en attendant les robots

[Vidéo] Séminaire Web “Petits déjeuners Durkheim” (29 mai 2020)

Une séance animée par Florent Le Bot, IDHES, université d’Evry, organisée avec Nathalie Barnault (Bibliothèque Durkeim, ENS Paris-Saclay) et réalisée en webconférence par la MSH Paris-Saclay.

Antonio Casilli nous présente son livre « En attendant les robots. Enquête sur le travail du clic » paru aux Éditions du Seuil, 2019. Avec en discutant Alexandre Moatti

Professeur à Télécom Paris et chercheur à l’UMR i3 (CNRS / X, Mines ParisTech, Télécom Paris), Antonio Casilli aborde les enjeux du numérique en sociologue. A la suite de projets de recherche qu’il a coordonnés sur les réseaux sociaux en ligne, la santé et la vie privée, il s’est intéressé au « travail du clic » (digital labor) promu par les plateformes numériques. Lauréat d’un appel à workshops de la MSH Paris-Saclay en 2017, il a été la même année lauréat d’un appel à projets Maturation avec le projet DipLab (pour Digital Platform Labor), lequel vise à rendre visible et organiser le micro-travail à l’œuvre sur les plateformes numériques, à partir d’approches interdisciplinaires. Ce projet a fait l’objet d’une conférence internationale organisée en juin 2019 avec France Stratégie.

En attendant les Robots :

L’essor des intelligences artificielles réactualise une prophétie lancinante : avec le remplacement des êtres humains par les machines, le travail serait appelé à disparaître. Si certains s’en alarment, d’autres voient dans la « disruption numérique » une promesse d’émancipation fondée sur la participation, l’ouverture et le partage. Les coulisses de ce théâtre de marionnettes (sans fils) donnent cependant à voir un tout autre spectacle. Celui des usagers qui alimentent gratuitement les réseaux sociaux de données personnelles et de contenus créatifs monnayés par les géants du Web. Celui des prestataires des start-ups de l’économie collaborative, dont le quotidien connecté consiste moins à conduire des véhicules ou à assister des personnes qu’à produire des flux d’informations sur leur smartphone. Celui des microtravailleurs rivés à leurs écrans qui, à domicile ou depuis des « fermes à clic », propulsent la viralité des marques, filtrent les images pornographiques et violentes ou saisissent à la chaîne des fragments de textes pour faire fonctionner des logiciels de traduction automatique. En dissipant l’illusion de l’automation intelligente, Antonio Casilli fait apparaître la réalité du digital labor : l’exploitation des petites mains de l’intelligence « artificielle », ces myriades de tâcherons du clic soumis au management algorithmique de plateformes en passe de reconfigurer et de précariser le travail humain.

“Pour sortir de cette crise pandémique il faut abattre la surveillance de masse” (grand entretien, AOC, 28 mars 2020)

Le 20 mars, quelques jours après le début du confinement en France, je me suis entretenu pendant un bon moment avec le journaliste Raphaël Bourgois. Le résultat de notre conversation est cette longue interview publiée sur le média AOC le 28 du même mois. J'en reproduis ici le contenu exclusivement à des fins d'archivage personnel, d'autant plus que le texte est accessible pour tout le monde sur le site de AOC (pas besoind d'être abonné•es, il suffit de s'inscrire avec une adresse email et, sans laisser aucun identifiant personnel ni moyen de paiement, vous pouvez accéder à 3 articles par mois pendant un an).
Antonio Casilli : « Cette épidémie s’avère aussi un signal d’alarme à propos du numérique »

Par Raphael Bourgois Journaliste

Près de 3 milliards de personnes sont aujourd’hui confinées. Dans cette situation, qu’il s’agisse du travail ou de toute autre forme d’interactions humaines, les relations numériques sont venues pallier l’absence de contact physique. Comme si nous avions été brutalement précipités dans un monde 2.0 depuis longtemps prophétisé. Reste à savoir si ce monde relève plutôt de l’utopie, ou de la dystopie.

Depuis le début de l’épidémie de Covid-19, devenue depuis pandémie, l’outil numérique est apparu tour à tour comme un moyen de lutte contre la propagation du coronavirus, un outil de contrôle social, un substitut à nos relations avec nos proches, une façon de maintenir une activité professionnelle… Tout se passe comme si du web 2.0 – qui désigne depuis maintenant près de 20 ans ce deuxième âge d’Internet dans lequel les interactions humaines sont simplifiées et accélérées – nous étions passés à un monde 2.0. Face à cette accélération d’une mutation en cours, et à l’affaiblissement des interrogations et des barrières qui en freinaient péniblement la progression, le sociologue Antonio Casilli possède l’avantage d’un regard porté sur le long terme. Professeur en sociologie à Telecom Paris, ses recherches portent principalement sur la politique, la santé et les usages informatiques. Il avait publié il y a dix ans Les Liaisons numériques. Vers une nouvelle sociabilité ? (Le Seuil), un ouvrage de référence sur ce qu’Internet fait à nos façons de nouer des amitiés, de développer des relations professionnelles ou encore de constituer un couple. Récemment, il s’est intéressé, dans En attendant les robots. Enquête sur le travail du clic (Le Seuil), à la fausse « promesse » de voir l’intelligence artificielle remplacer l’humain dans son labeur, et les machines finalement faire disparaître le travail. Son regard sur la situation actuelle fait émerger la nécessité de ne pas perdre de vue une approche critique, et un souci démocratique, quand on mobilise des outils numériques qui peuvent par ailleurs se révéler utiles pour lutter contre l’épidémie. RB.

Lutilisation des moyens offerts par le numérique, à loccasion de l’épidémie de Covid-19, qu’il s’agisse de garder le contact avec les proches ou de continuer à travailler, amène certains à évoquer un « basculement dans un monde 2.0 ». Quen pensez-vous ?
Le côté utopique de ce monde 2.0, tel qu’il est présenté ou prophétisé, se trouve mis à mal dans notre situation actuelle. Nous avons basculé en « mode dégradé » pour reprendre le vocabulaire des ingénieurs qui désignent ainsi un système qui ne marche pas, et pour lequel il faut trouver une solution de repli, mais en moins bien. Le numérique qu’on nous enjoint de pratiquer en ce moment pourrait ainsi être qualifié de quick and dirty, « rapide et sale » : des solutions adoptées en catastrophe et qui peuvent poser au mieux des problèmes sérieux en termes de surveillance, gouvernance et propriété des données produites ; et au pire qui nous exposent à tout un tas de risques qu’on n’a pas encore envisagés. En particulier le télétravail idéalisé ne ressemble en rien au télétravail en temps de crise. Il ne s’agit pas d’une activité choisie annoncée par des bataillons de consultants en gestion des RH, permettant d’articuler autonomie et contrainte, de moduler d’un côté ce que l’on réalise chez soi selon ses propres rythmes, de l’autre des activités ritualisées comme la signature d’un contrat ou la présentation d’un projet, à réaliser en présentiel. Ici, il n’y a que des contraintes, qui en plus s’installent dans l’intimité de l’habitation des travailleurs. Je pourrais donner l’exemple de ce qui se passe dans le milieu universitaire, où on a vu, avec le confinement, se multiplier les visioconférences qui ne sont qu’une imitation du pire du travail présentiel : la réunion à laquelle chacun cherche à échapper, la surveillance des étudiants par le relevé des présences… De plus, beaucoup passent par des plateformes comme Zoom, qui a d’ailleurs explosé en bourse à la mi-mars, voire Google Hangouts ou Microsoft Teams… ce sont donc les GAFAM qui profitent de la situation avec des conséquences potentiellement graves. D’abord en termes des données ainsi produites, puisque ces plateformes prennent pas mal de libertés avec le Règlement général sur la protection des données (RGPD), ou avec des règlements locaux comme la loi californienne de défense des consommateurs (CCPA) de 2020.

On se retrouve aujourd’hui dans une situation qui est non seulement affreuse du point de vue du respect de la vie privée et de la gouvernance des données, mais qui est aussi dangereuse du point de vue de la stabilité de ces systèmes. Il s’agit en effet de systèmes centralisés, chez Microsoft ou Google, et qui de ce fait ne sont pas forcément conçus pour être résilients. En cas de surcharge, ils tombent sans qu’il n’y ait la possibilité de trouver une alternative. Le 14 mars dernier, Google a envoyé un mail aux clients de son service GSuite. Tout en voulant les rassurer sur la performance des serveurs Google Cloud, le message prévenait qu’il ne fallait pas non plus s’attendre à des miracles et qu’il y aurait des pannes. Cela a d’ailleurs déjà eu lieu avec Microsoft Teams qui est tombé en panne lundi 16 mars quand la moitié des administrations et des entreprises d’Europe a voulu faire des vidéo-réunions en même temps. Ce sont des systèmes qui ne sont pas résilients, qui ne sont pas adaptés en réalité pour faire face à des situations de crise. C’est flagrant dans un autre contexte, celui d’Amazon, dont la chaîne d’approvisionnement est en train de s’écrouler sous la demande, sous les grèves des travailleurs des entrepôts et les fermetures de dizaines de centres de distribution pour cause de contamination. La firme a ainsi annoncé qu’elle concentrerait ses livraisons sur certaines catégories de produits jugés essentiels. Les centres de distribution d’Amazon sont des goulots d’étranglement qui rendent cette chaîne d’approvisionnement globale extrêmement instable.

