en attendant les robots

[Podcast] Comme un bruit qui court… sur le micro-travail (France Inter, 23 mars 2019)

Sur FranceInter, un reportage de Giv Anquetil qui fait la part belle à l’ouvrage En attendant les robots, enquête sur le travail du clic, (éditions Seuil, 2019) et au projet DiPLab.

Travailleurs du clic, les soutiers du clavier

Après le travail précarisé, bienvenue dans le micro-travail ! De plus en plus de plateformes proposent à des êtres humains de travailler pour des intelligences artificielles : des micro tâches de quelques minutes derrière son clavier pour quelques centimes.

Sans contrat de travail ni fiche de paie, vous serez payés à la tâche, à cliquer sur toutes sortes de choses sans savoir trop pourquoi. Les temps modernes, version 2019 où il faut, non pas serrer des boulons mais identifier des objets, traduire, cliquer, trier, classer, retrouver des adresses du fin fond du Nevada depuis son canapé contre une poignée de centimes. 

Tâche à exécuter pour une plateforme de micro travail.
Tâche à exécuter pour une plateforme de micro travail. © Radio France / Giv Anquetil

Antonio Casilli, sociologue et auteur du livre En attendant les robots, enquête sur le travail du clic (éditions Seuil, 2019) évalue à 250 000 le nombre de français qui se rabattent sur ces micro-boulots, souvent comme revenu d’appoint. 

Et, dans le monde, ils sont 100 millions de micro travailleurs à cliquer au doigt et à l’œil pour la machine : les forçats du clavier, stakhanovistes du clic ou tâcherons du web.

Grand entretien dans Les Inrockuptibles (9 mars 2019)

La face cachée de l’intelligence artificielle : comment les forçats du clic font fonctionner les robots

Propos recueillis par Nidal Taibi.

Dans son ouvrage “En attendant les robots”, le sociologue Antonio Casilli enquête sur le travail du clic, l’autre versant de l’intelligence artificielle, et remet en question la thèse du “grand remplacement” de l’homme par les robots dans le monde du travail. Entretien.

Les premières inventions de la révolution industrielle au XIXe siècle ont témoigné de l’émergence d’un climat de panique généralisé chez les travailleurs, qui ont longtemps vécu sous la crainte d’un “grand remplacement” de l’homme-travailleur par les machines. A l’ère des technologies numériques, cette crainte se voit désormais dirigée à l’encontre des robots, qui seraient en train de supplanter les hommes dans le monde du travail.Cette analyse est devenue si hégémonique qu’elle est défendue—dans les champs médiatique ou politique—non seulement par les chantres du néolibéralisme mais également par quelques personnalités qui se veulent attachées à la justice sociale et aux acquis sociaux. Tel est le cas, par exemple, du candidat socialiste à la présidentielle de 2017, Benoît Hamon, qui avait établi son programme sur l’hypothèse de la substitution des robots aux hommes dans le monde du travail ; d’où la proposition axiale de son programme qu’était celle du revenu universel.

Pour Antonio Casilli, sociologue, enseignant-chercheur à Télécom ParisTech et chercheur associé au LACI-IIAC de l’EHESS, l’automation intégrale des machines est une arlésienne, promise depuis plusieurs décennies, voire siècles. Mais derrière les automates se cachent des millions de forçats du clic, rémunérés, dans certains cas, à moins d’un centime par clic, et sans lesquels les appareils guidés par l’”intelligence artificielle” ne pourraient jamais fonctionner. A cette analyse qu’il documente dans son ouvrage En attendant les robots(Seuil), le sociologue propose des pistes de solution à cette nouvelle forme de précarisation, poussée à l’extrême. Il revendique ainsi la nature politique de son travail. Entretien.

Qu’entendez-vous exactement par l’expression du titre de votre ouvrage, “en attendant les robots”?

