en attendant les robots

Grand entretien dans Sciences Humaines (mai 2019)

Comment internet nous met au travail : Rencontre avec Antonio Casilli.

Hélène FROUARD. Sciences humaines, mai 2019, n°314, pp. 30-33

A 12 ans, il tapait ses premières lignes de code informatique tout en jouant à Donjons & Dragons. Aujourd’hui il est un spécialiste reconnu de la sociologie de numérique…. Né en Italie dans un milieu populaire, attiré par la mouvance anarchiste et la pensée ouvriériste, Antonio A. Casilli commence son parcours par des études d’économie à la prestigieuse université Bocconi de Milan. Durant sa tesi di laurea (équivalent du Master 2) il écrit son premier livre, La Fabrique libertine (La Fabbrica libertina: de Sade e il sistema industriale, Manifesto Libri, 1997). Inspiré par une idée de Roland Barthes, Antonio Casilli s’y amuse à relire l’œuvre du Marquis de Sade à l’aune d’Adam Smith et de Marx. C’est dans cette même université qu’il avait découvert, quelques années auparavant, le premier serveur web accessible en se connectant à distance au CERN. Ceci allait le conduire à entreprendre un terrain d’étude sur la violence communicationnelle dans les entreprises qui développent les premiers tchat, mails, outils multimédias etc. Il en tire l’ouvrage Stop au harcèlement (Stop mobbing. Resistere alla violenza psicologica sul luogo di lavoro, 2000, editions Derive Approdi), qui s’accompagne d’un travail militant et associatif. Le thème le sensibilise aux problèmes de souffrance psychique et de santé . Antonio Casilli décide alors de venir à Paris rédiger sa thèse de sociologie sur le corps dans la culture numérique sous la direction de l’ historien George Vigarello. Il y aura ensuite une recherche sur les sites pro-ana (pro-anorexie). En 2010, le chercheur est finalement recruté à Télécom ParisTech. Il y retrouve d’autres personnalités atypiques, notamment des représentants de l’école française de la sociologie des usages ou de chercheurs issus des Orange Labs. Aujourd’hui Antonio Casilli publie au Seuil, un nouvel ouvrage. Intitulé En attendant les robots, il est l’occasion d’une réflexion originale et détaillée sur les nouvelles formes de travail qui se cachent derrière Twitter, Uber ou les chatbot.

SH- Dans votre dernier livre, vous vous intéressez au travail humain qui se dissimule dernière nos activités numériques. Ce travail n’est-il pas réalisé par des algorithmes et des robots ?

Antonio A. Casilli – La thèse centrale de mon livre est précisément de montrer qu’il n’y a pas de grand remplacement technologique ou automatique du travail humain, contrairement à ce que certains disent. Pour une simple raison : les machines n’ont pas les compétences de sens commun qu’ont les humains. Une machine ne peut distinguer un chat d’un chien qu’à partir de plusieurs centaines de milliers ou millions d’exemples préalablement enregistrés. Et si une nouvelle question lui est posée, il faudra à nouveau l’entrainer. Plus vous injectez de solutions intelligentes sur le marché, plus vous avez besoin de les entrainer d’abord, de les valider ensuite. Prenez l’exemple des enceintes connectées à qui l’on peut demander, de chez soi, de commander un hamburger ou de trouver le médecin le plus proche. La première a été lancée aux Etats-Unis. Si son concepteur veut l’installer en France, il doit lui apprendre à répondre à une nouvelle langue et de nouvelles exigences (par exemple des commandes de crêpes plutôt que de burgers). Elle doit donc réapprendre à faire ce qu’elle faisait avant dans une autre langue, et s’habituer à la variabilité des accents, des expressions etc. Or ce travail très concret engage de nombreuses personnes. Le mythe de l’intelligence artificielle qui remplacerait l’homme est une illusion.

SH – Concrètement, comment se fait ce travail humain nécessaire au fonctionnement de l’intelligence artificielle ?

