colonialisme

Dans le Monde Diplomatique (déc. 2017)

Dans Le Monde Diplomatique (plus précisément dans son bimestriel « Manière de voir »), Thibault Henneton se penche sur la vie et les conditions de travail des click-workers : évaluateurs, modérateurs, censeurs et parfois “petites mains” des campagnes politiques et du marketing viral. Mes travaux (ainsi que ceux de Sarah Roberts et Alain Supiot) y sont abondamment cités.

Les tâcherons du clic

Sur Internet, l’adage « si c’est gratuit, c’est que tu es le produit » devrait plutôt s’énoncer : « si c’est gratuit, c’est que tu travailles ». L’activité de chacun sur les réseaux en cache une autre, et les millions de petites mains qui l’exécutent.

Le 23 septembre 2017, Microsoft et Facebook célébraient la pose de Marea, un câble sous-marin long de 6 600 kilomètres entre Bilbao et l’État de Virginie, destiné notamment à soutenir le trafic en provenance et à destination de l’Europe. Que le premier réseau social du monde investisse dans une telle infrastructure prouve son désir de maîtriser les tuyaux. Quand bien même Facebook n’existerait plus comme réseau social, il continuerait à traiter des big data ! Mais son modèle économique impliquerait un travail très différent de la part de ses deux milliards d’utilisateurs que celui dont il profite aujourd’hui. Ce labeur, largement invisible, s’accomplit plus ou moins bénévolement dès connexion à la plate-forme. Chaque trimestre, Facebook en récolte en moyenne 4,75 dollars de profits publicitaires par tête.

Le terme digital labor désigne ces activités. Mal cerné par la traduction « travail numérique » — à ne pas confondre avec le travail informatique —, il a bénéficié d’un soudain coup de projecteur grâce à… l’élection de M. Donald Trump. Cherchant hors de ses frontières (de préférence dans l’est de l’Europe) les raisons d’un tel coup de théâtre, une partie de la presse occidentale s’est émue de l’existence de « fermes de contenus » à Saint-Pétersbourg, capables de produire, en anglais, des propos sulfureux sur l’immigration, la race ou le port d’armes. Celles-ci payaient ensuite Facebook pour mettre en valeur ces contenus dans les flux d’actualités de millions d’électeurs.

Dans le même temps, une ville de 55 000 habitants en Macédoine, Vélès, voyait bourgeonner une centaine de sites au service de la communication du candidat républicain. Leurs auteurs, décrits comme de jeunes entrepreneurs, plagiaient des sites d’informations avant de diffuser dans des groupes de militants leurs vrais faux articles derrière de vrais faux profils Facebook. Achetés quelques dizaines de centimes chacun, deux cents profils leur permettaient de drainer quantité d’internautes électrisés par la campagne. Grâce à AdSense, la (…)

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Colonialisme numérique ? (dans Usbek&Rica, oct-nov. 2017)

Dans le numéro 20 (oct-nov. 2017) du magazine de technologie, prospective et société Usbek & Rica, un long essai de Lilas Guevara sur les postures néo-colonialistes des géants du numérique. La deuxième partie du texte discute mon article Digital labor studies go global, paru dans l’International Journal of Communication en 2017.

Voici un fragment (le reste est disponible en libre accès ici).

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« Colonialité » plutôt que colonialisme

Pourtant, si la grille de lecture postcoloniale est un outil conceptuel intéressant pour mieux comprendre ces structures de domination, la référence ne peut être manipulée à la légère. Dans son article « Digital Labor Studies Go Global. Towards a “digital decolonial turn” », publié en 2017 dans l’International Journal of Communication, le chercheur Antonio Casilli écrit que le parallèle avec « le colonialisme, l’impérialisme et l’esclavage pose certains problèmes. (…) Ces concepts sont à la fois trop osés et trop mous. Osés parce qu’ils reposent sur la valeur choc de notions chargées d’histoire ; mous parce qu’ils ne vont pas au-delà d’équivalences abstraites ». D’après lui, ces grilles d’analyse plaquent des interprétations sur des relations qui n’ont pas d’histoire coloniale : les États-Unis n’ont jamais été les colonisateurs historiques par exemple ; pour autant, ce sont eux qui essuient les principales critiques dans le débat sur l’exploitation à l’heure numérique. Antonio Casilli souligne également une tendance à l’« orientalisme », qui enferme les pays du Sud dans un rôle statique, figé dans des rapports qui les rendent « passifs », ce qui relève d’« un certain paternalisme ».

Antonio Casilli introduit le concept philosophique de « colonialité » en lieu et place de celui de colonialisme pour nourrir une réflexion sur l’émancipation des travailleurs du Sud

Casilli introduit donc le concept philosophique de « colonialité » en lieu et place de celui de colonialisme, non seulement pour rendre visibles les relations de pouvoir évoquées plus haut, mais aussi pour nourrir une réflexion sur l’émancipation des travailleurs du Sud. Il s’appuie sur les travaux du professeur portoricain d’études postcoloniales Nelson Maldonado-Torres, pour qui la colonisation s’immisce aussi dans les manières d’être des colonisés, subsistant même après la fin des administrations coloniales. Pour Maldonado-Torres, les sujets modernes « respirent la colonialité tout le temps et tous les jours » et partagent des traits existentiels, qu’il définit comme la « colonialité de l’être ». En d’autres termes, il faut prendre en compte les subjectivités des personnes qui ont créé leur identité en tant que sujets coloniaux « et donc qui ne se projettent qu’à partir de ces relations d’exploitation », explique Antonio Casilli.