Antonio Casilli – Le titre de l’ouvrage est une allusion à la pièce de théâtre de Samuel Beckett En attendant Godot. L’idée du dramaturge, que je reprends ici, est de véhiculer une sensation d’attente d’une entité transcendante, surnaturelle, qui finalement ne se manifeste jamais. Quand on prête attention au discours et à la mythologie concernant les robots, ceux-ci promettent toujours des choses qui n’arrivent jamais: cela fait plus de deux siècles qu’on ne cesse d’entendre que le travail humain disparaîtrait, que l’être humain serait condamné à l’oisiveté totale à cause de son remplacement par les robots, etc. Or, force est de constater que les transformations ne se manifestent pas dans les termes de ces différentes prophéties. Je voudrais aussi souligner que le noyau de cette expression est le terme “robot”, que j’utilise selon une acception précise. D’habitude, quand on parle de robots on pense automatiquement à des machines anthropomorphiques, telles qu’elles sont représentées dans les films de science-fiction ou dans l’iconographie de l’intelligence artificielle. Ici, je parle de «robot» en tant que machine intelligente et communicante, donc surtout en tant que machine de l’intelligence artificielle. Précisément, quand je parle de robots, je parle des data,de leurs valeurs, de leurs modalités d’extraction et de production, et de leur utilisation aussi bien à des fins de ciblage publicitaire qu’à des fins d’automatisation, c’est-à-dire comment elles sont utilisées pour entraîner et pour calibrer les machines de l’intelligence artificielle.

Vous entendez par là que l’intelligence artificielle n’est finalement pas si artificielle qu’on le laisse entendre?

Je démontre en effet dans le livre que l’intelligence artificielle ne l’est pas vraiment dans la mesure où elle est faite à la main, ou plutôt au doigt. D’où l’usage du terme digital labor,qu’on utilise pour la caractériser et qui fait référence au travail du clic nécessaire pour faire fonctionner l’intelligence artificielle.Il faut souligner aussi que lien entre “intelligence artificielle” et “robot” est l’automation, qui sert à véhiculer l’idée selon laquelle les machines sont capables de penser. C’est cela justement le pari des scientifiques et des investisseurs qui se nourrissent de cet espoir. Parfois les entreprises trichent en quelque sorte dans le sens où elles essayent de vendre du rêve aux investisseurs. Pour cela, ils mettent en place de la “fautomation”, c’est-à-dire de la fausse automation, ou de l’intelligence artificielle qui est artificielle, qui consiste à injecter du travail humain invisibilisé, et qu’on évite d’appeler travail, qu’on divise en une multitude de micro-tâches et qu’on ne rémunère pas ou trop peu. A proprement parler, il n’y a pas d’artifice dans ces machines.

Pour qualifier ce phénomène du travail du clic, vous préférez utiliser le terme de plateformisation. Pourquoi insistez-vous sur le choix de ce terme?

Je considère en effet que le terme plateformisation permet de bien définir le processus historique qui se cache derrière la soi-disant automation. Très souvent, quand on annonce l’automatisation d’un processus métier, en réalité, on ne fait que le plateformiser, c’est-à-dire qu’on le délègue à une plateforme qui réalloue ces mêmes processus mais sous une forme fragmentée en tâches destinées à une myriade de tâcherons du clic.Le terme plateformisation permet également de pointer un changement radical par rapport aux cadres du travail dans l’entreprise, et dans le marché d’un point de vue général. La plateforme, en tant que paradigme technologique et économique, est une nouveauté dans le sens où le travailleur renégocie constamment les règles, les rémunérations, la quantité de travail, en bref: toutes les conditions de travail. Dans une entreprise, la confrontation entre employeur et salariés s’interrompt, du moins pour un temps, avec le contrat de travail. Dans les plateformes, cette stabilité disparaît et les négociations ne s’interrompent jamais.

Le terme plateforme pousse à imaginer une structure horizontale, régie par un fonctionnement démocratique. Vous défendez dans l’ouvrage que c’est le contraire qui s’y passe…

Je me réfère sur ce point aux travaux de Tarleton Gillespie [Professeur au département de communication à l’Université de Cornell, NDLR]. Il insiste sur le fait que le terme plateforme et la rhétorique dont il fait l’objet impliquent la platitude et l’horizontalité, alors qu’en réalité les plateformes sont des structures verticales et très hiérarchisées. Pensez par exemple à Amazon: l’entreprise se présente comme une plateforme d’e-commerce et de Cloud, alors qu’on yretrouve les formes les plus radicales de verticalité dans la gestion du personnel, ce qui pousse au burn-out et à d’autres formes d’épuisement professionnel. Cela se voit plus clairement dans l’organisation du travail dans les entrepôts de l’entreprise, où on assiste à des hiérarchies tayloristes.Cette logique est poussée à l’extrême particulièrement dans la branche Amazon Mechanical Turk, qui est une plateforme de micro-travail où on retrouve la verticalité la plus totale, alors qu’on essaye de donner l’impression de faire participer tout le monde au même projet. Au contraire, c’est un structure qui fait l’intermédiaire entre des entreprises qui offrent des tâches et des tâcherons du clic qui les exécutent.