AC- Il se fait par le micro-travail ou travail des foules (crowdworking), que j’appelle pour ma part la micro-tâcheronnisation. Cela consiste à externaliser des taches extrêmement fragmentées, qu’on confie à des personnes le plus souvent rémunérées à la pièce. Reprenez l’exemple de l’enceinte connectée : on va d’abord faire enregistrer à de nombreuses personnes la phrase « fais moi un café » via des plates-formes de micro-travail. Chaque travailleur sera payé quelques centimes pour enregistrer la phrase. Ensuite la machine va réaliser une première transcription, mais il faut la vérifier : voici à nouveau des microtâches à réaliser. Je prends un autre exemple : lorsque vous utilisez une plate-forme proposant des vidéos, des micro-travailleurs ont préalablement été pour regarder chacun 10 secondes et l’indexer, en mettant par exemple « vidéo en français, sketch drôle » ou « vidéo en anglais, enregistrement dans un laboratoire de recherche ».

SH- Ce sont ces microtâches que vous appelez travail du clic ?

AC- C’en est une première forme. Il en existe deux autres. D’abord celle incarnée par des applications comme Uber ou Deliveroo. Il s’agit d’un travail à flux tendu, très local et très visible : nous voyons autour de nous les livreurs ou les chauffeurs. Mais derrière la partie tangible, ostensible – la livraison d’une pizza, le transport d’un passage – il y a tout un travail invisible. Une plate-forme comme Uber tire la plus grande part de sa valeur non pas du transport des passagers lui-même, mais des données numériques produites par les utilisateurs de l’application, chauffeurs ou passagers. Un chauffeur passe jusqu’à 2/3 de son temps à aller chercher un client, se rendre sur zone etc. Pendant ce temps, il n’est pas payé. En revanche la plate-forme utilise les données numériques qu’il produit. De même lorsque 10 chauffeurs effectuent le même trajet, Uber calcule grâce aux évaluations laissées par les passagers quel est celui qui a conduit le mieux, puis analyse son parcours et son mode de conduite. Cela va optimiser les tournées de véhicules  pour ses voitures dites « autonomes ». Ces données de connexion à l’application sont donc une forme de travail.

SH Notre usage des réseaux sociaux comme Facebook et Twitter peut-il aussi être assimilé à du travail ?

AC- Oui, à mon sens. Pensez au cas où nous ajoutons un hashtag sur Instagramm ou Twitter. Pour vous et moi, c’est une tâche gratuite dont la rémunération se fait par des incitations variées, ludiques. Même chose lorsqu’on remplit sur Google un re-Captcha pour prouver qu’on n’est pas un robot : ces Captcha permettent à Google d’indexer du contenu, de retranscrire des livres ou trier des images. Elles ont donc une valeur. Nous travaillons aussi lorsque nous ajoutons de la production de contenu, par exemple une image ou une vidéo en ligne. Et enfin, bien sur, nos métadonnées sont exploitées par les plates-formes. Certes, une partie de la communauté universitaire s’oppose à la définition de ces activités comme du travail : ces chercheurs parlent plutôt de participation heureuse, d’amateurisme harmonieux. A l’inverse, d’autres universitaires dénoncent une forme d’exploitation de travail gratuit. Pour ma part, je considère qu’il s’agit bien de travail, mais qu’il n’est pas gratuit ! Car à coté, ou plutôt derrière nous, il y a de nombreux travailleurs qui permettent à ces plates-formes de fonctionner : des modérateurs, des débogueurs, ou encore des travailleurs des fermes à clic. Ce sont des personnes, qui travaillent au Pakistan, en Indonésie etc. pour faire la même chose que nous, mais en réponse à une commande. Leur activité consiste à cliquer sur les contenus proposés – tel compte Instagram, telle page Facebook. En Inde, par exemple, un clic est rémunéré 0,008 centimes de dollar. On voit bien qu’il y a une continuité entre notre clic non rémunéré et le clic micro-rémunéré : entre les deux, il n’y a que la frontière d’une rémunération presque nulle.

SH- Pour décrire l’ensemble de ces formes de travail disparates, vous utilisez l’expression anglo-saxonne de « digital labor », plutôt que « travail numérique ». Pourquoi ?