Des travailleurs dans les mines de cobalt du Congo. Crédits : Amnesty International

Pour le sociologue, ce concept peut éclairer les relations de pouvoir qui continuent d’exister aujourd’hui à l’ère du digital labor, tout en ouvrant une voie vers l’émancipation, grâce à la création d’une identité commune pour ces travailleurs numériques, souvent isolés et marginalisés. Le chercheur reprend les mots de Maldonado-Torres pour appeler à « rendre visible l’invisible et analyser les mécanismes qui produisent cette invisibilité ou la visibilité distordue (…) pour permettre l’émergence de réflexions critiques provenant des personnes “invisibles” elles-mêmes ». Cette prise de conscience des travailleurs invisibles est la première étape pour s’émanciper des relations de pouvoir, que ce soit par la création de coopératives ou par le conflit.

En parallèle – et peut-être sera-t-elle poussée par l’autonomisation des travailleurs –, il faudra bien aussi qu’à terme intervienne une forme de « libération » du consommateur. Car même l’exploitation numérique possède deux versants : la situation de l’ouvrier/travailleur numérique vient refléter celle du consommateur qui, tout en étant du « bon côté » de la barrière, est devenu dépendant des produits et services de la Silicon Valley, en échange desquels il cède aux Gafa et autres géants du numérique ses données personnelles et toute son attention. Bref, tout le monde est perdant, sauf Google et ses amis. Pour l’instant. Mais il semblerait que le désir d’un modèle plus équitable pour tous commence à gronder… Sous la Valley, les pavés ?

Qui a fait élire Trump ? Pas les algorithmes, mais des millions de “tâcherons du clic” sous-payés

Ce billet a été publié par L’Obs / Rue89 le 19 novembre 2016. Une version en anglais est disponible ici.

Le débat sur les responsabilités médiatiques (et technologiques) de la victoire de Trump ne semble pas épuisé. Moi par contre je m’épuise à expliquer que le problème, ce ne sont pas les algorithmes. D’ailleurs, la candidate “algorithmique” c’était Clinton : elle avait hérité de l’approche big data au ciblage des électeurs qui avait fait gagner Obama en 2012, et sa campagne était apparemment régie par un système de traitement de données personnelles surnommé Ada.

Au contraire, le secret de la victoire du Toupet Parlant (s’il y en a un) a été d’avoir tout misé sur l’exploitation de masses de travailleurs du clic, situés pour la plupart à l’autre bout du monde. Si Hillary Clinton a dépensé 450 millions de dollars, Trump a investi un budget relativement plus modeste (la moitié en fait), en sous-payant des sous-traitants recrutés sur des plateformes d’intermédiation de micro-travail.

Une armée de micro-tâcherons dans des pays en voie de développement

Vous avez peut-être lu la news douce-amère d’une ado de Singapour qui a fini par produire les slides des présentation de Trump. Elle a été recrutée via Fiverr, une plateforme où l’on peut acheter des services de secrétariat, graphisme ou informatique, pour quelques dollars. Ses micro-travailleurs résident en plus de 200 pays, mais les tâches les moins bien rémunérées reviennent principalement à de ressortissants de pays de l’Asie du Sud-Est. L’histoire édifiante de cette jeune singapourienne ne doit pas nous distraire de la vraie nouvelle : Trump a externalisé la préparation de plusieurs supports de campagne à des tacherons numériques recrutés via des plateformes de digital labor, et cela de façon récurrente. L’arme secrète de la victoire de ce candidat raciste, misogyne et connu pour mal payer ses salariés s’avère être l’exploitation de travailleuses mineures asiatiques. Surprenant, non ?

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Hrithie, la “tâcheronne numérique” qui a produit les slides de Donal Trump…

Mais certains témoignages de ces micro-travailleurs offshore sont moins édifiants. Vous avez certainement lu l’histoire des “spammeurs de Macédoine”. Trump aurait profité de l’aide opportuniste d’étudiants de milieux modestes d’une petite ville post-industrielle d’un pays ex-socialiste de l’Europe centrale devenus des producteurs de likes et de posts, qui ont généré et partagé les pires messages de haine et de désinformation pour pouvoir profiter d’un vaste marché des clics.

