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Un weekend “En attendant les robots” sur France Culture (5-6 janv. 2019)

A l’occasion de sa parution, France Culture a consacré trois émissions à mon ouvrage En attendant les robots – Enquête sur le travail du clic (Editions du Seuil, 2019).

Samedi 5 janv. 12h45 – La Suite dans les Idées.

Je suis en conversation avec Sylvain Bourmeau, Filipe Vilas-Boas à propos des “très artificielles intelligences artificielles”.

Derrière le mythe toujours plus médiatique de la prise du pouvoir par les machines de l’intelligence artificielle se cache la réalité de profondes transformations de l’économie et du travail. Le sociologue Antonio Casilli a mené l’enquête.

The Punishment, une œuvre de Filipe Vilas-Boas
The Punishment, une œuvre de Filipe Vilas-Boas• Crédits : Filipe Vilas-Boas

Nous en avons sans doute tous fait l’expérience. En prévision d’un séjour à l’étranger, nous avons eu recours à un site internet spécialisé pour trouver au meilleur prix une chambre d’hôtel. Et depuis, des années plus tard parfois, nous continuons de recevoir dans notre boite mail des propositions de réservation de chambre d’hôtel dans la ville où nous avions séjourné et dans laquelle nous n’avons a priori aucune espèce d’intention de retourner. De la même manière, comment ne pas être agacé par l’indigence des recommandations que nous font sans cesse d’autres plateformes web, telle Amazon qui croit que parce que nous avons consulté ceci sur ses pages nous aimerions acheter cela auprès d’elle… Ou Netflix dont l’interface s’avère d’une confondante médiocrité au regard du catalogue qu’il propose. Ces expériences quotidiennes viennent pour le moins contredire les discours de plus en plus enthousiastes qui nous vantent les progrès spectaculaires de l’intelligence artificielle. Une intelligence décidément pas très maligne. Et surtout, une intelligence bien plus artificielle encore qu’on l’imagine. Il suffit pour s’en assurer d’ouvrir quelques boîtes noires. Ce qu’a méthodiquement fait le sociologue Antonio Casilli. Mais aussi ce que fait, d’une autre façon, l’artiste Filipe Vilas-Boas, qui nous rejoindra en seconde partie.

Samedi 5 janv. 18h10 – Avis Critique.

Julie Clarini, Joseph Confavreux et Raphaël Bourgois proposent un compte rendu de mon ouvrage pour raconter “une histoire de domination”.

Je vous propose de commencer par le livre d’Antonio Casilli, En Attendant les robots : enquête sur le travail du clic publié au Seuil. L’auteur est sociologue et maître de conférences en humanités numériques à Télécom ParisTech. Ce livre est le résultat d’une longue enquête sur les transformations du travail à l’ère du capitalisme de plateforme pour reprendre le titre du livre de Nick Scnircek dont il a été question il y a quelques semaines dans cette émission. Casilli avait déjà signé en 2015 sur ce sujet, avec Dominique Cardon, Qu’est-ce que le digital labor ? chez INA Editions, et il revient avec une version francisée de la question puisqu’il parle ici du « travail du clic ».

Robot au milieu des fleurs
Robot au milieu des fleurs• Crédits : Donald Lain SmithG

Il revient donc sur ce sujet apparu dans le débat public plutôt autour des enjeux de la gratuité : l’idée selon laquelle les internautes, utilisateurs de Google ou Facebook avait accès à ces plateformes gracieusement, en échange d’un travail non rémunéré. Leurs clics, leurs données sont les matières premières qui permettent à ces sites de vivre. Mais il y a un autre aspect du digital labour, c’est de considérer les taches qui sont désormais effectuées par des robots ou des intelligences artificielles comme un grave danger pour les emplois.

Même s’il consacre un certain nombre de pages à ces évolutions, ce n’est pas ça qui intéresse fondamentalement Antonio Casilli. Il va beaucoup plus loin dans l’exploration des transformations du travail et de la valeur en menant une analyse fine de Google, Facebook mais aussi Amazon ou Uber… analyse qui montre que le vrai danger n’est pas le grand remplacement machinique, la disparition du travail, mais sa transformation profonde par l’instauration de nouveaux rapports de dépendance des travailleurs transformés en prolétaires du clic.

