travail numérique

Digital platform labor : transformations du travail et nouvelles inégalités planétaires

Intervention aux Ministères économiques et financiers, Bercy (13 septembre 2016).

 

Antonio A. CASILLI.

Plateformes et transformations de l’entreprise

Le bouleversement numérique entraîne beaucoup de confusion sémantique. On parle parfois de « disruption », d’« uberisation ». Les consultants évoquent la « transformation numérique », les entités politiques et les corps intermédiaires utilisent souvent le terme de « révolution numérique », alors qu’en Allemagne et dans le sud de l’Europe est évoquée l’« industrie 4.0 ».

On retiendra ici la notion de « plateformisation », tout en excluant l’idée d’automatisation ou de remplacement des êtres humains par les robots, car cette idée n’est pas vérifiée aujourd’hui, malgré la prophétie de l’étude d’Oxford de 2013, qui a été mentionnée plus haut. L’histoire de l’économie regorge de prophéties de ce type : l’économiste Thomas Mortimer[1] annonçait déjà l’« exclusion du travail du genre humain » avec l’apparition des premiers moteurs dans les scieries ; il en va de même pour les prophéties contenues dans les Principles of Political Economy (1821) de David Ricardo , qui ne se sont jamais réalisées.

Aujourd’hui la plateformisation entraîne non pas la disparition du travail, mais une modification du ratio travail/emploi. Pour définir une plateforme, il faut revenir à la relation entre marché et entreprises. Selon la vision classique de l’économiste Ronald Coase[2], le capitalisme moderne se caractérise par une séparation nette entre le marché – où l’on s’expose au risque, à la volatilité des prix et des transactions, etc. – et l’entreprise, qui internalise un ensemble de coûts et cherche à gérer ce risque, par exemple en mettant en place des hiérarchies précises. Or, avec les plateformes, le marché et l’entreprise, tendent à se confondre, comme c’est le cas pour Amazon, par exemple, qui est à la fois une entreprise et un marketplace.

En outre, ces plateformes prennent la forme de marchés bifaces : certains usagers paient ; d’autres bénéficient d’un prix nul, ou même d’un prix négatif puisqu’ils sont rétribués pour consommer. Ainsi, le modèle économique de Google se fonde sur le marché de la publicité : l’utilisateur vit dans l’illusion de la gratuité du service rendu, alors que les annonceurs paient pour acheter les données. En outre, les plateformes se caractérisent par leur capacité à coordonner des catégories disparates d’utilisateurs : consommateurs, producteurs, livreurs, opérateurs logistiques, systèmes de paiement. Plusieurs acteurs économiques doivent donc se coordonner au moment de la transaction. Les GAFA sont le plus souvent évoqués, mais leur hégémonie ne s’étend pas au monde entier : on trouve en Chine le géant chinois Alibaba[3], et les Russes préfèrent le réseau social Vkontakte[4] à Facebook.

Captation de la valeur issue des usages

Ces plateformes opèrent une captation de la valeur créée par les usagers, ce qui produit un changement du ratio entre la valeur produite et la valeur captée. Ainsi, les réseaux sociaux se fondent sur des contributions bénévoles – même si elles sont plus rares que cela est souvent imaginé : elles sont toutes valorisables sur ces plateformes qui produisent très peu de valeur en elles-mêmes.

Par ailleurs, les plateformes s’appuient sur une vaste économie des données personnelles. Le traitement automatique de bases de données massives collectées à partir des données des utilisateurs ne concerne plus seulement Apple, Alphabet, Microsoft, Facebook et Amazon, qui sont les cinq premières capitalisations boursières mondiales. Les entreprises du CAC 40 adoptent progressivement les mêmes réflexes. Ainsi, la SNCF ambitionne à monétiser les données de ses utilisateurs pour optimiser son réseau et pour faire évoluer son modèle d’affaires. Cet effort se manifeste par exemple par la création de TGVpop[5], un mix d’Uber, de Facebook et de la SNCF : certains trains ne circulent que s’ils affichent suffisamment de « likes ». Comme Laurent Gille l’évoque dans l’ouvrage Aux sources de la valeurDes biens et des liens[6], ce sont ainsi les relations qui deviennent sources de valeur, et non plus des biens.

