intelligence artificielle

Sur Les Jours (12 févr. 2019)

Le magazine en ligne Les Jours lance une nouvelle série d’enquêtes intitulée Working Class Robot. Le premier épisode, signé Sophian Fanen, porte sur les travailleurs invisibles de l’IA, traité dans mon ouvrage En attendant les robots (Ed. du Seuil, 2019).

Dans la peau des ouvriers invisibles d’internet

Contre quelques centimes, une armée d’humains robotisés travaillent pour les algorithmes qui dirigent nos vies.

La consigne était simple : il s’agissait de marquer d’une couleur tous les objets en mouvement dans une courte vidéo de rue venue des États-Unis. Dans la pratique, ce fut une heure très pénible et absolument pas intéressante, passée à dénicher la moindre voiture, le plus petit bout de camion et jusqu’à cette vieille dame qui surgit sous un arbre dans le coin droit à la toute fin de la séquence. Mais j’ai réussi. Péniblement. Puis je suis passé à la séquence suivante et comme ça pendant des heures. À la fin, au bout de six séquences vidéo annotées seconde par seconde, des dizaines de camions, de vélos et de voitures en mouvement ou à l’arrêt, j’avais gagné 1,20 dollar. Le salaire de l’ennui.

Une foule de travailleurs payés à la tâche enrichissent, corrigent, testent et éduquent en continu les sites et applis qui nous servent au quotidien

Ce petit job, je l’ai trouvé sur Amazon Mechanical Turk, une plateforme qui appartient au géant du commerce en ligne et géant d’internet tout court, qui propose comme cela des centaines de microtâches rémunérées à tout internaute qui le souhaite. C’est ce microtravail qui prend toujours plus de place aujourd’hui qu’analysent aujourd’hui deux ouvrages passionnants : En attendant les robots, d’Antonio Casilli, déjà disponible, et Ghost Work, une enquête de deux chercheurs américains auprès de travailleurs du net qui paraîtra en mai. Chacun montre comment une foule de travailleurs payés à la tâche, souvent quelques centimes en échange de quelques clics, enrichissent, corrigent, testent et éduquent en continu les sites et applications qui nous servent au quotidien. Une armée d’humains robotisés mis au service d’algorithmes et d’intelligences artificielles qui ont encore besoin de la subtilité de la compréhension humaine…

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[Séminaire #ecnEHESS] Ce que les big data et l’IA font aux sciences sociales (Paola Tubaro & Étienne Ollion, 21 févr. 2019, 17h)

Enseignement ouvert aux auditeurs libres. Pour s’inscrire, merci de renseigner le formulaire.

Pour la deuxième des séances d’approfondissement ouvertes aux auditeurs libres de notre séminaire #ecnEHESS Etudier les cultures du numérique, nous aurons le plaisir d’accueillir Paola Tubaro (CNRS/LRI), coordinatrice du numéro spécial de la Revue Française de Sociologie consacré au “moment big data des sciences sociales”, et Étienne Ollion (CNRS/SAGE, chercheur associé à Polytechnique), qui a été parmi les contributeurs.

Le séminaire aura lieu le jeudi 21 février 2019, 17h-19h, salle séminaire 1.1, Institut des Systèmes Complexes, 113 rue Nationale, 75013, Paris.

N’hésitez pas à faire circuler cette information au sein de vos propres contacts et sur les réseaux.


Titre : Du bon usage des big data et de l’apprentissage machine en sciences sociales

Intervenant•es : Paola Tubaro, Étienne Ollion (CNRS).

Résumé : Depuis quelques années, big data, machine learning,  et intelligence artificielle ont colonisé nos imaginaires collectifs, et de plus en plus nos pratiques scientifiques. Comme bien d’autres domaines, les sciences sociales sont profondément touchées par ces débats et invitées à se positionner. Comment ces nouvelles technologies ont-elles transformé nos visions de ce qu’est le savoir, nos méthodes et nos liens avec les autres sciences ? Comment ont-elles changé la société qui fait l’objet de nos recherches ? Le séminaire reviendra sur ces évolutions et les controverses, scientifiques et politiques, qui les ont accompagnées, en explicitant les enjeux sous-jacents. Pour une partie, il s’appuie sur l’expérience de réalisation d’un numéro spécial de la Revue française de sociologie sur « Big data, sociétés et sciences sociales », paru en automne 2018.