Est-ce quen cette période où les autorités recommandent la « distanciation sociale », nous pouvons compter sur les Liaisons numériques pour reprendre le titre dun de vos ouvrages ?
Depuis les années 1990, plusieurs études sur les sociabilités connectées ont montré qu’il est impossible d’envisager les interactions en face à face et celles sur Internet comme des alternatives mutuellement exclusives. Contrairement à une idée reçue, ce n’est pas parce que nous passons du temps sur Internet que nous négligeons nos relations en face à face. De façon symétrique, en découle que les « liaisons numériques » ne remplacent pas les liaisons physiques, présentielles. Penser qu’on pourrait privilégier une dimension plutôt que l’autre est tout à fait ridicule d’un point de vue scientifique. C’était ce que j’écrivais déjà dans le livre que vous citez, nous vivons dans des espaces qui sont « en même temps » des espaces numériques et des espaces physiques. Moins d’interactions en face à face se soldent à terme par des tissus sociaux effilochés. Avant même la crise du Covid-19, les acteurs commerciaux l’avaient bien compris. La plupart des sites de mises en relation qui ont émergé ces derniers temps – médias sociaux, sites de rencontre, plateformes de livraison – ont été basés sur l’articulation de la vie locale et de la vie numérique. Uber nous met en contact avec des VTC qui sont à moins de 10 minutes de nous. Sur les sites de rencontre, on est mis en relation avec les célibataires de son quartier, de sa ville avec des indicateurs de leur proximité… à 100 m, à 1 km, etc.

C’est la même chose pour les sites de type Facebook ou WhatsApp, qui privilégient depuis quelques années la communication entre « liens forts », des gens qui ont déjà des formes d’interaction. On a donc eu plutôt tendance à superposer une couche numérique et une couche matérielle. Ce qu’il se passe aujourd’hui, c’est que la rhétorique du numérique en temps de confinement soutient qu’on peut éliminer l’une de ces deux couches, et en sortir indemne. Se passer de la couche de l’interaction physique via la « distanciation sociale », en la compensant simplement par des interactions numériques, c’est illusoire. Cela ne compense pas, par exemple, les pertes en termes de capital social, de ressources relationnelles qu’on peut mobiliser dans des situations de détresse, surtout pour les personnes les plus démunies. Si une personne est déjà isolée, ce n’est pas parce qu’on bascule tout sur Internet qu’elle va retrouver subitement des réseaux de solidarité. Et si quelqu’un a des enjeux d’intégration sociale, liés à son état de santé, à son grand âge, à des raisons économiques, etc., ce n’est pas la visioconférence qui va améliorer sa vie.

En quoi la situation que nous vivons révèle-t-elle les fractures de la société française ?
La quarantaine accentue très certainement les disparités sociales et les différentes formes de privilèges. Il n’y a que ceux qui ont déjà un capital social et financier important qui peuvent partir dans leur maison secondaire. Les autres vivent cette quarantaine de façon beaucoup plus intense. Par exemple, si l’on n’a pas de travail, on continue d’être au chômage et on est confiné chez soi, ce qui diminue les possibilités de trouver une source de revenus. Sans parler des personnes qui sont forcées de continuer à travailler soit parce qu’elles ne peuvent pas faire autrement, comme les livreurs Deliveroo, soit parce que leur métier n’est pas possible en télétravail. C’est tout de même le cas de 6 métiers sur 10. Je me suis particulièrement intéressé à ce que les Anglais désignent par « last mile job », les emplois des derniers kilomètres, qui sont « inéliminables ». Il s’agit de la toute fin de la chaîne de production : les services, les chaînes logistiques comme les hôpitaux, les usines, les réseaux de livraison. Souvent, il s’agit de métiers à très faible rémunération et protection sociale, et qui demandent une proximité physique avec ceux qui reçoivent ces services. Il y a aussi des risques dans les supermarchés, et malgré la rhétorique qui met en avant l’automatisation des caisses, les supermarchés requièrent toujours une présence humaine importante. Dans un contexte d’achats compulsifs dictés par la panique, il y a un afflux important de clients. Et même dans les parcs de caisses automatiques, 4 ou 5 personnes sont nécessaires contre 2 ou 3 en temps normal. Ces personnes ne peuvent pas respecter les distances de sécurité. Donc on voit que la quarantaine se joue bien à deux vitesses.

Très tôt les entreprises de livraison à domicile ont lancé des campagnes par mail pour garantir une « livraison sans contact ». Que cela révèle-t-il de limaginaire de ces plateformes et de la réalité de ceux qui y travaillent ?
Il s’agit tout simplement de la poursuite d’une entreprise d’euphémisation du travail que je dénonce dans mon dernier livre, En attendant les robots. Enquête sur le travail du clic. L’économie de plateforme s’est construite sur l’idée selon laquelle ce sont les machines, les algorithmes, qui travaillent à la place des humains, et sur la promesse d’un système sans faille et sans contact. Ce n’est pas vrai, il y a des personnes qui doivent produire la nourriture et d’autres qui doivent la livrer. Si un livreur tombe malade parce qu’il est exposé, on prend conscience que c’est toute l’infrastructure qui tombe en panne. Par leur communication, ces plateformes tentent aujourd’hui d’invisibiliser encore un peu plus ces personnes. On sait qu’une société comme Deliveroo anticipe déjà la maladie de plusieurs livreurs, et pour se prémunir, elle prétend de manière assez vague qu’elle assurera dans ce cas une aide financière, sans toutefois dire à combien s’élèvera cette aide, ni sous quelles modalités et pendant combien de temps elle sera versée à ces travailleurs qui n’ont ni salaire ni contrat de travail. Or, la question de savoir pour combien de temps ils seront indemnisés est essentielle. Il faut rappeler que même les jeunes peuvent être contaminés par le Covid-19. Et à l’issue d’une hospitalisation, on n’est plus forcément en bonne santé. On ne peut plus repartir à vélo comme avant. Jusqu’à combien de temps après l’hospitalisation Deliveroo est-il prêt à les aider ? Cette entreprise, comme ses semblables ou comme les plateformes de VTC, joue avec la protection sociale, en prétendant que c’est bénéfique aux indépendants. S’il y a un risque, déclarait dans le New York Times le 24 mars le PDG de Uber Dara Khosrowshahi, c’est parce que les salariés ont trop de droits, ce qui laisse les « partenaires » sans protection. C’est un discours irresponsable, malhonnête, et hélas cohérent avec celui de certains « dérégulateurs » bien de chez nous. Les plateformes ont refusé d’assumer leur responsabilité d’employeur et ils vont certainement se retrouver confrontés à un retour de bâton de la part des gens qu’ils ont refusé d’employer.

Depuis au moins deux ans un certain nombre dactions en justice débouchent sur la reconnaissance du lien de subordination entre travailleurs et employeurs, comme le 4 mars dernier lorsque la Cour de Cassation a reconnu le statut de salarié dun chauffeur Uber. Assiste-t-on là encore à un point de bascule comme en miroir de cette société 2.0 que vous nous évoquions ?
On assiste en effet à une vague de décisions de justice, en Espagne et en France, Deliveroo a été condamné, Uber a été condamné à requalifier les contrats de certains chauffeurs car on estime désormais – et c’est le point important de la décision de la Cour de Cassation – que l’acte même de se connecter à une plateforme relève du lien de subordination. Et on le voit dans d’autres services comme les services de micro-travail que j’ai beaucoup étudiés. Par exemple, la plateforme française Clic And Walk a été a condamnée à requalifier ses « usagers » en salariés. Or, ils avaient eu la mauvaise idée de déclarer le chiffre astronomique de 700 000 usagers, et ils risquent donc de se retrouver avec des centaines de milliers de personnes demandant à voir leur contrat régularisé. J’ai des doutes très forts sur ce chiffre, car les enquêtes que l’on a pu mener aboutissent à un total estimé à environ 250 000 personnes travaillant de manière occasionnelle sur les quelques 28 plateformes existantes en France. Mais ces plateformes ont tendance à gonfler le nombre de leurs utilisateurs au début, afin de montrer qu’elles sont bien dans la phase « up » de la start up, en voie de devenir une licorne, c’est-à-dire une entreprise du numérique à la croissance exceptionnelle. Il s’agit donc moins de refléter la réalité que de pouvoir se présenter aux investisseurs avec une base d’utilisateurs conséquente – en l’occurrence il serait plus juste de parler de travailleurs. Cette démarche qui consiste donc à exagérer ses résultats pour attirer les investisseurs se heurte à une sorte de moment de vérité quand il y a des décisions de justice telles que celles qui ont été rendues dans les deux dernières années. À ce moment-là, ces plateformes ont tendance à rétropédaler – la métaphore est particulièrement appropriée dans le cas de Deliveroo – et à inventer des critères comme le nombre de connexions durant tant de temps de suite, au cours de telle période, pour telle rémunération… Celles et ceux qui ne satisferaient pas ces critères particulièrement contraignants ne pourraient alors prétendre au statut de travailleur ou travailleuse. Dans la phase de « down », de redescente sur terre des start-up, il y a donc un nouveau jeu, qui consiste pour les plateformes qui ont, afin d’attirer les investisseurs, artificiellement gonflé le nombre de chauffeurs pour Uber, de livreurs pour Deliveroo, à réduire tout aussi artificiellement le nombre de celles et ceux qui pourraient être considérés comme leur salarié·e·s.