La première force du livre, qui est vraiment extraordinaire, c’est l’idée que les robots ne vont pas remplacer les humains. (Julie Clarini)

Il ne faut pas croire que si vous ne travaillez pas dans le digital labour, vous n’êtes pas menacé par les transformations qu’il induit. L’auteur dit bien qu’une entreprise de plus en plus numérisée fait déborder le digital labour sur le travail habituel. C’est là que l’on rejoint les thèses habituelles, de Dominique Méda notamment, selon lesquelles parcelliser, fragiliser, saccager le travail, c’est fragiliser le monde social. (Joseph Confavreux)

Dimanche 6 janv. 20h – Soft Power.

J’ai été l'”invité innovation” de Zoé Sfez et Fréderic Martel dans l’émission Soft Power.

Dans son livre “En attendant les robots”, le sociologue Antonio Casilli rend visible le travail précaire du clic derrière l’intelligence artificielle et les algorithmes et démystifie ainsi l’illusion de l’automation.

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.• Crédits : DAMIEN MEYERAFP

.@AntonioCasilli « On peut penser qu’Uber est un service classique mais le coeur du modèle d’Uber c’est la production de données » #SoftPower— Frederic Martel (@martelf) January 6, 2019

.@AntonioCasilli « Le travail ne disparaitra jamais mais l’emploi peut-être. Il faut se resyndicaliser, créer des plateformes collaboratives et penser les plateformes comme créatrice de richesses communes » #SoftPower— Frederic Martel (@martelf) January 6, 2019


Le Monde publie les bonnes feuilles de “En attendant les robots” (3 janv. 2019)

Le jour 3 janvier 2019 Pixels, le supplément numérique du quotidien Le Monde, publie en avant-première des extraits de mon ouvrage En attendant les robots. Enquête sur le travail du clic (Editions du Seuil, 2019) à l’occasion de sa parution.


Derrière l’illusion de l’intelligence artificielle, la réalité précaire des « travailleurs du clic »

Dans son livre, dont nous publions les bonnes feuilles, le sociologue Antonio Casilli enquête sur le travail invisible et précarisé qui se cache derrière les IA et les algorithmes.

Pour la majorité des services et fonctionnalités des sites Web, applications et objets connectés, les fabricants vantent – et vendent – désormais de nouvelles solutions numériques personnalisées grâce aux intelligences artificielles et aux algorithmes qu’ils ont mis au point. Modération de contenus sur les réseaux sociaux, applications de livraison de repas ou de véhicules avec chauffeur, vente de produits culturels ou de vêtements, enceintes avec assistant vocal…, nos vies seraient désormais facilitées par les robots et autres solutions intelligentes. Cet argument promotionnel ravive la vieille idée selon laquelle le travail humain est peu à peu remplacé par les machines.

Dans son livre enquête En attendant les robots : enquête sur le travail du clic , qui paraît jeudi 3 janvier aux éditions du Seuil et que Le Monde a pu lire en exclusivité, le sociologue Antonio Casilli montre au contraire que ces avancées numériques ne fonctionnent pas sans digital labor , un travail humain invisibilisé et précarisé à grande échelle. En exposant les différentes facettes de ce que l’on appelle aussi le « travail du clic » – des internautes qui alimentent gratuitement les réseaux sociaux aux travailleurs des « fermes à clic » en passant par les prestataires de l’économie « ubérisée » -, Antonio Casilli démystifie l’illusion du tout automatique. Il rappelle aussi que ces nouvelles formes de travail, exercées par des millions de personnes dans le monde, sont un enjeu majeur de l’économie du XXIe siècle.

