économie

Pourquoi la vente de nos données personnelles (contre un plat de lentilles) est une très mauvaise idée

Jacob dit : ‘Vends-moi aujourd’hui tes données”.
“Voici”, s’exclama Esaü, “je m’en vais mourir de faim !
A quoi me servent ces données ?” (…) Alors Jacob donna
à Esaü du pain et du potage de lentilles. Il mangea et but,
puis se leva et s’en alla. C’est ainsi qu’Esaü méprisa le droit
de disposer des fruits de son travail numérique. (Génèse 25:31-34 ?)

The Economist (ou du moins le journaliste Ryan Avent qui a écrit l’article paru sous le titre “The digital proletariat” dans la première livraison de 2018 du magazine britannique) découvre avec une décennie de retard l’existence du digital labor, au hasard de la lecture d’un “fascinating new economics paper”.  Pour la petite histoire, le papier en question vient tout juste d’être publié sur ArXiv et s’intitule “Should we treat data as labor?”. Il s’agit d’un résumé en clé économiciste des études existantes dans le domaine, mais avec un twist très Jaron Lanier (qui est par ailleurs l’un des co-auteurs) : “les données sont le fruit du travail des usagers, sauf si ces derniers les revendent DE MANIERE TOUT A FAIT TRANSPARENTE ET EQUITABLE HEIN à des multinationales qui ne veulent que leur bonheur.”.

Et si cela résonne avec les propositions ultra-libérales de certains think tanks bien de chez nous, qui vous proposent de vendre vos données en échange du proverbial “plat de lentilles” (v. le récent rapport de Génération Libre), et bien… c’est parce que c’est la même chose. Sachez quand même que celle-ci est une position très minoritaire au sein des études sur le digital labor, qui revendiquent en général une approche plutôt “commoniste” des données. Comme je le disais ailleurs (2016), “il n’y a rien de plus collectif qu’une donnée personnelle”. Et, comme je le répète depuis 2015 :

“[La proposition de revendre les données issues du digital labor] pose d’abord un problème éthique: de fait, la commercialisation des données personnelles créerait un énième « marché répugnant », formule parfois utilisée pour définir les marchés (comme l’achat d’organes, ou les paris en bourse sur les attentats terroristes) qui sont problématiques et intrinsèquement imprudents. A-t-on le droit de vendre un bras ou un œil? Le fait de vendre les données pose le même type de difficultés car ce marché présupposerait un droit de propriété privée sur les données personnelles. C’est une dérive très dangereuse vers la « privatisation de la privacy », que j’ai dénoncée ailleurs. Ces considérations s’appliquent à plus forte raison au digital labor, qui produit de la valeur en s’appuyant sur un contexte collectif – les sociabilités ordinaires, le partage au sein de communautés d’utilisateurs. Quoique personnelles, ces données, ces productions digitales, ne sont pas du ressort de la propriété privée, mais le produit d’un commun, d’une collectivité. Par conséquent, la rémunération devrait chercher à redonner aux commons ce qui a été extrait des commons.”

La solution n’est pas, AMHA, une rémunération individuelle des données, sous forme de royalties ou de micro-paie. La rémunération à la pièce est déjà en vigueur sur les plateformes de micro-travail–et cela se solde par un nivellement par le bas des rémunérations de ceux qui y travaillent, surtout dans le cas des fermes à clic installées aux Philippines, au Madagascar, au Kenya, etc. Au vu des asymétries d’information et de pouvoir entre les grands oligopoles numériques et les usagers, cette situation est destinée à se reproduire dans les négociations avec les publics généralistes. Une contractualisation sur base individuelle de la valeur de la donnée n’entraînerait qu’une généralisation de la condition de sous-prolétaire numérique. Pour en sortir, j’ai à plusieurs reprises prôné un revenu universel numérique financé par des impôts sur les profits des plateformes. Dans une interview récente, je résumais ma position de la manière suivante :

“[A universal basic income would protect the digital labor workforce] by recognizing the data labor that flows through the platforms. This has already been argued by a report by the French Ministry of Finance in 2013, and in a report by the Rockefeller Foundation last year. The digital giants should not be taxed on the basis of how many data centers or offices they have in a country, but on the basis of the data produced by the users of the platforms. If there are 30 million Google users in Italy, it is fair to tax Google based on the profits they made from these users’ activities. In this way, one could fund a basic income, arising from the digital labor that each of us carries out on the internet or on the mobile apps we use.”