A la une de 20 Minutes (11 févr. 2019)

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«Fermier du clic», «robot humain»… Les robots ne volent pas nos «jobs à la con», ils en créent

INTERVIEW LEXICALE Avec l’aide du sociologue Antonio Casilli, nous revenons sur les nouveaux emplois précaires créés par l’intelligence artificielle

Laure Beaudonnet

Digital indique un travail du clic : un travail simple, fait à la main, tâcheronnisé et datafié. Illustration de l'intelligence artificielle.
Digital indique un travail du clic : un travail simple, fait à la main, tâcheronnisé et datafié. Illustration de l’intelligence artificielle. — PIXABAY / geralt
  • Dans En attendant les robots paru début janvier,Antonio Casilli détricote les fantasmes liés à l’intelligence artificielle.
  • L’enseignant-chercheur à Télécom Paristech met au jour les coulisses des algorithmes intelligentes et des grandes plateformes numériques.

En attendant les robots Pourquoi ne pas faire passer l’homme pour une intelligence artificielle et encourager le mythe du remplacement par les machines ? Dans son enquête sur le travail du clic, parue aux éditions Seuil, le sociologue Antonio Casilli, enseignant-chercheur à Télécom Paristech, détricote les fantasmes liés à l’intelligence artificielle.

Il met au jour les coulisses des algorithmes intelligentes et des grandes plateformes numériques. Alimentées par des micro-travailleurs qui effectuent « un travail tâcheronnisé et datafié », elles poussent à l’extrême les logiques tayloristes de fragmentation de l’activité humaine. A côté des « sublimes du numérique » -les data-scientists et les ingénieurs- a émergé une nouvelle forme de travailleurs précaires qui réalisent des activités répétitives à très bas salaire.

Avec l’aide d’Antonio Casilli, nous revenons sur les nouveaux emplois précaires créés par l’intelligence artificielle. Interview lexicale.

« Digital labor »

« En anglais, on utilise le terme “labor” pour parler d’un travail qui s’inscrit dans les rapports sociaux : “travailler pour”, “travailler avec”. Et on parle de “digital”. Non pas pour répondre à la diatribe du français : digital versus numérique. Mais pour rester fidèle à l’étymologie latine d’un travail fait avec le doigt, en latin, digitus. Digital indique un travail du clic : un travail simple, fait à la main, tâcheronnisé et datafié.

J’ai différencié trois types de digital labor. “Le travail à la demande”, comme Uber ou Deliveroo, qui repose sur des applications mobiles et qui produit énormément de données. “Le micro-travail” qui désigne le travail d’une foule de personnes auxquelles sont confiées des tâches très courtes, très limitées dans le temps et très fragmentées. Et “le travail social en réseau” qui illustre ce que chacun d’entre nous réalise sur les plateformes dites “sociales”, comme Facebook, Instagram. Il consiste moins à produire des contenus qu’à produire des méta-données. Et les plateformes se servent de ces données pour automatiser certains processus. »

« Micro-tâcheron »

« Au XIXe siècle, “tâcheron” définissait une catégorie de travailleurs qui se situaient entre l’artisanat et l’industrie. On les appelait aussi les “piéçards”, ces personnes étaient payées à la pièce ou à la tâche. Elles étaient organisées dans des ateliers, elles pouvaient négocier leurs prix. Il y avait une forte volatilité de leurs revenus, mais il y avait des marges de liberté importantes.

Aujourd’hui, si vous êtes un salarié, votre situation est différente. Vous avez une rémunération fixe et en échange de cette sécurité économique, vous accordez à votre employeur principal le pouvoir de vous subordonner. Et les micro-tâcherons dans tout ça ? Ils représentent une nouvelle classe de travailleurs des plateformes qui sont dans un état hybride.

