compte rendu

Compte rendu de “Le Phénomène ‘pro-ana'” dans Le Monde (24 oct. 2016)

“Pourtant, pour les deux chercheurs, contrairement aux idées reçues, «il n’y a pas d’apologie de la maigreur, au contraire. Ces communautés se régulent entre elles, il y a même des controverses» , explique Antonio A. Casilli. Deuxième constat: bien souvent, les personnes souffrant de troubles alimentaires ont du mal à en parler à leur entourage, voire le cachent. «Elles trouvent dans ces plates-formes des espaces de parole, en étant comprises sans être jugées, ce qui leur procure une aide» , souligne Paola Tubaro.

Ils arrivent à la conclusion que ces communautés de malades trouvent en ligne des soutiens qu’elles n’ont pas ailleurs et recherchent plutôt un accompagnement pour la vie quotidienne. L’émergence de ces sites est, selon eux, liée au désinvestissement de l’Etat et à une mauvaise répartition des structures hospitalières sur le territoire. De fait, de nombreuses personnes ne sont pas prises en charge. Les auteurs ajoutent que ces sites sont plutôt un prisme par lequel appréhender des enjeux comme l’obsession de l’image du corps, le rapport à l’autorité médicale, etc.”

Source: Les sites « pro-ana » passés au crible

Recension de “Qu’est-ce que le digital labor ?” (Lectures, 26 nov. 2016)


Qu'est-ce que le Digital Labor ?

Olivier Cléach

Dominique Cardon, Antonio Casilli, Qu’est-ce que le Digital Labor ?, Bry-sur-Marne, INA, col. « Etudes et controverses », 2015, 104 p., ISBN : 978-2-86938-229-9.

Dans cet opuscule, Dominique Cardon et Antonio Casilli, deux sociologues spécialistes du numérique, nous présentent un champ, un phénomène relativement nouveaux1 : le digital labor/labour. L’ouvrage s’articule autour de deux exposés2 des auteurs et d’un débat où ils confrontent leurs points de vue.

2Dans la première contribution, A. Casilli définit le digital labor, phénomène qui désigne à la fois un ensemble de pratiques et un champ de recherche. Pour lui, cette approche est d’abord un moyen d’aborder la question du travail dans un contexte numérique (p. 11), plus précisément une « nouvelle » forme de mise au travail des internautes.

3L’auteur commence par poser au préalable les premiers éléments de définition : « Nous appelons digital labor la réduction de nos “liaisons numérique” à un moment du rapport de production, la subsomption du social sous le marchand dans le contexte de nos usages technologiques » (p. 13). Cela renvoie aux activités numériques des usagers de plateformes sociales (Facebook, Twitter, Google…), d’applications mobiles ou, plus récemment, d’objets connectés. Deux cas se dégagent alors. Le premier renvoie à la mobilisation d’internautes rémunérés par des sites, par des agences pour réaliser des tâches simples (Human Intelligence Tasks), « non spécialisées et à faible niveau d’implication des usagers » (p. 17) : écrire un court commentaire, regarder une photo ou réaliser une petite vidéo, cliquer ici ou là, construire une playlist à partir de morceaux choisis, reconnaître des visages, mettre à jour des statistiques. Bref, autant d’opérations qu’une intelligence artificielle, aussi sophistiquée soit-elle, ne peut exécuter en autonomie, mais qui, une fois conditionnées par la main humaine, peuvent être algorithmiquement recomposées pour produire des données qui viendront ensuite alimenter des bases de données ou fournir un corpus de contenus (p. 17). Services qui pourront par la suite être revendus à des clients, à des annonceurs. À titre d’illustration, l’auteur cite le « Mechanical Turk » d’Amazon qui mobilise, à travers cette plateforme de microtravail, « des foules de travailleurs flexibles qui aident les machines » (p. 18).

