plateformes

[Video] Une théologie politique des plateformes numériques (Québec, Canada, 24 mai 2018)

Vidéo de la conférence “De quoi une plateforme numérique est-elle le nom ? Généalogie historique et récupération économique” que j’ai donné le 24 mai 2018 à Québec dans le cadre des Journées du LabCMO. (Sur ce sujet voir aussi mon billet de décembre 2017).

Résumé

Sur les cendres de l’entreprise du XXe siècle s’érige le nouveau paradigme socio-technologique de la plateforme numérique. Elle se définit comme un mécanisme neutre qui démocratise l’accès autant à des ressources matérielles (des produits, des services) qu’à des objets informationnels (des contenus, des données). Pour coordonner ses différentes composantes, elle a recours à des méthodes algorithmique basées sur le traitement de masses de données personnelles issues des comportements, des échanges et des évaluations en ligne de ses utilisateurs. Une caractéristique essentielle (mais problématique) des plateformes est leur prétention à incarner des valeurs d’exactitude technique et de neutralité morale. Il est donc urgent de dresser une généalogie de ce paradigme, en remontant aux sources philosophiques et politiques de la notion même de plateforme, et de pointer les défis qui accompagnent ces nouveaux dispositifs. Le concept de plateforme s’avère inscrit dans la théologie politique du XVIIe siècle, au croisement de la philosophie de Francis Bacon et de la pensée des premiers anarchistes anglais. Des commons agraires à Uber, de la Nouvelle Atlantide à Google, la plateforme numérique contemporaine n’est pas une simple métaphore, mais l’évolution d’un concept dont l’histoire s’avère fascinante – et dont les promesses de dépassement du travail salarié et d’abolition de la propriété privée restent encore à honorer.

Une loi sur les fake news : à quoi bon ? Tribune dans L’Obs (1 mars 2018)

Si la notion de « fausse nouvelle » est déjà définie par la loi sur la liberté de la presse de 1881, la « loi de fiabilité et de confiance de l’information » annoncée par Emmanuel Macron en 2018 va soi-disant obliger les plateformes numériques à plus de transparence sur les contenus sponsorisés. Toutefois, nous ne connaissons pas suffisamment bien les modes de diffusion de l’information problématique, ni les incitations économiques des grandes plateformes étrangères et des petits producteurs de faux contenus et fausses intéractions qui peuplent leurs écosystèmes. “L’Obs” a demandé à trois intellectuels (Slavoj Žižek, Emmanuel Todd et moi-même) de réfléchir à ce problème qui touche à la nature même du débat public en démocratie.

L’Obs

jeudi 1 mars 2018 – p. 91,92,93,94

Faut-il une loi sur les “fake news” ?

Par ANTONIO CASILLI

A l’heure où le gouvernement veut légiférer sur les fausses informations, le sociologue et spécialiste d’internet Antonio Casilli explique comment elles se fabriquent, et révèle les dessous d’un marché mondial.

Les colporteurs, d’après l’édition 1751 de l’« Encyclopédie », étaient « anciennement des gens de mauvaise foi qui rodoient de ville en ville, vendant & achetant de la vaisselle de cuivre, d’étain, & autres semblables marchandises ». Un peu marchands, un peu charlatans, ils vendaient du rêve sous forme de livres et de gazettes truffées d’histoires mêlant le monstrueux au prodigieux. Il serait aisé de tracer un parallèle historique entre la littérature de colportage et les fake news actuelles. L’Histoire pullule d’exemples de systèmes organisant la circulation d’informations non vérifiées. Citons les écrits apocryphes de l’Antiquité, qui entretiennent des similitudes avec les « faits alternatifs » et les théories complotistes actuelles, ou encore l’invention de la dezinformatsiya dans le « bureau spécial de désinformation » du KGB créé par Staline en 1923, et qui a servi de modèle à la production active d’ignorance et de confusion à des fins politiques. Mensonges et propagande ont toujours fait partie de la sphère publique. A première vue, les traits distinctifs des fake news ne ressortent pas de manière évidente. Même en admettant que la propagation actuelle de rumeurs et contre-vérités s’inscrive dans un cadre culturel et technologique inédit, dominé par les médias numériques, la cause de cette confusion généralisée demeure inconnue. Est-ce la possibilité que le web offre à n’importe qui de publier n’importe quoi qui ébranle la capacité des citoyens à se forger une opinion éclairée? Ou alors, comme le rappelle le chercheur Nikos Smyrnaios, serait-ce l’opinion largement partagée d’une presse soumise aux pouvoirs économiques et politiques qui pousse les publics à rechercher « une information “alternative”, pour le meilleur et pour le pire » ? Quelle qu’en soit la raison, la perte de légitimité des médias traditionnels a créé un appel d’air pour la production de fake news. Mais contrairement à ce qu’on dit souvent, leur diffusion n’est pas le fait de hordes de « colporteurs numériques » venus répandre librement leurs fausses nouvelles. C’est bien la manière dont les grandes plateformes numériques, comme Google ou Facebook, ont décidé de sélectionner l’information qui pose problème.

Les modèles économiques des médias sociaux s’appuient sur des régies publicitaires comme AdSense et AdWords de Google ou Audience Network de Facebook, qui collectent et mettent à profit les informations personnelles de leurs usagers : historiques de navigation, listes d’amis, localisation géographique, visionnages de vidéos ou « J’aime » sur des photos constituent cette fameuse data que vont monnayer les Gafam [Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft]. Dès lors que les médias sociaux ont intérêt à retenir leurs abonnés le plus longtemps possible pour collecter davantage de données personnelles, ils finissent par mettre en place des incitations économiques qui favorisent les contenus sensationnalistes. Dans le jargon des annonceurs, les histoires outrancières seraient plus sticky, plus « collantes ». Les contenus doivent émouvoir et polariser les opinions pour constituer une occasion de partage, d’engagement de l’attention, d’échanges entre amis et ennemis sur les médias sociaux – qu’importe leur degré de fiction. Cet intérêt pour l’attention des internautes pousse les producteurs d’information en ligne à se débarrasser des standards éthiques et des méthodes d’autorégulation qui avaient caractérisé le journalisme d’avant internet.