Les plateformes mettent en place des stratégies pour les subordonner, et cette subordination est de nature économique et cognitive. Les micro-tâcherons ne réalisent pas des activités sur lesquelles ils peuvent développer des compétences, ou s’organiser entre eux. Ils n’ont pas d’emprise sur leur activité. Au contraire, leur travail est fragmenté, réduit au minimum et de cette manière, ils finissent par être relativement isolés, aliénées, mal payés et peu protégés. »

« Fermier du clic »

« Les fermiers du clic sont des ouvriers de l’Internet, souvent installés dans des pays émergents ou en voie de développement. Ils travaillent depuis des structures qu’on appelle des “fermes à clic” qui peuvent prendre différentes formes. Elles ont parfois pignon sur rue, parfois elles ressemblent à un garage, à la maison d’un particulier, à des usines désaffectées. Chaque fois, des centaines de personnes passent d’un smartphone à l’autre (il y en a des milliers) pour cliquer sur des applications, des contenus, des vidéos ; pour liker des posts sur Facebook, se déclarer fan de tel article ; pour retweeter, follower un compte.

Tout cela moyennant des payements extrêmement faibles (pouvant parfois aller jusqu’à 0,0001 euros). Il y a une forte continuité avec l’activité des micro-travailleurs d’Amazon Mechanical Turk, payés à la pièce, de même qu’avec le travail “actif” d’un utilisateur de Facebook. Ce dernier like aussi des contenus, son like est censé être authentique. Le fermier du clic, lui, ressemble plutôt à un mercenaire de ses usages. Par contre, les deux sont payés 0 euro ou presque 0 euro. Derrière les armées de bots, il y a en réalité des personnes qui cliquent sur énormément de contenus qu’ils n’aiment pas particulièrement. »

« Robot humain »

« Ce terme a été utilisé par Anthony Levandowski, ex-Monsieur véhicules autonomes de Google parti chez Uber. En 2013, il a employé l’expression de “robot humain” pour définir les personnes qui s’occupent de labelliser et de trier à la main les images et les données que les véhicules autonomes ont enregistrées. La voiture autonome est une sorte d’ordinateur sur roues qui enregistre énormément d’informations. Et ces informations ont besoin d’être traitées. Qui fait ce travail ? Ce sont les humains qui se cachent dans les robots.

Le nom commercial Amazon Mechanical Turk fait référence au célèbre canular du turc mécanique, un automate inventé au XVIIIe siècle. Il s’agissait d’un robot, habillé en turc Ottoman, capable de simuler un processus cognitif complexe pour jouer aux échecs. En réalité, il cachait un être humain qui faisait bouger les pièces du jeu d’échecs. Et Amazon a repris cette métaphore, sans aucune ironie. »

« Turker »

« Un Turker est un worker sur Mechanical Turk. Amazon a repris ce terme pour dire : on ne va pas mettre une seule personne à l’intérieur d’un robot mais des foules de micro-travailleurs à l’intérieur de chaque robot. A l’intérieur de chaque entité artificielle, on va mettre des centaines de milliers de personnes qui vont, à la main, parfois simuler le fonctionnement d’un logiciel, parfois entraîner un algorithme, parfois valider et contrôler ce qu’un robot fait. Ils passent derrière pour voir si le robot a bien œuvré. Ce sont des microtravailleurs, payés à la pièce, quelques centimes d’euros pour réaliser ces tâches nécessaires pour entretenir et faire fonctionner les intelligences artificielles actuelles. »

Dans Les Echos (8 févr. 2019)

Dans Les Echos, un compte rendu de mon ouvrage En attendant les robots (Seuil, 2019).

L’IA ne menace pas le travail, mais le salariat

REMY DEMICHELIS

LIVRE. Dans son dernier ouvrage, le sociologue Antonio Casilli explore une face méconnue de l’intelligence artificielle : celle du travail humain qu’elle requiert. Mais pas celui des ingénieurs, celui de millions de tâcherons.

Derrière les robots se cachent parfois… des humains. De la fin du XVIIIe siècle au début du XIXe, un automate connu sous le nom de « Turc mécanique » a ainsi dupé les grands de ce monde : il pouvait soi-disant jouer (très bien) aux échecs. Sauf qu’il dissimulait un humain qui le manipulait. Aujourd’hui, Amazon Mechanical Turk revendique la filiation en proposant de prendre en charge toutes les menues tâches pour lesquelles il est encore besoin de l’intelligence humaine.