PS. Pour aller plus loin, n’hésitez pas à consulter ces quelques articles, ouvrages ou chapitres que j’ai publié entre 2013 et 2017 :

[Séminaire #ecnEHESS] Yann Moulier-Boutang “Capitalisme cognitif et travail digital” (1 févr. 2016)

Pour la séance du lundi 1er février 2016 de mon séminaire EHESS Étudier les cultures du numérique : approches théoriques et empiriques nous avons eu le plaisir d’accueillir Yann Moulier-Boutang, professeur à l’Université de Technologie de Compiègne, co-fondateur de la revue Multitudes, et auteur entre autres des ouvrages L’abeille et l’économiste (Carnets Nord, 2010) et Capitalisme cognitif (Ed. Amsterdam, 2007).

Le séminaire a eu lieu à l’EHESS, salle 13, 105 bd. Raspail, 75006 Paris.

Retrouvez le livetweet du séminaire sur Twitter : hashtag #ecnEHESS.

Titre : Capitalisme cognitif et travail digital : un aller et retour.

Intervenant : Yann Moulier-Boutang.

Résumé : Qu’est-ce que l’approche théorique du capitalisme cognitif telle que Y. Moulier-Boutang la développe depuis 1999 peut apporter à l’analyse précise de toutes les formes de travail et d’activités subsumées dans la production de valeur actuelle ? Réciproquement qu’est-ce que l’analyse de terrain du travail digital (sur les moteurs de recherche, sur les plates-formes collaboratives des entreprises, dans l’économie sociale et solidaire numérisées, sur les réseaux sociaux, dans les Tiers lieux) peut-elle apporter à l’analyse de la composition sociale et technique du rapport capitaliste et donc des nouvelles classes sociales qui se désignent, des formes de cristallisation des résistances ou des subversion de l’ordre numériques ? Les humanités numériques ou digitales ne se bornent pas à des descriptions des fonctionnements nouveaux d’extraction de valeur; elles repèrent les contradictions nouvelles, les points de bifurcation qui acquièrent d’autant plus d’importance que la codification de l’activité aujourd’hui constitue l’un des enjeux majeurs des régimes de gouvernance qui cherchent à s’installer.


Compte- rendus des séances précédentes :

Prochaines séances :

  • 7 mars 2016Jérôme Denis (Télécom ParisTech) et Karën Fort (Université Paris-Sorbonne) “Petites mains et micro-travail”.
  • 4 avril 2016Camille Alloing (Université de Poitiers) et Julien Pierre (Université Stendhal Grenoble 3) “Questionner le digital labor par le prisme des émotions”.
  • 2 mai 2016Judith Rochfeld (Paris 1 Panthéon-Sorbonne) et Valérie-Laure Benabou (UVSQ) “Le partage de la valeur à l’heure des plateformes”.
  • 6 juin 2016Bruno Vétel (Télécom ParisTech) et Mathieu Cocq (ENS) “Les univers de travail dans les jeux vidéos”.

"Internet accentue plus qu'il ne provoque les évolutions sociales" : dans Alternatives Economiques (n. 301, avril 2011)

Dans le magazine Alternatives Economiques, le chercheur Igor Manache propose une réflexion sur l’impact social des technologies de l’information et de la communication développant les théories contenues dans Les liaisons numériques. Vers une nouvelle sociabilité ? (Ed. du Seuil) d’Antonio Casilli.

Internet bouleverse-t-il les rapports sociaux ?

(…)

De même, Internet et les applications associées sont loin d’avoir accompli l’unification d’un réseau économique globalisé. Dans Made in monde (2006), Suzanne Berger et son équipe montraient ainsi que la mondialisation n’imposait pas une stratégie unique et qu’il restait possible et même parfois plus profitable de demeurer localisé près de son marché plutôt que d’éclater sa chaîne de production aux quatre coins du globe. Pour certains, comme Richard Barbrook, l’apport le plus marquant d’Internet se situe dans l’émergence d’une «économie du don high-tech », où des formes de propriété privée vont pouvoir coexister avec la construction de nouveaux biens communs comme les logiciels libres ou Wikipédia. Animés par la quête de prestige ou un sentiment de redevabilité, leurs contributeurs réactualisent à leur manière la logique mise en évidence par Marcel Mauss dans son Essai sur le don (1923), où la trilogie donner- re cevoir- rendre permet de consolider le lien social. Barbrook parle même de « cybercommunisme » pour désigner cette hybridation singulière entre marchandise, don et piratage que permettent le partage de fichiers sur la Toile et l’impossibilité de le contrôler. Mais si certains sont animés par une quête de reconnaissance, d’autres font les frais d’une nouvelle forme d’exploitation, tels ces « OS de l’info » qui animent les rédactions Web des médias traditionnels.