La ville de Veles, en Macédoine, en donne un exemple flagrant. Sans grande perspective d’emploi dans cette cité désindustrialisée, des jeunes ont mis en ligne des sites tels que TrumpVision365.com, USConservativeToday.com, DonaldTrumpNews.co, qu’ils ont utilisés comme base pour propager sur Facebook des millions de mèmes. Ces images cocasses ou choquantes, propageant des mensonges sur les adversaires politiques du candidat républicain, ont généré des flux de revenu publicitaire qui ont permis à ces adolescents, souvent en rupture scolaire, de joindre les deux bouts. Les modèles économiques des plateformes numériques ne favorisent pas tant la militance spontanée émanant de la base d’un parti, que des campagnes de propagande et de dénigrement montées de toute pièce. Les Américains les désignent par le néologisme crowdturfing, issu du terme anglais crowd (« foule ») et de la marque de gazon artificiel AstroTurf.

Mais l’artificialité du phénomène ne réside pas là où on le croit. Car ces contenus factices ne sont généralement pas créés par des « bots » – des agents automatiques, trop vite repérés par les filtres anti-spam des plateformes et par les usagers avec lesquels ils sont censés interagir. Les propagateurs sont en réalité des faux comptes animés par des êtres humains, qui la plupart du temps n’ont que faire de l’opinion politique des images ou textes qu’ils diffusent. Les faux followers, par exemple, sont créés par des internautes qui s’abonnent volontairement à une page, une chaîne, un compte en échange d’un micropaiement. Vu que pour le reste, leurs comportements sont ceux d’usagers communs, il est difficile de les détecter. En outre, ils peuvent influencer les électeurs par leurs messages et comportements. Le crowdturfing vise à produire des vagues de trafic et de viralité de l’information qui servent à « amorcer la pompe ».

Les campagnes électorales à l’heure des grandes plateformes se basent donc sur des masses grandissantes d’influenceurs numériques qui se font passer pour des militants mais sont essentiellement motivés par l’appât du gain. Ce phénomène ne se résume pas à la production d’intox : l’interaction sociale qui accompagne les fake news est tout aussi importante que leur contenu. Il existe sur internet des plateformes de crowdturfing où l’on achète à prix cassé commentaires, partage et retweets de messages haineux ou diffamatoires. Moyennant des paiements d’à peine quelques centimes d’euro, les experts en marketing politique peuvent recruter des myriades d’ouvriers du clic pour assurer la circulation des fake news, ou les faire remonter dans le référencement des moteurs de recherche et dans les tendances émergentes des médias sociaux. Pendant la présidentielle française de 2017, le chercheur belge Nicolas Vanderbiest a pu détecter sur Twitter des réseaux d’influence nationaux (Patriosphère, Sens Commun, etc.) et internationaux (provenant des Etats-Unis, de la Russie, et même de l’Arabie saoudite), qui ont vraisemblablement acheté le travail de foules de faux militants pour mettre en avant les hashtags #MacronLeaks, #PenelopeGate, etc.

La majorité de ces ouvriers du clic opèrent depuis chez eux et sont recrutés sur des services en ligne tout à fait légitimes comme UpWork ou FreeLancer. Selon une étude de l’université de Santa Barbara, entre 70% et 95% des requêtes négociées sur certaines plateformes de microtravail (MinuteWorkers, ShortTask, MyEasyTask, MicroWorkers) consistent en la création de faux profils, faux avis, faux liens vers sites web, etc. L’origine géographique des acheteurs de clics (Etats-Unis, Canada et Royaume-Uni, mais aussi France, et Espagne) et celle des producteurs (Bangladesh, Pakistan, Népal, Indonésie, Sri Lanka, Inde, Kenya, Madagascar) reproduit des tendances globales de délocalisation de « sales boulots » vers des zones du monde où la force de travail est marquée par une forte vulnérabilité à l’exploitation. Partager des messages de haine, faire augmenter le compteur de visionnage d’une vidéo diffamatoire voire créer des profils qui s’abonnent au fil d’une personnalité de l’extrême droite xénophobe : voilà les tâches que ces travailleurs se voient proposer. Selon les révélations de Business Insider, en 2015 Donald Trump aurait acheté près de 60% des fans de sa page Facebook aux Philippines, en Malaisie et… au Mexique.

Les grands médias sociaux jouent un rôle extrêmement ambigu dans cette économie du clic. D’une part, Facebook et Google s’engagent depuis 2016 dans des remaniements réguliers de leurs algorithmes de référencement et de ciblage publicitaire afin de corriger les biais qui ont permis aux fake news de se répandre et ils s’adonnent depuis toujours à des « purges » de faux profils, voire proscrivent les utilisateurs ayant recours aux plateformes de crowdturfing. Mais, d’autre part, le réseau de Mark Zuckerberg semble fonctionner grâce à des mécanismes d’achat de visibilité qui entretiennent de nombreuses similitudes avec le fonctionnement des usines à faux clics.

Entre 2012 et 2014, des experts ont mené des expériences à partir de pages-appâts conçues pour attirer des lecteurs. Tous arrivent à la même conclusion : l’essentiel des profils ayant partagé leurs contenus ont des comportements suspects, ils sont fans de milliers de marques et de personnalités politiques disparates situées en Inde comme en Amérique du Nord. Autre conclusion de ces expériences : ces faux clics ne sont pas un détournement mais bien le résultat de la politique commerciale de Facebook Facebook ne vend pas directement du clic, mais propose à ses usagers de « booster leurs publications », voire d’en augmenter la visibilité moyennant un petit paiement. Or selon ces mêmes experts, ce visionnage vendu par Facebook provient des mêmes pays en voie de développement. C’est ainsi que le crowdturfing chassé des profils reviendrait par la fenêtre de la publicité. Cela redimensionne considérablement les prétentions d’authenticité de l’information qui circule sur ces réseaux. La distinction entre expression politique « artificielle » et « vraie conviction » devient floue. Sans vouloir entrer dans les débats philosophiques sur « ce qu’est la vérité », il nous faut admettre une chose : les fake news mettent à mal la possibilité de s’entendre sur la réalité même d’une action politique bien informée, indépendante des logiques commerciales et dans laquelle les intermédiaires politiques et culturels opéreraient de manière transparente.

Toute intervention législative sur les fake news qui manquerait de prendre en compte ces aspects serait destinée à l’échec. Au lieu de cibler exclusivement les petits dealers de mal-information, il est nécessaire de se concentrer sur leurs mandataires et sur les infrastructures techniques qui rendent possible leur action. Il faudrait par exemple établir l’obligation, pour les formations politiques, de publier un « bilan numérique » faisant état des dépenses et de la nature de leur marketing politique sur internet, de façon à les décourager d’effectuer des opérations clandestines à base de marchandage de clics. Tout comme les médias audiovisuels adoptent une règle d’égalité du temps de parole des candidats pour garantir le pluralisme, il est urgent de s’assurer que les partis politiques n’obtiennent pas subrepticement du « temps de cerveau » supplémentaire en achetant des tweets, des « like » et des contenus viraux lors des campagnes.