Dans ce contexte, les plateformes opèrent encore un autre changement, plus important pour notre propos : celui du ratio entre emploi formel – rémunéré par un salaire établi par contrat de travail – et travail implicite. Ce dernier apparaît lorsque les utilisateurs transmettent leurs données personnelles ou laissent connaître des comportements monétisables. La plateformisation transforme les entreprises en mécanismes de coordination d’acteurs sociaux qui opèrent une marginalisation – ou crowding out, c’est-à-dire éviction – de la force de travail. Un nombre de plus en plus réduit de personnes travaillent au sein de entreprises-plateformes (salariés formels) tandis que l’essentiel de l’activité est réalisé à ses alentours via des mécanismes d’externalisation (sous-traitance, offshoring, essaimage, etc.), où travaillent les communautés d’usagers. Ces derniers se transforment ainsi en coproducteurs, notion déjà identifiée par les sociologues dans les années 1970 dans le travail produit autour des entreprises. Le travail des consommateurs, concerne non seulement Internet mais aussi toutes les grandes surfaces où chacun devient son propre caissier, son propre évaluateur, formateur, contre-maître, comme l’explique la sociologue Marie-Anne Dujarier[7]. Il s’agit à présent d’associer à ces aspects la reconnaissance du travail immatériel des personnes qui produisent des contenus cognitifs.

Le digital labor

En français, on ne traduit pas le terme digital labor, car le mot « travail » a plusieurs sens : il désigne à la fois la transformation de la réalité physique (ce que les allemands appelleraient Werk et les anglais work) et un ensemble de relations sociales : « travailler pour », « travailler avec », etc (que les allemands appelleraient Arbeit, et les anglais, justement, labor). Le digital labor désigne alors le travail de relations sociales effectué sur les plateformes numériques. Il ne s’agit pas d’une travail « numérique », mais bien d’un travail « digital », car il est effectué avec les doigts, c’est-à-dire il est un travail du clic. Le digital labor comprend ainsi de nombreuses activités. Sur certaines plateformes, il s’agit de travail à la demande : ainsi, Uber affirme se cantonner à une intermédiation algorithmique qui garantit que le passager A rencontrera le chauffeur B. Ce dernier passe alors son temps, plus qu’à conduire à réaliser ce « travail du doigt » pour planifier sur l’application mobile son activité durant la semaine, gérer sur internet sa réputation et l’évaluation par les passagers, personnaliser son profil, effectuer de tâches de construction de la présence numérique. Il en va de même des passagers qui doivent gérer leur réputation. La gestion de l’évaluation réciproque devient un véritable travail dont chacun ressent les effets.

La plateforme Amazon Mechanical Turk[8] s’appuie sur la métaphore d’un automate joueur d’échecs qui aurait jadis défié et battu tous les grands gouvernants européens ; or cet automate contenait en fait un être humain qui actionnait les pièces. Amazon Mechanical Turk fonctionne en fait de la même manière. Le système automatique se fonde sur l’action de centaines de milliers d’humains qui réalisent un certain nombre de tâches : ils taguent des images, organisent des playlists de musiques, etc. Il importe donc de relativiser la prétendue automatisation du travail : derrière le rôle joué par l’algorithme se trouvent en effet des humains qui cliquent, moyennant une micro-rémunération. Mais cette source de gain est soustraite à toute forme de protection et de réglementation classique. La récente loi Travail n’a pas réussi à encadrer ces activités alors que Foule Factory[9] apparaît en France comme l’équivalent d’Amazon Mechanical Turk. Ces plateformes représentent un véritable marché du travail. On y trouve aussi le poids lourd chinois Zhubajie[10], l’un des plus importants opérateurs du micro-travail au monde, qui compte une dizaine de millions d’utilisateurs. Ou alors UpWork, entreprise étasunienne qui est tournée vers les pays du Sud (Afrique subsaharienne et Asie du Sud) : ces derniers ne sont pas seulement concernés par des phénomènes de consommation numérique, mais aussi par la production numérique. Le service TxtEagle permet ainsi à des personnes vivant dans des zones rurales d’Afrique de réaliser des micro-tâches pour des micro-paies.