Le quotidien britannique The Guardian a évoqué la possibilité dun tournant pour le télétravail à la faveur de l’épidémie de Covid-19. Pour ces emplois éligibles au travail à domicile, quel changement en perspective ?
Je suis d’accord avec l’idée selon laquelle nous sommes à un tournant dans l’histoire du travail à distance, mais ce n’est pas celui qu’on attendait. La promesse d’une plus grande maîtrise individuelle, de plus d’autonomie afin de gérer les différents temps et les différents espaces, entre vie privée et travail, cette promesse offerte par l’évolution de la technologie, n’est pas au rendez-vous. Ce que je constate ne correspond pas à cette vision optimiste et apaisée. S’il y a un tournant, il se concrétise plutôt dans la généralisation d’un travail de la micro-tâche effectuée à distance. Pour faire court, il y a énormément d’activités qui dans les trois dernières décennies ont été impactées par la digitalisation. J’insiste sur ce terme de digitalisation, de « travail du doigt », qui n’est pas la numérisation, l’introduction d’une dimension scientifique. Un nombre important de métiers voient se multiplier les tâches répétitives, routinières, abrutissantes, aliénantes, et qui ne sont même pas reconnues. Je suis enseignant-chercheur, pourtant une partie croissante de mon temps est consacrée à envoyer des mails et à cliquer sur des plateformes dont j’ignore largement l’utilité et sur lesquelles je suis contraint d’aller cocher des cases, remplir des formulaires… Je peux donc considérer qu’il y a une forme de « tâcheronnisation » de mon métier, composé de manière croissante d’actions de plus en plus simples qui peuvent effectivement être réalisées à distance, et c’est une mauvaise nouvelle car cela introduit une dimension de déqualification. N’importe qui peut réaliser le travail de cliquer pour valider un devoir sur un MOOC. Pas besoin d’embaucher un fonctionnaire en CDI. Tout ce travail réalisé à distance n’est pas reconnu, il ne figure pas dans mon cahier des charges, et il est candidat à l’externalisation. En réalité un nombre important de métiers risquent de se retrouver non pas automatisés – c’est-à-dire réalisés par des robots – mais « tâcheronnisés » car réalisés par des personnes à distance et pour moins cher. À mon sens, la victoire du télétravail annonce en réalité une vague de délocalisations à l’aide de plateformes.

Il ny aurait donc aucun avantage à cette numérisation de la vie et du travail que l’épidémie actuelle est venue accélérer ? Ce regard critique ne passe-t-il pas à côté de certains aspects positifs de la numérisation ?
J’aimerais préciser le sens que je donne à ce discours « critique », tel que vous le définissez. Ce que je dis, avec d’autres, ce n’est pas qu’il faudrait déplorer l’existence même du numérique, bien au contraire nous nous en félicitons tout en regrettant qu’il soit tombé aux mains d’oligopoles capitalistes, transformés en véritables machines à cash par l’exploitation des utilisateurs. L’exemple de l’épidémie de coronavirus est encore une fois éclairant : il n’y a aucune espèce d’autocensure de ces entreprises qui vont continuer le business as usual. Or il y avait la possibilité, et on l’a toujours, d’avoir un numérique autre, un numérique décentralisé, un numérique respectueux de la vie privée, un numérique qui n’exploite pas les données et qui ne force pas les usagers à produire des données à outrance, un numérique qui rémunère les personnes à leur juste valeur… Mais force est de constater que tout a été organisé jusqu’à présent pour favoriser des grandes plateformes capitalistes. Cette épidémie est aussi un signal d’alarme à propos du numérique, et même un réveil-alarme qui sonne une prise de conscience : certaines de ces grandes plateformes sont en réalité des infrastructures d’utilité publique qu’on a intérêt a minima à réguler de manière contraignante, et a maxima à collectiviser. Je ne parle pas forcément de nationalisation, j’y suis même assez opposé, mais de retrouver la vocation initiale de ces plateformes, un terme qui évoque un projet commun. Cette approche par les communs serait un profond changement de nature qui pourrait émerger de l’urgence.

On voit pourtant certaines de ces plateformes commencer à samender, par exemple face à la diffusion de fake news et la propagation de rumeurs, le travail de modérateur qui avait été difficile à faire admettre face au terrorisme semble simposer spontanément. Ne peut-on espérer que ce « réveil-alarme » soit entendu par les géants du numérique et quils prennent un virage plus vertueux ?
Dans le cadre du documentaire de France Télévisions Invisibles, réalisé par Henri Poulain et co-écrit avec Julien Goetz, et pour lequel j’ai joué un rôle de conseiller scientifique, une personne interviewée dans le troisième épisode, modérateur pour Facebook, dit quelque chose d’à mon sens vraiment révélateur : la responsabilité de Facebook, c’est de faire des profit pour ses investisseurs, et tant que le réseau social n’arrivera pas à faire de l’argent en modérant, elle ne considérera jamais cette activité comme son cœur de métier. Donc le problème principal concernant la modération des contenus est qu’il s’agit d’une corvée considérée comme une nuisance nécessaire, à laquelle les plateformes se plient pour apaiser l’opinion publique. Leur seul problème, c’est d’éviter toute forme de responsabilité légale, de ne pas être attaquables devant des cours de justice pour avoir véhiculé des informations non seulement fausses, mais dangereuses. Ça ne permet pas de faire les choses sérieusement.

La situation actuelle offrirait donc plutôt loccasion pour les plateformes de la Silicon Valley d’étendre leur pouvoir ?
Tout d’abord je ne pense pas que ce soit seulement un problème de plateformes, ou d’entreprises de la Silicon Valley. C’est sans conteste l’un des centres, mais des choses de ce type se passent à Bangalore en Inde, à Shanghai en Chine, et même à Paris pas très loin de là où je travaille. Des grands groupes industriels qui prospèrent sur la surveillance de masse, sur la collecte d’énormes masses de données, et qui se retrouvent dans la situation de profiter de l’épidémie, il y en a partout. Des groupes pharmaceutiques, des groupes qui vendent des solutions d’intelligence (au sens de collecte d’information et de renseignement), la France est d’ailleurs bien lotie de ce point de vue. Le fait est que nous avons un devoir de vigilance, mais ces plateformes devraient aussi avoir un devoir de retenue dans un contexte comme celui-là. Parce que c’est vraiment une situation dans laquelle la confusion est grande, et les entités ou plutôt les organisations en mesure d’en profiter sont celles qui ont déjà un poids énorme sur le marché. Il me paraît donc tout aussi important de réguler leur comportement que de réguler celui des individus comme on le fait ces temps-ci avec le confinement. À l’enjeu de santé publique devrait s’ajouter un enjeu de santé démocratique, et donc une intervention toute aussi ferme des autorités pour demander par exemple aux entreprises qui collectent des informations liées à la santé des individus ce qu’elles comptent en faire. La régulation ne doit pas aller seulement vers le micro, mais aussi vers le macro.

Cette épidémie a commencé en Chine, un pays dont on connaît la capacité de contrôle social mais aussi de contrôle du numérique, et dont la gestion autoritaire de l’épidémie a produit de réels résultats. Dans quelle mesure cela fait-il triompher le modèle numérique chinois ?
À mon sens, le grand succès de la Chine dans ce contexte de pandémie ce ne sera pas les exploits médicaux, la preuve de sa capacité pharmaceutique, ni même l’aide internationale qu’elle assure déjà auprès de certains pays comme l’Italie, mais l’export d’un modèle idéologique. C’est le pire du Parti communiste chinois qui triomphe : l’alliance des outils déjà mis en place comme le système de crédit social, la surveillance généralisée par la reconnaissance faciale, les applications de contrôle des mouvements de population dans un contexte de pandémie. Les citoyens chinois sont ainsi géolocalisés et surveillés, au nom de la lutte contre le coronavirus, jusque dans leur état de santé par des applications qui contrôlent l’évolution de leur température corporelle, les symptômes, les hospitalisations, les consultations avec des médecins, et qui transmettent toutes ces données à la police. Ces données ne vont évidemment pas disparaître dans quelques mois ou dans quelques années, quand cette crise sanitaire aura pris fin. On retrouve cette problématique dans d’autres pays, comme Taïwan ou la Slovaquie où les télécoms mettent désormais les données des smartphones des personnes malades de Covid-19 à disposition des gouvernements. Il suffit de voir les lois qui ont été acceptées en Israël il y a quelques semaines pour constater ce qui commence à se généraliser en termes de surveillance de masse, en termes de violations systématiques de la vie privée des citoyens. Il faut aussi noter, encore une fois, qu’il existe d’autres modèles comme la Corée du Sud qui ont plus joué sur une actualisation de pratiques et de codes sociaux préexistants et un dépistage systématique, avec un beau succès. Une alternative est donc possible.

Aux défenseurs des libertés publiques qui, comme vous, alertent à propos de l’extension de la surveillance numérique au nom de la sécurité, que ce soit en matière de terrorisme ou de santé publique, on oppose souvent largument de lefficacité. Cette épidémie permet-elle d’enfin voir concrètement les contreparties, ce quon risque et ce quon abandonne au nom précisément de lefficacité ?
Ma profonde conviction est que pour sortir de cette crise pandémique il faut abattre définitivement et sans délai le système actuel de surveillance de masse numérique. Nous nous en sortirons avec des mesures comme la généralisation du port du masque dans l’espace public, donc en invalidant de fait les systèmes de reconnaissance faciale. Nous nous en sortirons en responsabilisant les citoyens et en les incitant à mettre en place des formes d’entraide locale, non pas en les menaçant avec les drones ou d’autres jouets dystopiques. Nous nous en sortirons en garantissant une application stricte du secret médical, pour que les personnes malades ou contaminées déclarent en confiance leur état à leur employeur, à leur assureur, etc. C’est la surveillance de masse, et non pas la privacy, la plus grande menace qui pèse sur notre santé et notre bien-être.
Lorsqu’on me parle donc d’« efficacité » en échange d’une perte qui peut sembler somme toute minime de libertés publiques, je souligne que brider nos libertés n’est efficace que pour les producteurs de technologies de surveillance. Puisque ça fait des années qu’on nous rebat les oreilles avec cette rengaine, ne serait-elle pas un prétexte ? Ce discours existe depuis longtemps, bien avant la crise pandémique. C’est une ritournelle qui est en soi un virus, un parasite, qui infecte nos libertés, et qui devient plus aiguë, plus virulente, quand il y a des crises qui lui offrent un levier. Aujourd’hui c’est une crise sanitaire, hier c’était un attentat terroriste, comme ceux qui en France en 2015 ont ensuite entraîné le choix désastreux d’inscrire l’état d’urgence dans le droit commun. À chaque crise, ce parasite de nos libertés publiques se manifeste de manière toujours plus violente. Il me semble pourtant que ce sont deux choses tout à fait indépendantes. S’il y a des moments où l’on doit effectivement adopter des comportements et des réflexes qui limitent volontairement nos comportements et notre liberté de circulation, il faut toujours se demander pendant combien de temps et dans quelle mesure cette limitation relève d’un choix responsabilisant pour les citoyens. Dans la situation que nous traversons aujourd’hui, la date-limite, la date-butoir à laquelle ces mesures vont s’arrêter reste très vague. Et la responsabilité des citoyens n’est même pas prise en compte. Il faut que les citoyens obéissent à des injonctions contradictoires qui les exposent à l’arbitraire de la répression : « allez voter mais restez chez vous », « n’allez pas travailler mais n’arrêtez pas la production », « portez un masque mais la République se vit à visage découvert »…