AC- En France on utilise le mot numérique. Il évoque l’idée de calcul et de savoir expert : cela renvoie à la dimension savante de la discipline informatique. Or le travail que je décris ne présuppose pas d’expertise particulière. Au contraire, les travailleurs du clic sont dépourvus de compétences spécifiques. De façon contre-intuitive, ce sont même les tâches les plus complexes qui sont dévolues aux machines, et les hommes qui prennent en charge les tâches les plus simples comme enregistrer une phrase, cliquer sur les images contenant un feu rouge etc.… C’est donc moins un travail de l’esprit que du doigt. D’où ma préférence pour le mot digital. Quant au mot labor, il permet – ce que n’autorise pas le mot français travail – de se démarquer du travail en tant que « job » c’est-à-dire entendu comme identité professionnelle, et du travail en tant que «work » c’est à dire désignant le geste productif qui modifie notre rapport au monde. L’expression de « digital labor » permet ainsi de mettre en évidence la réalité très matérielle de ce travail.

SH- Pouvez vous estimez son ampleur ?

AC – Les estimations du digital labor varient selon ses modalités. Rien qu’en France, les personnes travaillant sur les applications à la demande seraient 40 000 selon l’IGAS. Et le nombre de personnes qui « travaillent implicitement » puisqu’ils produisent de la valeur sur Facebook ou Google, c’est de l’ordre de 55 millions d’internautes. En revanche, il est beaucoup plus complexe de mesurer le nombre des micro-tâcherons.

Avec mes collègues de l’équipe DiPLab, je viens de mener une enquête en France, qui aboutit à des estimations d’environ 15 000 travailleurs du clic très actifs, 50 000 réguliers, et 266 000 occasionnels[1]. A l’échelle mondiale, on parle de millions de personnes. Mais ce travail est invisibilisé. C’est là un point très important. Cette invisibilité est construite de plusieurs façons. D’une part les plates-formes privilégient une rhétorique qui éloigne volontairement l’usage de l’univers du travail : on parle d’amateurisme, de participation, de sharing économy, de collaboration etc. D’autre part, ce travail est invisibilisé en étant fragmenté , tâcheronnisé, réduit à des micro-tâches. Par exemple lorsque vous remplissez un Re-captcha vous ne voyez pas que c’est un travail. Enfin, il y a un phénomène d’externalisation et de délocalisation de ce travail. Des pans entiers de population sont mis au travail dans cette économie, mais nous ne les voyons pas car ils vivent dans d’autres pays comme l’Inde, l’Indonésie, la Tunisie, Madagascar etc. Et en Europe même, les travailleurs rémunérés pour des microtâches sont difficilement visibles. C’est souvent une main d’œuvre qui a du mal à avoir accès au marché du travail, par exemple les femmes, qui vont accomplir du travail de clic dans leur temps libre, une fois que leur travail domestique est achevé. Ce digital labor se fait donc hors des modalités classiques de la relation d’emploi.

SH – On est donc loin du rêve d’une libération du travail grâce à la machine ?

AC- Absolument. J’ai été formé intellectuellement dans la mouvance de l’ouvriérisme, qui émerge en Italie dans les années 1960 avec une figure comme Toni Negri. Le capitalisme y était pensé comme une forme d’assujettissement omniprésent, dans l’usine comme dans les rues, dont on ne pouvait sortir qu’en « refusant le travail ». Cela s’accompagnait aussi parfois d’évocations assez fantaisistes d’un régime de « pleine automation » qui nous aurait émancipés en nous débarrassant du devoir de produire. D’une certaine façon, je fais le deuil de tout cela dans ce livre : il me semble que la prophétie de l’automation complète qui nous libérerait du travail est fausse. Au contraire, on observe de plus en plus de personnes précarisées – ce qui est d’ailleurs paradoxal alors que parallèlement, le travail salarial se développe dans les pays du Sud. Pensez que Twitter par exemple ne compte officiellement que 3372 salariés : la partie la plus importante de sa valeur est pourtant produite par ses centaines de millions d’utilisateurs, qui publient de l’information, des fermiers du clic qui la font circuler, des modérateurs qui la trient, etc. L’idée d’une machine autonome qui rendrait caduque le travail humain est un horizon vers lequel on avance peut-être… mais qu’on n’atteint jamais.

SH Cette forme de précarité que vivent les travailleurs du clic vous semble-t-elle une nouveauté ?