 

De nouvelles inégalités planétaires

De nouvelles inégalités Nord-Sud émergent à travers ces plateformes. Une étude récente de l’Oxford Internet Institute[11] montre l’existence de flux de travail importants entre le sud et le nord de la planète : les pays du Sud deviennent les producteurs de micro-tâches pour les pays du Nord. Aujourd’hui, les plus grands réalisateurs de micro-taches se trouvent aux Philippines, au Pakistan, en Inde, au Népal, à Hong-Kong, en Ukraine et en Russie, et les plus grands acheteurs de leurs clics se situent aux Etats-Unis, au Canada, en Australie et au Royaume-Uni. Les inégalités classiques Nord/Sud se reproduisent à une échelle considérable. D’autant qu’il ne s’agit pas d’un travail résiduel mais d’un véritable marché du travail : UpWork compte 10 millions d’utilisateurs, Freelancers.com, 18 millions, etc.

Or, ce digital labor reste invisible et échappe aux statistiques et à l’encadrement classique du travail salarié. Cela pose des problèmes, d’une part, de protection des travailleurs et, d’autre part, de dissimulation du micro-travail dans n’importe quel usage numérique. Crowdsource, lancé récemment par Google, permet d’aider l’entreprise à améliorer ses services en traduisant des textes, en tagguant des images, en retranscrivant des phrases. C’est une version mobile d’Amazon Mechanical Turk. Mais depuis longtemps, chaque fois que Google Translate est utilisé l’amélioration du moteur de traduction est proposée à l’utilisateur. Il en va de même des re-captcha[12] – ces encadrés où il est demandé à l’utilisateur de montrer qu’il n’est pas un robot en retranscrivant des lettres floues qui apparaissent à l’écran : chaque fois que l’utilisateur répond à un « re-captcha », il travaille pour Google Books, dont l’algorithme ne parvient parfois pas à reconnaître correctement les pages scannées des livres.

Le travail dissimulé du clic concerne tout le monde. Facebook, présenté comme un service gratuit, se révèle aussi être un énorme marché du clic. Aujourd’hui, l’algorithme de Facebook opère une restriction artificielle de la portée organique des posts partagés par les utilisateurs : vous avez 1000 « amis », par exemple, mais moins de 10% lit vos messages hilarants ou regarde vos photos de chatons. Officiellement, Facebook prétend qu’il s’agit ainsi de limiter les spams. Mais en fait, la plateforme invente un nouveau modèle économique visant à faire payer pour une visibilité plus vaste ce que l’usager partage aujourd’hui via le sponsoring. Ce modèle concerne moins les particuliers que les entreprises qui fondent leur stratégies marketing sur ce réseau social : ces dernières ont en effet intérêt à ce que des centaines de milliers de personnes lisent leurs messages, et elles paieront pour obtenir plus de clics. Or ce système repose sur des « fermes à clics », qui exploitent des travailleurs installés en Inde, au Pakistan, en Malaisie, etc[13]. Cet énorme marché dévoile l’illusion d’une participation volontaire de l’usager, qui est aujourd’hui écrasée par un système de production de clics fondé sur du travail caché—parce que, littéralement, à l’autre bout du monde. En filigrane, une autre question se pose. Si le clic de l’usager bénévole vaut autant que celui d’une personne payée pour le faire, certains se demandent comment rémunérer ce travail.