L’origine du nom de la plateforme Amazon Mechanical Turk a une histoire bien particulière, qui en dit sans doute long sur son esprit. Pourriez-vous nous la rappeler?

Le nom est emprunté au Turc mécanique, qui est un automate du XVIIIe siècle. Il avait rempli le rôle d’un joueur d’échec déguisé en Turc ,ottoman, et qui était censé être la première intelligence artificielle dans l’histoire. C’était un robot qui défiait des joueurs d’échec humains, et le but était de simuler les processus cognitives humains. Or, il s’agissait d’un simple canular: à l’intérieur de l’automate se cachait un être humain.Cette métaphore a été reprise au premier degré par Jeff Bezos [fondateur et directeur-président général d’Amazon, NDLR] quand il a lancé en2005 ce service d’Amazon Mechanical Turc, qui est un service d’externalisation du travail à la tâche. C’est une sorte d’Uber ou de Deliveroo mais poussé à l’extrême: le requérant paye quelques centimes pour l’exécution de petites tâches: traiter des textes, taguer des vidéos, etc. Ces petites tâches participent à entraîner des processus automatiques de l’intelligence artificielle. D’où la définition que Bezos a proposé pour présenter son service: “une intelligence artificielle artificielle”. Parce que finalement il s’agit d’une intelligence artificielle où le calcul est exécuté par les êtres humains.

Il paraît curieux que Amazon ait repris et revendique le nom d’un canular. A votre avis, pourquoi l’entreprise reprend ce nom alors que ce n’est pas forcément quelque chose de glorieux ni de valorisant ?

D’un certain point de vue, Amazon est sûr de ne pas subir les conséquences de cette initiative. Mais il faut aussi souligner un changement qui a eu lieu au sein d’Amazon Mechanical Turc entre le moment où la plateforme a été lancée et aujourd’hui: on s’est rendu qu’on peut vendre ce service aux entreprises d’une manière, dirais-je, un peu plus “noble”. L’idée est d’avouer qu’on n’est pas encore véritablement entré dans l’ère de l’intelligence artificielle tout en promettant qu’on s’y dirige.Il s’agit d’une nouvelle rhétorique qui s’est imposée à partir des années 2010. Elle consiste à dire “oui, aujourd’hui on n’est pas dans l’automation complète. Mais attendez, ça va arriver”.

Tandis que le sociologue que vous êtes estime que cela ne va pas arriver?

Je viens d’un pays, l’Italie, où on avait un fameux dicton qui dit “la révolution c’est pas pour aujourd’hui, mais peut-être pour demain, et certainement pour après-demain”. Ce qui n’est qu’une manière de procrastiner.On retrouve la même idée dans la rhétorique entourant l’automation. Cela est par excellence la définition marxiste de l’aliénation. A savoir la promesse d’un futur transcendant meilleur, qu’il soit d’ordre religieux, politique ou technologique. Ainsi, on étrangle toute tentative de changement de la situation dans le présent. C’est ce que je développe dans la dernière partie de mon livre où je démontre que ce genre de travail manque de reconnaissance, et que là les syndicats ont un rôle à jouer. C’est pour ça que j’appelle à la grande méfiance vis-à-vis du discours des artificiers de l’intelligence artificielle qui essayent de faire croire à ces travailleurs que leur travail est voué à disparaître et à être complètement remplacé par l’automation. Ce qui sous-entend: “votre travail est éphémère et vous n’avez aucun intérêt à vous organiser à moyen ou à long terme”.Je peux ajouter un exemple d’actualité: Amazon vient de lancer, en 2019, Amazon scout, qui est un robot présenté comme automatique et censé assurer la livraison des colis. Or ce sont des robots dirigés par ce qu’on appelle des “overseers”, c’est-à-dire des gardiens du qui accompagnent le robot dans son fonctionnement. Amazon se défend sur ce point en disant que le besoin de ces “overseers” n’est que temporaire. Mais en réalité, ils tiennent le même discours depuis plusieurs années.