Mais la responsabilité informationnelle des organisations politiques doit se conjuguer avec un renouvellement des modèles économiques des médias sociaux numériques, qui ont reposé jusqu’à présent sur l’expropriation des données personnelles de leurs usagers à des fins publicitaires et sur la mise en place de longues chaînes de sous-traitance de tâches informationnelles vers des pays dits « du Sud ». C’est non seulement leur viabilité économique, mais aussi leurs admissibilités politique et éthique qui doivent être aujourd’hui questionnées. Une dernière recommandation politique concerne alors la défense des droits des travailleurs du clic, non pas pour normaliser le système du crowdturfing mais pour s’en affranchir. Le respect des normes internationales du travail, la garantie pour ces travailleurs d’une rémunération équitable et de conditions de travail décentes – bref la possibilité de résister au chantage au travail à la micro-pièce – constituerait un levier de négociation qui leur permettrait de refuser de contribuer au système des fake news. Reconnaître le travail invisible de ces ouvriers du clic et les doter de méthodes pour se protéger et pour faire entendre leurs voix, est aussi – et avant tout – un enjeu de citoyenneté globale.

Pourquoi la vente de nos données personnelles (contre un plat de lentilles) est une très mauvaise idée

Jacob dit : ‘Vends-moi aujourd’hui tes données”.
“Voici”, s’exclama Esaü, “je m’en vais mourir de faim !
A quoi me servent ces données ?” (…) Alors Jacob donna
à Esaü du pain et du potage de lentilles. Il mangea et but,
puis se leva et s’en alla. C’est ainsi qu’Esaü méprisa le droit
de disposer des fruits de son travail numérique. (Génèse 25:31-34 ?)

The Economist (ou du moins le journaliste Ryan Avent qui a écrit l’article paru sous le titre “The digital proletariat” dans la première livraison de 2018 du magazine britannique) découvre avec une décennie de retard l’existence du digital labor, au hasard de la lecture d’un “fascinating new economics paper”.  Pour la petite histoire, le papier en question vient tout juste d’être publié sur ArXiv et s’intitule “Should we treat data as labor?”. Il s’agit d’un résumé en clé économiciste des études existantes dans le domaine, mais avec un twist très Jaron Lanier (qui est par ailleurs l’un des co-auteurs) : “les données sont le fruit du travail des usagers, sauf si ces derniers les revendent DE MANIERE TOUT A FAIT TRANSPARENTE ET EQUITABLE HEIN à des multinationales qui ne veulent que leur bonheur.”.

Et si cela résonne avec les propositions ultra-libérales de certains think tanks bien de chez nous, qui vous proposent de vendre vos données en échange du proverbial “plat de lentilles” (v. le récent rapport de Génération Libre), et bien… c’est parce que c’est la même chose. Sachez quand même que celle-ci est une position très minoritaire au sein des études sur le digital labor, qui revendiquent en général une approche plutôt “commoniste” des données. Comme je le disais ailleurs (2016), “il n’y a rien de plus collectif qu’une donnée personnelle”. Et, comme je le répète depuis 2015 :

“[La proposition de revendre les données issues du digital labor] pose d’abord un problème éthique: de fait, la commercialisation des données personnelles créerait un énième « marché répugnant », formule parfois utilisée pour définir les marchés (comme l’achat d’organes, ou les paris en bourse sur les attentats terroristes) qui sont problématiques et intrinsèquement imprudents. A-t-on le droit de vendre un bras ou un œil? Le fait de vendre les données pose le même type de difficultés car ce marché présupposerait un droit de propriété privée sur les données personnelles. C’est une dérive très dangereuse vers la « privatisation de la privacy », que j’ai dénoncée ailleurs. Ces considérations s’appliquent à plus forte raison au digital labor, qui produit de la valeur en s’appuyant sur un contexte collectif – les sociabilités ordinaires, le partage au sein de communautés d’utilisateurs. Quoique personnelles, ces données, ces productions digitales, ne sont pas du ressort de la propriété privée, mais le produit d’un commun, d’une collectivité. Par conséquent, la rémunération devrait chercher à redonner aux commons ce qui a été extrait des commons.”

La solution n’est pas, AMHA, une rémunération individuelle des données, sous forme de royalties ou de micro-paie. La rémunération à la pièce est déjà en vigueur sur les plateformes de micro-travail–et cela se solde par un nivellement par le bas des rémunérations de ceux qui y travaillent, surtout dans le cas des fermes à clic installées aux Philippines, au Madagascar, au Kenya, etc. Au vu des asymétries d’information et de pouvoir entre les grands oligopoles numériques et les usagers, cette situation est destinée à se reproduire dans les négociations avec les publics généralistes. Une contractualisation sur base individuelle de la valeur de la donnée n’entraînerait qu’une généralisation de la condition de sous-prolétaire numérique. Pour en sortir, j’ai à plusieurs reprises prôné un revenu universel numérique financé par des impôts sur les profits des plateformes. Dans une interview récente, je résumais ma position de la manière suivante :

“[A universal basic income would protect the digital labor workforce] by recognizing the data labor that flows through the platforms. This has already been argued by a report by the French Ministry of Finance in 2013, and in a report by the Rockefeller Foundation last year. The digital giants should not be taxed on the basis of how many data centers or offices they have in a country, but on the basis of the data produced by the users of the platforms. If there are 30 million Google users in Italy, it is fair to tax Google based on the profits they made from these users’ activities. In this way, one could fund a basic income, arising from the digital labor that each of us carries out on the internet or on the mobile apps we use.”

PS. Pour aller plus loin, n’hésitez pas à consulter ces quelques articles, ouvrages ou chapitres que j’ai publié entre 2013 et 2017 :

Pagina99 (Italie, 16 juin 2017)

Nel quotidiano Pagina99, numero speciale del weekend 17 giugno 2017 “algoritmi e sorveglianza”, una lunga intervista rilasciata al giornalista Samuele Cafasso.

I nuovi schiavi degli algoritmi

Per costruire le macchine al servizio dell’uomo, i grandi gruppi del digitale impiegano una moltitudine di persone. Spesso in condizioni definibili come sfruttamento. L’intervista di pagina99 al sociologo Casilli.