Facebook se fonde sur la gratuité du service offert aux usagers, la plateforme n’étant de son côté pas censée rémunérer ce que l’usager publie ou clique. Mais de plus en plus de services s’affranchissent de ce système et proposent de rémunérer la participation en ligne. Ainsi la plateforme américaine TSU[14] a développé un modèle d’affaires de rémunération de l’utilisateur : ce dernier crée un profil que TSU monétise en vendant les données à des régies publicitaires. L’entreprise captait donc 10 % sur chaque dollar perçu, l’usager 45 %, la personne qui a invité cet usager à créer un profil reçoit 30 %, et ainsi de suite. L’arrivée de chaque nouvel utilisateur donnerait lieu à une rémunération en cascade pour tous les membres du réseau. Même si personnellement je ne suis pas du tout d’accord avec ces idées de rémunération « à la tâche » ou « à la donnée », ces nouveaux modèles peuvent être perçu comme une manière d’organiser une redistribution de la valeur et de reconnaître le fait que chaque clic constitue un travail dont bénéficient ces plateformes. Alors, la question devient plutôt comment donner au collectif la valeur que les plateformes captent du collectif. Et ma position s’éloigne de celle des thuriféraires de la rémunération de chaque clic, qui créerait à mon avis une classe de prolétaires digitaux. Il faut plutôt envisager une fiscalité du numérique solide, accompagnée par une politique de redistribution qui passe par la mise en place d’un revenu universel de base. Le CNNum le pointe d’ailleurs dans un rapport remis en janvier 2016 à la ministre du Travail sur la nouvelle trajectoire « travail, emploi et numérique »[15] : il souligne l’importance du digital labor, c’est-à-dire du travail des utilisateurs et préconise la création de ce revenu de base digital.

[1] Thomas Mortimer, britannique   (1730–1810) en 1772, il écrit : « those machines are intended almost totally to exclude the labor of the human race.” …“if introduced into our dockyards etc…they would exclude the labor of thousands of useful workmen.”

[2] Ronald Coase, britannique (1910-2013), prix Nobel d’économie 1991

[3] Voir le site du groupe Alibaba : http://www.alibabagroup.com/en/global/home et https://french.alibaba.com/

[4] Voir : https://vk.com/ et arrticle du courrier de Russie avril 2016 : http://www.lecourrierderussie.com/societe/2016/04/vkontakte-saint-petersbourg/

[5] TGV pop mode d’emploi : http://www.voyages-sncf.com/tgv/tgv-pop

[6] AUX SOURCES DE LA VALEUR Des biens et des liens –L’Harmattan – Logiques sociales – juin 2006

[7] Dujarier, M.-A. (2008). Le Travail du consommateur? . De McDo à eBay: comment nous coproduisons ce que nous achetons, Paris: La Découverte.

[8] Cf. article de France Culture sur le Turc mécanique d’Amazon : http://www.franceculture.fr/emissions/ce-qui-nous-arrive-sur-la-toile/le-turc-mecanique-damazon# et le site d’Amazon : https://www.mturk.com/mturk/welcome

[9] Voir : https://www.foulefactory.com/

[10] Voir : http://www.witmart.com/about/overview.html

[11] Lehdonvirta, V., Barnard, H., Graham, M., and Hjorth, I. (2014) Online labour markets – levelling the playing field for international service markets? Paper presented at the IPP2014: Crowdsourcing for Politics and Policy conference, University of Oxford.

[12] CAPTCHA est l’acronyme pour « Completely Automated Public Turing Test To Tell Computers and Humans Apart ». Un Captcha est un programme de test visant à protéger un site web (souvent une page de formulaire ou d’inscription) des robots

[13] Voir article du Guardian (UK), sur les forçats des fermes à clics – août 2013  : https://www.theguardian.com/technology/2013/aug/02/click-farms-appearance-online-popularity

[14] Voir article de Zdnet – mars 2016 : http://www.zdnet.com/article/social-network-tsu-upgrades-platform-to-increase-payments-to-users/

[15] Le rapport – janvier 2016 : http://cnnumerique.fr/wp-content/uploads/2015/12/Rapport-travail-version-finale-janv2016.pdf

Arrêtez de vous faire du souci pour la santé mentale de Trump : c’est celle de ses Twitter-ouvriers qui est à risque

Dans sa récente contribution lors du symposium re:publica 2016, Sarah T. Roberts soulignait les risques pour la santé mentale (et plus en générale pour la santé au travail) des métiers du secteur du numérique. En particulier, la chercheuse de UCLA se penchait sur la modération de contenus violents ou choquants par des travailleurs de l’ombre, mal payés et souvent dans des situations de précarité. Rentrer chez soi après avoir assisté à des scènes de guerre, de haine, d’abus – et ne pas pouvoir en parler à cause des clauses de confidentialité de son contrat de travail – peut en effet avoir des conséquences néfastes sur la vie de ces travailleurs.