AC- Non, elle recompose des éléments qu’on trouvait précédemment. D’une part elle réactualise les formes de travail de la première industrialisation : les ouvriers qu’on qualifiait de « tâcherons » ou des « piéçards » travaillaient de façon indépendante sur des projets, par exemple bâtir un mur, produire des sacs, etc. Le sociologue Claude Didry parle à cet égard de marchandange. Mais petit à petit ce marchandage a été déclaré hors la loi et remplacé par le travail salarié encadré formellement. Par définition, celui-ci est une forme de subordination protégée : il implique un lien de subordination, mais complété par une protection sociale généralisée. Or la situation actuelle sur les plates-formes numériques réunit le pire des deux : une subordination qui devient plus sournoise, se manifeste à travers des appels à l’action, des pastilles, des incitations permanentes à consulter les sites, participer, cliquer dessus, et à coté des formes de marchandage et de travail à la pièce.

SH – Votre parcours de chercheur et de militant vous conduit-il à réfléchir à des solutions pour améliorer ces formes de digital labor ?

AC- Effectivement, la grande question, c’est comment en sortir ? Il faut d’abord mettre fin au fantasme de l’automatisation complète car cette illusion de la fin du travail dans un avenir proche, empêche les travailleurs des plates formes de se constituer en classe, de se reconnaître comme une force sociale, de construire des formes de solidarité active. Ils pensent faire un travail éphémère qui n’a pas à être rémunéré car il n’a pas de noblesse, pas de qualité. Si les travailleurs du clic arrivaient à se débarrasser de cet horizon dystopique de l’automatisation complète, ils pourraient comprendre que leur travail a une stabilité historique destinée à durer. Cette prise de conscience, nécessaire, n’est toutefois pas suffisante. Il y a ensuite un éventail de stratégies possibles. D’une part il faut lutter par la syndicalisation, la réglementation, pourquoi pas en empruntant la voie judiciaire, pour obtenir la reconnaissance formelle de certaines formes de travail. C’est le cas par exemple lorsque des chauffeurs sont requalifiés comme salariés après un procès. Mais cela ne répond pas à la captation des données et à l’entrainement des algorithmes. C’est pourquoi il faut réfléchir à une deuxième piste : le développement du coopératisme de plates-formes, c’est à dire la mise en place d’un système de propriété collective et de gestion collective des algorithmes. Enfin la troisième idée, cette fois radicalement utopique mais sur laquelle je travaille beaucoup avec des collègues et compagnons de route, notamment dans des associations comme la Quadrature du net ou le Coop des communs, c’est l’idée de développer des communs numériques : il s’agit de mettre en place des modèles de gouvernance dans lesquels la gestion des ressources est faite par ceux qui les produisent ou les utilisent, en dehors de tout système de propriété. Je pense par exemple, à la plate forme MiData : les données de santé y sont collectées pour être mises à la disposition des patients ou des professionnels de santé, mais sans être vendues à assureurs et industries pharmaceutiques. Car paradoxalement, pour mieux protéger les données personnelles, il faut en reconnaitre la valeur collective, ce qui veut dire mettre en place des formes de rémunération qui ne soient pas individuelles. Si on reste dans la rémunération individuelle de nos données, de nos clics et de nos infos, telle qu’elle est proposée par certains think tanks de centre-droite, on se retrouve dans un micro-tâcheronnage généralisé.

SH- Etes-vous optimiste pour l’avenir ?

AC- Je vais vous répondre par une formule de Gramsci : il faut allier le pessimisme de la raison, et l’optimisme de la volonté.


[1] Clément Le Ludec, Paola Tubaro et Antonio C. Casilli, « Combien de personnes micro-travaillent en France ? Estimer l’ampleur d’une nouvelle forme de travail», i3 Working Papers Series, 2019, 19-SES-02.

Dans Futuribles (8 avril 2019)

En attendant les robots. Enquête sur le travail du clic

Par Michel Héry

Face aux débats consacrés à l’avenir de l’intelligence articielle, Antonio Casilli fait clairement le pari que ce sont les formes les plus faibles qui se développeront le plus massivement, en raison des limites techniques de l’apprentissage des machines. Il fait même référence à la notion d’intelligence artificielle « artificielle » tant l’intervention humaine lui apparaît importante dans les processus d’acquisition de la connaissance pour ces techniques.