Dans ces conditions de travail particulières, vous défendez que l’exploitation des travailleurs prend de nouvelles formes, plus radicales. Pourriez-vous nous les présenter?

Il y a plusieurs manières d’approcher l’exploitation dans ce contexte. Dans mon cadrage théorique, par exploitation j’entends surtout le travail dans des conditions qui ne sont pas formalisées et où les travailleurs ne sont pas rémunérés de manière adéquate.Il existe aussi d’autres formes d’exploitation qui renvoient à—selon l’expression de certains—de nouvelles formes de colonialisme. Pour ma part, je préfère parler d’immigration à distance. Je pense à la délocalisation de certains processus métiers dans des pays tiers en voie de développement, où le salaire est très faible. Il faut souligner que pour la même tâche réalisée en France ou à Madagascar, le prix est incomparable: dans le premier cas la rémunération peut atteindre quelques dizaines de centimes, voire quelques euros, dans le second on est à moins d’un centime par tâche.La troisième forme d’exploitation, qui est plus occulte et plus difficile à voir, est celle du travail gratuit. Il faut savoir que chaque utilisateur lambda des médias sociaux ou les plateformes, en créant des données (par exemple en taguant sur des photos, en notant ou en commentant un article qu’il a acheté, etc.) crée de la valeur. Cette valeur est ensuite captée, gratuitement, par ces entreprises.

Sur ce point, il existe une controverse entre universitaires : entre, d’une part, les “travaillistes”, qui considèrent les activités que vous venez de citer comme du travail, et, d’autre part, les “hédonistes”, qui les considèrent plutôt comme une activité ludique. Pourriez-vous nous préciser ces deux approches ?

Les premiers appréhendent la participation sur les médias sociaux comme une relation sociale relevant du travail et caractérisent l’appropriation par les grandes plateformes de la valeur qui en résulte comme un rapport d’exploitation. Quant aux seconds, ils interprètent la production de ces contenus comme l’expression d’une quête de plaisir et une participation librement consentie à une nouvelle culture de l’amateurisme, et, par là, nient la pertinence même de la notion de digital labor. A vrai dire, ce clivage est assez simpliste et j’essaye dans mon livre de le dépasser; mais disons que ma position est plutôt du côté travailliste puisqu’après tout, c’est du travail que s’efforce de réaliser l’usager dans ces circonstances, ne serait-ce que par l’effort cognitif qu’il engage …

Cela nous amène au cœur de votre démarche. Votre travail ne se limite pas à présenter des constats mais défend également des points de vue, argumente des choix politiques, propose des solutions.C’est un parti pris délibéré ?

Effectivement, c’est un ouvrage sociologique et politique aussi. Il faut se méfier des travaux sociologiques qui présentent des conclusions sous des allures de neutralité. Dans la mienne, intitulée “Que faire?”, je propose explicitement plusieurs pistes de solution, telles que l’inscription du digital labor dans l’orbite du salariat avec l’appui des syndicats, le “coopérativsme de plateforme”comme le propose Trebor Scholz dans son livre-manifesteou encore l’élaboration d’une gouvernance commune sur les données.


Antonio Casilli, En attendant les robots. Enquête sur le travail du clic, Seuil, 2019.

[Podcast] Interview in OECD’s ‘The Technofile’ [Feb. 28, 2019]

On the occasion of my presentation of the DiPLab project at the OECD ELS seminar, I was interviewed by Clara Young for the podcast The Technofile. The interview is available on Soundcloud.

[Errata: when discussing microworkers in France, I misspoke and claimed the esimate number amounts to approximately “forty to sixty thousands”. Of course, what I had in mind was “two-hundred and forty to sixty thousands”, as per our working paper “How many people micro-work in France?”.

Intervista ne Il Manifesto (27 febbraio 2019)

Nel quotidiano Il Manifesto, una intervista con il giornalista e filosofo Roberto Ciccarelli.