  • SAMUELE CAFASSO

Prima di chiederci se l’intelligenza artificiale e i robot ci toglieranno il lavoro, dovremmo chiederci quanto e quale lavoro serve per costruire le intelligenze artificiali. Scopriremmo così un grande paradosso: per costruire le macchine al servizio dell’uomo, i grandi gruppi del digitale stanno usando una moltitudine di persone a servizio delle macchine, spesso facendole lavorare in condizioni definibili come sfruttamento. La tesi è di Antonio Casilli, professore associato al Paris Institute of Technology e ricercatore al Centro Edgar Morin, tra i più acuti studiosi europei dell’impatto delle tecnologie digitali sulle nostre strutture sociali. L’abbiamo intervistato in occasione del Jobless society forum organizzato a Milano dalla Fondazione Feltrinelli.

D. Casilli, di quale intelligenza artificiale stiamo parlando e perché, per essere realizzata, questa richiede lo sfruttamento dell’uomo?
R. I grandi gruppi digitali come Google, o Facebook, hanno la loro ragione d’essere nel costituirsi come piattaforme di servizi per i propri utenti. Sono anche un riferimento per le altre imprese, di cui inglobano e coordinano le attività. Per svolgere il loro compito ricorrono sempre più spesso a sistemi automatici di funzionamento. In pratica si tratta di software costruiti grazie al machine learning, sistemi di apprendimento automatico: ogni dato inserito permette alla macchina di raffinare il proprio funzionamento, di specializzarsi riducendo gli errori. Serve però una mole enorme di dati, e di buona qualità. Questi dati sono prodotti e raffinati da noi, esseri umani.

D. È il sistema che sta alla base dei traduttori online, o dei “risponditori” automatici come Siri, o Cortana. Ma per il machine learning non basta il lavoro non retribuito che eseguiamo noi come utenti attraverso la nostra navigazione, l’uso dei dispositivi, i like che inseriamo sui social network e altro ancora?
R. Questa raccolta di dati è importantissima. I big data a disposizione di Facebook con i suoi 1,8 miliardi di profili, o le centinaia di milioni di clienti di Amazon, sono alla base del processo di machine learning. Ma le grandi piattaforme, lo sappiamo per certo, non si limitano a raccogliere i dati in maniera passiva. Questi dati vanno rielaborati, sistematizzati, annotati. C’è troppo “rumore” perché siano utilizzabili così come sono. E qui entra in gioco il microlavoro umano.

D. Di quali compiti stiamo parlando, in concreto?
R. Stiamo parlando di compiti che, presi singolarmente, sono minimi. Facciamo qualche esempio: selezionare, tra otto foto che compaiono sullo schermo, quelle in cui compare un determinato elemento, ad esempio un lago o l’insegna di un negozio. Individuare in qualche secondo se un sito è “solo per adulti”. Correggere lo spelling nella trascrizione di testi, brevissimi, di appena qualche parola. E altro ancora. Microcompiti che vengono spesso appaltati attraverso le piattaforme di micro-lavoro per qualche centesimo l’una, a volte anche meno.

D. Quali aziende sono coinvolte?
R. Ogni grande gruppo può contare su piattaforme a questo in qualche modo collegate. La più nota di tutte è Mechanical Turk di Amazon, il cui nome già dice tutto. Il “turco meccanico” è il nome di un robot giocatore di scacchi sviluppato alla fine del 1700. Vestito appunto come un turco, in realtà celava al suo interno una persona. Il robot, insomma, si muoveva solo grazie all’uomo. Google utilizza una piattaforma che si chiama Ewoq, Microsoft ha Uhrs, Ibm ricorre a Mighty Ai, Apple utilizza per la geolocalizzazione Try Rating. E poi ci sono tante piattaforme di microlavoro generaliste.

D. Chi si fa carico di questi lavori?
R. Se guardiamo al mercato dei click, vediamo che i primi utilizzatori si trovano negli Stati Uniti, in Paesi europei come la Francia, o la Gran Bretagna, in Canada, Australia. Lì si concentrano le imprese che reclutano microlavoratori per allenare le intelligenze artificiali. Chi vende prestazioni invece si trova soprattutto in India, Pakistan, Filippine, Malesia, America Centrale. Spesso si tratta di persone che lavorano da casa, ma ci sono realtà molto più dure. Alcuni operano negli equivalenti digitali dei call center, in grandi stanze ingombre di computer, una a fianco all’altra, in condizioni precarie. Sono le click-farm, di cui si parla oramai da anni. Lo schema che aveva notato Naomi Klein alla fine degli anni Novanta con il libro No Logo, per cui la globalizzazione e la delocalizzazione delle imprese tendeva a riprodurre schemi di potere di tipo colonialista, oggi si ripropone. Questa volta a essere mobili non sono i capitali e la produzione delle merci, ma il mercato del lavoro. Anche quando queste persone si trovano nei Paesi occidentali, nel Nord globale, sono persone spesso ai margini. Il microlavoro ha tendenza a riprodurre forme di esclusione classiche. Le donne sono particolarmente toccate, o i portatori di handicap. In alcuni casi, forme di precarietà più estreme fanno di questa forza lavoro un vero e proprio “esercito industriale di riserva” composto di ex-detenuti, persone senza domicilio fisso, lavoratori recentemente immigrati con secoli di storia di sfruttamento alle loro spalle. Alcune piattaforme (diverse da quelle citate qui sopra e non direttamente riferibili ai grandi gruppi del digitale, ndr.) come Mobileworks si fanno un vanto di impiegare «comunità di sotto-occupati negli Stati Uniti e nel mondo». I programmi di lavoro nelle carceri americane oggi includono compiti come data entry, trascrizioni di testi, preparazione di documenti. Anche quando gli utenti di queste piattaforme sono formalmente liberi, alcune imprese (come Microsourcing nelle Filippine) mimano il linguaggio delle colonie penali, promettendo alle imprese occidentali che i loro microlavori saranno eseguiti da persone «virtualmente in cattività».

D. Quali responsabilità abbiamo come utenti delle piattaforme e come cittadini?
R.
Se pensiamo che i nostri comportamenti individuali possano in qualche modo influire su queste dinamiche facciamo un errore enorme. Non possiamo separare i mercati di lavoro tradizionali, presenziali, da quelli delle piattaforme di microlavoro. I conflitti e le tensioni tra lavoratori scatenati dalle delocalizzazioni e dalla mobilità internazionale di imprese e individui si riproducono online. Questo è un problema globale che richiede risposte globali. È il legislatore, nazionale e sovranazionale, che deve assecondare i movimenti di auto-organizzazione di lavoratori per riaffermare i loro diritti. Un ruolo importante possono averlo anche i sindacati tradizionali. Anche se qui in Europa hanno reputazione di essere in ritardo rispetto a queste evoluzioni tecnologiche, sono loro che conservano infrastrutture, saperi forti su come gestire il conflitto e il dialogo sociale, radici tra i lavoratori e capacità di rapportarsi con le aziende e il legislatore. Alcune realtà si stanno muovendo in questo senso, come la Cgt o Force Ouvrière in Francia, la Cgil in Italia, Ig Metall in Germania con il progetto Fair Crowd Work che permette di mettere in rete le esperienze dei lavoratori. È necessario che ci si muova in questa direzione».