[One worker] indi­cated to me that although it he was trained” so to speak to leave the mate­rial that he saw on the job and just sort of tap out psy­cho­log­i­cally and men­tally when he left, it was really dif­fi­cult for him to do that. And in fact he found him­self going home and rumi­nat­ing about the things that he had seen at work.
[Sarah T Roberts, Behind the Screen: The People and Politics of Commercial Content Moderation]

D’où la question : quid des ceux et celles qui ne se limitent pas à modérer la haine, mais dont le métier consiste à produire des messages racistes, dégradants pour femmes et minorités, promouvant la violence et l’exclusion ? Un exemple, parmi d’autres : les tweets de Donald Trump. Plusieurs personnes ont récemment avancé des doutes sur l’équilibre mental du candidat républicain étasunien. La question que nous pouvons poser ici est plutôt comment vivent leur vie professionnelle et personnelle les responsables de la communication de M. Trump ?

Pour répondre à cette question il faudra s’adonner à un petit exercice de mise en visibilité du travail numérique de l’ombre. Par exemple, via cette analyse fort intéressante publiée par David Robinson, le data scientist de Stack Overflow. Elle réalise une comparaison entre les tweets du staff de Donald Trump vs ceux émanant, tel un miasme impur, du monsieur lui-même.

Résumé des résultats principaux :
1) Les tweets des CM de Trump sont envoyés à partir d’un iPhone (Trump tweete depuis Android).

Capture d’écran 2016-08-10 à 09.19.24
2) Les tweets du staff de Donald Trump sont en général plus positifs niveau sentiment analsys (jusqu’à 80% moins de mots liés à dégoût, tristesse, peur, rage).

Capture d’écran 2016-08-10 à 09.19.04
3) Les tweets du staff de Trump ont plus de chances de contenir des liens, des photos, des hashtags.

Capture d’écran 2016-08-10 à 09.32.06
4) Les tweets du staff de Donald Trump se concentrent entre 9h et 20h (ce qui nous en dit beaucoup sur les rythmes de travail de ces responsables comm’).

Capture d’écran 2016-08-10 à 09.19.40
5) La nécessité d’imiter le style de Trump, renforce l’uniformité des tweets et la structure métrique caractéristique des ”Trump haikus”.

The metrical pattern is deceptively simple: Single clause declarative sentence, single clause declarative sentence, primary adjective/term of derision.
[Josh Marshall, Metrical Analysis of Trump Insult Haiku]

Et la santé au travail ? Le billet de David Robinson se termine justement avec une dernière pensée émue pour la santé mentale du CM de Donald Trump…

A lot has been written about Trump’s mental state. But I’d really rather get inside the head of this anonymous staffer, whose job is to imitate Trump’s unique cadence (“Very sad!”), or to put a positive spin on it, to millions of followers. Is he a true believer, or just a cog in a political machine, mixing whatever mainstream appeal he can into the @realDonaldTrump concoction?
[David Robinson, Text analysis of Trump’s tweets confirms he writes only the (angrier) Android half]

Dans Contrepoints (9 juillet 2016)

Le digital labor : ce travail qui ne dit pas son nom

Publié le dans Technologies

Par Farid Gueham.
Un article de Trop Libre

Et si derrière l’internaute, se cachait un travailleur qui s’ignore ? Du travail consenti, parfois ignoré, mais qui génère de la valeur. C’est la thèse défendue par Antonio Casilli, sociologue à EHESS, et Dominique Cardon dans leur ouvrage Qu’est-ce que le Digital Labor ?.

Le digital labor : plus qu’un nouveau secteur, un changement de paradigme

Depuis plus de 10 ans, notre manière de comprendre et d’appréhender le travail a radicalement changé. Une prise de conscience relativement tardive, mais déterminante : tout usager d’un réseau social, produit de la valeur. Un service gracieux pour les grandes plateformes numériques. Le contenu que nous postons gratuitement peut faire l’objet d’une monétisation de la part des entreprises du web.