Toutes plates-formes confondues, ce sont des millions (5,8 millions pour les microtâches) de tâcherons du clic qui s’activent ainsi à modérer des contenus, les classer, les noter. Soit ils se font passer pour des robots, soit ils entraînent des algorithmes d’apprentissage automatique. Leur rétribution moyenne est de deux dollars de l’heure, avec l’espoir lointain et illusoire de rémunérations plus importantes et d’une liberté vis-à-vis de l’employeur.

« Leur ‘soif de liberté’ […] n’a manifestement pas plus de chances d’être étanchée que leur quête de stabilité dans l’emploi d’être atteinte » , écrit le sociologue Antonio A. Casilli.

Il perçoit ce phénomène comme consubstantiel de l’exploitation des données produites par les internautes qui, eux, ne sont pas rémunérés malgré la valeur qu’ils peuvent générer, mais aussi de l’externalisation : quand le site leur demande de prendre en charge une tâche autrefois effectuée par l’entreprise. « L’automation consiste principalement en de la plateformisation et la plateformisation essentiellement en de l’outsourcing. »

Il plaide ainsi pour que le droit intègre pleinement ces travailleurs du clic, qu’ils soient conscients ou non d’effectuer une tâche pour la plate-forme. Quant à la rémunération des personnes, elle peut passer autant par une rétribution directe qu’un « revenu social numérique » , il faudra dans tous les cas mieux garantir la portabilité des données pour que l’usager puisse revendiquer plus de liberté.

« En attendant les robots », Antonio Casilli, Seuil, 2019, 400 pages, 24 euros.

Grand entretien dans l’Humanité (1 févr. 2019)

Dans le quotidien L’Humanité, je m’entretiens avec la journaliste Kareen Janselme à propos de mon ouvrage En attendant les robots : Enquête sur le travail du clic (Éditions du Seuil, 2019).

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« Avec l’intelligence artificielle, le travail devient plus volatil, plus précaire » Antonio A. Casilli

Entretien réalisé par Kareen Janselme

Derrière le mirage et l’illusion de l’IA, se cachent en réalité une multitude d’opérateurs humains fragilisés qui constituent les nouveaux prolétaires d’aujourd’hui, dénonce le sociologue et maître de conférences dans son livre passionnant et très documenté En attendant les robots, enquête sur le travail du clic (Seuil).

Dans ce livre au titre provocateur à la Beckett, vous tentez de lever le voile sur le grand bluff de l’intelligence artificielle et de son pendant : la peur qu’elle inspire au monde du travail, qui s’inquiète d’un remplacement des êtres humains par les robots. Pourquoi le travail ne va-t-il pas disparaître ?

Antonio A. Casilli Quand on évoque l’intelligence artificielle (IA) dans le langage courant, on entend la plupart du temps « machine learning ». Cet « apprentissage machine » est un sous-domaine en train d’exploser. Or les machines ont besoin de millions d’exemples pour pouvoir apprendre. Et ce sont les êtres humains qui entraînent, qualifient, précisent, départagent les faux exemples des bons, etc. Plus vous introduisez sur un marché des solutions intelligentes, plus vous avez besoin d’êtres humains qui entraînent ou valident ces mêmes solutions technologiques. Du coup, vous faites monter la demande de travail humain. L’humain est inéliminable. L’automation complète est logiquement impossible, car telle qu’elle est structurée aujourd’hui, l’IA vise à mettre en place une « intelligence artificielle faible » soit tout au plus des assistants de la décision humaine (comme les commandes vocales Siri, Cortana). On est en train de construire quelque chose de différent de ce que l’on nous promet : une intelligence artificielle vraiment artificielle. Les machines sont en fait bel et bien des hommes qui calculent. Je fais le pari intellectuel qu’il y aura donc de plus en plus de travail humain, mais plus précaire, plus volatil, moins protégé. Déjà, le discours marketing des entreprises productrices d’IA consiste à l’invisibiliser. On ne parle pas de travail, mais de « collaboration » chez Uber. Chez Amazon Mechanical Turk, on appelle les travailleurs des « participants » ; sur Facebook, on évoque des usagers, des you-tubeurs, des contributeurs… Tout un éventail de termes pour mettre à distance le travail, pour le désarmorcer en tant que force sociale. Celle-ci a une histoire de plusieurs siècles, avec des personnes organisées, des institutions et des droits gagnés grâce à des siècles de luttes sociales. C’est comme si les producteurs d’IA voulaient tout effacer. En désamorçant la terminologie même du travail, on cherche à mettre à distance toutes les possibilités de reconnaissance et d’organisation du travail.