C’est le fruit de ce qu’il désigne sous le terme de digital labor qui consiste notamment à alimenter les dispositifs d’intelligence artificielle en données préalablement traitées par l’homme.Cette notion de digital labor recouvre la mise en données des activités humaines qui a pour effet de réduire le travail à la réalisation d’une succession de tâches unitaires fortement prescrites et normalisées, qui pourront être effectuées par des tâcherons, localisés dans le monde entier grâce à l’essor des technologies de l’information et de la communication.

Le digital labor devient alors un outil mis au service d’une automatisation organisée par des intelligences artificielles faibles nourries ainsi par une quantité énorme de contributions humaines. À ce titre, l’auteur englobe sous la notion les fermes à clics où des milliers de travailleurs pauvres effectuent des tâches liées aux technologies de l’information et de la communication, dont la plupart d’entre nous pensent à tort qu’elles sont automatisées, mais aussi le travail gratuit des consommateurs, la réalisation à distance de petits travaux par des indépendants payés à l’unité quelques fractions de cents ou quelques cents (annotation de vidéos, tri de tweets, modération de contenu des réseaux sociaux, etc.). L’auteur identifie trois types de digital labor : l’activité à la demande (mise en relation de demandeurs et de fournisseurs de prestations, via une plate-forme d’intermédiation comme Uber ou Deliveroo), le microtravail (Amazon Mechanical Turk qui consiste à mettre en relation un requérant et un indépendant qui effectuera des microtâches, la plate-forme facturant au requérant la mise en relation)et le travail social en réseau (avec en particulier la fourniture de contenus pour les réseaux sociaux effectuée le plus souvent gratuitement et valorisée financièrement à leur prot par les plates-formes).Ces trois types de travail ont en commun que la valeur produite est captée par les plates-formes au détriment des travailleurs indépendants, des tâcherons, des contributeurs volontaires non rémunérés.

Cette valeur est identifiée sous trois formes différentes par l’auteur :— valeur de qualification : elle est issue du travail effectué par les usagers, elle permet aux plates-formes d’améliorer leur architecture technique ;— valeur de monétisation : elle correspond au ciblage publicitaire des usagers dont les données sont revendues directement ou indirectement à des annonceurs ;— valeur d’automation : elle recouvre l’entraînement des algorithmes ou la constitution des bases de données utilisées dans le cadre du deep learning pour l’intelligence artificielle.Au bilan, ce à quoi on assiste à travers le développement du digital labor, ce n’est pas tant à la disparition du travail qu’à son « invisibilisation » : à travers, par exemple, le déplacement du salariat des pays développés vers le travail à la tâche des travailleurs des pays du Sud, la contribution volontaire etgratuite des usagers à la fabrication de contenus valorisés ensuite par des plates-formes auprès des publicitaires.

En somme, à travers une transformation progressive des modes de production, la captation de la richesse par les plates-formes de tous types aboutit à la précarisation et à l’exclusion sociale, au Nord comme au Sud. Cette nouvelle forme d’organisation de la production a un effet transformateur profond sur l’économie en ce sens que beaucoup d’entreprises issues du secteur traditionnel commencent à adopter le modèle : il existe par exemple des plates-formes industrielles qui vont coordonner la réalisation des biens en s’interposant à travers leurs algorithmes dans les relations entre acteurs du secteur et en prélevant au passage une partie significative de la plus-value.

Dans le même temps, on voit se développer l’hyperemploi qui contraint les travailleurs à être mobilisables à tout moment, y compris dans la sphère privée pour effectuer des travaux qui échappent à la codification habituelle du travail (rapport de sujétion, règles de lieu et de temps). Au bilan, il y a multiplication des formes de dépendance, avec la création d’une zone grise entre salariat et professions indépendantes. Cela induit une situation de dépendance bien identifiée des travailleurs par rapport aux plates-formes (règles à appliquer, flexibilité à sens unique nourrie par le risque de déconnexion, rémunération faible, absence ou carences des systèmes de protection sociale) qui est niée par ces dernières. On assiste à des tentatives des plates-formes de verrouiller juridiquement les « conditions générales d’utilisation » pour bénéficier d’un réservoir d’emploi captif avec toutes les subordinations possibles, tout en ne risquant pas une requalification de l’emploi.