Antonio Casilli: «Gli operai del clic sono il cuore dell’automazione»


Antonio Casilli, docente all’università Telecom ParisTech, lei ha appena pubblicato in Francia En attendant les robots (Seuil), un’inchiesta sul lavoro digitale. The Cleaners, un documentario Hans Block e Moritz Riesewieck diffuso sulla rete Tv Arte, ha rivelato l’esistenza di migliaia di lavoratori del clic nelle Filippine che lavorano per le piattaforme digitali. Chi sono queste persone?
Sono lavoratori occupati nel settore del commercial content moderation, la moderazione dei contenuti commerciali. Sono gli operai del clic che rileggono e filtrano commenti sulle piattaforme digitali. Il loro lavoro è classificare l’informazione e aiutare gli algoritmi ad apprendere. Insieme svolgono il machine learning, ovvero l’apprendimento automatico, a partire da masse di dati e di informazioni. La moderazione è uno degli aspetti di un’operazione fondamentale che crea il valore. Il lavoro digitale è l’ingrediente segreto dell’automazione attuale.

Abbiamo conosciuto una parte di questa divisione del lavoro mondiale: l’attività estrattiva di Coltan in Congo, l’assemblaggio di componenti elettrici ed elettronici nelle fabbriche Foxxconn. Oggi si parla delle fabbriche del clic. Che cosa sono?
Esistono diversi modelli di click farms, fabbriche del clic. In certi casi sono divisioni di grandi gruppi industriali digitali americani come Google, Facebook o Amazon, a quelli cinesi o russi. Trattano i dati e spesso le loro attività sono coperte dal segreto industriale. Un altro tipo di fabbrica del clic la troviamo nelle reti globali degli appalti e dei subappalti dove la produzione di dati è esternalizzata verso altre aziende che sono, a loro volta, piattaforme digitali.

Come operano questi lavoratori?
Si connettono alle piattaforme da casa loro, entrano così a fare parte di fabbriche distribuite in rete. Nella maggioranza dei casi sono persone che si trovano in paesi in via di sviluppo ed emergenti. Altre volte operano in piccole strutture localizzate in Cina o in India. Possiamo anche trovare ex fabbriche trasformate in hangar dove centinaia o migliaia di persone, sottoposte a un turn-over molto rapido, operano su computer o smartphone e cliccano per migliorare algoritmi o creare falsa viralità.

In cosa consiste il micro-lavoro digitale?
Per esempio nella digitalizzazione e nel trattamento automatico di 900 milioni di documenti cartacei. Invece di aprire una sede in un paese terzo dove un’azienda può trovare manodopera a buon mercato e condizioni fiscali vantaggiose, si rivolge ad una piattaforma in un paese terzo si occupa di scannerizzare, anomizzare, labellizzare questi documenti in cambio di un abbonamento o un pagamento puntuale. I lavoratori non sono più localizzati in luoghi specifici, non appartengono solo a una città o regione, ma possono essere reclutati dappertutto, purché abbiano la possibilità di connettersi a una piattaforma. Questa economia si sviluppa attraverso un sistema di offshoring on demand in tempo reale l’azienda può decidere di esternalizzare in Cina o nelle Filippine solo un aspetto della produzione, non l’intero processo. La delocalizzazione classica era riservata ad aziende che potevano aprire sedi in paesi terzi, oppure avere partner in questi paesi dove stabilire rapporti commerciali stabili.

Questa divisione del lavoro è stata descritta come un «neo-colonialismo digitale». È d’accordo con questa definizione?
È un’espressione metaforica usata per indicare un’asimmetria di potere, ma indica fenomeni troppo diversi. Può essere utile per descrivere le situazioni in cui lo sviluppo del capitalismo tecnologico ripete forme di sfruttamento coloniale classico. Nel 2016 Facebook ha cercato di imporre «Freebasics», un servizio che permette gli utenti di accedere a una piccola selezione di siti web e servizi, in paesi come l’India o la Colombia. È stato rifiutato dalle autorità e gli stessi investitori hanno ammesso che era un’operazione neo-coloniale. Preferisco parlare invece di un micro-lavoro diffuso che nutre l’intelligenza artificiale dove il Sud non è passivo, ma è molto attivo e compete con cinesi o indiani sugli stessi mercati. Questo avviene perché in questi paesi sono fiorite aziende come i tele-servizi, call center, centri di assistenza a distanza di cui le grandi piattaforme di lavoro digitale rappresentano l’evoluzione. Questi paesi sono anche produttori di tecnologie, acquistano micro-lavoro.