Bonnes feuilles. C’est en 2017 que j’interviewe Simon. Ce n’est pas son vrai nom, comme par ailleurs SuggEst n’est pas le vrai nom de la start-up qu’il intègre en 2016 en qualité de stagiaire, à la fin de son master Sup de Co. En revanche, l’entreprise existe et se porte bien. C’est une « pépite » du secteur innovant, spécialisée en intelligence artificielle (IA). SuggEst vend une solution automatisée de pointe qui propose des produits de luxe à des clients aisés. Si vous êtes une femme politique, un footballeur, une actrice ou un client étranger – comme l’explique la présentation du site -, en téléchargeant l’application, vous recevez des offres « 100 % personnalisables des marques françaises les plus emblématiques de l’univers du luxe, dans des conditions privilégiées » .

C’est « grâce à un procédé d’apprentissage automatique » que la start-up devine les préférences de ces personnalités et anticipe leurs choix. L’intelligence artificielle est censée collecter automatiquement leurs traces numériques sur des médias sociaux, leurs posts, les comptes rendus d’événements publics auxquels ils ont participé, les photos de leurs amis, fans, parents. Ensuite, elle les agrège, les analyse et suggère un produit.

Jouer les intelligences artificielles

Derrière cette machine qui apprend de manière anonyme, autonome et discrète se cache toutefois une réalité bien différente. Simon s’en rend compte trois jours après le début de son stage, quand, au hasard d’une conversation autour de la machine à café, il demande pour quelles raisons la start-up n’emploie pas un ingénieur en intelligence artificielle ni un data scientist . L’un des fondateurs lui avoue que la technologie proposée à leurs usagers n’existe pas : elle n’a jamais été développée. « Mais l’application offre bien un service personnalisé ? » , s’étonne Simon. Et l’entrepreneur de lui répondre que le travail que l’IA aurait dû réaliser est en fait exécuté à l’étranger par des travailleurs indépendants. A la place de l’IA, c’est-à-dire d’un robot intelligent qui collecte sur le Web des informations et restitue un résultat au bout d’un calcul mathématique, les fondateurs de la start-up ont conçu une plate-forme numérique, c’est-à-dire un logiciel qui achemine les requêtes des usagers de l’application mobile vers… Antananarivo.

C’est, en effet, dans la capitale de Madagascar que se trouvent des personnes disposées à « jouer les intelligences artificielles » . En quoi consiste leur travail ? La plate-forme leur envoie une alerte avec le nom d’une personnalité-cible qui se sert de l’application. Ensuite, en fouillant les médias sociaux et les archives du Web, ils collectent à la main un maximum d’informations sur son compte : des textes, des photos, des vidéos, des transactions financières et des journaux de fréquentation de sites… Ils font le travail qu’un bot, un logiciel d’agrégation de données, aurait dû réaliser. Ils suivent cette personnalité sur les réseaux, parfois en créant de faux profils, et rédigent des fiches avec ses préférences à envoyer en France. Ensuite, SuggEst les agrège et les monétise auprès d’entreprises du luxe, qui proposent les offres. Combien sont-elles, sur terre, ces petites mains de l’intelligence artificielle ? Personne ne le sait. Des millions, certainement. Et combien sont-elles payées ? A peine quelques centimes par clic, souvent sans contrat et sans stabilité d’emploi. Et d’où travaillent-elles ? Depuis des cybercafés, aux Philippines, chez elles en Inde, voire depuis des salles informatiques d’universités au Kenya. Pourquoi acceptent-elles ce job ? La perspective d’une rémunération, sans doute, surtout dans des pays où le salaire moyen d’un travailleur non qualifié ne dépasse pas les quelques dizaines de dollars par mois.

Des petites mains qui actionnent la marionnette

L’implication humaine est nécessaire autant pour des raisons techniques que commerciales. Les intelligences artificielles, on le verra, se basent largement sur des procédés d’apprentissage automatique que l’on appelle « supervisé » : les machines apprennent à interpréter les informations et à réaliser des actions au fil des interactions avec l’accompagnement de « professeurs » humains. Ces derniers proposent les exemples de processus cognitifs que les systèmes intelligents apprennent à reproduire. C’est un temps de formation, d’entraînement de logiciels encore gauches. Mais cet apprentissage ne s’interrompt jamais.

