fake news

[Vidéo] Turfu Express #1 : une émission sur politique, travail du clic et mouvements sociaux (2 juin 2017)

Arthur de Grave et Eric Baille m’ont invité pour un entretien sur internet, progrès, justice sociale et émancipation politique. On a fini par parler de bulles de filtre, fake news et digital labor. Avec en bonus une enquête sur Vélès, la “capitale des fake news”, et une digital detox dans la campagne française. C’est la vie.

[Séminaire #ecnEHESS] Benjamin Loveluck “Post-vérités : utopies et idéologies du numérique” (16 janv. 2017, 17h)

Enseignement ouvert aux auditeurs libres. Pour s’inscrire, merci de renseigner le formulaire.

Pour cette première séance de 2017 de notre séminaire EHESS Etudier les cultures du numérique, nous sommes heureux d’accueillir Benjamin Loveluck, maître de conférences à Télécom ParisTech, auteur d’un ouvrage remarqué : Réseaux, libertés et contrôle. Une généalogie politique d’internet (Armand Colin, 2015).

Le séminaire aura lieu lundi 16 janvier 2017, de 17h à 20h, salle Lombard, EHESS, 96 bd. Raspail, Paris 6e arr.

Pour suivre le séminaire sur Twitter : hashtag #ecnEHESS.

Utopies et idéologies du numérique. Quel régime de (post-)vérité ?

Intervenant : Benjamin Loveluck

Quelles représentations ont accompagné l’essor du numérique, et comment contribuent-elles aujourd’hui encore à lui donner forme ? À quelles sources puisent les discours des acteurs, et quels sont les ressorts de l’enthousiasme mais aussi des craintes suscitées par l’informatique communicante ? Ces questions trouvent une actualité nouvelle, alors que la méfiance est aujourd’hui de mise et que le numérique est accusé de favoriser l’émergence d’un régime de « post-vérité ». En abordant ces enjeux du point de vue de l’histoire longue des idées politiques, le recours à la méthode généalogique permet d’apporter des éléments de contexte. En particulier, elle permet de montrer comment s’est mis en place un cadre de pensée structurant, que nous avons appelé le libéralisme informationnel. Différentes études de cas emblématiques – allant de Google à Bitcoin et WikiLeaks en passant par le mouvement des logiciels libres – permettent d’en préciser les différentes déclinaisons, et leur articulation avec les pratiques des acteurs. Cette intervention vise ainsi à resituer la réflexion sur le numérique dans les cadres d’analyse éprouvés de la philosophie et de l’économie politique – afin de ne pas céder à la fascination de la « rupture » et de la « révolution », tout en identifiant ce qui se présente effectivement comme nouveau. En somme, d’éclairer à la fois ce que le numérique rend possible et ce qu’il rend pensable.

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[Vidéo] Grand entretien Mediapart : l’impact des fermes à clic sur les élections (17 déc. 2016)

J’ai rendu visite à la rédaction de Mediapart pour une interview vidéo sur “fake news”, algorithmes et tâcherons du clic.

Je résume mes positions : lorsque le sage montre la désinformation, l’idiot déblatère contre les bulles de filtre. Moi, je regarde plutôt le travail de millions de tâcherons du clic qui créent des effets de résonance de ces messages idéologiquement connotés. L’un des ingrédients majeurs de la campagne de Donald Trump a été sa politique sans scrupules d’achat de clics, likes, followers (v. ma tribune dans l’Obs).

Est-ce que des candidats français d’extrême droite sont en train d’adopter la même stratégie ? La question est légitime. Et il est urgent de vérifier sur les marchés du micro-travail numérique français et internationaux que des acteurs politiques (autant systémiques qu'”anti-système”) ne soient pas en train d’acquérir des clics à la pièce.

C’est en enjeux de démocratie : comme dans les médias audiovisuels on adopte une règle d’égalité du temps de parole des candidats pour garantir le pluralisme, de la même manière il faut s’assurer que les partis politiques ne soient pas en train d’obtenir subrepticement du temps de parole supplémentaire sur internet en achetant des tweets, des likes et des contenus viraux afin de créer des “spirales de silence” qui musèlent les opposants sur les médias sociaux.

