si révolution il y a, ce n’est certainement pas dans la technologie et notamment pas dans l’intelligence artificielle, mais bien dans les modes d’organisation du travail, cette révolution ne s’inscrivant pas dans une logique de progrès ni d’émancipation.

[Séminaire #ecnEHESS] Travail domestique, travail numérique : même combat ? (Maud Simonet, 18 avril 2019, 17h)

Enseignement ouvert aux auditeurs libres. Pour s’inscrire, merci de renseigner le formulaire.

Pour la quatrième et dernière séance d’approfondissement ouverte aux auditeurs libres de l’édition 2018/19 de notre séminaire #ecnEHESS Etudier les cultures du numérique, nous aurons le plaisir d’accueillir Maud Simonet, directrice de recherches CNRS et directrice de l’IDHES-Nanterre (Université Paris Nanterre). Le point de départ de son séminaire sera son ouvrage Travail gratuit : la nouvelle exploitation ?, paru chez Textuel en septembre 2018.

Le séminaire aura lieu le jeudi 18 avril 2019, 17h00-19h00, salle séminaire 1.1, Institut des Systèmes Complexes, 113 rue Nationale, 75013, Paris.

N’hésitez pas à faire circuler cette information au sein de vos propres contacts et sur les réseaux.

Travail gratuit, du numérique au domestique et vice versa

En repartant des débats scientifiques autour du travail numérique, Maud Simonet montrera combien ils font écho aux analyses féministes du travail domestique. Ces dernières peuvent apporter un éclairage nouveau aux approches du “digital labor”. Plus largement, l’analyse du travail gratuit dans ses différentes formes (domestiques, civiques, numériques) permet de saisir les transformations du travail, de sa valeur et de son exploitation. C’est, pour le dire autrement, une analyse du travail par sa face gratuite qu’il faudra alors entreprendre.

Dans l’Est Républicain (5 avril 2019)

Après l’ubérisation, l’essor du microtravail

Joël CARASSIO

Travailler (beaucoup) plus pour gagner (beaucoup) moins ? Dernier avatar du capitalisme numérique, le microtravail remet le travail à la tâche mal payé et socialement désastreux au goût du jour.

Accepteriez-vous de cliquer sur 300 photos afin de dire si y figure ou non un chat, par exemple, en étant payé 0,01 € pièce ? Si oui, vous êtes prêt pour la nouvelle « économie du clic » – une sorte de retour des tâcherons.

À l’origine, le modèle économique lancé il y a une dizaine d’années par les VTC d’Uber et suivi par de nombreux autres. De plus en plus d’entreprises externalisent une partie, voire toute leur activité, pour en supporter le plus faible coût possible. Grâce à des « indépendants » – qui n’en ont souvent que le nom : les tarifs leur sont imposés, et leur liberté « d’entrepreneur » est toute relative (lire par ailleurs).

« Partenaires » très particuliers

Mais tous ces travailleurs – chauffeurs Uber, livreurs Deliveroo ou Amazon, chargeurs de trottinettes électriques Lime… – ne produisent pas qu’un service « visible » : chaque trajet, chaque livraison, chaque action produit son lot de données : trajet du client, lieu, date et heure de commande, etc. Des données qui valent de l’or.

Encore faut-il les traiter. Uber, Google, Amazon et consorts proposent donc à des millions de personnes « partenaires », éparpillées à travers le monde, de réaliser pour quelques centimes des microtâches sommaires et répétitives sur d’immenses listes, des monceaux de photographies, ou encore des enregistrements sonores.

« Les machines ont besoin de l’homme », rappelle Antonio Casilli, chercheur-enseignant à Télécom Paristech. Ne serait-ce que parce qu’elles ont besoin d’apprendre à « devenir » autonomes – « c’est le machine learning ». « Ces machines auront toujours besoin d’un travail humain… mais aussi de le cacher », ajoute M. Casilli.