Questo articolo è tratto dal nuovo numero di pagina99, “dalla Cina a Facebook – prove di controllo totale”, in edicola, digitale e abbonamento dal 16 al 22 giugno 2017.

Marché du travail : entre automation et modèles pré-capitalistes (Alternatives Economiques, 28 mars 2017)

Dans le magazine Alternatives Economiques, Franck Aggeri, professeur de management à Mines ParisTech, fournit une analyse en quatre temps de la question du travail à l’heure des plateformes numériques, à partir d’un compte-rendu d’un de mes séminaires portant sur les liens entre digital labor et automation.

4 idées reçues sur le travail à l’heure des plates-formes numériques

Le  développement fulgurant des plates-formes numériques ne va pas sans  susciter des craintes ou des espoirs que symbolise Uber, entreprise  érigée tantôt en modèle, tantôt en bouc émissaire. L’un des sujets les  plus discutés porte sur les conséquences de ces plates-formes sur le  travail : comment modifient-elles les formes de travail ? En quoi  remplacent-elles du travail salarié par du travail indépendant ? En quoi  contribuent-elles à saper les fondements de notre modèle social et de  notre droit du travail ? Des emplois sont-ils menacés par le travail des  algorithmes ?
Le problème est que l’impact des plates-formes sur  le travail suscite davantage de fantasmes et de conjectures que  d’analyses solides fondées sur des études empiriques. C’est précisément  l’objet du dernier numéro du Libellio d’Aegis,  revue scientifique en ligne, que d’éclairer à partir d’analyses  distanciées et informées les transformations du travail occasionnées par  l’irruption des plates-formes. On y trouve en particulier deux  contributions remarquables d’Aurélien Acquier, professeur de management à  l’ESCP-Europe, et d’Antonio Casilli, sociologue à Telecom ParisTech, et  auteur avec Dominique Cardon d’un livre remarqué sur le digital labor1.
Idée reçue n°1 : une menace pour l’emploi
Première  idée reçue : la révolution numérique menacerait l’emploi. Antonio  Casilli rappelle justement que la question de l’impact des nouvelles  technologies, et notamment du machinisme, est aussi ancienne que la  révolution industrielle. Dès le début du XIXème siècle, certains  économistes comme Thomas Mortimer ou David Ricardo s’inquiètent déjà de  la substitution massive du travail humain par des machines. Cette  crainte s’est avérée infondée car ils ont sous-estimé les potentialités  nouvelles ouvertes par les révolutions techniques qui ont certes détruit  certains emplois mais ont contribué à en créer d’autres dans de  nouveaux secteurs.
Au XIXème siècle, Thomas Mortimer ou David Ricardo  s’inquiétaient déjà de la substitution massive du travail humain par des  machines

A cet égard, le rapport controversé de  Frey et Osborne de l’université d’Oxford paru en 2013 sur  l’impact de l’économie numérique sur l’emploi ne fait que reproduire  les biais d’analyse de leurs illustres aînés. Ainsi, ils prédisent que  47% des emplois sont menacés par la révolution digitale d’ici à 2050 à  partir d’une recension de l’impact de ces technologies sur les métiers  existants sans tenir compte des créations d’emploi associées aux  nouveaux métiers que cette révolution numérique pourrait occasionner.
Idée reçue n°2 : des plates-formes peu intensives en travail
Seconde  idée reçue : ces plates-formes seraient peu intensives en travail.  Antonio Casilli indique que loin de l’imagerie d’un monde gouverné par  les algorithmes, ces plates-formes sont intensives en travail, mais  selon des modalités inhabituelles et largement invisibles du grand  public. Il a notamment le grand mérite de pointer du doigt une première  modalité qui constitue une face cachée de cette économie de  plate-forme : l’exploitation d’un lumpen proletariat en charge  de réaliser un ensemble de micro-tâches visant à compléter, améliorer ou  pallier les défaillances des algorithmes. Cela recouvre une variété de  petites tâches comme transcrire un ticket de caisse, écouter de la  musique et la classer, labelliser des images, identifier des messages ou  des sites douteux, etc. En échange, ces travailleurs perçoivent des  micro-rémunérations qui, à la fin du mois, peuvent aller de quelques  dollars à une centaine.
Quand un internaute reconnaît une image ou retranscrit une phrase, il travaille pour Google

L’autre modalité, également méconnue,  est le travail réalisé par les utilisateurs eux-mêmes. Cette idée que  les clients participent à la co-construction de l’offre n’est pas propre  à l’économie numérique mais elle atteint, dans ce cas, une ampleur sans  précédent. Par exemple, quand un internaute améliore une traduction  proposée, quand il traduit un bout de texte, reconnaît une image ou  retranscrit une phrase, il travaille pour Google. Ainsi, les clients  participent activement sans le savoir à l’activité de ces plates-formes.  Ils contribuent également à les enrichir puisque les clics et les likes  sont vendus à des entreprises commerciales qui sont prêtes à payer cher  pour mieux connaître les besoins et les goûts de clients potentiels.
Idée reçue n°3 : un modèle d’organisation du travail inédit
Troisième  idée reçue : les plates-formes constitueraient un modèle d’organisation  du travail inédit. Aurélien Acquier explique comment le modèle  d’intermédiation des plates-formes transactionnelles ressemble à s’y  méprendre au modèle pré-capitaliste du domestic system dans  lequel des agriculteurs réalisaient une activité ouvrière domestique  (comme coudre, tisser, filer ou tricoter) pour le compte de négociants  en échange d’une rémunération à la pièce ou à la tâche. Ces paysans  réalisaient cette activité avec leurs propres outils. Ils étaient donc  les détenteurs du capital. Comme dans le modèle du domestic system,  les plates-formes ne sont pas propriétaires des actifs (les véhicules  pour Uber, les appartements ou maisons pour AirBnB) ; elles ne gèrent  pas un espace de travail spécifique ; les travailleurs sont  contractuellement indépendants de l’apporteur d’affaires ; les activités  constituent souvent un appoint par rapport à une autre activité  principale.
Les produits et services issus de la vieille économie n’ont pas disparu