Ce qui aujourd’hui attire notre attention n’est pas le geste expert des informaticiens qui conçoivent les systèmes ou des ingénieurs qui mettent en place l’IA forte, mais bien les milliards (oui, des milliards…) de petites mains qui, au jour le jour, actionnent la marionnette de l’automation faible. C’est un travail humble et discret, qui fait de nous, contemporains, à la fois les dresseurs, les manouvriers et les agents d’entretien de ces équipements. La complexité, l’étendue et la variété des tâches numériques nécessaires pour permettre le fonctionnement des assistants virtuels font du digital labor un objet d’étude incontournable. Mais dès lors que les intelligences artificielles ne sont pas complètement automatisées, le doute surgit qu’elles puissent ne pas l’être du tout.

L’intervention humaine se manifeste alternativement au travers d’actions visant tantôt à faciliter ( enable ), tantôt à entraîner ( train ) et parfois même à se faire passer pour ( impersonate ) des intelligences artificielles. […] Les tâches qui permettent aux intelligences artificielles d’exister et de fonctionner font l’objet d’annonces, d’enchères, d’appariements sur des sites spécialisés en sous-traitance (ou en micro-sous-traitance). Dans d’autres cas, les négociations sont de nature non pécuniaire, par exemple quand la contribution humaine au fonctionnement des intelligences artificielles n’est pas encadrée par une simple transaction, mais par un système complexe d’incitations de nature économique (par exemple des bons d’achats, des services en échange de prestations) ou non économique (plaisir, reconnaissance, jeu, etc.).

Des « microtâcherons » du Web

Le premier type de digital labor renvoie au travail à la demande mettant en relation des demandeurs et des fournisseurs potentiels de prestations, que l’on peut associer à des plates-formes comme Uber ou Deliveroo, dont les applications et les sites Web composent une « économie de petits boulots » ( gig economy ).

En surface, l’usager-prestataire réalise des tâches manuelles en temps réel pour assurer des services de transport, d’hébergement, de livraison, d’aide à la personne, de réparation ou d’entretien. En profondeur, comme pour tous les types de digital labor , il produit des données, à cette différence près que leur extraction demande davantage d’effort physique de sa part. Il s’agit d’activités que l’on peut difficilement confondre avec du loisir : malgré la présence d’éléments de sociabilité, leur pénibilité est reconnaissable, et leurs composantes visibles (conduire, accueillir, s’occuper d’une livraison) demeurent centrales. De même, la dépendance (parfois seulement économique, parfois formalisée par un contrat) de l’usager vis-à-vis de la plate-forme est évidente.

Le deuxième type de digital labor que l’on rencontre sur les plates-formes numériques est le microtravail. Le terme désigne la délégation de tâches fractionnées aux usagers de portails comme Amazon Mechanical Turk ou Clickworker. Dans la mesure où des travailleurs y sont recrutés en nombre, on parle parfois de « travail des foules » ( crowdwork ). Parce qu’ils exécutent des activités standardisées et à faible qualification, on leur donne parfois le nom de « microtâcherons » . Ceux qui demandent l’effectuation des tâches sont des entreprises, des institutions publiques (surtout de recherche), voire des particuliers.

Ce type de digital labor est strictement lié à la pratique du « calcul assisté par l’humain » ( human-based computation ), qui consiste à dépêcher des travailleurs pour effectuer des opérations que les machines sont incapables d’accomplir elles-mêmes. Le microtravail consiste en la réalisation de petites corvées telles que l’annotation de vidéos, le tri de tweets, la retranscription de documents scannés, la réponse à des questionnaires en ligne, la correction de valeurs dans une base de données, la mise en relation de deux produits similaires dans un catalogue de vente en ligne, etc. Pour leurs activités, les usagers reçoivent des rémunérations pouvant aller de quelques euros à moins d’un centime par tâche. Comme dans l’économie à la demande, les plates-formes prélèvent une commission sur toute transaction, bien que des formes de microtravail non rémunérées soient aussi courantes.