4Le second cas est plus pernicieux. En effet, en publiant des informations plus ou moins personnelles (des préférences, des goûts…), en produisant des contenus simplement en visitant des sites web ou en recherchant un renseignement dans un moteur de recherche, en cliquant sur des fonctionnalités ou en utilisant des « appli » ou des objets connectés…, les utilisateurs génèrent, le plus souvent à leur insu3, des « traces » qui seront valorisées, monétisées par l’industrie du numérique, par le « capitalisme numérique ». Le digital labor renvoie ici à « l’extraction de données issues de la masse des usagers » (p. 20). Le travail « indirect » que peut faire l’internaute pour le compte d’entreprises numériques peut même être encore plus invisible, plus pervers. L’auteur cite le reCAPTCHAs de Google, un dispositif par lequel le cybernaute doit prouver qu’il n’est pas un robot en recopiant des mots parfois déformés qui semblent n’avoir aucun sens. Sauf qu’en renseignant cette modalité, il participe au projet de numérisation de textes (Google Books) et par là, au calibrage d’algorithmes, à l’apprentissage des intelligences artificielles. Ce n’est plus la machine qui soutient l’homme, mais le contraire. Ces exemples permettent à l’auteur d’enrichir sa définition du digital labor : « Une contribution à faible intensité et à faible expertise mise à profit via des algorithmes et des fouilles de données » (p. 21).

5Ces méthodes ne sont pas sans rappeler les pratiques du taylorisme ou du fordisme, adaptées à un autre contexte. Nous sommes face à des situations qui excèdent le champ du travail immatériel classique, face à des « phénomènes de captation de la valeur par le capitalisme des plates-formes numériques, sur [des] dynamiques de récupération marchande des flux de générosité par les entreprises du Web, qui ont prospéré durant ces mêmes années en comptant sur la libéralité des utilisateurs et sur leur envie de participation » (p. 15). Tous les flux d’activité générés par les internautes au quotidien, même les plus anodins, sont ainsi susceptibles d’être exploités par des algorithmes afin de produire de la valeur économique. L’auteur résume très bien, p. 27, la situation : nous serions ainsi passés du « si c’est gratuit, c’est toi le produit ! » à « si c’est gratuit, c’est que tu y travailles ! ». Confusion des rôles, le consommateur se confond avec le travailleur et la sphère privée avec le monde des affaires.

6L’auteur nous livre alors le dernier étage de sa définition du digital labor : celui-ci « est un travail éminemment cognitif qui se manifeste à travers une activité informelle, capturée et appropriée dans un contexte marchand en s’appuyant sur des tâches médiatisées par des dispositifs numériques » (p. 31). Il précise dès lors le cadre dans lequel ce phénomène doit être appréhendé à travers la mobilisation de deux notions connotées : « l’exploitation » (la répartition des gains étant loin d’être égalitaire, les uns s’appropriant à peu de frais4 le travail des autres, les « prolétaires du numérique ») et « l’aliénation » qui, en l’occurrence, s’apparente davantage à une sorte de « domination douce », au sens de D. Courpasson (L’action contrainte, Paris, PUF, 2000).

7Dans la seconde contribution, Dominique Cardon rajoute principalement deux éléments à la réflexion : le digital labor est un marqueur de l’évolution des finalités d’Internet ; nous manquons d’études empiriques (expériences) solides des pratiques numériques s’inscrivant dans le cadre de cette marchandisation d’un pan conséquent du cyberespace.

8Ainsi, pour l’auteur, Internet aurait changé de nature ouvrant ainsi le champ au digital labor, symptomatique de cette évolution : « Alors qu’il libérait en bousculant normes et institutions, Internet serait devenu à la fois un système d’exploitation, une usine, et l’instrument d’une servitude volontaire, une aliénation. » (p. 42). Sous l’influence des GAFA (Google, Apple, Facebook, Amazon) et d’autres, il serait devenu conformiste et commercial (p. 41).

9Ici, l’auteur montre bien que, dans ce contexte, deux camps, deux conceptions s’affrontent. Le premier rassemble les théoriciens, les « pionniers », les « puristes » (inventeurs ou utilisateurs de la première heure) de la toile, empreints de « l’éthique hacker » et de l’esprit « open source ». Ceux qui prônent une approche libertaire, ludique, non finalisée (guidée par le plaisir et la passion) du net. Tous ceux qui mèneraient des activités désintéressées sur la toile (c’est-à-dire non assimilées à un travail), simplement guidés par « le plaisir, l’excitation, le don, la passion, le souci du partage, le goût de l’échange, le sentiment de dette et de responsabilité qui naît de faire du commun… » (p. 59). Le second camp est constitué de sites marchands, de plateformes sociales qui ont fait entrer les valeurs du marché dans des pratiques numériques, comme réponse à la massification des publics d’Internet par rapport au contexte des années quatre-vingt-dix. Les « hackers old school » du premier camp reprochent au second, à travers des pratiques comme celles qui caractérisent le digital labor, d’avoir perverti, dévoyé leurs valeurs, l’idéal démocratique d’Internet et de transformer l’internaute soit en prospect, soit en travailleur spolié. Le digital labor symbolise alors le brouillage des frontières entre le travail et le hors travail, entre la sphère privée et le monde des affaires.