Come definisce questi rapporti di potere?
Migrazioni su piattaforme, arbitraggi della forza lavoro a livello internazionale che non si basano più su aperture di filiali e delocalizzazioni in paesi a basso reddito, né sui flussi migratori dal sud al nord. Sono processi migratori che restano in loco. Negli ultimi trent’anni le frontiere dei paesi del Nord sono state militarizzate, i nostri paesi si sono trasformati in campi di concentramento in cui xenofobi perseguitano migranti e dove i legislatori mettono in atto misure draconiane contro di loro. In questo contesto di migrazione negata, le piattaforme di micro-lavoro a distanza permettono di avere accesso a questa forza lavoro di cui le aziende avranno sempre più bisogno.

Quali sono gli assi principali del mercato digitale mondiale?
C’è quello dal Sud-Est asiatico ai paesi occidentali: Australia, Stati uniti, Canada o Gran Bretagna. Da qualche anno sono emerse altre due dinamiche. La prima è quella dal Sud al Nord: i paesi africani e quelli dell’America del Sud hanno iniziato a lavorare per le aziende del Nord globale.

Per esempio?
In Francia il lavoro digitale necessario per sviluppare l’intelligenza artificiale è prodotto in Costa d’Avorio, in Madagascar, Senegal o Camerun, lì dove esistono micro-lavoratori francofoni che possono interagire con clienti francesi. Dall’altra parte si registra un’esplosione di micro-lavoratori sudamericani su piattaforme americane come Amazon Mechanical Turk, Upwork o Microworkers per le quali lavorano paesi che si trovano in crisi economica e politica come il Venezuela.

Che ruolo ha la Cina in questo mercato?
È un circuito chiuso dove grandi acquirenti e grandi masse di micro-lavoratori si trovano nella stessa macro-area geopolitica ed economica. Questo è dovuto al fatto che in Cina esiste il Witkey, un sistema di trattamento puntuale dell’informazione online attraverso il quale gli utenti possono scambiarsi e vendere servizi e informazioni. In questo sistema ci sono élite che guadagnano bene, diverse migliaia di euro al mese, e la quasi totalità degli altri che invece guadagnano meno di un euro al mese. Le élite aggregano i micro-lavoratori degli altri, sono i caporali digitali.

Quali sono le piattaforme di micro-lavoro cinesi e asiatiche più importanti?
In Cina c’è Zhubajie che aggrega fino a 15 milioni di micro-lavoratori digitali. TaskCn ne aggrega 10 milioni. Epweike, 11 milioni di persone. Esistono altri servizi più piccoli che lavorano con clienti interni. Più raramente con quelli dell’area sinofona come Singapore o Taiwan. In altri paesi asiatici, come la Corea del Sud – paese avanzato e alto reddito – esistono grandi gruppi industriali come Kakao, una specie di galassia di servizi dal pagamento su internet ai taxi alla Uber, fino ai videogiochi. Oppure Naver, un conglomerato basato su un motore di ricerca. Sono aziende che non si rivolgono ai lavoratori del clic dei paesi limitrofi, probabilmente per motivi linguistici, culturali e commerciali.

Esiste una competizione tra Cina e Usa per il primato mondiale anche in questo settore?
Va inquadrata nella competizione sull’intelligenza artificiale e sulle sue soluzioni. La Cina gioca su due piani. Da una parte, ci sono i grandi gruppi industriali parastatali come Baidu, Alibaba e Tencent, le cosiddette «Bat» – che competono con i «Gafa» americani, Google, Amazon, Facebook, Apple e gli altri. Dall’altra parte, la Cina è il paese del micro-lavoro che compete con altri paesi emergenti e in via di sviluppo. L’India con i due grandi cluster industriali digitali a Bangalore e a Hydebarad che producono tecnologie e reclutano i cottimisti del clic. La Cina deve essere competitiva su entrambi i fronti: produrre intelligenza artificiale abbastanza di punta per interessare il pubblico globale del Nord e essere competitiva con la manodopera dequalificata e sottopagata che rende possibile l’automazione, in India, in Nigeria o in Madagascar.

Quanti sono i lavoratori del clic in Francia, negli Usa o in Italia?
In una ricerca pubblicata da poco abbiamo stimato in Francia una platea di 266 mila lavoratori occasionali, al cui interno esistono decine di migliaia di persone molto attive. Negli Usa le stime sono più complesse: alcuni studi recenti parlano di 100 mila persone su Amazon Mechanical Turk, oltre a quelle che lavorano per Upwork o PeoplePerHour o Raterhub di Google. Anche l’Italia è un paese di micro-lavoratori, ma non è un paese di aziende che comprano micro-lavoro e sviluppano intelligenza artificiale. Questo la dice lunga sul tessuto produttivo e sul suo settore industriale digitale.