Cette forme organisationnelle revient au  premier plan parce que les technologies de l’information facilitent  l’accès à l’information et permettent son contrôle et qu’elles réduisent  les coûts de transaction. Les entreprises y ont recours parce qu’elles  leur permettent d’externaliser les coûts salariaux et les risques de  licenciement, et qu’elles sont peu intensives en capital. Il faut  cependant relativiser leur domaine d’extension. Les produits et services  issus de la vieille économie n’ont pas disparu. Bien au contraire, il  faut bien des contenus à vendre. Par exemple, le numérique n’a pas  remplacé le travail du journaliste ou celui du musicien, il a modifié  les supports pour qu’ils puissent circuler sur ces plates-formes,  fragilisant, il est vrai, les modèles d’affaire des entreprises qui  commercialisaient les anciens types de support (la presse papier ou les  maisons de disque). Pour produire ces contenus, et notamment ceux qui  réclament de l’innovation, il faut toujours des entreprises pour les  concevoir et les produire et organiser les activités y concourant.
Idée reçue n°4 : le travail salarié fragilisé
Quatrième  idée reçue : les plates-formes conduiraient à fragiliser le travail  salarié. Un tel risque existe mais les événements récents soulignent la  fragilité du modèle du travail indépendant associé au développement de  ses plates-formes. Comme le rappelle les procès en France ou aux  Etats-Unis auxquels Uber est confronté, l’entreprise, comme d’autres,  est menacée de voir le contrat commercial qui l’unit aux chauffeurs  considéré comme une forme déguisée de salariat et requalifié comme  contrat de travail.
La démonstration d’un lien de subordination entre une  plate-forme et ceux qui travaillent pour elle dépend du degré de  prescription des tâches

Sur le plan juridique, cette relation  dépend de la capacité à démontrer l’existence d’un lien de  subordination. S’il y a subordination, alors il faut requalifier les  chauffeurs indépendants en salariés, ce qui mettrait en péril le modèle  d’affaire d’Uber qui tire son avantage du fait que l’entreprise  n’endosse pas les mêmes coûts et contraintes que les compagnies de taxis  traditionnelles. Sur un plan technique, la démonstration d’un lien de  subordination éventuel dépend du degré de prescription des tâches,  explique Aurélien Acquier. Jusqu’où Uber prescrit-il aux chauffeurs le  contenu de leurs activités ? Quelle est leur marge de liberté  réelle dans le choix des clients, des trajets ou de la tarification,  etc. ? Si le juge peut établir qu’existe un degré de prescription élevé,  il est probable qu’il estime que le lien de subordination est effectif.  Aurélien Acquier souligne cependant que le degré de prescription est  variable d’une plate-forme à l’autre et qu’il faut éviter toute  généralisation hâtive. Si certaines d’entre elles, à l’instar d’Uber,  encadrent fortement l’activité de leurs chauffeurs, d’autres, comme  Leboncoin par exemple, ne prescrivent pas la nature des relations entre  les utilisateurs de la plate-forme.
Ces analyses sont utiles car  elles nous aident à mieux comprendre le fonctionnement réel des  plates-formes, les enjeux qu’elles soulèvent et les points de vigilance  sur lesquels il est urgent d’enquêter pour éventuellement mieux les  encadrer et les réguler. Elles montrent également que la grande  entreprise et le salariat ne constituent pas des référents adéquats pour  penser le travail sur ces plates-formes, et qu’à l’inverse, d’autres  modèles d’organisation plus anciens, comme le domestic system, peuvent nous aider à mieux éclairer leur fonctionnement et leurs effets concrets.

[Séminaire #ecnEHESS] Mary L. Gray “Amazon MTurk: les coulisses de l’intelligence artificielle” (10 avril 2017, 17h)

Enseignement ouvert aux auditeurs libres. Pour s’inscrire, merci de renseigner le formulaire.

Pour la séance du 10 avril 2017 EHESS Etudier les cultures du numérique, nous avons l’honneur d’accueillir Mary L. Gray, chercheuse chez Microsoft Research et membre du Berkman Center for Internet and Society de l’Université Harvard. Mary Gray a été l’une des pionnières des études sur Amazon Mechanical Turk et sur les liens entre micro-travail et intelligence artificielle.

Pour suivre le séminaire sur Twitter : hashtag #ecnEHESS.

ATTENTION : Le siège habituel étant fermé pour les vacances universitaires, cette  séance se déroulera le lundi 10 avril 2017, de 17h à 20h, amphi Opale, Télécom ParisTech, 46 rue Barrault, 13e arr. Paris.

Title: What is Going On Behind the API? Artificial Intelligence, Digital Labor and the Paradox of Automation’s “Last Mile.”

Speaker: Mary L. Gray

Abstract: On-demand digital labor has become the core “operating system” for a range of on-demand services. It is also vital to the advancement of artificial intelligence (AI) systems built to supplement or replace humans in industries ranging from tax preparation, like LegalZoom, to digital personal assistants, like Alexa. This presentation shares research that starts from the position that on-demand “crowdwork”—intelligent systems that blend AI and humans-in-the-loop to deliver paid services through an application programming interface (API)—will dominate the future of work by both buttressing the operations of future enterprises and advancing automation. For 2 years Mary L Gray and computer scientist Siddharth Suri have combined ethnographic fieldwork and computational analysis to understand the demographics, motivations, resources, skills and strategies workers drawn on to optimize their participation in this nascent but growing form of employment.  Crowdwork systems are not, simply, technologies. They are sites of labor with complicated social dynamics that, ultimately, hold value and require recognition to be sustainable forms of work.

La présentation et les débats se dérouleront en anglais.


Séminaire organisé en collaboration avec ENDL (European Network on Digital Labour).

Qui entraîne les IA et les drones ? Les internautes (Le Figaro, 22 mars 2017)

Dans Le Figaro no. 22586, en kiosque le mercredi 22 mars 2017, un article sur les liens entre digital labor et l’intelligence artificielle.  L’enquête est née des échanges entre la journaliste Elisa Braün, Mark Graham (Oxford Internet Institute) et moi-même.

 

Les internautes travaillent aussi pour les géants du Web
Braun, Elisa

Chez Google, il n’y a pas de petites économies. Un internaute veut changer son mot de passe ? Alors qu’il pense simplement prouver qu’il n’est pas un robot en cliquant sur un panneau de signalisation dans une série d’images, il entraîne les intelligences artificielles développées par l’entreprise et améliore sans le savoir des logiciels de conduite autonome à comprendre le Code de la route.