Bulles de filtres, spirales de silence, algorithmes et politique (NextINpact, 23 nov. 2016)

(Article paru sur NextINpact, 23 novembre 2016)

Élection de Trump : influence ou innocence, le rôle de Facebook en questions

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Crédits : fotostorm/iStock
Web

La diffusion massive d’informations erronées aurait contribué à l’élection de Donald Trump à la tête des États-Unis. Facebook, ses algorithmes et son modèle publicitaire ont rapidement été désignés comme principaux responsables. Qu’en est-il vraiment ? Nous avons compilé les critiques et en avons discuté avec le chercheur Antonio Casilli.

Le 8 novembre dernier, Donald Trump était élu président des États-Unis. Une surprise pour nombre de médias américains et français, qui avaient soutenu la candidate démocrate, Hillary Clinton. Au-delà des questions politiques que soulève cet événement, un phénomène a été montré du doigt : la montée d’une « nouvelle droite » dure (alt-right). Elle aurait été portée par la production d’actualités « bidons », diffusées massivement en ligne sans être régulées ou vérifiées.

Nous serions dans l’ère de la post-vérité, où la véracité d’un fait serait moins importante que sa capacité à confirmer notre vision du monde. Outre de sites politiques, ces contenus « bidons » proviendraient de sites dédiés, produisant en masse des articles accrocheurs pour vivre de la publicité. Ces contenus auraient été propulsés par les algorithmes des réseaux sociaux, mettant mécaniquement en avant les articles populaires.

De fausses informations et des « bulles de filtres »

Le Washington Post a d’ailleurs interrogé le propriétaire de plusieurs de ces sites « bidons ». Celui-ci pense avoir joué un rôle dans cette élection, notamment en créant de toutes pièces des événements, largement relayés sans être vérifiés. Ses articles ont d’ailleurs été mis en avant par des proches de Trump, et apparaissaient en bonne place sur Google, en plus des nombreux partages sur Facebook.

Avec Twitter, ce dernier aurait eu un rôle important dans la campagne, en filtrant à outrance les actualités et en maintenant les internautes dans « une bulle de filtres », masquant toute idée ou personne dissonante. L’hyper-personnalisation serait devenue un danger démocratique, d’abord nié par les producteurs des algorithmes, qui ont ensuite promis de s’amender.

Sur le fond, ces événements posent la question du rôle démocratique des plateformes et de la puissance prêtée aux algorithmes (qu’on les estime inoffensifs ou tout puissants). L’émergence récente du concept de « bulle de filtres » renvoie aux réflexions anciennes sur le rôle des médias, que Facebook ou Twitter seraient devenus, à part entière. Pour explorer le sujet, nous avons retracé le cours du débat et discuté avec Antonio Casilli, chercheur spécialiste des réseaux sociaux et du travail numérique.

Les réseaux sociaux accusés d’être des nids à informations « bidons »

Suite à l’élection, les plateformes en ligne ont été rapidement accusées d’avoir contribué à la montée de l’alt-right, en lui fournissant les outils pour étendre son influence et ses nombreuses approximations, voire mensonges répétés en boucle. De quoi déclencher une forte pression publique sur ces sociétés, dans les jours qui ont succédé au scrutin.

Selon une analyse de Buzzfeed News, sur Facebook, les 20 fausses actualités les plus populaires liées aux élections ont été bien plus partagées que les 20 venant de médias grand public. Les contenus de sites « bidons » auraient ainsi été diffusés 8,7 millions de fois, contre près de 7,4 millions de fois pour celles plus sérieuses. En clair, les sites d’hoaxes feraient leur beurre via Facebook.

Le 14 novembre, TechCrunch demandait à Facebook de « combattre la peste des fausses informations avant de gâcher les élections d’autres pays ». Pour le magazine, la plateforme « a eu un rôle important dans l’avènement de Donald Trump ». Elle n’aurait pas suffisamment agi contre les fausses actualités, étant certaines des plus lues et partagées, contribuant d’autant aux résultats financiers de la société californienne.

Une analyse partagée par The Guardian, qui estime que le réseau social n’a aucun intérêt à vraiment lutter contre ces contenus, dont le partage lui rapporte tant. Tout comme TechCrunch, le Washington Post estime surtout que Facebook doit assumer son rôle de média, et non de plateforme faussement neutre qu’elle voudrait se donner.

Des internautes enfermés dans des « bulles de filtres » ?