Quoique avec un niveau d’organisation et de contestation moins important que dans le cas de l’économie à la demande, le microtravail n’est pas dénué de luttes et de conflits pour la reconnaissance des droits des usagers. En effet, la rhétorique commerciale des investisseurs et des concepteurs de ces services cherche constamment à reléguer ces tâches en dehors du « vrai travail » . Les interfaces des applications sont conçues pour être ludiques et engager les usagers à s’en servir en minimisant la perception de la pénibilité des missions qu’on leur confie. La rémunération modique qu’ils en retirent contribue elle aussi à éloigner les soupçons qu’il s’agit d’une activité travaillée, niant par là même tout lien de subordination. Usagers et propriétaires des plates-formes s’accordent pour dire que le microtravail peut tout au plus donner lieu à un complément de revenu, mais difficilement à un revenu principal. Le niveau de qualification est souvent faible, ce qui explique que ces microprestations favorisent aussi l’entrée sur le marché du travail de personnes affichant une extrême variété aussi bien par leur niveau d’éducation, leurs compétences linguistiques que par leur culture du travail.

La promesse fallacieuse de l’émancipation

Clé de voûte des modèles d’affaires des plates-formes numériques orientées vers la production de solutions « intelligentes » , le digital labor influence de larges écosystèmes d’entreprises et

irrigue les marchés actuels. Les modèles d’organisation du travail humain qu’il inspire présentent une forte variabilité. Les utilisateurs d’applications à la demande et les abonnés de médias sociaux se situent aux extrêmes d’un éventail de situations, dont les constantes sont la tâcheronnisation et la datafication. Le digital labor peut être tantôt assimilé à du freelancing, tantôt au travail temporaire, aux « contrats zéro heure » comme pour certains livreurs à la demande, voire au travail à la pièce pour les microtravailleurs, au travail « gratuit » ou rémunéré par des avantages en nature (bons d’achat, produits, accès à des services premium) pour les membres de plates-formes sociales.

Néanmoins, le digital labor est une occupation qui peine à être reconnue comme relevant du travail au regard des critères de définition de l’emploi formel. Son rapprochement avec d’autres formes de travail invisible (domestique, ludifié, « du consommateur » , « des publics » , immatériel) ayant fait surface au cours des dernières décennies fait en l’occurrence apparaître que la position relative d’un travailleur des plates-formes, les conditions matérielles et la nature de ses activités sont largement influencées par le degré d’ « ostensibilité » de ses tâches.

A travers la promesse fallacieuse de l’émancipation par l’automation et le spectre menaçant de l’obsolescence du travail humain, les plates-formes numériques condamnent la multitude grandissante des tâcherons du clic à une aliénation radicale : oeuvrer inlassablement à leur propre disparition en s’effaçant derrière des machines dont ils sont et resteront les rouages indispensables. Pour contrer cette destinée funeste, la reconnaissance du digital labor s’impose comme un objectif politique majeur, afin de doter les « travailleurs digitaux » d’une véritable conscience de classe en tant que producteurs de valeur.

[Vidéo] Conférence de lancement de “En attendant les robots” (Musée des Arts et Métiers, 3 janv. 2019)

Vidéo de la soirée de présentation de mon ouvrage En attendant les robots. Enquête sur le travail du clic (Éditions du Seuil), qui a eu lieu le 3 janvier 2019 au Musée des Arts et Métiers de Paris. La rencontre, dans le cadre du cycle “Paroles d’auteurs”, a été animée par Thomas Baumgartner.


L’essor des intelligences artificielles réactualise une prophétie lancinante : avec le remplacement des êtres humains par les machines, le travail serait appelé à disparaître. Si certains s’en alarment, d’autres voient dans la « disruption numérique » une promesse d’émancipation fondée sur la participation, l’ouverture et le partage.
Les coulisses de ce théâtre de marionnettes (sans fils) donnent cependant à voir un tout autre spectacle. Celui des usagers qui alimentent gratuitement les réseaux sociaux de données personnelles et de contenus créatifs monnayés par les géants du Web. Celui des prestataires des start-ups de l’économie collaborative, dont le quotidien connecté consiste moins à conduire des véhicules ou à assister des personnes qu’à produire des flux d’informations sur leur smartphone. Celui des microtravailleurs rivés à leurs écrans qui, à domicile ou depuis des « fermes à clic », propulsent la viralité des marques, filtrent les images pornographiques et violentes ou saisissent à la chaîne des fragments de textes pour faire fonctionner des logiciels de traduction automatique.
En dissipant l’illusion de l’automation intelligente, Antonio Casilli fait apparaître la réalité du digital labor : l’exploitation des petites mains de l’intelligence « artificielle », ces myriades de tâcherons du clic soumis au management algorithmique de plateformes en passe de reconfigurer et de précariser le travail humain.