Cosa rappresenta il pagamento anche di pochi centesimi per clic per questi lavoratori?
La promessa di accedere a un minimo di attività remunerata. Nei paesi africani e asiatici il micro-lavoro necessario per calibrare l’intelligenza artificiale è presentato da campagne di marketing invasive come la promessa del lavoro del futuro per le giovani generazioni che arrivano da zone periferiche, ma vivono anche in quelle urbane svantaggiate e non hanno la possibilità di accedere a un lavoro formalmente riconosciuto. Sono persone non diplomate che non hanno qualifiche professionali. Lavorano negli internet caffè o da casa. Ci sono le donne alle quali è richiesto un lavoro flessibile che può armonizzarsi con quello di cura per gli anziani e per i figli che continuano a pesare sulle loro spalle.

In che modo questo proletariato digitale può autodeterminarsi e prendere coscienza della sua centralità?
Una condizione storica è il superamento del quadro concettuale dell’automazione digitale totale. Quella che attualmente gli operai del clic vivono è una condizione precaria perché il loro lavoro è presentato come effimero ed è destinato a scomparire. Gli si fa credere che stanno segando il ramo sul quale sono seduti. Il mio sforzo è dimostrare che questo non è vero. Stiamo creando una tecnologia che ha bisogno di lavoro umano e ne avrà bisogno sempre di più. Questo lavoro non sarà mai sostituito da un’automazione. Ed è per questo che le lotte per il riconoscimento di questo lavoro sono legittime e necessarie.

Quali strade possono seguire?
Quella tradizionale del sindacato, delle leghe e del coordinamento di base. La strada del cooperativismo tra le piattaforme, un movimento esistente che cerca di digitalizzare le strutture mutualistiche del XIX e del XX secolo e creare alternative solide alle piattaforme capitalistiche attuali. C’è poi la strada dei commons digitali che creano condizioni economiche materiali per raggiungere il potenziale veramente anarchico delle piattaforme politiche teorizzate dai Diggers nell’Inghilterra del Seicento. Dobbiamo riscoprire il vero significato del concetto di «piattaforma»: il superamento della proprietà privata, l’abolizione del lavoro salariato e la creazione del governo dei beni comuni.

[Vidéo] Invité de La Grande Table (France Culture, 26 févr. 2019)

Le 26 février 2019, j’étais l’invité de la deuxième partie de La Grande Table, le magazine culturel de France Culture.

La tâcheronnisation est-elle l’avenir du travail ?

Le Turc mécanique de Wolfgang von Kempelen (1734-1804)
Le Turc mécanique de Wolfgang von Kempelen (1734-1804) • Crédits :  Universal History Archive/UIG -Getty

Avec Antonio A.Casilli, sociologue, enseignant-chercheur à Télécom ParisTech et chercheur associé au LACI-IIAC de l’EHESS, pour “En attendant les robots. Enquête sur le travail du clic” (Seuil, janvier 2019).

D’un côté, les usagers qui laissent des traces, alimentent les réseaux de données, fournissent gratuitement du contenu. De l’autre, une armée de travailleurs mal payés et invisibles… C’est l’envers du décor que nous raconte Antonio Casilli dans « En attendant les robots : enquête sur le travail du clic » au Seuil (3 janvier 2019).

Antonio Casilli, "En attendant les robots. Enquête sur le travail du clic"
Antonio Casilli, “En attendant les robots. Enquête sur le travail du clic”

Antonio Casilli revient, entre autres, sur les malentendus qui entourent l’essor de l’intelligence artificielle, notamment sur celui qui annonce une disparition du travail peu qualifié : 

Je suis d’accord pour dire que la tâcheronnisation est en place, mais  cela concerne aussi les professions nobles.

On peut en effet constater l’existence d’un nouveau type de travail peu qualifié, nommé “travail du clic” par Antonio Casilli, qui est essentiel au développement technologique.

Le phénomène du micro-travail concerne tous les secteurs industriels aujourd’hui.