Tout ceci est extrêmement grave, surtout si effectivement la situation pandémique, même si on va sortir de la partie aiguë, devient une situation systématique, structurelle. Personnellement, je n’ai jamais été contre le fait de partager, selon des modalités inspirées par les « commons », des données qui pourraient aider effectivement le bien public. Arriver à éliminer ou guérir une maladie, une épidémie, c’est exactement la raison pour laquelle on a commencé à collecter des données au profit de la recherche médicale. Ce qui n’est pas soutenable et auquel je m’oppose, c’est le modèle d’appropriation centralisée, capitaliste et régalienne de ces données, qui ne sont pas considérées comme le bien commun qu’elles sont pourtant. Si c’était le cas, elles seraient gérées collectivement, et on trouverait des manières de contribuer à cette ressource commune tout en respectant les libertés individuelles.

NDLR – Antonio Casilli a publié en 2019 En attendant les robots. Enquête sur le travail du clic (Le Seuil) et participé comme expert scientifique au documentaire Invisibles d’Henri Poulain et Julien Goetz disponible sur France TV.

Raphael Bourgois

Journaliste, Rédacteur en Chef d’AOC

Mon ouvrage «En attendant les robots», Prix de l’Écrit Social 2019

Le 6 février 2020, à Nantes, j’ai eu le plaisir de recevoir le Prix de l’Écrit Social (catégorie ouvrage) pour mon livre En attendant les robots – Enquête sur le travail du clic, paru en janvier 2019 aux Éditions du Seuil. Un jury composé de professionnels et d’étudiants de l’ARIFTS (Association régionale pour l’institut de formation en travail social) m’a accordé cette distinction, qui arrive quelques mois après le Grand Prix de la Protection Sociale 2019, décerné par l’École nationale supérieure de Sécurité sociale et la Caisse des dépôts.

Le Prix de l’Écrit Social est un prix culturel qui vise à dessiner les contours intellectuels du champ social, ce champ présentant l’originalité d’être constitué par des contenus divers et multiples et des supports écrits de toute sorte.

‘Wachten op de robots’ (Stichting Beroepseer, Nederland, 3 feb. 2020)

‘Wachten op de robots’. Onderzoek naar de ‘onzichtbare’ microwerkers op digitale platforms – Stichting Beroepseer

microwerkers

‘Microwerk is onzichtbaar voor het merendeel der mensen en trekt weinig de aandacht.
Professor Paola Tubaro, onderzoeker aan Centre National de la Recherche Scientifique (CNRS), Parijs

Zonder mensen geen machines… En ook geen ‘digitale’ economie. Om technologie op een intelligente manier toe te passen, voeren wereldwijd miljoenen mensen taken uit: van het sorteren van songs in afspeellijsten tot het transcriberen van ontvangstbewijzen, van het taggen van afbeeldingen tot het afluisteren van gesprekken via luidsprekers. Deze fragmentarische, zich steeds herhalende microtaken vormen het geheime ingrediënt van kunstmatige intelligentie.
Deze ‘onzichtbare’ arbeidskrachten worden wel microwerkers genoemd, of ‘klikwerkers’, of ze nu in India, Madagaskar Kenia of op de Filipijnen wonen.

Omslag boek En attendent les robots van Antonio Casilli

In zijn boek En attendant les robots, enquête sur le travail du clic (Wachten op de robots, een onderzoek naar klikwerk) analyseert Antonio Casilli het alom heersende, veel angst veroorzakende idee van het verdwijnen van arbeid en het over de hele wereld verspreide werk op ‘klikboerderijen’. Casilli is een Frans-Italiaanse socioloog gespecialiseerd in internet-privacy en digitale arbeid. Hij is universitair hoofddocent digitale geesteswetenschappen aan Télécom Paris Tech en onderzoeker aan de École des hautes études en sciences sociales in Parijs.
Hij zegt dat de digitale revolutie niet bestaat uit de grootscheepse vervanging van arbeidskrachten door robots, maar uit grote onzekerheid over arbeid en arbeidsomstandigheden.

De nieuwe proletariërs verrichten stukwerk op mondiale platforms. Zij zijn onzichtbaar en vallen daardoor buiten elke jurisdictie. Ze werken vaak thuis en krijgen weinig betaald, vooral degenen die wonen in lagelonenlanden. Dit soort menselijk computerwerk vormt een sleutelrol in de hedendaagse automatisering, ondanks de bewering dat ‘machines mensen vervangen’. Dat gaat niet gebeuren volgens Casilli: “We zullen altijd dit soort eenvoudige, onzichtbare, digitale arbeid nodig hebben. Digitale arbeid is niet een tussenfase, maar een structureel onderdeel van de automatisering van productieprocessen”.

Data-verzamelen

Al onze digitale activiteiten produceren gegevens (data). Deze informatie wordt verzameld door grote informatieplatforms en omgezet in geld. Data-verzamelen is bezig het virtuele zwarte goud van de 21ste eeuw te worden.

Een belangrijk vraag is of we allemaal digitale werkkrachten zijn geworden? Casilli richt zich vooral op het vermogen van digitale platforms om werkkrachten in te zetten die zij eerder als consument dan als producent beschouwen.
Vrije toegang tot bepaalde digitale diensten is louter een illusie. Elke muisklik voedt een uitgebreide advertentiemarkt en produceert gegevens die dienen als grondstof voor kunstmatige intelligentie. Elk commentaar en elke ‘like’, post of foto voldoet aan de voorwaarde: waarde produceren. Dit soort digitaal werk wordt óf slecht betaald óf helemaal niet betaald aangezien niemand gecompenseerd wordt voor de waarde die er gecreëerd wordt. Maar het is werk: een bron van waarde die gelokaliseerd en gemeten is, toegankelijk gemaakt en vastgelegd in een overeenkomst met algemene gebruikersvoorwaarden van platforms.
We dienen te beseffen dat deze data de basis vormen van de machinaal lerende modellen die gebruikt worden voor de technologie van bijvoorbeeld zelfrijdende auto’s of automatisch vertalen.
Achter de automatisering van een bepaalde taak, zoals gezichts- of tekstherkenning, staan mensen die in de werkelijke wereld toepassingen voeden door bijvoorbeeld het typen van woorden of het indiceren van wolken op afbeeldingen van de lucht.

Gelijk aan de manier waarop wijsheid van oudsher ontstaat, zo leren machines uit zichzelf. Maar om hun algoritmen te leren zich aan te passen of hun diensten te verbeteren, hebben platforms heel veel mensen nodig om hun dat te leren en vervolgens te toetsen. Het bekendste voorbeeld is de Mechanical Turk, een dienst van het Amerikaanse e-commercebedrijf Amazon. Ironisch genoeg verwijst de naam naar een verzinsel uit de achttiende eeuw, waarin een automatische schaakspeler – de Mechanische Turk – in staat was te winnen van menselijke tegenstanders. Maar, de Mechanische Turk werd in werkelijkheid bediend door een mens die in de machine zat.

Zo leunen zogenaamde ‘smart’-diensten zwaar op ongeschoolde arbeidskrachten. Voor dit werk – ontworpen om machines van dienst te zijn – worden de digitale werkers slecht betaald. Deze nieuwe soort arbeid noemen we taskified – taakbeheerd – aangezien de menselijke handeling wordt gereduceerd tot een enkele muisklik. We noemen het ook datafied– gegevensbeheerd – vanwege het produceren van gegevens.
Voor deze nieuwe soorten arbeid gelden geen loonnormen. Desondanks wordt er de laatste jaren tegen techplatforms geregeld actie gevoerd voor bepaalde rechten. Denk aan de werkers bij Uber en Deliveroo die naar de rechter zijn gestapt met de eis om een werknemerscontract.

Collectief middel voor onderhandeling

Caselli ziet drie manieren voor digitale werkers om baanonzekerheid te bestrijden en op te komen voor sociale, economische en politieke erkenning van digitaal werk.
Traditioneel arbeidsrecht – werknemers met een vast salaris – kan leiden tot de erkenning van de status van Uber- en plaformmedewerkers. Maar een afhankelijke arbeidssituatie mag geen uniforme, kant-en-klare oplossing zijn. Men is ook in toenemende mate bezig met de oprichting van coöperatieve platforms waar gebruikers eigenaar worden van productiemiddelen en algoritmen.

Toch zijn er volgens Casilli grenzen aan deze ontwikkelingen. Hij ziet een derde mogelijkheid als oplossing. Als het op onze gegevens aankomt, zijn we geen kleinschalige eigenaar of kleinschalige ondernemer. We zijn kleinschalige gegevensmedewerkers. En deze persoonlijke gegevens, die noch privé noch openbaar zijn, zijn eigendom van iedereen en niemand. Onze privacy moet een collectief middel voor onderhandeling worden. Het is nodig dat er instituties komen om echt gemeenschappelijk bezit te creëren. Het internet is een nieuw strijdtoneel.