Dans le Blog de l’IMT (4 janv. 2019)

Entretien avec le blog de l’Institut Mines-Telecom, pour reparcourir mon parcours, de mes travaux sur la vie privée et les données personnelles jusqu’à mon plus ouvrage En attendant les robots. Enquête sur le travail du clic (Editions du Seuil, 2019) à l’occasion de sa parution.

Des données personnelles aux intelligences artificielles : à qui profite le clic ?

Cliquer, liker, partager : toutes nos liaisons numériques produisent de la donnée. Ces informations, captées et monétarisées par les grandes plateformes du numérique, sont en phase de devenir l’or noir – virtuel – du XXIe siècle. Sommes-nous tous devenus les ouvriers du numérique ? À l’occasion de la sortie de son ouvrage, En attendant les robots, enquête sur le travail du clic, Antonio Casilli, chercheur à Télécom ParisTech et spécialiste du digital labor, revient pour nous sur les dessous de cette exploitation 2.0.

Qui nous sommes, ce que nous aimons, ce que nous faisons, quand, avec qui : les assistants personnels et autres interlocuteurs virtuels savent tout de nous. L’espace numérique est le nouveau terrain de l’intime. Ce capital social virtuel est la matière brute des géants de l’internet. La rentabilité des plateformes numériques, de Facebook à Airbnb en passant par Apple ou encore Uber, repose sur l’analyse massive de données des utilisateurs à des fins publicitaires. Dans son nouvel ouvrage intitulé En attendant les robots, enquête sur le travail du clic, Antonio Casilli explore ainsi l’émergence d’un capitalisme de surveillance, opaque et invisible, marquant l’avènement d’une nouvelle forme de prolétariat du numérique : le digital labor — ou travail numérique « du doigt » en français. Du microtravailleur du clic, conscient et rémunéré, à l’usager dont l’activité de production de données est implicite, le sociologue analyse les coulisses d’un travail hors travail, et la réalité bien palpable de cette économie de l’immatériel.

À lire sur I’MTech : Quèsaco le digital labor ?

Antonio Casilli interroge notamment la capacité des plateformes du net à mettre leurs utilisateurs au travail, convaincus d’être plus consommateurs que producteurs. « La gratuité de certains services numériques n’est qu’une illusion. Chaque clic alimente d’une part un vaste marché publicitaire, de l’autre il produit de la donnée qui nourrit des intelligences artificielles. Chaque j’aime, chaque post, chaque photo, chaque notation ou connexion remplit une condition : produire de la valeur. Ce digital labor est très faiblement voire non rémunéré, puisque personne ne touche une rétribution à la hauteur de la valeur produite. Mais cela reste du travail : c’est une source de valeur, tracée, mesurée, évaluée, et encadrée contractuellement par les conditions générales d’usage des plateformes » explique le sociologue.

Cachez cet humain que je ne saurais voir

Ainsi, pour lui, le digital labor est une nouvelle forme du travail, invisibilisée, qui se manifeste au travers de nos traces numériques. Loin de marquer la disparition du travail humain remplacé par les robots, ce travail au clic questionne la frontière entre le travail implicitement produit et l’emploi formellement reconnaissable. Et pour cause, les micro-travailleurs payés à la pièce ou les usagers-producteurs de données, comme nous, sont indispensables pour les plateformes. Ces données alimentent les modèles de machine learning : derrière l’automatisation d’une tâche, comme la reconnaissance visuelle ou textuelle, ce sont en fait des humains qui nourrissent les applications, en indiquant, par exemple sur des images le ciel, les nuages ou en retranscrivant un mot.