Qu’est-ce donc que ce « digital labor » que vous divisez en trois familles ?

Antonio A. Casilli Le « digital labor » est un travail tâcheronisé et datafié. Il pousse à l’extrême les logiques tayloristes de fragmentation de l’activité humaine et de standardisation de ces mêmes gestes productifs jusqu’à arriver à la microtâche la plus simple du monde : le clic sur une souris d’ordinateur, opéré par un doigt, le « digitus » d’où ce nom de « digital labor » et non pas de travail numérique. Vient ensuite le critère de datafication. Ce travail produit de l’information sous forme de données. Dans la seconde moitié du XXe siècle, on a introduit des systèmes de surveillance de l’activité et de comptage de la production que les plateformes exacerbent aujourd’hui en faisant émerger un nouveau type de travail. Un travail tellement fragmenté, tellement datafié qu’on n’arrive presque plus à le reconnaître en tant que tel car il est fondé sur des activités non ostensibles. Dans mon livre, j’identifie trois familles principales : le « digital labor » à la demande (Uber, Deliveroo), le travail social en réseau (Facebook, Instagram) et le microtravail. J’insiste beaucoup sur l’exemple des microtâcherons. Des plateformes comme Amazon Mechanical Turk, Clixsense, Upwork mettent en relation des entreprises – appelées des « requérants » et jamais des « employeurs » – avec des microtravailleurs qui réalisent des microtâches. Celles-ci peuvent durer quelques minutes à peine et sont payées quelques centimes. Ces tâches sont importantes parce qu’elles sont le nerf de la guerre autour de l’IA, servant à enseigner aux machines. Il existe aussi des microtâcherons d’un type particulier, qui produisent de la fausse viralité ou du faux visionnage de vidéo sur YouTube… On rentre dans une espèce de marché noir de ce marché invisible et la situation devient plus complexe, les conditions de travail sont encore plus désatreuses et plus précaires. Et les rémunérations sont très faibles, jusqu’à 0,0006 centime la tâche…

Ces petites mains du Net sont présentes partout sur la planète, mais où se concentrent-elles ?

Antonio A. Casilli La répartition géographique est extrêmement parlante. Nos données pointent une véritable polarisation entre des pays du Nord qui recrutent des microtravailleurs situés dans des pays émergents ou en voie de développement. Il semblerait qu’il y ait une reproduction de certains déséquilibres asymétriques de nature coloniale. Mais la situation est plus complexe : ainsi l’Inde et la Chine ne sont pas simplement les proies des plateformes capitalistes du Nord, mais elles-mêmes possèdent des plateformes imposantes et importantes en termes d’effectifs. En Chine, le marché des Weikey (marché de l’information à la demande) concernerait 300 millions de personnes. Qui attire-t-il ? Aux États-Unis, ce sont plutôt des femmes ayant déjà un travail, avec un bon niveau socio-économique et culturel, travaillant chez elles dans des zones urbaines. La situation est différente dans les pays du Sud. On y trouve une majorité de personnes s’identifiant comme hommes avec une haute qualification, mais aussi des personnes à peine capables d’écrire et de lire, dont c’est la première source de revenus, qui s’organisent pour travailler ensemble dans des zones rurales ou périurbaines. Ils travaillent suivant le rythme des annonces de microtâches publiées sur ces plateformes. Quand la journée de travail se termine en Europe ou aux États-Unis, elle commence en Inde ou en Indonésie. Les journées de travail ne s’arrêtent jamais sur ces plateformes. On appelle cela un cycle solaire de 24 heures, avec un marché du travail qui ne dort jamais. On y trouve des tâches abrutissantes, parfois de modération de contenus problématiques : imaginez que vous êtes un travailleur indien, musulman, et que vous devez regarder à longueur de journée des vidéos porno pour les modérer. Sans parler des lieux de travail : des cybercafés, ou des usines à clic situées dans d’anciens hangars désaffectés transformées en fermes de microtravail en Chine, où des personnes doivent cliquer manuellement sur des milliers de smartphones.