Data zijn ongeëvenaarde handelswaar

Zullen dergelijke maatregelen onze persoonlijke gegevens minder persoonlijk maken? We produceren allemaal gegevens. Maar deze gegevens zijn in feite een collectieve bron die platformen zich hebben toegeëigend en geprivatiseerd. In plaats van personen een voor een te betalen voor hun gegevens, zouden deze platforms de waarde die aan deze gegevens wordt ontleend moeten teruggeven aan nationale of internationale autoriteiten via billijke belastingheffing.
In mei 2018 trad de Algemene verordening gegevensbescherming (AVG) in werking in de Europese Unie die de regels voor de verwerking van persoonsgegevens door particuliere bedrijven en overheidsinstanties in de hele Europese Unie standaardiseert. Gegevens worden gezien als een persoonlijke eigenschap in plaats van bezit. Daarom kan in theorie iedereen op elk willekeurig moment toestemming geven voor het gebruik van gegevens of de toestemming weer intrekken.

Het opzetten van een belastingstelsel volgens Casill’s ideeën zou de mogelijkheid zijn tot een onvoorwaardelijk basisinkomen. Alleen al het muisklikken of delen van informatie zou personen het recht kunnen geven op royalties en elke gebruiker voor het plaatsen van inhoud online op betaling daarvoor. Dat inkomen zou bijgevolg niet worden gekoppeld aan de uitgevoerde taken, maar zou de waarde bevestigen die wordt gecreëerd door middel van deze bijdragen.
In 2020 zijn volgens schatting meer dan twintig miljard apparaten verbonden met het Internet der dingen – the Internet of Things (IoT). De datamarkt kan een bedrag van bijna 430 miljard dollar per jaar opleveren. Dat bedrag staat gelijk aan eenderde van het BNP van Frankrijk.
Data zijn ongeëvenaarde handelswaar.

En attendant les robots, enquête sur le travail du clic, door Antonio A. Casilli, Éditions du Seuil, 400 p., 2019: www.seuil.com

From personal data to artificial intelligence: who benefits from our clicking? door Anne-Sophie Boutaud, I’M Tech, 22 februari 2019: https://blogrecherche.wp.imt.fr/en/2019/02/22/from-personal-data-to-ai/

Book presentation: “En attendant les robots”, Ca’ Foscari – University of Venice: www.unive.it

The ‘microworkers’making your digital life possible, BBC News, door Ana Lucia Gonzalez, 2 augustus 2019: www.bbc.com

Journée d’études “En attendant les robots” (28 janv. 2020)

La MSH Paris Saclay, en collaboration avec la revue L’Homme et la Société et les Editions du Seuil, m’a fait l’honneur d’organiser une journée d’études entièrement consacrée à mon ouvrage En attendant les robots. Au fil de 4 tables rondes, les collègues Florent Le Bot, Hélène Picard, David Gaborieau et Claude Didry, ont analysé plusieurs aspects de ce texte, en les mettant en résonance avec des enquêtes récentes en sociologie, sciences de la gestion, économie industrielle.

Programme :

Après une présentation de son livre, Antonio Casilli sera amené à échanger avec les chercheurs Hélène Picard (EM Grénoble), Claude Didry (CNRS / ENS Ulm) et David Gaborieau (UPEM).
La journée sera animée par Florent Le Bot (IDHES / université d’Evry), historien et membre de la revue L’Homme & la Société, et se déroulera à l’ISC-PIF que la MSH Paris-Saclay remercie pour son accueil.

9h30 : Accueil café – Mot d’ouverture par la Direction de la MSH Paris-Saclay

10h / 11h30 Présentation de « En attendant les Robots » par Antonio Casilli (TelecomParis / i3)
11h45 / 12h45 : « Quand l’ouvrier devient robot » : Antonio Casilli & David Gaborieau (CNAM / CEET)

12h45 / 14h00 Déjeuner

14h00 / 15h00 : « La fin du travail ou le retour du marchandage ? » Antonio Casilli & Claude Didry (CMH / ENS)

15h15 / 16h15 : « Par delà les plateformes capitalistes: le renouvellement de la réflexion sur les organisations alternatives » Antonio Casilli & Hélène Picard (Professeure assistante, Grenoble Ecole de Management)

[Vidéo] En dialogue avec Clément Viktorovitch (CliqueTV, 19 janv. 2020)

Vidéo de mon interview dans l’émission Viens Voir Les Docteurs, avec Clément Viktorovitch.

L’intelligence artificielle est l’objet de tous les fantasmes : elle serait partout autour de nous, ses capacités pourraient dépasser celles des humains, et nous réduire, à terme à l’esclavage… Mais l’IA, c’est quoi exactement ? Comment ça marche ?…

[Vidéo] Avec Alain Supiot à Nantes (14 janv. 2020)

A l’initiative de Pierre Musso et dans le cadre des Mardis de l’IEAoLU, un cycle de conférences organisé par l’IEA et hébergé au Lieu Unique de Nantes, j’ai eu le plaisir d’avoir Alain Supiot en qualité de discutant de mon ouvrage En Attendant les Robots (Seuil, 2019)/

En 2003, l’informaticien Edward Feigenbaum qualifiait l’intelligence artificielle de « destinée manifeste » de nos sociétés. Emprunté du providentialisme américain, ce slogan cache pourtant les défaillances d’une discipline qui n’arrive pas encore à s’attaquer à « la vraie majesté de l’intelligence générale ». Mais les effets de cette idéologie dépassent aujourd’hui la communauté scientifiques. Derrière les déclarations des pionniers de l’informatique intelligente et le buzz des investisseurs, s’affirme en fait une certaine vision du travail : le digital labor, une activité tâcheronnisée, sous-payée et parfois même gratuite qui a lieu sur les plateformes numériques. Elle pointe une dynamique profonde qui traverse toute la planète, où des myriades de personnes réalisent quotidiennement ce « travail du doigt ». Dans quelle mesure la rhétorique des visionnaires de l’IA et les prophéties de la disparition de centaines de millions d’emplois cèlent en réalité la pérennisation d’un travail humain de plus en plus précaire et invisibilisé ?

Na revista Época (Brasil, 20 dez. 2020)

Boeing, Tesla, Mercedez-Benz e Toyota: empresas que estão abandonando ou reduzindo a robotização em suas fábricas e linhas de produção. Sobre este assunto, dei uma entrevista para a revista semanal brasileira Época.


O FREIO DAS MÁQUINAS NO MUNDO DO TRABALHO

Grandes indústrias repensam estratégia e voltam a colocar humanos em operações antes automatizadas

Rennan Setti

­ Foto: Montagem com fotos de Jeff J Mitchell / Getty Images; e Bill Diodato / Corbis still / Getty Images

A Boeing jogou a toalha. A fabricante americana abandonou neste ano seu ambicioso projeto de delegar apenas a robôs a fabricação das principais partes da fuselagem das aeronaves 777 e 777x . Baseado em tecnologia da Kuka Systems, o sistema que funcionava na fábrica em Everett, Washington, nos Estados Unidos, foi desenvolvido para representar o suprassumo da automação. Em substituição a ferramentas manuais, um exército de máquinas instalaria 60 mil rebites por aeronave, acoplando as placas de metal que formam a estrutura dos jatos em ritmo, harmonia e eficiência sem paralelos. Porém, faltou combinar com os parafusos: os robôs não conseguiam trabalhar com a sincronia necessária, provocando uma série de erros que precisavam ser corrigidos pelas mãos de mecânicos — cujo volume de horas extras explodiu diante da incompetência de seus colegas androides, segundo reportou o Seattle Times.

O aparente fracasso da Boeing em sua arrogância automatizada tem certo sabor de Schadenfreude — expressão alemã para a ideia de satisfação diante do infortúnio alheio — para trabalhadores de carne e osso, que deparam com previsões catastróficas sobre seu futuro empregatício diante da ascensão das máquinas nos meios de produção, a chamada Quarta Revolução Industrial. No ano passado, a venda de robôs atingiu o recorde de US$ 16,5 bilhões, com um crescimento de 6% no número de unidades produzidas, segundo a Federação Internacional de Robótica (FIR). Entre 2020 e 2022, o ritmo de avanço deve ser de 12%. No mundo, a indústria já emprega 99 robôs para cada 10 mil operários, 34% a mais que em 2016. Em Cingapura e na Coreia do Sul, a quantidade é de 831 e 774, respectivamente, a cada 10 mil.

Um robô em linha de montagem de uma fábrica da Nissan, em Resende, no Rio de Janeiro. No Japão, a Toyota anunciou em 2014 a substituição de algumas máquinas por humanos. Foto: Yasuyoshi Chiba / AFP

Um robô em linha de montagem de uma fábrica da Nissan, em Resende, no Rio de Janeiro. No Japão, a Toyota anunciou em 2014 a substituição de algumas máquinas por humanos. Foto: Yasuyoshi Chiba / AFP

Alguns movimentos sugerem, contudo, que a robotização desenfreada pode ter pela frente um caminho acidentado antes de confirmar sua supremacia. A despeito das proclamadas proezas da inteligência virtual, as máquinas ainda enfrentam dificuldades para se adaptar a uma economia que depende cada vez mais de produtos e serviços customizáveis e complexos.

Os sinais surgiram primeiro na indústria automobilística, justamente aquela cuja explosão à época do fordismo foi definida por uma automatização que aproximava o trabalho humano daquele de um robô. A Toyota, cujo sistema de produção definiu o capitalismo nas últimas décadas, anunciou em 2014 que substituiria algumas de suas máquinas por seres humanos no Japão, um dos países mais robotizados do planeta. A estratégia da montadora era garantir que os empregados entendessem, de fato, o trabalho e, no longo prazo, obter processos mais eficientes. Naquele momento, os seres humanos conseguiram reduzir em 10% o desperdício nas linhas de montagem. Em 2016, a Mercedes-Benz seguiu os passos da japonesa, alegando que os robôs não davam conta da complexidade e do nível de customização que a fabricante deseja oferecer em seu luxuoso Classe S.