Une Reconfiguration De La Sociabilité

Concernant l’influence d’Internet sur la sociabilité, deux opinions s’affrontent: facteur d’atomisation sociale pour certains, il réaliserait enfin l’utopie d’un « village global» pour d’autres. En 1998, une étude dirigée par le psychologue social Robert Kraut auprès d’un échantillon de 73 familles de Pittsburgh s’alarmait des effets désocialisants du Net, activant la crainte d’une montée de l’anomie. Kraut pointait ainsi un paradoxe: alors qu’il abaissait le coût des communications et favorisait le contact avec des inconnus, Internet coupait les individus de leur environnement social proche, générant ainsi une instabilité relationnelle et un sentiment d’isolement. Cette étude à fort retentissement présentait cependant de nombreux biais méthodologiques et il a été montré depuis que si l’utilisation importante d’Internet s’accompagne dans certains cas d’un plus grand sentiment de solitude, c’était ce dernier qui pouvait favoriser celle-là, et non l’inverse.

Ainsi, comme l’explique le sociologue Antonio Casilli, la sociabilité en ligne ne vient pas remplacer mais à compléter les interactions de face-à-face, en même temps qu’elle les reconfigure. Non seulement les relations sur la Toile ont souvent un prolongement dans la vie « réelle », mais la proximité géographique reste le facteur qui  exerce le plus de poids sur la formation des amitiés en ligne, avant le partage d’intérêts communs ou l’âge. Du reste, plutôt que de parler de lien social au singulier, il importe d’être attentif à la nature des différentes relations qu’entretient un individu donné sur le Net (leur contenu, leur solidité, etc.; les friends que l’on se fait sur Internet ne sont pas nécessairement de « vrais» amis), mais aussi à leur contexte: selon les moments, par exemple, l’usage d’Internet peut ou non se substituer à d’autres pratiques de sociabilité plus directes. Les recherches tendent alors à montrer que les réseaux sociaux numériques ont pour effet de multiplier la « transitivité » des réseaux traditionnels, c’est-à-dire la possibilité d’entrer en contact avec un inconnu par une connaissance interposée, ou d’établir un pont entre deux réseaux jusque-là déconnectés. Les réseaux sociaux numériques tendent ainsi à favoriser les liens« faibles », connaissances éloignées dont Mark Granovetter a montré dans un article célèbre qu’ils jouaient un rôle plus efficace que les relations plus proches pour certaines activités comme la recherche d’emploi, Cependant, il en va avec le capital social comme avec les autres formes de capital: le capital va au capital et les études mettent ainsi en évidence le fait que les individus qui sont déjà les mieux connectés attirent davantage de nouveaux liens que les autres.

De même, si Internet n’abolit pas les logiques affinitaires, il peut permettre de jeter des ponts entre les différents univers auquel chacun appartient de par les multiples facettes de sa personnalité. Alors que pour certains, Internet renforcerait un modèle de sociabilité en « petites boîtes» à l’intérieur desquelles les individus ne seraient connectés que par des liens forts, faits de proximité et de ressemblance, le sociologue canadien Barry Wellman parle, lui, d’un «individualisme en réseau », où chacun chercherait au contraire à mettre en avant ses singularités, En réalité, les deux semblent se conjuguer dans une tension entre conformisme et différenciation, telle que l’a mise en évidence Pierre Bourdieu. De la même façon, selon Antonio Casilli, il serait trompeur de ne voir dans les blogs et autres « murs » des réseaux sociaux que le lieu de déploiement d’un narcissisme exacerbé. En réalité, Internet déplace les frontières de l’intimité, et l’image de soi que l’on renvoie en ligne est une construction collective et interactive. La Toile peut également jouer le rôle d’une technologie qui permet aux utilisateurs souffrant d’un handicap physique ou émotionnel de maîtriser leur présentation d’eux-mêmes, de mieux appréhender par la suite les interactions sociales et de favoriser les rencontres sentimentales. Mais l’accessibilité et la conservation des données mises en ligne peuvent aussi faire jouer au Web le rôle d’une véritable bombe à retardement pour les intéressés, comme l’illustre à l’extrême le cas des trois salariés licenciés après un échange sur un mur Facebook en novembre dernier, au cours duquel ils dénigraient leur hiérarchie.

(…)

Pire encore, l’emprise des firmes marchandes peut même emprunter des formes plus pernicieuses en épousant les nouvelles potentialités du Web collaboratif pour gagner la confiance, voire l’affection des internautes dont elles demandent à devenir les « amies» en ligne. Elles profitent dans le même temps de leur inattention pour stocker quantité d’informations sur leur compte avec leur tacite consentement. Des données d’abord à valeur commerciale, mais qui pourraient aussi être utilisées à mauvais escient. Au final, Internet accentue plus qu’il ne provoque les évolutions sociales.