Un des grands atouts du livre est la capacité de l’auteur de donner à voir des phénomènes généraux à travers la diversité des situations qu’il décrit, diversité elle-même liée aux multiples formes d’influence des technologies de l’information et de la communication dans la production de biens et de services. Si révolution il y a, ce n’est certainement pas dans la technologie et notamment pas dans l’intelligence artificielle, mais bien dans les modes d’organisation du travail, cette révolution ne s’inscrivant pas dans une logique de progrès ni d’émancipation.

Dans l’Est Républicain (5 avril 2019)

Après l’ubérisation, l’essor du microtravail

Joël CARASSIO

Travailler (beaucoup) plus pour gagner (beaucoup) moins ? Dernier avatar du capitalisme numérique, le microtravail remet le travail à la tâche mal payé et socialement désastreux au goût du jour.

Accepteriez-vous de cliquer sur 300 photos afin de dire si y figure ou non un chat, par exemple, en étant payé 0,01 € pièce ? Si oui, vous êtes prêt pour la nouvelle « économie du clic » – une sorte de retour des tâcherons.

À l’origine, le modèle économique lancé il y a une dizaine d’années par les VTC d’Uber et suivi par de nombreux autres. De plus en plus d’entreprises externalisent une partie, voire toute leur activité, pour en supporter le plus faible coût possible. Grâce à des « indépendants » – qui n’en ont souvent que le nom : les tarifs leur sont imposés, et leur liberté « d’entrepreneur » est toute relative (lire par ailleurs).

« Partenaires » très particuliers

Mais tous ces travailleurs – chauffeurs Uber, livreurs Deliveroo ou Amazon, chargeurs de trottinettes électriques Lime… – ne produisent pas qu’un service « visible » : chaque trajet, chaque livraison, chaque action produit son lot de données : trajet du client, lieu, date et heure de commande, etc. Des données qui valent de l’or.

Encore faut-il les traiter. Uber, Google, Amazon et consorts proposent donc à des millions de personnes « partenaires », éparpillées à travers le monde, de réaliser pour quelques centimes des microtâches sommaires et répétitives sur d’immenses listes, des monceaux de photographies, ou encore des enregistrements sonores.

« Les machines ont besoin de l’homme », rappelle Antonio Casilli, chercheur-enseignant à Télécom Paristech. Ne serait-ce que parce qu’elles ont besoin d’apprendre à « devenir » autonomes – « c’est le machine learning ». « Ces machines auront toujours besoin d’un travail humain… mais aussi de le cacher », ajoute M. Casilli.

Le « cacher » ? Il y a pourtant quelque 300 000 microtravailleurs rien qu’en France – dix fois plus que de chauffeurs Uber. Et presque l’effectif de géants comme Carrefour ou Auchan.

Mais loin de la médiatisation des conflits sociaux chez Uber ou dans la distribution, les microtravailleurs « travaillent de chez eux, ne se rencontrent pas, et sont invisibles aux pouvoirs publics comme aux partenaires sociaux », détaille M. Casilli. Bien pratique : ils ne risquent pas de se mobiliser pour se plaindre de leur précarité.

Vous êtes sans doute un microtravailleur qui s’ignore

Ce n’est pas le pire : « Bien plus que leur relation avec leur « employeur », c’est leur rapport au client qui manque aux microtravailleurs. Ils exécutent des tâches, sans savoir pourquoi… ni pour qui : sont-ils en train d’améliorer un robot de cuisine, un assistant personnel… ou un drone militaire ? », demande Antonio Casilli. Il est presque toujours impossible de le savoir. « C’est un phénomène qu’il faut reconnaître avant que les conséquences sociales ne soient trop graves », assure M. Casilli. Qui rappelle qu’il y a un cheveu entre « travailler pour presque rien » et « travailler pour rien ».