Et peu importe la nature de ce contenu, des moments privés les plus anodins, sans même mettre en avant une marque ou un produit. L’action génère de la valeur, elle peut être associée à du travail. Une démarche productive qui n’est pas encadrée par un contrat, mais par des conditions générales d’usages que nous ignorons le plus souvent ! Un travail qui sera également évalué non pas sur sa qualité, mais sur son rendement, en termes de vues et de partages.

Les réseaux sociaux sensés nous rapprocher de nos amis, de nos proches et de nos relations professionnelles deviennent, en fait, un nouvel espace de production, comme le rappelle Antonio Casilli dans ses travaux : « nous devons nous situer en dehors des lieux classiques de la production, pour voir apparaître ce travail. C’est en nous penchant sur les lieux de nos sociabilités ordinaires, sur nos interactions quotidiennes médiatisées par les nouvelles technologies de l’information et de la communication, que nous commençons à détecter des formes d’activités assimilables au travail parce que productrices de valeur, faisant l’objet d’un quelconque encadrement contractuel et soumises à des métriques de performance. 

Nous appelons digital labor la réduction de nos « liaisons numériques» à un moment du rapport de production, la subsomption du social sous le marchand dans le contexte de nos usages technologiques ».

Un travail discret et pernicieux qui s’immisce dans les micro-tâches du quotidien

L’auteur distingue toutefois le travail que nous pouvons réaliser chaque jour sur les réseaux sociaux, des plate-formes du travail qui peuvent donner lieu à une rémunération officielle, à l’image de sites comme le « Mechanical Turk » d’Amazon. Des micro-tâches payées quelques centimes comme, par exemple, la réorganisation d’une playlist. Des activités simples qui à terme, pourront être réalisées par des intelligences artificielles pilotées par le bon algorithme. Mais ce travail n’offre aucune forme de protection légale et ne génère pas de droits pour l’exécutant. Le faible niveau de rémunération participe, par ailleurs, à une logique de précarisation et de paupérisation de ces nouveaux travailleurs, comme le souligne l’auteur : « la notion de digital labor refuse de faire l’impasse sur les phénomènes de captation de la valeur par le capitalisme des plates-formes numériques, sur les dynamiques de récupération marchande des flux de générosité par les entreprises du Web, qui ont prospéré durant ces mêmes années en comptant sur la libéralité des utilisateurs et sur leur envie de participation. 

Il ne passe pas à côté des formes de paupérisation de toute une catégorie de producteurs de contenus multimédias, inscrits dans une relation de travail non rémunérée, éclipsée par la rhétorique de « l’envie de contribution ».

La frontière entre vie privée et professionnelle s’estompe, mais sommes-nous en mesure de déconnecter pour préserver notre champs de vie privée ?

La question s’est même invitée dans le débat. D’ici 2018, le droit à la déconnexion fera son entrée dans la négociation annuelle sur la qualité de vie au travail. La commission des affaires sociales de l’Assemblée nationale a d’ailleurs adopté l’article du projet de loi Travail relatif au « droit à la déconnexion » des salariés. Les députés demandent la  mise en œuvre de cette mesure dès le 1er janvier 2017.

Un combat de chaque instant, d’autant plus complexe que la cible est difficile à cerner. Certains tentent de contourner le problème, par des pratiques hybrides que des sociologues décrivent comme le « playbor », contraction de « play », jouer et « labor » travail. « Le travail numérique s’insère dans les interstices de nos vies privées. Nous nous réveillons le matin et avant même d’avoir pris notre premier café, nous avons déjà vérifié nos emails, nous sommes déjà au bureau », s’amuse Antonio Casilli. Et la surenchère de capteurs du « quantified-self » va dans le même sens. Tout est mesuré, chiffré, du sommeil aux nombres de pas, à la fréquence cardiaque. De la donnée précieuse, de la valeur captée, susceptible d’être commercialisée. L’auteur dénonce également une forme d’injonction sociale de la part des géants Facebook et Airbnb. Une pression morale proche du jugement de valeur. Qui peut s’insurger contre les valeurs de partage, d’échange dont se revendiquent le crowdfunding ou le websocial, sans être taxé de technophobe ou de rétrograde ?