Trouve-t-on en France des « tâcherons du clic » ?

Antonio A. Casilli Oui. Parce qu’on trouve des plateformes qui font du microtravail en France : Fullfactory est une plateforme française de microtravail qui déclare comme effectif 50 000 personnes et qui cherche à respecter tout un ensemble de règles françaises. Mais les plateformes n’assument pas leur rôle d’employeurs principaux et reportent la responsabilité de la protection sociale sur les travailleurs. Ça nous invite à la même vigilance que nous exerçons sur les plateformes internationales. Ce qui se passe aujourd’hui en France avec ces microtâcherons du clic payés à la pièce nous renvoie à une situation qu’on croyait avoir dépassée, celle du XIXe siècle, avec l’omniprésence du marchandage. Ce système était plutôt organisé comme une espèce d’artisanat très répandu dans lequel il y avait des micro-artisans, des tâcherons, des piéçards qui réalisaient du travail payé à la pièce. Ce type d’exploitation posait problème et on a décidé de tourner la page en passant à un autre système : l’institution salariale, encadrée formellement avec un ensemble de droits et de responsabilité. Elle est aujourd’hui mise en danger par ces acteurs économiques qui se définissent comme des plateformes numériques.

Comment éviter cette déviance et agir pour défendre les travailleurs ?

Antonio A. Casilli Mon livre n’est pas optimiste, même si je dis que les humains ne vont pas remplacer les robots. La mauvaise nouvelle, c’est que d’autres humains moins bien payés et plus exploités vont remplacer les personnes qui sont au travail aujourd’hui. Mais des issues existent déjà. La première, c’est le renouveau d’une approche syndicale à ce type de travail. Il y a des recours collectifs de centaines de personnes contre Google qui ont utilisé pendant des années ReCAPTCHA (1) et qui veulent être requalifiées en salariées. Récemment, la décision de la cour d’appel de Paris considérant les livreurs Uber comme des salariés est intéressante. Les grandes centrales syndicales FO, CGT, SUD, CGIL en Italie, IGMetall en Allemagne sont extrêmement présentes et depuis longtemps sur ces métiers-là, mais avec des disparités qui apparaissent au sein de ces organisations. Des coordinations de base, plus ou moins spontanées, de guildes, d’associations de travailleurs ou de simples usagers des plateformes créent aussi leur propre syndicat pour faire accepter certaines revendications. Une deuxième piste consiste à construire des plateformes qui ne soient pas exclusivement basées sur des logiques capitalistes, d’où l’idée du coopérativisme de plateforme. Ce mouvement existe depuis 2015, avec des personnes qui me sont proches comme Trebor Scholz, ou d’autres en Europe, qui cherchent à revitaliser les coopératives existantes en les aidant à se saisir des outils numériques, et à coopérativiser ou mutualiser les plateformes pour qu’elles acceptent, par exemple, une participation collective à la gestion des algorithmes, à la répartition de la valeur, à l’établissement de certaines règles et comportements et de conditions d’utilisation. Enfin, une troisième idée très intéressante serait de revenir à l’esprit originaire des plateformes du XVIIe siècle, soit un projet politique qui vise à dépasser la propriété privée, à dépasser le travail subordonné et à assurer une gestion commune, un faisceau de droits bien organisés pour l’accès à ces plateformes, à ces informations, à ces valeurs. Une plateforme respectueuse autant des communs numériques que des communs naturels.

Vous terminez votre livre en apportant votre pierre aux discussions sur le revenu universel…

Antonio A. Casilli Il y a vingt ans, le revenu universel n’intéressait que quatre gauchistes et quelques libertaires. Aujourd’hui, vous vous retrouvez avec Marc Zuckerberg et le Mouvement 5 étoiles en Italie, qui met en place un revenu universel, en fait une petite aide pour les chômeurs, voire même plutôt pour les entreprises qui vont les embaucher… Il y a vraiment une énorme confusion. Moi, j’insiste sur un revenu universel inconditionnel, versé, toutes prestations sociales égales par ailleurs. Mais à quelle ressource productive faut-il le relier ? À mon sens, c’est la quantité énorme de données, de richesses et de services qu’on produit sur ces plateformes qui doit être considérée pour mettre en place une fiscalité du numérique adaptée à ces plateformes, et ne pas les imposer sur la base exclusive de leurs profits parce qu’il y a mille manières d’y échapper, mais plutôt sur la base du nombre d’usagers pour chaque pays. En 2013, le rapport Collin et Colin de Bercy parlait déjà du travail invisible des usagers des plateformes et de la mise en place d’une fiscalité sur cette base. Je fais un pas supplémentaire en disant que cette fiscalité doit servir à payer un revenu universel numérique.