L’accusation principale reste : l’enfermement des internautes dans une « bulle de filtres », avec des personnes. Cette expression, démocratisée en 2011 par Eli Pariser, cofondateur d’Upworthy, vise à dénoncer l’influence présumée qu’a la personnalisation à outrance de l’information sur chacun de nous.

Après l’élection de Trump, selon Joshua Benton, directeur du Nieman Journalism Lab à Harvard, le premier réseau social mondial a « militarisé la bulle de filtres ». Pour lui, il devrait traiter différemment les contenus « de toute évidence faux », comme l’annonce que le pape François a soutenu le candidat républicain.

Comme nous l’explique le chercheur Antonio Casilli, la notion de « bulle de filtres » aurait un intérêt scientifique limité. Des concepts comme l’entre-soi, l’homophilie ou la chambre d’écho expriment des idées proches depuis des décennies. « C’est une métaphore qui a été popularisée par Eli Pariser, à des fins de mobilisation politique » affirme-t-il. En fait, « choisir de les appeler bulles de filtre, c’est porter un jugement. Un jugement qui ne m’aide pas particulièrement à comprendre ce qu’il se passe dedans ».

Le terme impliquerait que la situation n’a que des inconvénients. « Très souvent, lorsque l’on parle de bulles de filtres, on se limite à dire qu’elles existent et que c’est mal, ce qu’elles ne sont pas forcément » explique Casilli, pour qui il faut dépasser cette simple identification. Des questions comme le contenu de ces bulles, leur intérêt (partager une information ou être ensemble), leur évolution et les ponts entre ces différentes bulles sont « cruciales ».

Le graphe social et les phénomènes de réseaux

À la base, il y a l’idée du graphe social : dans le réseau d’amis d’une personne, chacune est un nœud connecté à d’autres. Comme dans tout réseau, les liens sont bien plus denses dans certaines zones que dans d’autres. Ce sont ces communautés, cet « entre-soi », qui peuvent être appelées « bulles de filtres ».

Comme l’explique Antonio Casilli, avant même toute intervention logicielle d’un Facebook, il y a une tendance humaine à se rapprocher de ceux qui nous ressemblent. « Certains experts, autant de sciences politiques ou des sociologues, ont insisté sur le fait qu’une communauté soudée et dense peut, par exemple, se caractériser par de la solidarité » rappelle le chercheur.

Les « bulles de filtres », comme les chambres d’écho jusqu’ici, dirigent l’analyse vers la manipulation de l’information, et du vote qui en découle dans le cas de la dernière élection américaine. Quand la chambre d’écho (un concept de sciences politiques) se concentre sur l’information, la « bulle de filtres » se concentre sur la structure du réseau, qui serait réduit artificiellement.

Pourtant, « croire que l’échange avec des personnes de tous bords se met en place automatiquement est naïf » nous déclare Casilli. Pour lui, un phénomène contraire aurait joué : la spirale de silence. « Si vous savez qu’autour de vous, des personnes ne partagent pas votre opinion, vous auto-censurez vos avis politiques » résume-t-il. S’agissant d’une spirale, cette censure s’intensifie au fil du temps, avec des effets « désastreux » sur la vie politique d’un pays comme les États-Unis.

« Je me demande dans quelle mesure, plutôt que de parler de bulle de filtres, il faudrait parler de refroidissement de la conversation démocratique aux États-Unis. Malgré les déclarations outrancières de Trump, personne ne s’est efforcé de le démonter complètement d’un point de vue logique et politique » ajoute l’expert.

Selon une étude du sociologue Keith Hampton (PDF), le simple fait de connaître l’étendue de la surveillance de la NSA, suite aux révélations d’Edward Snowden en 2013, aurait eu un effet de refroidissement (chilling effect) sur cette parole politique. Plutôt que d’encourager le débat, cela aurait justement limité sa tenue sur les réseaux sociaux.

Les algorithmes sont-ils responsables ?

Pourtant, les principaux accusés sont les algorithmes des plateformes, qui trient l’information pour l’internaute. Pour Guillaume Chevillon, professeur en économétrie et statistiques, le filtre des algorithmes en matière d’actualité est « dangereux pour le débat démocratique ». Habituellement, ils constituent même une défense pour Facebook, évitant à des humains d’intervenir dans la sélection, qui seraient vraiment taillés pour chaque utilisateur.