No ano passado, quem deu um passo atrás foi a americana Tesla, cujas fábricas de veículos elétricos estavam entre as mais automatizadas do mundo. Pressionada pelos investidores pela lentidão na produção do carro Model 3, a aposta da companhia para ampliar sua clientela para a classe média, o fundador Elon Musk culpou a robotização da linha de produção pelo problema. Para acelerar o processo, decidiu contratar mais trabalhadores. “A automação excessiva na Tesla foi um erro. Meu erro, para ser mais preciso. Humanos são subestimados”, admitiu Musk. Karla Figueiredo, do Laboratório de Inteligência e Robótica Aplicadas (Lira), da Pontifícia Universidade Católica do Rio de Janeiro (PUC-Rio), e professora da Universidade do Estado do Rio de Janeiro (Uerj), ponderou que, apesar desses casos, não há uma tendência generalizada de frear a automação nas linhas de montagem. Segundo ela, o mais provável é que essas companhias tenham refletido sobre os resultados práticos da automação em suas operações e promovido ajustes. “Embora elevem a produtividade, os robôs são menos maleáveis. Quanto maior a especificidade e a necessidade de ajuste dos produtos, mais difícil e caro fica adaptá-los”, explicou.

Um empregado ajusta o tamanho de um braço de um robô no centro de pesquisa de uma fábrica em Chemnitz, na Alemanha. A robotização desenfreada tem sido revista em empresas como a Boeing. Foto: Ute Grabowsky / Photothek / Getty Images

Um empregado ajusta o tamanho de um braço de um robô no centro de pesquisa de uma fábrica em Chemnitz, na Alemanha. A robotização desenfreada tem sido revista em empresas como a Boeing. Foto: Ute Grabowsky / Photothek / Getty Images

Em alguns casos, de fato, o imperativo da automação atropela as reais necessidades da companhia, que acaba automatizando por automatizar, observou Giovani Ortiz, sócio da consultoria Ernst & Young no Brasil. Em 2005, uma indústria paulista de linha branca abarrotou sua fábrica com sensores inteligentes e acabou acrescentando a sua produção uma complexidade com a qual não sabia lidar. “Nesse caso, a solução foi eliminar esses sensores, reduzir a automação e simplesmente deixar que pessoas apertassem o botão. Isso aumentou drasticamente a produtividade”, afirmou Ortiz, sem revelar a marca. Ele lembrou que as empresas não precisam atingir o nível máximo de automação para capturar os benefícios desse processo. “A robotização entrou na moda, e, como em um boom, todo mundo fez. Mas ganho real é outra coisa. O ganho de produtividade não necessariamente vem só da máquina”, disse Cayan Saavedra, pesquisador do Instituto de Pesquisa Econômica Aplicada (Ipea).

Saavedra não é nenhum cético quanto ao potencial da automação. Ele foi um dos responsáveis por um estudo da Universidade de Brasília (UnB) que atesta que 30 milhões de empregos, ou 54% dos postos formais no Brasil, correm o risco de ser substituídos por robôs até 2026. Mas Saavedra acredita que, mesmo com o avanço das máquinas e da inteligência artificial sobre tarefas cognitivas, a tendência é que os humanos seguirão sendo competitivos no longo prazo. “A vantagem humana em termos de adaptação, de criação de hipóteses, permanece. Steve Jobs criou o iPod sem pesquisa de mercado ou ajuda de robôs, por exemplo”, lembrou o pesquisador, cujo trabalho foi capitaneada pelo Laboratório de Aprendizado de Máquina em Finanças e Organizações (Lamfo) da UnB.

Gravura de Wolfgang von Kempelen (1734-1804), inventor húngaro conhecido como O Turco, criou uma “máquina” de jogar xadrez que enganou toda a nobreza europeia no século XVIII. Foto: Universal History Archive / Universal Images Group / Getty Images

Gravura de Wolfgang von Kempelen (1734-1804), inventor húngaro conhecido como O Turco, criou uma “máquina” de jogar xadrez que enganou toda a nobreza europeia no século XVIII. Foto: Universal History Archive / Universal Images Group / Getty Images

O aparente passo atrás dado por algumas indústrias também se manifesta no Zeitgeist cultural, como capturou o jornalista canadense David Sax no livro A vingança dos analógicos: por que os objetos de verdade ainda são importantes(Anfiteatro, 2017). A obra busca entender o que motiva a prosperidade de produtos e métodos do passado, como o vinil, os jogos de tabuleiro e o próprio papel, em uma economia digitalizada. Para ele, a chave da resposta está em uma barreira intransponível: os seres humanos são feitos de carne e osso. “Por mais que a tecnologia avance e promova mudanças nos métodos de produção, a realidade é que somos todos humanos em um mundo físico. Esse toque humano seguirá sendo necessário, já que os consumidores entendem que a combinação dessas duas dimensões, a digital e a analógica, resulta em algo mais interessante. Não existe dogma nesse caso: as duas têm seu papel”, afirmou Sax, que também é conhecedor da música brasileira e brinca que, quando o assunto é Carnaval, “a música eletrônica jamais seria capaz de substituir a batucada da Mangueira ou do Salgueiro”.

Antonio A. Casilli, autor de En attendant les robots (Esperando os robôs, em tradução livre), conta que o impulso rumo à automação é cíclico na história. Já no início do século XIX, o economista britânico David Ricardo, um dos pais da teoria econômica clássica, falava da tentação humana em utilizar máquinas com a ilusão de poder substituir totalmente o empregado. Quase dois séculos depois, em 1995, o americano Jeremy Rifkin traçou uma crítica um quê apocalíptica com O fim dos empregos. Em 2013, pesquisadores de Oxford previram que a automatização ameaça destruir 47% dos empregos. Segundo Casilli, que é professor da influente escola francesa Télécom Paris, as empresas que decidiram reduzir a automação em sua linha de montagem não deram um passo atrás, porque os humanos nunca vão sumir do processo produtivo. Segundo sua análise, os trabalhadores humanos acabam “escondidos” por um misto de terceirização, “gig economy” (economia do bico) e redes de microtrabalho digital.

As consequências da Quarta Revolução Industrial, de acordo com sua crítica, são a perda de direitos e a precarização do trabalho. “As chamadas tecnologias autônomas não são, na realidade, autônomas. Elas dependem de um intenso volume de trabalho humano, pessoas que recebem alguns centavos para realizar microtarefas com o objetivo de alimentar e treinar a inteligência artificial, como se a IA fosse uma espécie de animal. É o que chamo de ‘digital labor’”, disse Casilli.

“‘EMBORA ELEVEM A PRODUTIVIDADE, OS ROBÔS SÃO MENOS MALEÁVEIS. E QUANTO MAIS ESPECIFICIDADE TÊM OS PRODUTOS E MAIOR NECESSIDADE DE AJUSTE, MAIS DIFÍCIL E CARO FICA ADAPTÁ-LOS’, EXPLICOU A PESQUISADORA KARLA FIGUEIREDO, DA PUC-RIO”

A mais famosa das plataformas de microtrabalho é a Mechanical Turk, da Amazon. Seu nome é inspirado em uma máquina “inteligente” criada no fim do século XVIII e que prometia jogar xadrez sozinha. Ao longo de décadas, a engenhoca desafiou os melhores jogadores de seu tempo, batendo até personalidades como Napoleão Bonaparte e Benjamin Franklin. Na realidade, porém, a Mechanical Turk era uma fraude, pois escondia embaixo de sua estrutura grandes mestres de xadrez de carne e osso.

Na Mechanical Turk de Jeff Bezos, os grandes mestres são internautas, muitas vezes em países em desenvolvimento, que concordam em passar o dia realizando pequenas tarefas digitais, como identificar objetos em imagens, em troca de alguns centavos de dólar. No mês passado, o jornalista Andy Newman contou no jornal New York Times sua experiência na plataforma: após oito horas de um trabalho repetitivo, o repórter ganhou frustrantes US$ 7,83. “A Mechanical Turk é a plataforma mais conhecida de digital labor, mas há alternativas chinesas e australianas que são muito mais relevantes. A precarização fica clara na forma como elas atraem internautas em países pobres. A Venezuela, por exemplo, está se transformando em um celeiro desse digital labor por causa da crise”, explicou Antonio Casilli, em entrevista a ÉPOCA.

Em um momento político no qual os temas do privilégio e da desigualdade ganharam proeminência, um exemplo recente de digital labor gerou críticas na imprensa francesa. Dezenas de robôs se tornaram o xodó dos alunos da Universidade da Califórnia, em Berkeley. Os chamados kiwibots circulam por todo o campus entregando fast-food e bebidas, mas são, na verdade, carrinhos de controle remoto, guiados à distância por colombianos que recebem US$ 2 por hora pelo serviço. “As pesquisas mostram que, conforme a inteligência artificial avança, mais trabalho humano é necessário para suportá-la. É um paradoxo semelhante à expressão francesa que diz que, quanto mais queijo houver, mais buraco haverá”, afirmou Newman. Apesar das perspectivas incertas, ele se diz otimista: “Está havendo uma conscientização dos trabalhadores, com empregados da ‘gig economy’ reclamando direitos, por exemplo. Acredito que essas lutas vão levar, por meio do conflito, à melhora das condições”.

Grand entretien dans le hors-série du magazine Socialter (25 oct. 2019)

Dans le deuxième hors-série que la revue Socialter consacre aux freelancers, un long entretien avec la journaliste Pauline Porro.