[Vidéo] L’interview éco (France Info, 28 janv. 2019)

J’étais l’invité de Jean Leymarie, pour l’émission “L’interview éco” de France Info (podcast et vidéo).

Avec le sociologue Antonio Casilli, une enquête sur “les galériens du clic”

L’économie numérique met en avant la puissance des algorithmes et les progrès de l’intelligence artificielle. Mais pour faire tourner les plateformes, des millions d’hommes et de femmes réalisent chaque jour des microtâches, peu connues et peu payées. Le sociologue Antonio Casilli a enquêté sur ces “tâcherons” modernes.00’0007’00

Le sociologue Antonio Casilli sur franceinfo le 28 janvier 2019.
Le sociologue Antonio Casilli sur franceinfo le 28 janvier 2019. (FRANCEINFO / RADIOFRANCE)

Qui est derrière les plateformes que nous utilisons tous les jours, les Google, Amazon, Facebook, Twitter ? Des algorithmes, bien sûr, de l’intelligence artificielle, mais aussi des hommes et des femmes. Le sociologue Antonio Casilli a enquêté sur ceux qu’il appelle les “travailleurs du clic”, et  même les “galériens du clic”. Il publie En attendant les robots, aux éditions du Seuil.  

La face inconnue de l’économie “digitale”

Sans hommes et femmes, pas de machines… et pas d’économie “digitale”. C’est la thèse d’Antonio Casilli. Pour calibrer les intelligences artificielles, pour qu’elles réalisent les tâches qu’elles promettent, explique le sociologue, chaque jour des personnes doivent traiter des centaines et même des milliers de petites tâches : reconnaître des chansons pour organiser des playlists, retranscrire des tickets de caisse, interpréter ce que d’autres personnes ont dit à des enceintes connectées”. Ces tâches fragmentées, répétitives, constituent la face inconnue de l’économie “digitale”.  

Des tâches payées parfois moins d’un centime

Qui sont ces travailleuses et ces travailleurs du clic ? lls sont partout dans le monde. Souvent depuis chez eux, ils et elles se connectent à des plateformes pour accomplir des microtâches et sont payés très peu”, parfois un centime ou moins par tâche, si ces personnes sont installées dans des pays à faibles revenus. Dans certains pays, les travailleurs forment même des “fermes à clic” ou des “usines à clic”. Dans les pays du nord, ajoute le sociologue, il s’agit souvent d’un complément du revenu. Mais dans un pays comme Madagascar, où le salaire moyen est de 40 euros par mois, ou un peu plus, la possibilité de gagner 30 ou 40 euros grâce à des microtâches constitue un deuxième salaire”. Antonio Casilli estime qu’au moins cent millions de personnes, dans le monde, sont aujourd’hui des “travailleurs du clic”.  

Une polarisation du travail  

La technologie progresse. Les machines vont-elles remplacer un jour ces femmes et ces hommes ? Le remplacement n’aura pas lieu, estime Antonio Casilli : vous aurez toujours besoin de personnes qui vérifient ce que les machines ont fait. Il y aura toujours ce travail humble, invisible”. Pour le sociologue, il y a bien une polarisation du travail produit par ces solutions technologiques intelligentes : d’un côté des data scientists, des ingénieurs, des ’sublimes’ du numérique ; de l’autre côté, des travailleurs du digital (…) Digital renvoie vraiment à un travail du doigt, du clic. Un travail pour l’instant nécessaire”. Pour le chercheur, il est urgent de traiter le “besoin de reconnaissance de ces travailleurs et d’examiner les pistes qui nous permettront de sortir de cette situation”.