À  ÉCOUTER AUSSI

La Grande table (1ère partie)Xavier Barral, “d’un monde à l’autre”

Extraits sonores : 

  • Intervention de Yuval Noah Harari au Carnegie Council for Ethics in International Affairs, le 13 mars 2017
  • Reportage de France 24 sur une ferme à clic en Inde le 1er octobre 2013
  • Extrait du documentaire “The Cleaners” de Hans Block et Moritz Riesewieck

Compte-rendu dans Le Temps (Suisse, 22 févr. 2019)

Le quotidien genevois Le Temps publie une recension de mon ouvrage En Attendant les Robots (Ed. du Seuil, 2019).

L’intelligence artificielle, côté cour

Dans un essai stimulant, le sociologue Antonio Casilli démonte le mythe de la disparition du travail humain face au triomphe de la robotisation. Or si l’homme demeure indispensable, la valeur de son labeur tend à être occultée

Dans un texte fulgurant, Marx entrevoyait une société où le travail serait entièrement automatisé. Plus besoin de travailleurs, les machines feraient tout. Marx y voyait une immense promesse d’émancipation: car s’il n’y a plus besoin de personne pour travailler, il n’y a plus personne à exploiter. L’automatisation intégrale du travail permettrait à chacun, enfin, de s’épanouir.

Cent cinquante ans plus tard, le remplacement de l’humain par les machines est à l’ordre du jour, tous les jours. Que n’a-t-on entendu de prophéties, enflammées ou catastrophistes (c’est selon), sur l’obsolescence de l’homme, en tout cas de son travail, appelé à disparaître sous l’effet de la marche triomphale de l’intelligence artificielle (IA)? Robotisation, automatisation, numérisation: le travail humain deviendrait très vite marginal, et finalement inutile.

Bluff technologique

Illusion, nous dit Antonio Casilli dans son livre En attendant les robots. La disparition du travail humain, c’est de la poudre aux yeux, un slogan publicitaire, un élément de langage lénifiant dans une stratégie économique implacable. Un véritable bluff technologique. Car la réalité de l’intelligence dite artificielle est tout autre: elle n’élimine pas le travail, mais le dissimule; elle ne le supprime pas, mais le rend invisible. Les grandes plateformes que nous connaissons tous (Facebook, Uber, Amazon, Airbnb, etc.), qui toutes reposent sur les performances de l’IA, ne seraient rien sans ce qu’on appelle désormais le digital labor: un travail humain qui prélève, sélectionne, interprète des données sans lesquelles les machines seraient sourdes et aveugles.

Qui fait ce travail invisible? Nous, lorsque nous utilisons ces plateformes et produisons par là même des données (et notons les services par exemple), ou des millions de tâcherons répartis de par le monde, invisibles et sous-payés, des «prolétaires du clic». Qu’on le fasse par loisir ou pour compléter ses revenus, le digital labor produit une valeur sans laquelle les machines ne pourraient fonctionner. De sorte que Casilli invite à un renversement de perspective: «Ce ne sont pas les machines qui font le travail des hommes, mais les hommes qui sont poussés à réaliser un digital labor pour les machines.» Le travail est déplacé et masqué, pas remplacé. Le digital labor ne peut être automatisé, car c’est lui qui rend possible l’automatisation.

Arrière-boutique

L’intérêt de l’étude de Casilli est de replacer la problématique économique et philosophique de l’IA dans les conditions sociologiques de sa mise en œuvre. Il montre ainsi, moult exemples à l’appui (comme les prétendues voitures autonomes, qui ne sont pas si autonomes que cela, le passager jouant à maints égards le rôle du conducteur), que, pour des raisons à chaque fois différentes selon les secteurs, les agents humains jouent nécessairement un rôle de premier plan dans toutes ces activités «algorithmées». D’où cette formule frappante, qui masque toutefois la finesse et de détail des analyses de Casilli: «Une façade avec un ingénieur qui vante les prouesses de sa machine et une arrière-boutique dans laquelle des travailleurs se tuent à la microtâche.»

Au cœur de ce livre passionnant et novateur, ce paradoxe: «Les algorithmes sont des objets artificiels qui doivent produire des résultats ayant une signification dans un monde humain, dont ils n’ont pourtant aucune expérience. Ils ne sont pas inscrits culturellement et socialement dans le monde, et c’est pourquoi ils ont besoin de déléguer aux humains cette responsabilité.» C’est un argument puissant contre la prophétie de Marx, qui est entre-temps devenu – autre paradoxe – le rêve des entrepreneurs du numérique d’aujourd’hui.