10Les problématiques abordées dans cet ouvrage ne sont pas totalement nouvelles : on peut penser par exemple aux réflexions exposées dans un livre collectif (Le travail et les techniques, Paris, PUF, 1948) ou, plus proches de nous, aux travaux de M.-A. Dujarier5 (citée par les auteurs) et de G. Tiffon6 (non mobilisé), et on voit bien que la gestionnarisation, la financiarisation de la société dénoncées par la sociologie de la gestion entre autres n’épargnent pas le net. Mais, ces problématiques sont posées dans un autre contexte (la digitalisation du travail et des entreprises, le développement des réseaux sociaux…) et portent sur des dispositifs numériques fondés sur des intelligences artificielles (algorithmes). Ce qui nécessite parfois d’avoir préalablement un certain nombre de connaissances des domaines dont il est question, des positionnements théoriques, des concepts et de la culture du milieu… pour rendre compréhensible la lecture de l’ouvrage et l’appréhension de certains enjeux. En effet, en si peu de pages, les auteurs sont obligés d’aller au cœur du sujet, au détriment parfois d’une « périphérie » plus vulgarisatrice.

11Autre remarque. D. Cardon mobilise à juste titre les travaux de M. J. Sandel7, mais sans aller jusqu’au bout de la thèse de l’auteur : la marchandisation de certaines activités, de certaines pratiques en corrompt le sens profond, la finalité première. Le digital labor n’échappe pas à cela.

12Au-delà des connaissances qu’il apporte, la lecture de cet ouvrage présente un autre intérêt : il ouvre le regard des cybercitoyens que nous sommes, leur permettant de surfer sur la toile en toute connaissance de cause, même si, à moins de renoncer à l’utilisation de certaines technologiques numériques ou de définir une régulation mondiale, il est difficile d’échapper à ces processus de dévoiement que les auteurs analysent à travers le cas du digital labor. En tout cas, cet ouvrage participe à lever un voile d’ignorance sur certaines pratiques avérées qui, bien souvent, restent invisibles.

Notes

1 Selon Casilli, on peut faire remonter son origine à une conférence qui s’est tenue en 2009 : The Internet as playground and factory (on retrouve les actes de cette conférence dans : Scholz T. (s/d), Digital Labor, New York, Routledge, 2013). Elle est concomitante de la montée en puissance des réseaux sociaux type Facebook, Twitter, Linkedin…

2 Les contributions de cet ouvrage sont issues d’un des ateliers de recherche méthodologique organisés par l’Ina.

3 Quels sont ceux d’entre nous qui lisent entièrement les CGU et la politique de confidentialité des réseaux sociaux ou des applications pour mobiles, dont l’accord exprès et sans restriction subordonne l’accès aux dits services ?

4 Les rémunérations des contributions étant souvent symboliques.

5 Le travail du consommateur, Paris, La Découverte, 2008.

6 La mise au travail des clients, Paris, Economica, 2013.

7 https://lectures.revues.org/16481

Sur INA Global (03 oct. 2011)

Sur INA Global, la revue des industries créatives et des médias, Cédric Cousseau propose une synthèse de “Cultures du numérique”, numéro 88 de la revue Communications dirigé par Antonio Casilli, auteur de Les liaisons numériques. Vers une nouvelle sociabilité ? (Ed. du Seuil).

Le numéro anniversaire des 50 ans de la revue Communications et intitulé « Cultures du numérique » dresse un panorama des différentes mutations initiées par le numérique dans notre vie quotidienne. Celles-ci concernent tout aussi bien l’audiovisuel que l’administration, le management, la santé, le marketing, le droit, ou encore le rapport aux autres autant qu’à soi.

Le numérique avec ses innovations régulières, rapides, globales, rythme et induit de nouveaux usages et outils d’organisation. Au-delà de la technique, quelles pratiques et intentions le numérique fait-il apparaître ? L’étude menée par le chercheur Antonio A. Casilli, accompagné d’une vingtaine de spécialistes, propose ainsi une philosophie des nouveaux usages.

Il s’agit tout d’abord d’observer la transition numérique telle qu’elle transforme l’individu. Ce que Julie Denouël aborde en étudiant les « formes de présentation électronique de soi ». La chercheuse à l’Université Montpellier-III a ainsi analysé les pages personnelles d’internautes pour mieux éclaircir leur identité sur la Toile.