Le « cacher » ? Il y a pourtant quelque 300 000 microtravailleurs rien qu’en France – dix fois plus que de chauffeurs Uber. Et presque l’effectif de géants comme Carrefour ou Auchan.

Mais loin de la médiatisation des conflits sociaux chez Uber ou dans la distribution, les microtravailleurs « travaillent de chez eux, ne se rencontrent pas, et sont invisibles aux pouvoirs publics comme aux partenaires sociaux », détaille M. Casilli. Bien pratique : ils ne risquent pas de se mobiliser pour se plaindre de leur précarité.

Vous êtes sans doute un microtravailleur qui s’ignore

Ce n’est pas le pire : « Bien plus que leur relation avec leur « employeur », c’est leur rapport au client qui manque aux microtravailleurs. Ils exécutent des tâches, sans savoir pourquoi… ni pour qui : sont-ils en train d’améliorer un robot de cuisine, un assistant personnel… ou un drone militaire ? », demande Antonio Casilli. Il est presque toujours impossible de le savoir. « C’est un phénomène qu’il faut reconnaître avant que les conséquences sociales ne soient trop graves », assure M. Casilli. Qui rappelle qu’il y a un cheveu entre « travailler pour presque rien » et « travailler pour rien ».

D’ailleurs : avez-vous déjà, sur internet, dû prouver que « vous n’êtes pas un robot » ? Si oui, vous êtes un « consommateur-producteur », et donc un microtravailleur gratuit, et qui s’ignore : ces suites de caractères à recopier ou ces images sur lesquelles vous devez cliquer permettent à Google d’améliorer ses outils « Maps », « Images », ou encore « Books »…N

« En attendant les robots », d’Antonio A. Casilli, éditions du Seuil, 24 € (16,99 € en numérique).

Lire la suite dans L’Est Républicain (5 avril 2019).

Compte rendu dans la revue ETVDES (avril 2019)

Recension de Franck Damour, parue dans le numéro d’avril 2019 de ETVDES – Revue de culture contemporaine.

Le titre renvoie au maître de l’absurde Samuel Beckett : après tout, ne vous est-il pas arrivé, ces derniers jours, de devoir confirmer à une machine que vous n’êtes pas un robot… C’est le mécanisme à la fois absurde et cyniquement efficace de l’économie de l’intelligence artificielle qu’Antonio Casilli démonte dans cet ouvrage qui fera date, car il n’a pas d’équivalent à ce jour. L’auteur défend une position forte dans le débat contemporain sur le « grand remplacement » des hommes par les robots : c’est un fantasme, un argument commercial, une croyance technophilique. La réalité est que ces algorithmes ne fonctionneraient pas sans le travail de millions de personnes dans le monde, un travail fragmenté, fait de microtâches (Casilli décrit cette « tâcheronisation » du travail), parfois rémunéré de mille façons, souvent sans rémunération, et toujours caché dans une novlangue qui nie la réalité de ce travail. La force du livre est de tenir ensemble de multiples formes de ce travail : ce sont les tâches effectuées à la demande pour Uber ou Deliveroo, bien visibles et connues ; mais aussi les moins médiatisées microtâches qui consistent à entraîner et réguler les fameuses « intelligences artificielles », à saisir des lignes de code, identifier des images, recopier quelques lignes d’un ouvrage numérisé, etc. ; et enfin tout le travail effectué par les usagers dans les réseaux sociaux en postant, en relayant, en commentant, etc. L’autre force du livre est de mettre en valeur la forme de ces entreprises : la plate-forme, qui tend à devenir celle de toutes les entreprises dans le processus croissant d’externalisation des activités. Casilli ne s’en tient pas à une critique, il invite au final à imaginer une autre forme de capitalisme de la plate-forme, qui rendrait celle-ci à ses origines : servir ce qui est commun. Un livre salutaire qui nous fait comprendre que l’ère du « numérique » (des chiffres, aériens et volatils) est avant tout celle du « digital » (des doigts, terrestres, beaux et fragiles par leur gravité).