L’intelligence artificielle a beau promettre un futur rempli de machines entièrement autonomes, elle a encore besoin en coulisses de millions de petites actions humaines. « La plupart des services en ligne ont besoin de beaucoup d’êtres humains pour fonctionner » , explique au Figaro Mark Graham, géographe d’Internet à l’université d’Oxford et spécialiste de ces formes de travail invisibles de l’économie numérique. Cette activité, qui mobilise l’internaute moyen comme plusieurs centaines de millions de travailleurs insoupçonnés, a même un nom : le digital labor.

La ruée vers l’intelligence artificielle a amplifié ce phénomène. Google, Facebook, Microsoft et IBM ont chacun leurs propres laboratoires de recherche dans le domaine. Ces entreprises misent particulièrement sur cette technologie pour assurer leur avenir et ont recruté les meilleurs chercheurs pour réaliser leurs ambitions. Mais pour fonctionner correctement et réaliser leurs prouesses, les intelligences artificielles ont besoin de beaucoup d’attention humaine. Pour qu’un ordinateur reconnaisse un chaton parmi des milliards d’images, un humain doit d’abord lui montrer des milliers de photos de chatons. Cette phase d’entraînement ne revient pas aux grands savants mais à des internautes, qui se chargent de cliquer sur de nombreuses images de chatons jusqu’à ce que l’intelligence artificielle ait compris les traits distinctifs des félins et puisse prendre le relais.

Pour trouver cette main-d’oeuvre, les grandes entreprises adoptent différentes stratégies. Certaines font faire une partie de ce travail à leurs utilisateurs, sans même que ceux-ci en aient conscience. Lorsqu’un utilisateur de Facebook signale une image violente sur son flux d’actualités, il aide par exemple les algorithmes de modération du réseau social à repérer plus finement les contenus choquants postés chaque jour par milliers. Du côté de Google, la reconnaissance de caractères sur des « Captcha » (ces dispositifs qui apparaissent pour vérifier qu’un utilisateur n’est pas un robot) a longtemps permis d’aider les robots de l’entreprise à lire les pages de livres abîmées sur Google Books et à les indexer sur le moteur de recherche.

Les grandes entreprises adoptent une autre stratégie pour les sujets plus sensibles (comme la recherche militaire) ou laborieux (comme la reconnaissance de milliers d’images). Elles font appel à des internautes faiblement rémunérés sur des plateformes spécifiques de digital labor. Certaines ont même lancé leur propre système, de façon plus ou moins assumée. Google passe par EWOK, Amazon détient le service Mechanical Turk, Microsoft se sert de l’UHRS, et la technologie Watson, d’IBM, s’appuie sur la plateforme Spare5 (récemment rebaptisée Mighty AI). Sans connaître le commanditaire de leur travail, les internautes qui fréquentent ces sites doivent parfois reconnaître des pistes d’atterrissage sur des vues aériennes. « Je suis assez certain que certains travaux que nous observons servent pour entraîner les drones » , explique Mark Graham, qui a dirigé une importante étude auprès de centaines de « tâcherons du clic » en Afrique subsaharienne et en Asie du Sud-Est. Google, qui demande parfois à ses utilisateurs de repérer des pales d’hélicoptère sur des images pour recouvrer son mot de passe, est aussi propriétaire de Boston Dynamics, une entreprise investie dans la fabrication de robots militaires.

« Face à ce genre de cas, il faut se demander quel type d’intelligence artificielle nous aidons à développer » , note Antonio Casilli, sociologue à Télécom ParisTech et spécialiste du digital labor. Outre les finalités de ce type de travail, ses conditions posent aussi problème aux experts car elles perpétuent des inégalités. D’ici à 2019, 213 millions de travailleurs devraient pourtant intégrer le marché du digital labor, selon les chiffres de l’International Labour Organisation. L’utilisation des plateformes qui mettent en relation les entreprises et ces millions de travailleurs augmente de 25 % chaque année, selon les chiffres cités par l’étude de Mark Graham. Or, la rémunération de ces micro-tâches ou de ce travail n’est absolument pas régulée. Beaucoup de ces microtravailleurs passent 18 heures par semaine en moyenne à rechercher un travail précaire et épuisant. En France, le Conseil national du numérique a récemment lancé une grande consultation sur le digital labor. Les chercheurs européens se sont déjà fédérés en un réseau, European Network on Digital Labour (ENDL). –

Digital labor, privilège et invisibilisation de la pénibilité (grand entretien dans Le Monde, 11 mars 2017)

Le quotidien Le Monde démarre une enquête sur le digital labor. Le coup d’envoi ? Cette interview que j’ai accordée au journaliste Grégoire Orain.

« Sur Internet, nous travaillons tous, et la pénibilité de ce travail est invisible »

Le chercheur Antonio Casilli explique comment, derrière des services en apparence gratuits, Facebook, Amazon, Google… ont créé une « économie du clic ».

Par Grégoire Orain (propos recueillis par)

Quel est le point commun entre le moment ou vous remontez votre fil Facebook, celui où vous regardez des vidéos sur YouTube et lorsque vous cherchez des photos de chatons sur Google ? Dans les trois cas, vous l’ignorez sans doute, vous êtes en train de travailler.Sur Internet, les grandes plates-formes numériques américaines font tout pour capter notre attention et notre temps, nous offrant des services toujours plus sophistiqués pour communiquer, voyager, nous informer, ou tout simplement consommer.Des outils gratuits, du moins en apparence. Car derrière nos loisirs numériques se cache un bouleversement majeur, mondial, de la façon dont nous produisons de la valeur. De manière plus ou moins invisible, plus ou moins insidieuse, la Silicon Valley nous a tous mis au travail.Antonio Casilli est enseignant-chercheur à Télécom ParisTech et à l’Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS), auteur, avec le sociologue Dominique Cardon, de Qu’est-ce que le Digital Labor ? (INA éditions, 2015).

Dans votre ouvrage, vous expliquez que dès l’instant où quelqu’un se connecte à Facebook, voire à Internet en général, il est mis au travail. De quelle manière ?

C’est un concept que la communauté scientifique appelle le digital labor, c’est-à-dire un travail du clic, composé de plusieurs petites tâches, réalisé sur des plates-formes, qui ne demande pas de qualification et dont le principal intérêt est de produire des données. C’est un travail éminemment social.Sur les réseaux sociaux, par exemple, vous êtes toujours en train de coopérer avec quelqu’un – vous partagez son contenu, likez sa photo, et ainsi de suite –, mais également de travailler pour quelqu’un – le réseau social, qui exploite vos données. C’est ainsi que les grandes plates-formes numériques auxquelles nous avons accès produisent de la valeur.

Quelles sont ces plates-formes, et comment nous font-elles travailler ?