La présentation électronique de soi est à la fois intrapersonnelle, en ce qu’elle est propice au récit de soi (…) ; interpersonnelle, parce qu’elle permet d’intégrer des liens vers d’autres pages ; et dynamique puisqu’elle peut être enrichie et réactualisée à l’envie.
Le pseudonyme, l’avatar et la possibilité de multiplier les profils permettent tour à tour de se dévoiler intimement, de se travestir, de se dissimuler. Mais l’intérêt recherché est-il uniquement individualiste ? Rien n’est moins sûr, selon l’universitaire pour qui, « centrés sur soi, les éléments identitaires mis en ligne n’en demeurent pas moins orientés vers autrui, dont on attend une réaction, voire une évaluation (même dépréciative), en retour. »

Si l’on peut aujourd’hui partager sans limite ses émotions, son expérience, son activité en temps réel mais aussi se construire un personnage, il existe également un processus de validation. Dans Les liaisons numériques (Seuil, 2010), Antonio A. Casilli estime ainsi qu’une personne encourt le risque de se faire écarter de la communauté si le manque de sincérité vient à briser la confiance de ceux à qui l’on s’adresse.

C’est tout naturellement que Dominique Cardon poursuit la réflexion sur les réseaux sociaux. Membre de l’EHESS (École des hautes études en sciences sociales) et chercheur à Orange Labs, il insiste sur l’existence d’un double mouvement : « Un processus de subjectivation qui conduit les personnes à extérioriser leur identité dans des signes qui témoignent moins d’un statut incorporé et acquis que d’une capacité à faire (écrire, photographier, créer…) ; et un processus de simulation qui les conduit à endosser une diversité de rôles exprimant des facettes multiples de leur personnalité ».

L’objectif serait ainsi de marquer sa singularité et son originalité pour être remarqué des autres. Il bat ainsi en brèche l’idée selon laquelle les réseaux sociaux n’auraient qu’un caractère narcissique. Dominique Cardon préfère parler « d’exploration curieuse du monde ».

Il rejoint en ce sens la pensée de François de Singly (Les uns vers les autres. Quand l’individualisme crée du lien, Armand Colin, 2003) et l’analyse d’Olivier Donnat (Les Pratiques culturelles des Français à l’ère numérique, La Découverte, 2008) pour qui Internet n’a pas replié les individus sur eux-mêmes mais a au contraire enrichi leur sociabilité et renforcé des liens qui se seraient sinon distendus.

Les nouvelles formes de sociabilité ont également investi les domaines de la production et de la consommation. Ceux-ci tendent d’ailleurs à se confondre et les deux termes s’amalgament en « prosumer », titre de l’article de Valérie Beaudouin, chercheuse à Paris Tech. Elle prend ainsi en exemple le cas du logiciel libre, « innovation horizontale » car mise au point par les utilisateurs.

"Un ouvrage passionnant" : compte rendu dans Liens socio (3 janv. 2011)

Dans le site web Liens Socio : le portail francophone des sciences sociales Serge Pacé, Professeur agrégé de SES au LPO de Grand-Bourg (Guadeloupe), consacre un long compte rendu à l’ouvrage Les liaisons numériques. Vers une nouvelle sociabilité ? (Seuil) du sociologue Antonio Casilli, chercheur au Centre Edgar-Morin de l’EHESS de Paris.

S’il y a une absence de communication entre deux groupes, un lien unique permet d’avoir accès à des informations non redondantes. Les amis en ligne sont les passeurs des « trous structuraux » selon l’expression de Ronald S Burt. Ainsi la légèreté des amitiés sur le net permet leur solidité, évite le conflit. Pour certains il s’agit de grooming ou toilettage comme chez les grands singes. On sait que changer d’amitié en chair et en os est coûteux socialement, cela oblige à changer de code, de style, d’emploi du temps. […] Sans être angélique, l’auteur nous propose une vision optimiste contre les Cassandre de la toile. Il nous avertit cependant de la bombe à retardement que constitue l’accumulation des données acquises sur les internautes, en particulier par facebook et la connivence plus ou moins partagée des pouvoirs publics sur ce thème. […] Au total un ouvrage passionnant et ludique qui redessine la problématique de la toile mais aussi de la sociologie des réseaux. À lire absolument l’ordinateur allumé.