« Selon certaines idées reçues, ces machines apprendraient toutes seules. Mais pour entraîner leurs algorithmes  à calibrer, à améliorer leurs services, les plateformes ont besoin d’énormément de personnes qui les entraînent et les testent » rappelle Antonio Casilli. Parmi les exemples les plus emblématiques, un service proposé par le géant américain Amazon, Mechanical Turk. Ironie du sort, son nom fait référence à un canular remontant au XVIIIème siècle. Un automate joueur d’échecs, appelé le « turc mécanique », était capable de remporter des parties contre des joueurs humains. Le Turc était en réalité manipulé par de véritables humains qui se glissaient à l’intérieur.

I never tire of looking at videos of Chinese click farms. It’s just so surreal to see hundreds of phones playing the same video for the purposes of fake engagment. pic.twitter.com/bHAGLqRqVb

— Matthew Brennan (@mbrennanchina) December 10, 2018

De même, certains services dits “intelligents” s’appuient largement sur la mise au travail de petites mains. Une intelligence artificielle “artificielle” en quelque sorte. Un travail au service de la machine, où ces ouvriers du numérique accomplissent des microtâches maigrement rémunérées. « Le digital labor marque ainsi l’apparition d’une nouvelle manière de travailler : tâcheronnisé, parce que le geste humain est réduit à un simple clic ; dataisé, parce qu’il s’agit de produire de la donnée pour que les plateformes numériques en tirent de la valeur » explique Antonio Casilli. Et c’est bien là que la data blesse. Aliénation et exploitation : aux tâcherons du web installés dans le Nord, s’ajoutent le plus souvent des homologues situés en Inde, aux Philippines, ou dans des pays en voie de développement, où le salaire moyen est bas, où ils sont parfois rémunérés moins qu’un centime par clic.

Encadrer le digital labor par le droit ?

Ces nouvelles formes de travail échappent encore aux normes salariales. Néanmoins, les recours collectifs contre les plateformes numériques pour revendiquer certains droits se sont multipliés ces dernières années. À l’image des chauffeurs Uber ou des livreurs Deliveroo qui tentent, par voie de justice, de faire requalifier leur contrat commercial en contrat de travail. Face à cette précarisation du travail numérique, Antonio Casilli envisage trois évolutions possibles pour une reconnaissance sociale, économique et politique du digital labor.

« De Uber aux modérateurs des plateformes, le droit du travail classique — donc la requalification en salariat — pourrait permettre une reconnaissance de leur statut. Mais le travail dépendant n’est pas forcément la panacée. Aussi, on voit de plus en plus se développer des formes de plateformes coopératives où les usagers deviennent les propriétaires des moyens de production et des algorithmes. » Antonio Casilli voit toutefois des limites à ces deux évolutions. Pour lui, une troisième voie est possible. « Nous ne sommes ni les petits propriétaires, ni les petits entrepreneurs de nos données. Nous sommes les travailleurs de nos données. Et ces données personnelles, ni privées, ni publiques, appartiennent à tous et à personne. La vie privée doit être une négociation collective. Il nous reste à inventer et à faire émerger des institutions pour en faire un véritable bien commun. Internet est un nouveau champ de luttes » s’enthousiasme le chercheur.

Vers une fiscalité du numérique

Alors, les données personnelles de moins en moins personnelles ? “Chacun d’entre nous produit de la donnée. Mais cette donnée est, en fait, une ressource collective, appropriée et privatisée par des plateformes. Ces plateformes devraient non pas rémunérer à la pièce la donnée de chaque individu, mais plutôt restituer, redonner à la collectivité nationale ou internationale, via une fiscalité équitable, la valeur qu’elles ont extraite” détaille Antonio Casilli. En mai dernier, le règlement général sur la protection des données (RGPD) est entré en application dans l’Union Européenne. Entre autres, ce texte protège désormais les données comme des attribut de la personnalité et non plus comme une propriété. Ainsi, théoriquement, chacun peut désormais consentir librement – et à tout moment – à l’exploitation de ses données personnelles et retirer son consentement aussi simplement.