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How Teens In The Balkans Are Duping Trump Supporters With Fake News

A qui la faute ? Au modèle d’affaires de Facebook

A qui la faute ? Aux méchants spammeurs ou bien à leur manditaires ? Selon Business Insider, les responsables de la comm’ de Trump ont directement acheté presque 60% des followers de sa page Facebook. Ces fans et la vaste majorité de ses likes proviennent de fermes à clic situées aux Philippines, en Malaysie, en Inde, en Afrique du Sud, en Indonesie, en Colombie… et au Méxique. (Avant de vous insurger, sachez que ceci est un classique du fonctionnement actuel de Facebook. Si vous n’êtes pas au fait de la façon dont la plateforme de Zuckerberg limite la circulation de vos posts pour ensuite vous pousser à acheter des likes, cette petite vidéo vous l’explique. Prenez 5 minutes pour finaliser votre instruction.)

Bien sûr, le travail dissimulé du clic concerne tout le monde. Facebook, présenté comme un service gratuit, se révèle aussi être un énorme marché de nos contacts et de notre engagement actif dans la vie de notre réseau. Aujourd’hui, Facebook opère une restriction artificielle de la portée organique des posts partagés par les utilisateurs : vous avez 1000 « amis », par exemple, mais moins de 10% lit vos messages hilarants ou regarde vos photos de chatons. Officiellement, Facebook prétend qu’il s’agit ainsi de limiter les spams. Mais en fait, la plateforme invente un nouveau modèle économique visant à faire payer pour une visibilité plus vaste ce que l’usager partage aujourd’hui via le sponsoring. Ce modèle concerne moins les particuliers que les entreprises ou les hommes politiques à la chevelure improbable qui fondent leur stratégies marketing sur ce réseau social : ces derniers ont en effet intérêt à ce que des centaines de milliers de personnes lisent leurs messages, et ils paieront pour obtenir plus de clics. Or ce système repose sur des « fermes à clics », qui exploitent des travailleurs installés dans des pays émergents ou en voie de développement. Cet énorme marché dévoile l’illusion d’une participation volontaire de l’usager, qui est aujourd’hui écrasée par un système de production de clics fondé sur du travail caché—parce que, littéralement, délocalisé à l’autre bout du monde.

Flux de digital labor entre pays du Sud et pays du Nord

Une étude récente de l’Oxford Internet Institute montre l’existence de flux de travail importants entre le sud et le nord de la planète : les pays du Sud deviennent les producteurs de micro-tâches pour les pays du Nord. Aujourd’hui, les plus grands réalisateurs de micro-taches se trouvent aux Philippines, au Pakistan, en Inde, au Népal, à Hong-Kong, en Ukraine et en Russie, et les plus grands acheteurs de leurs clics se situent aux Etats-Unis, au Canada, en Australie et au Royaume-Uni. Les inégalités classiques Nord/Sud se reproduisent à une échelle planétaire. D’autant qu’il ne s’agit pas d’un phénomène résiduel mais d’un véritable marché du travail : UpWork compte 10 millions d’utilisateurs, Freelancers.com, 18 millions, etc.

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Micro-travailleurs d’Asie, et recruteurs en Europe, Australie et Amérique du Nord sur une plateforme de digital labor.

Nouvel “i-sclavagisme” ? Nouvel impérialisme numérique ? Je me suis efforcé d’expliquer que les nouvelles inégalités planétaires relèvent d’une marginalisation des travailleurs qui les expose à devoir accepter les tâches les plus affreuses et les plus moralement indéfendables (comme par exemple aider un candidat à l’idéologie clairement fasciste à remporter les élections). Je l’explique dans une contribution récente sur la structuration du digital labor en tant que phénomène global (attention : le document est en anglais et fait 42 pages).  Que se serait-il passé si les droits de ces travailleurs du clics avaient été protégés, s’ils avaient eu la possibilité de résister au chantage au micro-travail, s’il avaient eu une voix pour protester contre et pour refuser de contribuer aux rêves impériaux d’un homme politique clairement dérangé, suivi par une cour de parasites corrompus ? Reconnaître ce travail invisible du clic, et le doter de méthodes de se protéger, est aussi – et avant tout – un enjeux de citoyenneté globale. Voilà quelques extraits de mon texte :

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Extrait de “Is There a Global Digital Labor Culture?” (Antonio Casilli, 2016)

Conclusions:

  1. Pour être plus clair : ce ne sont pas ‘les algorithmes’ ni les ‘fake news’, mais la structure actuelle de l’économie du clic et du digital labor global qui ont aidé la victoire de Trump.
  2. Pour être ENCORE plus clair : la montée des fascismes et l’exploitation du digital labor s’entendent comme larrons en foire. Comme je le rappelais dans un billet récent de ce même blog :

L’oppression des citoyens des démocraties occidentales, écrasés par une offre politique constamment revue à la baisse depuis vingt ans, qui in fine a atteint l’alignement à l’extrême droite de tous les partis dans l’éventail constitutionnel, qui ne propose qu’un seul fascisme mais disponible en différents coloris, va de pair avec l’oppression des usagers de technologies numériques, marginalisés, forcés d’accepter une seule offre de sociabilité, centralisée, normalisée, policée, exploitée par le capitalisme des plateformes qui ne proposent qu’une seule modalité de gouvernance opaque et asymétrique, mais disponible via différents applications.