[Podcast] Comme un bruit qui court… sur le micro-travail (France Inter, 23 mars 2019)

Sur FranceInter, un reportage de Giv Anquetil qui fait la part belle à l’ouvrage En attendant les robots, enquête sur le travail du clic, (éditions Seuil, 2019) et au projet DiPLab.

Travailleurs du clic, les soutiers du clavier

Après le travail précarisé, bienvenue dans le micro-travail ! De plus en plus de plateformes proposent à des êtres humains de travailler pour des intelligences artificielles : des micro tâches de quelques minutes derrière son clavier pour quelques centimes.

Sans contrat de travail ni fiche de paie, vous serez payés à la tâche, à cliquer sur toutes sortes de choses sans savoir trop pourquoi. Les temps modernes, version 2019 où il faut, non pas serrer des boulons mais identifier des objets, traduire, cliquer, trier, classer, retrouver des adresses du fin fond du Nevada depuis son canapé contre une poignée de centimes. 

Tâche à exécuter pour une plateforme de micro travail.
Tâche à exécuter pour une plateforme de micro travail. © Radio France / Giv Anquetil

Antonio Casilli, sociologue et auteur du livre En attendant les robots, enquête sur le travail du clic (éditions Seuil, 2019) évalue à 250 000 le nombre de français qui se rabattent sur ces micro-boulots, souvent comme revenu d’appoint. 

Et, dans le monde, ils sont 100 millions de micro travailleurs à cliquer au doigt et à l’œil pour la machine : les forçats du clavier, stakhanovistes du clic ou tâcherons du web.

Dans Sciences et Avenir (avril 2019, n° 866)

Tous forçats du numérique

Arnaud Devillard

Derrière l’intelligence artificielle, d’innombrables petites mains sous-payées œuvrent dans l’ombre.

Le sociologue Antonio Casilli a mené une enquête sur les dessous
du « clic », et révèle comment chacun d’entre nous, volontairement ou non, travaille pour l’industrie des géants du Web. Souvent au mépris des lois.

ÉCONOMIE. À qui le Time Magazine avait-il décerné sa traditonnelle couverture et le prix de la personnalité de l’année en décembre 2006 ? À « You » (« vous »), écrit en grosses lettres dans un écran d’ordinateur. Le magazine pressentait que l’internaute deviendrait la cheville ouvrière de l’économie numérique. Car commander une course de taxi sur

l’application Uber, louer un appartement par AirBnB, publier un commentaire sur Facebook… tout cela va bien au-delà de la simple utilisation d’un service comme le détaille le sociologue Antonio Casilli, spécialiste du digital labor (travail numérique), un terme apparu en 2014. Un travail qui revêt divers aspects. D’une part, des tâches réelles,

ou microtâches : elles sont microrémunérées (pas toujours en argent) et ne sont nullement encadrées par le droit social — un contrat par exemple — car les géants du Web prennent grand soin de se présenter comme des fournisseurs de technologie et non de services. Ils noient la notion de travail dans un discours orienté vers le « fun » (plaisir), la « participation », la glorification de l’amateurisme. D’autre part, une exploitation des données des usagers et de leurs comportements pour peaufiner des algorithmes, et donc créer de la valeur. Parfois, ces données sont même revendues.

En décortiquant les business models d’Uber ou de
la plate-forme Amazon Mechanical Turk — qui propose des microtâches répétitives en échange de quelques centimes — l’auteur dévoile les coulisses de cette industrie. Le lecteur sera ainsi peut-être surpris d’apprendre que derrière les technologies innovantes mises au point pour la conduite des véhicules autonomes ou la publicité en ligne, d’innombrables petites mains humaines anonymes trient, classent, vérifient, cliquent… gratuitement ou pour un salaire très en deçà des minima légaux. Quand l’intelligence artificielle devient… artificielle.