«L’intelligence artificielle invisibilise le travail»

La machine remplacera-t-elle le travailleur ? À cette question mille fois rebattue, le sociologue et professeur à Télécom Paris Antonio Casilli répond par la négative. Dans son ouvrage En attendant les robots, il affirme que ce discours procède d’une grande mystification à laquelle il convient d’apporter un démenti, pour mieux lever le voile sur les conditions de travail.

Grand entretien dans Agir Par La Culture (Belgique, 23 oct. 2019)

Dans le numéro 59 du trimestriel belge Agir par la Culture (automne 2019), une longue conversation avec Aurélien Berthier à propos de travail, plateformes et mondialisation.

Numérique : Vers un travail en micromiettes ?

Coupe du Turc mécanique, avec la position supposée de l’opérateur. Joseph Racknitz, 1789

Avec « En attendant les robots », le sociologue Antonio A. Casilli s’attaque à l’un des principaux mythes des sociétés occidentales contemporaines : le développement sans frein de la technologie va conduire à la disparition du travail ; les humains sont condamnés à être remplacés par des « intelligences artificielles ». Or, en se penchant sur l’arrière-cuisine du secteur numérique, Casilli montre à quel point ces intelligences dites artificielles sont en réalité « largement faites à la main », par une armée de réserve de l’industrie numérique composée de travailleurs et travailleuses précaires qui se tuent à la microtâche.

Avec le développement de l’automation, il est en effet plus à craindre une précarisation et une atomisation accrues du travail plutôt que sa disparition. Le mythe du « grand remplacement » des humains par des robots, nous indique Casilli, renouvelle en fait la vieille ruse du régime capitaliste pour payer toujours moins la force de travail et la déprotéger socialement. La promesse d’automation portée par le secteur numérico-industriel s’avère ainsi à la fois le « bâton qui discipline la force de travail » et la « carotte qui attire les investisseurs ». Loin des fables marketing de la Silicon Valley sur l’intelligence artificielle toute puissante et autonome que de talentueux ingénieurs développeraient seuls, la réalité est faite de millions de digital workers (travailleur·euses du doigt) payé·es quelques centimes d’euro la pièce. Ils entrainent les algorithmes en cliquant sans fin dans des fermes à clics au Kenya, dans des cybercafés en Tunisie ou depuis la maison un peu partout, pour tenter d’améliorer leur salaire de working poor. Évoquer la disparition du travail, c’est donc une manière de ne pas voir son incessante altération et oublier bien vite que si la data (la donnée) brute est le nouveau pétrole, un raffinage par les humains est nécessaire avant tout usage par la machine.

Contrairement à l’idée reçue, vous affirmez que ce sont plutôt les humains qui volent le job des robots. Qu’est-ce qui vous fait dire ça ?

On est aujourd’hui entouré par un discours ambiant qui rabâche les résultats de l’étude « The future of employment » de Frey et Osborne menée en 2013 selon laquelle 47 % des emplois disparaitraient d’ici 2030 au États-Unis en raison de l’utilisation des intelligences artificielles (IA) et de la robotique mobile… Or, si on se penche sur la nature de l’intelligence artificielle, considérée comme responsable de ce prétendu « grand remplacement technologique », celle qu’on a effectivement à notre disposition, on s’aperçoit que nous sommes loin d’une IAforte, c’est-à-dire capable de dépasser celles des humains. Au contraire, la réalité commerciale, mais aussi celle des recherches de pointe et des investissements actuels nous mènent plutôt vers un paradigme d’IA faible. C’est-à-dire celle qu’on a dans la poche : le Siri ou le OKGoogle des smartphones, le Cortana ou l’Alexa des enceintes connectées, c’est-à-dire des assistants virtuels qui accompagnent la décision ou certaines actions humaines. Le non-dit de la réflexion actuelle sur les technologies c’est que, pour pouvoir produire ces assistants virtuels, on a besoin d’énormément de travail humain. On parlera même ici plutôt de human assisted virtual assistants(des assistants virtuels eux-mêmes assistés par des êtres humains) car ils sont totalement inefficaces en l’absence d’une intervention humaine. Il est en effet nécessaire que des humains produisent des exemples, c’est-à-dire des données utilisables que les « intelligences artificielles » sauront reconnaitre et ranger. Car elles n’apprennent pas toutes seules. Ce sont des êtres humains qui annotent, qualifient et améliorent les données d’entrainement. Et encore des êtres humains qui testent ces outils et vérifient qu’ils interprètent correctement les données… Énormément de travail humain irrigue donc ces solutions technologiques loin d’être autonomes.

Qui réalise ce travail ?

Le fonctionnement de ces technologies dites « apprenantes » et dont ont besoin les plateformes pour marcher, est assuré, pas tant par des informaticiens surdoués et spécialisés qui réaliseraient des prouesses algorithmiques, que par une foule de personnes sans qualification particulière. Ce sont elles qui produisent les données.

Une grande partie de ce travail est réalisé par des personnes qui évoluent sur des plateformes spécialisées dans le microtravailLa plus ancienne et la plus connue est Amazon Mechanical Turk[à l’initiative de la plateforme de vente Amazon.com] mais depuis, leur nombre a explosé. On connait relativement mal leur fonctionnement et leur étendue, mais une chose est sûre : ces plateformes ne permettent pas un encadrement classique du travail. On y est très rarement salarié, et même le statut de free lancers ne s’y adapte pas. Ce qui émerge ainsi actuellement, c’est une nouvelle catégorie de travailleur·euses que j’ai nommés les microtâcherons du clic. Ces travailleurs sont payés à la pièce pour réaliser une microtâche qui dure de quelques secondes à quelques minutes, et qui est très faiblement rémunérée : de quelques centimes à quelques euros. Il s’agit par exemple de labelliser des images pour que des algorithmes soient capables de discerner un arbre d’un poteau, typiquement, ce qu’ils ne savent pas faire d’entrée et qu’ils ont besoin « d’apprendre » en s’entrainant sur de gigantesques bases de données préparées par ces humains.

Une autre partie de ce travail, nous le réalisons nous-mêmes gratuitement, par notre usage des plateformes. Par exemple, quand je regarde 4 ou bien 40 minutes d’une vidéo sur YouTube, en la notant en bien ou en mal, ou quand je like ou partage tels articles, commentaires, photos etc. sur Facebook. Ce faisant, leurs algorithmes sont capables d’apprendre mes préférences et de s’améliorer à partir des données que j’ai créées, que j’ai produites. C’est le travail social en réseau que nous réalisons sans nous en rendre compte et sans toucher pour cela la moindre rémunération, alors même qu’ils utilisent et monétisent ces données et produisent donc de la valeur à partir d’elles.

Vous montrez effectivement qu’il existe un continuum entre la course d’un chauffeur Uber, la microtâche d’un microtravailleur d’Amazon Mechanical Turk et les posts d’un internaute sur Facebook. Qu’est-ce qui relie ces trois personnes ?

Toutes ces plateformes – qui ne sont pas des entreprises classiques puisque leur activité est essentiellement de mettre en relation différents types d’acteurs – sont basées sur la production de données. Elles doivent pour cela mettre au travail leurs propres utilisateur·trices afin de leur faire réaliser une activité de type particulier : le digital labor. Le terme digital renvoie au terme latin digitus (le doigt). C’est donc en somme le travail du doigt dont le clic de la souris représente la tâche la plus élémentaire. Il est à distinguer du travail numérique, celui des managers, des ingénieurs, des informaticiens des grandes entreprises du numérique qui sont, eux, capables de gérer le numerus de par leurs compétences en mathématiques avancées.

Le digital labor est un travail qui est extrêmement fragmenté et surtout déqualifié, invisibilisé et invalorisé (c’est-à-dire en perte de valeur). Il est d’abord fondé sur le principe de tâcheronisation : l’activité se limite à des tâches extrêmement simples, courtes et fractionnées mais aussi standardisées, répétitives et assez rébarbatives. Elles sont effectuées pour la plupart devant un ordinateur : identifier des objets sur une image, étiqueter des contenus, enregistrer sa voix en lisant de courtes phrases, traduire de petits bouts de texte…

Le fil rouge qui relie un chauffeur de Uber, un micro-travailleur d’Amazon Mechanical Turk et un utilisateur lambda de Facebook, c’est donc la production des données, processus qu’on appelle la datafication et qui représente l’autre fondement de ce digital labor. Les plateformes et les IA — que les premières tentent de produire et de marchander — sont en effet fondées sur un flux constant de données produites et traitées. C’est la matière première nécessaire à leur fonctionnement. Ainsi, un chauffeur Uber passe certes une partie de son temps à conduire, mais ce qui intéresse surtout la plateforme sur laquelle il évolue, c’est de produire des données sur son smartphone en utilisant l’application Uber, en améliorant le GPS, l’algorithme de tarification dynamique ou la notation des passagers. Ces données sont en effet utilisées pour entrainer des robots de type particulier, des véhicules dits « autonomes », mais qui ont tout de même besoin de traiter et de travailler des données en temps réel. Un véhicule « sans chauffeur » enregistre des données grâce à un « lidar » [un capteur à radar laser], mais ces données, pour être exploitables, ont besoin d’être annotées, améliorées, raffinées. Ainsi, concrètement, si ce véhicule « autonome » a pris en photo une rue, il faut que quelqu’un lui enseigne à reconnaitre un arbre ou un piéton (à éviter), un panneau de signalisation (et son interprétation), etc. Et ce, de toutes les formes et dans tous les contextes possibles. Pour ce faire, on fait donc appel à des travailleurs du clic, comme ceux de The mighty IA, un sous-traitant spécialisé dans l’entrainement des données pour le secteur automobile. Au sein de cette plateforme, des milliers de personnes payées quelques centimes par tâche doivent regarder à longueur de journée des photos de villes, d’autoroutes, et détourer [tracer les contours de] les voitures ou les camions pour les identifier.