« L’approche est à contre-courant du consensus scientifique dans le débat intellectuel sur le Web social, et ceci engendre des confusions et des erreurs de jugement. Le digital labor se fait accuser tour à tour d’être une cabale néo-marxiste et une rumination quasi-technophobe contre les études qui glorifient la culture participative en ligne ».

Sommes-nous condamnés à rester des « hotposts », émetteur de notre propre information ?

Pour Antonio Casilli, il semblerait bien que oui. Mais la question est de savoir quelles informations nous souhaitons ou non partager. Nos déplacements, nos indicateurs de santé, sont autant d’indices sur notre mode de vie, qui intéressent particulièrement les assureurs, les banques et pourquoi pas nos employeurs ? Et cette information expose les usagers, jusqu’à générer de nouvelles formes de discrimination : un produit d’assurance sera plus cher pour le sédentaire fumeur que pour le sportif, par exemple.

Des secteurs plus exposés aux pressions du digital labor

Les professionnels de la communication et des médias en font les frais. Pourquoi payer ce que l’on peut avoir gratuitement ? Une dérive dont il est également question dans les travaux d’Antonio Casilli : « quel type de pression salariale s’exerce dans les secteurs les plus divers (journalisme, industries culturelles, transports, etc.) par la création d’une armée de réserve de « travailleurs qui s’ignorent », convaincus d’être plutôt des consommateurs, voire des bénéficiaires de services gratuits en ligne ? ». 

Là où certains voient de la précarité, d’autres constatent plus de flexibilité et de liberté. Une nouvelle forme de travail qui correspondrait davantage aux attentes de la génération Z, les 15-20 ans, qui boudent l’entreprise pour les valeurs négatives qui l’entourent: cadre rigide, hiérarchie pesante, créativité bridée etc.… La liberté, ou plutôt le sentiment de liberté que porte le digital labor a donc un prix. Le secteur génère de la donnée, de la valeur, mais aussi du pouvoir et des inégalités qui ne pourront pas éternellement se dissimuler derrière le bouclier moralisateur de l’économie du partage.

Source: Le digital labor : ce travail qui ne dit pas son nom | Contrepoints

Dans Slate.fr (8 juillet 2016)

Ce modèle à la demande repose sur une fragmentation des tâches, de sorte que quiconque est prêt à payer 5 à 7 euros peut se voir offrir une prestation de concierge jadis réservé aux membres de la haute bourgeoisie. Le principe consiste à «déléguer des tâches minuscules à des myriades de travailleurs», selon la formule du sociologue Antonio Casilli, maître de conférences à Télécom ParisTech et chercheur associé en sociologie à l’EHESS, spécialiste du «digital labor», c’est-à-dire de la manière dont ces plate

Source: Bienvenue dans l’ère des Silicon valets! | Slate.fr

[Vidéo] La sociologie à l’ère du numérique : lien social, vie privée, travail (5 juil. 2016)

L’AISLF (Association Internationale des Sociologues de Langue Française) m’a fait l’honneur de m’inviter en tant que “grand conférencier”, à son XXe colloque “Sociétés en mouvement, sociologie en changement”, qui a eu lieu du 4 au 8 juillet 2016 à l’Université de Montréal et à l’Université du Québec à Montréal. Ma conférence Réinterroger les sciences sociales à l’heure du numérique (5 juillet 2016) est résumé dans cette vidéo, qui propose aussi des extraits d’un plus long entretien.

Entretien dans Progressistes, Science, Travail & Environnement (n° 12, 27 juin 2016)

Les plate-formes bousculent l’équilibre entre travail reconnu et travail implicite, Entretien avec Antonio Casilli

n1-interview CasiliSociologue et chercheur à l’École des hautes études en sciences sociales, Antonio Casilli nous livre ses réflexions sur la manière dont le capitalisme de plates-formes en train de se déployer peut changer notre rapport au travail, à l’organisation du collectif, au politique.