Il en existe quatre types. Le premier type, ce sont les plates-formes à la demande, comme Uber ou Airbnb, qui sous couvert d’une autre activité (transport, location, etc.) font de la production de données, enregistrent nos destinations, notre localisation, nos commentaires, notre réputation, nos évaluations, et qui revendent ensuite ces données.Du côté des chauffeurs du VTC, à lire : Uber crée « une nouvelle population de travailleurs pauvres et mal couverts »Le deuxième type, ce sont les plates-formes de microtravail comme Amazon Mechanical Turk, Upwork, l’application mCent… Des sites sur lesquels des millions de personnes dans le monde réalisent des tâches extrêmement simples [chercher sur Internet l’adresse d’un magasin, numériser les informations d’une carte de visite, décrire les éléments d’une image…] pour des rémunérations extrêmement faibles, de l’ordre de quelques centimes d’euros par minute.Le troisième type, ce sont les plates-formes de gestion de l’Internet des objets. Nos smartphones, nos montres connectées, mais aussi nos télévisions, nos ampoules ou nos thermostats connectés produisent de la donnée qui est ensuite exploitée. Nos maisons se transforment en usine à données, et cette production converge vers les immenses serveurs de Google ou d’Amazon.Le dernier type, enfin, ce sont les plates-formes sociales. Ecrire un post, formuler un tweet, filmer une vidéo pour la partager, mais aussi faire circuler des contenus, signaler ceux qui sont choquants ou inappropriés, c’est du travail, même s’il y a un côté jeu, un côté qui procure du plaisir.

Est-ce vraiment un problème de travailler indirectement et gratuitement pour Facebook ou pour Uber ? Après tout, ils fournissent aussi des services qui sont utiles et pour lesquels nous ne payons pas…

Les personnes qui ne voient pas le souci dans le digital labor sont des privilégiés. Ce sont les gens qui ont le temps et le capital social et culturel nécessaires pour profiter à l’extrême de ce qu’offre le Net. Internet a été conçu pour plaire à ces personnes-là, et celles-ci y trouvent un plaisir fou.  Mais dans le même temps, lorsque nous laissons parler notre privilège, nous faisons l’impasse sur des dizaines de millions de personnes en Inde, en Chine ou ailleurs qui nous permettent de profiter d’Internet pour un salaire de la faim.  Une plate-forme comme Upwork affiche 12 millions de travailleurs enregistrés, autant pour les Chinois de Witmart. Les microtâches réalisées sur ces plates-formes servent à améliorer les intelligences artificielles et les algorithmes des services que nous utilisons, à filtrer les contenus que nous ne voulons pas voir. Un travail invisible, une économie du clic, faite de travailleurs exploités à l’autre bout du monde.

Comment se fait-il que cet aspect de l’activité sur Internet soit méconnu des utilisateurs du réseau ?

Parce que ces entreprises font appel à des ruses pour nous convaincre de travailler pour elles. Pour commencer, la production de données est la plus simple possible. En 2011, Mark Zuckerberg affirmait qu’un partage sur Facebook devait se faire « sans aucune résistance ». On cherche à fluidifier la production de données.  La seconde ruse, qui rend le travail invisible à nos yeux, c’est la « ludification » ; on fait de la production un jeu, ce qui permet aux gens de tirer un plaisir du fait de passer des heures et des heures connectés à des systèmes qui, pourtant, ne cessent de leur adresser des injonctions : clique ici, « like » cette vidéo, commente ton expérience, etc.  Sur les plates-formes de microtravail, c’est la même chose. L’interface d’Amazon Mechanical Turk est assez sympa : des icônes partout, un effet d’émulation entre travailleurs, une valorisation de la réactivité, des scores qui débloquent d’autres jobs à accomplir, etc.  En somme, la ludification permet de pousser les gens à constamment interagir…  Pas seulement. En faisant de la production un jeu, et donc en la sortant de la transaction économique, on minimise le risque que les gens s’organisent, prennent conscience qu’ils sont en train de travailler et, finalement, demandent de l’argent.  C’est pour cette raison qu’il est très difficile d’organiser une prise de conscience collective : tout est fait pour que l’utilisateur soit mis en dehors de la logique contractuelle ou salariale.
Dans ce cas, le « digital labor » n’est-il pas un travail heureux ?

La vraie question n’est pas celle du bonheur ou du plaisir, mais celle de la pénibilité du travail, qui devient invisible. D’autres que nous se tapent les tâches pénibles, les visionnages de contenus méprisables, affreux, terribles, et font marcher le trafic organique dans Facebook. Les personnes qui filtrent les vidéos des égorgements de l’organisation Etat islamique sont aux Philippines, au Mexique, ailleurs. On a délocalisé la pénibilité.

Comment peut-on faire pour prendre en compte ces nouvelles formes de production qui échappent aux cadres habituels du temps de travail, des contrats, du salaire ?

Il y a un problème d’organisation au niveau international, un problème urgent, sérieux, pour lequel il n’y a pour l’instant pas de réponse. Aujourd’hui, si quelqu’un fait grève aux Philippines, un Indonésien va récupérer le travail. Mais ce n’est pas qu’une question de concurrence entre différents pays. Comment donner à tout le monde des droits, la possibilité de contester des conditions de travail ?  En revanche, dans les contextes nationaux, les choses bougent rapidement. Les syndicats, en France, en Allemagne, en Scandinavie, en Autriche, lancent des réflexions sur les travailleurs des plates-formes, de toutes les plates-formes, celles à la demande, bien sûr, comme Uber, mais aussi les plates-formes de microtâches.  Le syndicat allemand IGmetall, par exemple, a lancé Fair Crowd Work, un outil qui doit permettre à ceux qui accomplissent un microtravail de dénoncer les mauvaises pratiques, d’évaluer leurs employeurs, etc.

Si cette régulation ne vient pas, que se passera-t-il ?

Un syndicat, aujourd’hui, ne peut pas se permettre de continuer à avoir les mêmes logiques de dialogue social ou de financement, car les scénarios qui se préparent sont des scénarios de conflictualité.  Elle est déjà là : Uber et tant d’autres font face à des grèves, les modérateurs et les filtreurs s’organisent. Mais en face, les entreprises traditionnelles se « plateformisent » à mesure qu’elles se tournent vers l’exploitation de données, la mise en place d’algorithmes, etc. Cette polarisation demande que les corps intermédiaires sachent de quoi il est question, et quelles sont leurs responsabilités sociales et politiques.

Source: « Sur Internet, nous travaillons tous, et la pénibilité de ce travail est invisible »