Le cœur du débat est donc celui de l’influence réelle des algorithmes, certains estimant qu’ils sont tout puissants, quand d’autres ne leur prêtent aucune agentivité. Pour Antonio Casilli, se dire pour ou contre les algorithmes ne tient d’ailleurs pas à cette puissance présumée. Face à eux qui pensent qu’une influence sur les comportements est nuisible (algophobes), « pour certains techno-enthousiastes extrêmement proches de l’industrie, cette surpuissance peut être considérée comme une bonne chose » estime le chercheur.

Parmi ceux qui estiment que les algorithmes ne jouent pas un rôle déterminant dans les choix des internautes, il y a Facebook lui-même. Dans une étude en 2014, l’entreprise affirmait que, s’il existe bien un effet proche d’un enfermement algorithmique, il découle des choix de l’internaute, qui est le principal responsable. « Cette explication est complètement bidon » analyse sèchement Casilli, pour qui il existe un effet de mise en boucle entre les choix de l’utilisateur et ce que lui propose un algorithme, sur la base de critères prédéfinis.

« Sur 1 000 amis sur Facebook, si je vois toujours les mêmes, j’aurai tendance à penser que ce sont les seules personnes à utiliser le site. D’où cette illusion selon laquelle certains amis sont très actifs, quand les autres sont une majorité silencieuse. Alors qu’il s’agit surtout d’une majorité que l’algorithme déréférence et ne permet pas de voir à tout moment » détaille le spécialiste. Il faudrait donc manipuler la logique algorithmique, en interagissant sciemment avec des personnes plus éloignées, pour revoir cet effet. Autrement dit, il faut effectuer un effort supplémentaire et entrainer l’algorithme dans un autre sens. Autant de travail pour l’utilisateur.

« Croire que l’algorithme est tout puissant est vraiment un piège politique qui nous amène au pire de l’abdication à la résistance et à la négation. De l’autre côté, laisser faire l’algorithme, en disant que l’utilisateur est toujours responsable, est une injonction contradictoire, désastreuse dans d’autres domaines de la vie politique » poursuit-il. Sur-responsabiliser les utilisateurs serait une manière de dédouaner les concepteurs et les propriétaires des algorithmes, y compris le but et les critères qu’ils lui donnent. « L’algorithme n’existe pas, c’est toujours le choix d’un autre » résume Casilli.

Des actions promises contre les sites d’actualités « bidons »

Deux jours après l’élection, Mark Zuckerberg a d’abord nié toute influence de Facebook sur l’élection. Selon lui, les actualités « bidons » sont une part minime des contenus diffusés, et qu’« il faut un grand manque d’empathie pour penser que des gens ont voté Trump uniquement à cause d’actualités bidons ». De même, déterminer la véracité d’un contenu peut être difficile, notamment sur les questions politiques.

Il reste que les nombreuses mises en cause publiques ont porté leurs fruits. À la mi-novembre, Facebook et Google ont annoncé qu’ils refuseront d’afficher des publicités sur des sites diffusant de fausses actualités. Une action forte, censée éliminer l’incitation à créer de faux contenus « à clic », de la part des deux principales plateformes publicitaires du Net… qui vivent elles-mêmes du trafic de ces sites.

Le 18 novembre, Mark Zuckerberg a fourni un plan pour lutter contre ces contenus. Cette fois, il dit prendre « la désinformation au sérieux » et affirme que Facebook a une responsabilité dans l’information. « Nous ne voulons pas devenir des arbitres de la vérité, mais plutôt compter sur notre communauté et des tiers de confiance » explique-t-il.

Concrètement, le réseau social doit mettre en place une meilleure détection de ces contenus, faciliter leur signalement et s’aider de la vérification de tiers de confiance en matière de fact-checking. Il compte aussi afficher des avertissements si un contenu est signalé comme faux, à la lecture ou au partage, en plus d’améliorer la qualité des contenus présents dans le flux d’actualité et de « décourager économiquement les fausses informations ». Cela dans un dialogue constant avec les médias. L’entreprise bat publiquement sa coulpe sur le sujet.

Facebook peut donc difficilement continuer à s’affirmer neutre. « Depuis dix ans, il cherche à se déresponsabiliser, à se présenter comme une entreprise parmi d’autres qui a un rôle modeste dans un monde qui change. C’est une attitude indéfendable, surtout après la manière dont Facebook s’est imposé comme intermédiaire d’information, avec des responsabilités » réagit Antonio Casilli.

Publiée le 23/11/2016 à 09:32