D’ailleurs : avez-vous déjà, sur internet, dû prouver que « vous n’êtes pas un robot » ? Si oui, vous êtes un « consommateur-producteur », et donc un microtravailleur gratuit, et qui s’ignore : ces suites de caractères à recopier ou ces images sur lesquelles vous devez cliquer permettent à Google d’améliorer ses outils « Maps », « Images », ou encore « Books »…N

« En attendant les robots », d’Antonio A. Casilli, éditions du Seuil, 24 € (16,99 € en numérique).

Lire la suite dans L’Est Républicain (5 avril 2019).

[Podcast] Comme un bruit qui court… sur le micro-travail (France Inter, 23 mars 2019)

Sur FranceInter, un reportage de Giv Anquetil qui fait la part belle à l’ouvrage En attendant les robots, enquête sur le travail du clic, (éditions Seuil, 2019) et au projet DiPLab.

Travailleurs du clic, les soutiers du clavier

Après le travail précarisé, bienvenue dans le micro-travail ! De plus en plus de plateformes proposent à des êtres humains de travailler pour des intelligences artificielles : des micro tâches de quelques minutes derrière son clavier pour quelques centimes.

Sans contrat de travail ni fiche de paie, vous serez payés à la tâche, à cliquer sur toutes sortes de choses sans savoir trop pourquoi. Les temps modernes, version 2019 où il faut, non pas serrer des boulons mais identifier des objets, traduire, cliquer, trier, classer, retrouver des adresses du fin fond du Nevada depuis son canapé contre une poignée de centimes. 

Tâche à exécuter pour une plateforme de micro travail.
Tâche à exécuter pour une plateforme de micro travail. © Radio France / Giv Anquetil

Antonio Casilli, sociologue et auteur du livre En attendant les robots, enquête sur le travail du clic (éditions Seuil, 2019) évalue à 250 000 le nombre de français qui se rabattent sur ces micro-boulots, souvent comme revenu d’appoint. 

Et, dans le monde, ils sont 100 millions de micro travailleurs à cliquer au doigt et à l’œil pour la machine : les forçats du clavier, stakhanovistes du clic ou tâcherons du web.

Dans Sciences et Avenir (avril 2019, n° 866)

Tous forçats du numérique

Arnaud Devillard

Derrière l’intelligence artificielle, d’innombrables petites mains sous-payées œuvrent dans l’ombre.

Le sociologue Antonio Casilli a mené une enquête sur les dessous
du « clic », et révèle comment chacun d’entre nous, volontairement ou non, travaille pour l’industrie des géants du Web. Souvent au mépris des lois.

ÉCONOMIE. À qui le Time Magazine avait-il décerné sa traditonnelle couverture et le prix de la personnalité de l’année en décembre 2006 ? À « You » (« vous »), écrit en grosses lettres dans un écran d’ordinateur. Le magazine pressentait que l’internaute deviendrait la cheville ouvrière de l’économie numérique. Car commander une course de taxi sur

l’application Uber, louer un appartement par AirBnB, publier un commentaire sur Facebook… tout cela va bien au-delà de la simple utilisation d’un service comme le détaille le sociologue Antonio Casilli, spécialiste du digital labor (travail numérique), un terme apparu en 2014. Un travail qui revêt divers aspects. D’une part, des tâches réelles,

ou microtâches : elles sont microrémunérées (pas toujours en argent) et ne sont nullement encadrées par le droit social — un contrat par exemple — car les géants du Web prennent grand soin de se présenter comme des fournisseurs de technologie et non de services. Ils noient la notion de travail dans un discours orienté vers le « fun » (plaisir), la « participation », la glorification de l’amateurisme. D’autre part, une exploitation des données des usagers et de leurs comportements pour peaufiner des algorithmes, et donc créer de la valeur. Parfois, ces données sont même revendues.

En décortiquant les business models d’Uber ou de
la plate-forme Amazon Mechanical Turk — qui propose des microtâches répétitives en échange de quelques centimes — l’auteur dévoile les coulisses de cette industrie. Le lecteur sera ainsi peut-être surpris d’apprendre que derrière les technologies innovantes mises au point pour la conduite des véhicules autonomes ou la publicité en ligne, d’innombrables petites mains humaines anonymes trient, classent, vérifient, cliquent… gratuitement ou pour un salaire très en deçà des minima légaux. Quand l’intelligence artificielle devient… artificielle.