Si la régulation passe aujourd’hui par un ensemble de mesures de protection, la mise en place d’une fiscalité telle que promue par Antonio Casilli permettrait l’instauration d’un revenu de base inconditionnel. Le fait même d’avoir cliqué ou partagé une information pourrait donner droit à cette redevance et permettrait à chaque utilisateur d’être rémunéré pour n’importe quel contenu posté en ligne. Ce revenu ne serait donc pas lié aux tâches réalisées mais reconnaîtrait la valeur issue de ces contributions. En 2020, plus de 20 milliards d’appareils seront connectés à l’internet des objets. Le marché de la donnée pourrait ainsi atteindre près de 430 milliards d’euros par an d’ici là selon certaines estimations, soit ⅓ du PIB de la France. Les données ne sont définitivement pas des marchandises comme les autres.

En attendant les robots, enquête sur le travail du clic, Antonio A. Casilli, Éditions du Seuil, en librairie depuis le 3 janvier 2019.

Article rédigé par Anne-Sophie Boutaud, pour I’MTech.

Robots, bots, drones, automates… Podcast d’Antonio Casilli (France Culture, La Grande Table, 06 mars 2012)

Podcast de La Grande Table, le magazine culturel de la mi-journée sur France Culture, en collaboration avec le magazine Books qui publie ce mois-ci un dossier sur l’usage militaire des robots et des drones. Pour en parler avec Caroline Broué, Tobie Nathan, Olivier Postel-Vinay et le sociologue Antonio Casilli, auteur de Les liaisons numériques. Vers une nouvelle sociabilité ? (Ed. du Seuil).

Pour écouter d’autres podcast d’Antonio Casilli sur France Culture.

Les drones, avions télécommandés sans pilote, font parler d’eux. De plus en plus souvent employés dans des actions militaires en Somalie, en Libye, au Pakistan, ils jouent désormais un rôle de premier plan dans les stratégies antiterroristes. Mais la société civile s’approprie cette technologie, et la détourne à des fins de progrès social. Pas plus tard que le mois dernier le New York Times révélait que des associations écologistes s’en servaient pour surveiller la chasse illégale à la baleine au Japon, et que des groupes militants tels Occupy avaient construit des prototypes de drones actionnés via smartphone pour dénoncer les bavures policières.

Bref qu’il s’agisse de conflits sociaux ou de conflits géopolitiques, les robots sont partout. Mais ceci ne représente pas forcément une nouveauté. Déjà il y a un siècle, quand le dramaturge Karel Čapek inventa le mot « robot » ils représentaient le pendant imaginaire des ouvriers en lutte dans les usines. Et à l’aube de la première guerre mondiale, les artistes futuristes saluaient les guerres modernes dans lesquelles les combats d’humain allaient être remplacés par des chorégraphies de machines, d’automates et d’engins explosifs.

La nouveauté est ailleurs, dans le fait qu’une guerre d’un autre type se prépare, combattue par une nouvelle génération de robots. La guerre, est celle de l’information. Et les robots ont troqué leurs engrenages pour des lignes de code. Désormais devenus des êtres purement logiciels, ils se font appeler tout simplement « bots ». Ils sont devenus des intelligences artificielles parcourent la Toile à la recherche d’information et de vulnérabilités de sécurité. Les bots espionnent les ordinateurs des scientifiques iraniens, ils lancent des attaques synchronisées contre la marine américaine en ou le parlement d’Estonie. Et une autre guerre se combat aussi sur les marchés financiers, où des algorithmes ultrarapides observent les marchés financiers 24h/24 et permettent de gagner de l’argent en quelques millisecondes. Aux E-U, où ces robots ont désormais remplacé presque 70% des traders humains, l’inquiétude monte face à la possibilité que des états voyous puissent interférer dans leur fonctionnement et précipiter l’occident dans une banqueroute financière irréversible.

Peut-on dire, pour paraphraser von Clausewitz, que « la robotique est la continuation de la guerre par d’autres moyens » ?