Combien sont-ils ces microtravailleur·euses ?

Ces microtravailleurs représentent une force de travail qui est en train de monter partout dans le monde. Les plateformes déclarent des effectifs qui dépassent déjà les cent millions ! On est donc loin d’une disparition du travail et des emplois volés par les robots. Au contraire, les besoins du secteur du numérique et de l’IA ne cessent de croitre et d’évoluer. Par contre, le travail et ses conditions d’exercice se voient fortement dégradées puisque cette tacheronisation entraine une fragmentation des emplois en microtâches externalisées accompagnée par le démantèlement des salaires au moyen des micropaiements.

Je viens d’estimer avec mon équipe le nombre de personnes qui microtravaillent en France : un peu plus de 260 000 personnes. C’est énorme compte-tenu du fait qu’on parle d’un pays riche, c’est-à-dire dans lequel on n’imagine pas à priori qu’un travailleur ait la nécessité de réaliser des microtâches payées quelques centimes d’euros. Il s’agit souvent de personnes en dessous du seuil de pauvreté et parfois de salarié·es qui ont besoin d’un complément pour terminer le mois. Ce qui témoigne au passage de la dégradation de leur pouvoir d’achat et leur condition de travail par rapport aux décennies passées.

Mais néanmoins, vous montrez que l’essentiel de cette armée industrielle de tâcherons du clic se situe dans les pays du Sud…

Oui, tout simplement pour une question démographique : la masse des ouvriers se situe aujourd’hui dans le Sud du monde dans les secteurs primaires ou secondaires, l’extraction de minerais ou l’agriculture. Dans son ouvrage « L’avenir du travail vu du Sud », Cédric Leterme explique comment la masse ouvrière actuelle s’est « sudifiée » et féminisée. Les microtâcherons du clic, qui font partie à part entière de cette masse ouvrière, n’échappe pas à la tendance. Ainsi, des pays comme les Philippines, l’Inde, l’Afrique du Sud ou dans un contexte francophone Madagascar, le Sénégal, la Côte d’Ivoire ou la Tunisie concentrent le gros de ces microtravailleurs. Lesquels sont d’ailleurs très souvent plutôt des microtravailleuses.

Je viens d’estimer avec mon équipe le nombre de personnes qui microtravaillent en France : un peu plus de 260 000 personnes. C’est énorme compte-tenu du fait qu’on parle d’un pays riche, c’est-à-dire dans lequel on n’imagine pas à priori qu’un travailleur ait la nécessité de réaliser des microtâches payées quelques centimes d’euros. Il s’agit souvent de personnes en dessous du seuil de pauvreté et parfois de salarié·es qui ont besoin d’un complément pour terminer le mois. Ce qui témoigne au passage de la dégradation de leur pouvoir d’achat et leur condition de travail par rapport aux décennies passées.

En somme, sur les plateformes de microtravail, non seulement le modèle vanté (l’auto-entrepreneuriat, où l’on est libre de travailler où on veut quand on veut) s’avère en fait être un environnement de travail aux conditions ultra précaires, sous-payées, sans aucune protection ni garantie de pérennité de son activité, mais de surcroit, celui qui y travaille subit aussi des contraintes liées au salariat comme la subordination, la surveillance, le contrôle…

L’idée de base du salariat c’est qu’en échange d’une subordination relative, je reçois une protection sociale généralisée. Ce pacte-là s’est cassé et les « indépendants » ont renoncé à la protection pour éviter la subordination à l’ancienne. Les travailleurs des plateformes, eux, qu’ils travaillent gratuitement ou pour des microrémunérations, se retrouvent face à une forme de subordination qu’on appelle la subordination technologique. Celle-ci se manifeste notamment à travers le flux d’ordres qui leur est transmis via les pastilles d’un message non lu, les annonces, les alertes, etc. C’est ce qu’on nomme des calls to action (« appels à l’action »), des solutions technologiques qui vous poussent à réaliser une action le plus vite possible et sans vous poser de questions. C’est assez clair si vous êtes un chauffeur Uber : chaque nouvelle proposition de course équivaut à un ordre, et chaque refus de course, c’est un refus d’ordre qui expose à une sanction possible comme une perte de réputation, un déclassement, etc. Même un utilisateur lambda de Facebook ou de Linkedin recevra ces appels à l’action ou subira la quantification de son effort productif via toute une métrique de performance (scores, likes, étoiles, nombre de followers, de partages, de contacts…) qui sert aussi d’outil de contrôle et de mise en concurrence.

Avec le microtravail, basé sur le modèle de rémunération à la micro-pièce, au clic de souris, est-ce qu’on arrive à une logique tayloriste poussée à son maximum ? À un travail non plus « en miettes » mais en micromiettes ?

Nous sommes clairement dans le prolongement extrême à la fois de l’ancienne division du travail dont parlait Adam Smith au 18e siècle, et de certaines bases du fordo-taylorisme comme la fragmentation du travail et le travail à la chaîne… Sur Amazon Mechanical Turk, un travailleur reçoit un flux d’offres de microtâches qu’il doit réaliser très vite. Ça ne doit pas lui prendre plus de quelques fractions de seconde pour distinguer de manière intuitive un chat d’un chien sur une image. Ce travail est donc en effet extrêmement atomisé au niveau de sa réalisation ainsi qu’au niveau de sa rémunération.

Mais ce qui représente la plus grosse différence par rapport au « travail en miettes » dont parlait Georges Friedmann en 1964, c’est le fait qu’il s’agisse d’un travail invisibilisé. Ainsi, au 20esiècle, malgré l’émiettement de leur activité, des modalités de solidarité active entre les travailleurs pouvaient subsister du fait même qu’ils partageaient un même lieu de travail : l’usine. Or, actuellement, les travailleurs des plateformes de microtravail n’ont aucune idée de qui sont les autres microtravailleurs. Pire, ils n’ont aucun intérêt à faire savoir aux autres ce qu’ils sont en train de faire : les autres ce sont des concurrents qui peuvent potentiellement leur voler des tâches un peu mieux rémunérées — c’est-à-dire un euro plutôt que quelques centimes… Cela contribue à une invisibilisation qui ne vient plus du haut et qui serait voulue par le patronat, mais bien à une invisibilisation qui vient du bas, et qui est opérée par le travailleur lui-même, chacun souhaitant rester invisible aux yeux des autres.

On constate aussi parfois même des formes d’entr’exploitation c’est-à-dire de micro sous-traitance en cascade. Une personne peut accepter une micro-tâche un peu plus importante, comme retravailler un logo pour la somme de 3 $. Elle va l’émietter à son tour, et faire réaliser cette tâche graphique par trente personnes différentes en réalisant un bénéfice au passage. Chaque personne s’occupera d’une micro-tâche payée quelques cents comme changer une couleur, changer un vecteur, changer un pixel et ainsi de suite…

Ce climat de travail semble défavorable à la construction de solidarité, comment susciter chez les travailleur·euses digitaux une prise de conscience de leur intérêt commun et les amener à s’organiser pour défendre leurs droits sociaux ?

En réalité, le conflit social est loin d’être évacué et on constate déjà une prise de conscience, au niveau international, des travailleur·euses des plateformes. On peut ainsi immédiatement penser aux travailleurs de plateforme de travail à la demande très visibles comme Uber ou Deliveroo qui se battent pour cette reconnaissance. Les litiges, les revendications, les grèves, les créations de syndicats ou l’intégration de ces travailleur·euses dans les syndicats traditionnels se multiplient, tant en Europe qu’en Australie, en Amérique ou en Inde. Ensuite, dans le monde du microtravail, on constate aussi la création de guildes, de recours collectif, et la volonté de certains syndicats d’organiser les microtravailleurs. Enfin, dans la troisième famille de travailleurs du clic qu’est le travail social en réseau, on observe aussi une multiplication d’actions en justices et d’embryon de formes d’organisation. Par exemple, il y a de plus en plus d’appels à la grève sur Facebook ou à la formation de data unions c’est-à-dire de syndicats de créateurs de données sur les plateformes sociales. En 2015, il y a par exemple eu un recours collectif de plusieurs centaines de personnes dans l’État américain du Massachusetts qui ont cherché à se faire requalifier comme employé·es de Google parce qu’elles avaient utilisé recaptcha [Il s’agit de ces caractères que l’on doit reconnaitre pour valider un formulaire ou une inscription en ligne et qui sont en réalité extraits de livres numérisés que le système de reconnaissance optique de Google n’a pas réussi à identifier NDLR]. Elles estimaient avoir créé de la valeur en entrainant des algorithmes de reconnaissances textuelles pour Google sans avoir été rémunérées pour cela. Il y a donc énormément d’efforts d’organisation et une multiplication des conflits avec ces plateformes même si le contexte reste assez défavorable aux travailleurs pour l’instant.

Par ailleurs, on observe aussi des mouvements de type nouveau, comme le coopérativisme de plateformes. Celui-ci cherche à dépasser la conception capitaliste et prédatrice des plateformes actuelles et vise à créer un Twitter ou un Uber du peuple ! C’est-à-dire à inscrire les plateformes et les technologies numériques dans le contexte de l’économie sociale et solidaire et non plus exclusivement de se baser sur la captation de la valeur produite par ses utilisateurs. Il s’agit en somme d’une réactualisation de la grande tradition mutualiste des siècles passés qui propose aux usagers de ces plateformes d’en être les propriétaires et même les concepteurs. Même si ce mouvement se heurte aujourd’hui à pas mal de contradictions en interne, et lutte pour pouvoir trouver une manière de s’affirmer et ne pas se faire approprier par les plateformes capitalistes, c’est quelque chose d’extrêmement prometteur.

Antonio A. Casilli, En Attendant les robots, Enquête sur le travail du clic, Le Seuil, 2019