Entretien réalisé avec Sébastien Elka.


Progressistes : Comme sociologue des réseaux numériques, est-ce que vous considérez que le numérique forme une sphère à part dans notre société? 
Il y a continuité entre technologie et société. Les plateformes numériques constituent des « écosystèmes » autour de leurs services, coordonnent et mettent en relation des acteurs divers, consommateurs et producteurs, fournisseurs et acheteurs. En faisant cela, elles formalisent et systématisent – suivant une logique algorithmique – des interactions humaines qui jusque là restaient largement invisibles. Elles révèlent ce que j’appelle le travail implicite, d’innombrables petites et grandes tâches qui ne relèvent pas formellement du travail salarié et qui pourtant résultent bien d’un travail humain et permettent à la société de fonctionner. En s’imposant comme intermédiaires indispensables de ce travail implicite, des plates-formes comme Google, Amazon ou Airbnb révèlent sa valeur sociale, dont elles s’emploient à accaparer le potentiel économique. L’important est que ce travail implicite, très éclaté, largement gratuit ou au mieux sous-évalué, se situe hors du cadre des protections du travail, exploitable avec très peu de contraintes légales et fiscales. D’où le succès ces dernières années de la logique d’externalisation et de crowdsourcing (« sous-traitance à la foule »), qui relève d’un modèle très libéral. Le chauffeur Uber, complètement soumis fonctionnellement à la plate-forme, est nominalement indépendant, entrepreneur de lui-même. Il porte le risque et doit gérer seul son éventuelle évolution et les aléas de son parcours personnel, sans aucun filet de sécurité mis en place par la plateforme.

Progressistes: Qu’est-ce qui fait que cela fonctionne ? 
Ces travailleurs sont pris dans une sorte d’ivresse volontariste, soigneusement entretenue. C’est la volonté de chacun qui est convoquée, la motivation personnelle, avec un flou autour des incitations réelles. Une application numérique est avant tout un design aguichant, un beau jeu qui attire les clics et capte l’attention de son utilisateur. Parfois les plates-formes proposent une rémunération, bien sûr, mais elles jouent aussi beaucoup de la ludification(1), de l’effet de communauté, de petits avantages et récompenses. On est loin de la reconnaissance acquise par le travail salarié.

Progressistes: Tout cela est très sombre. On entend pourtant aussi beaucoup de discours très positifs sur le numérique. Doit-on faire un choix entre les prophètes du grand soir du tout-numérique et ceux de l’Uber-apocalypse ? 

«Je prends mes distances avec ceux qui prédisent le grand remplacement des humains par les machines, un classique que l’on entend depuis des siècles.»

«Je prends mes distances avec ceux qui prédisent le grand remplacement des humains par les machines, un classique que l’on entend depuis des siècles.»


Les deux positions sont biaisées. Je préfère me placer dans un possibilisme critique pour le numérique, mais en étant lucide sur les conditions de son déploiement. Je prends mes distances avec ceux qui prédisent le grand remplacement des humains par les machines, un classique que l’on entend depuis des siècles. Comme la spécificité du capitalisme de plates-formes est de bousculer le ratio entre travail reconnu et travail implicite, la mesure change, et il est difficile de dire si le volume total de travail réel baisse. Il y aura toujours une place pour des opérateurs humains dans n’importe quel système technique. En fait, c’est la forme des relations de travail qui est en train d’évoluer, avec une « tâcheronisation » de l’activité, un retour du travail à la tâche. Au-delà des cas bien connus d’Uber ou Airbnb, le cas emblématique de ce mouvement de fond est Amazon Mechanical Turk, une sorte de bourse du micro-travail qui met en relation offreurs et demandeurs de tout petits boulots numériques, souvent d’une simplicité et d’une banalité extrêmes, aux rémunérations très faibles. Un travail de clic qui ne demande rien de créatif et dont la finalité réelle est la mise au point par la plate-forme de systèmes automatisés équivalents, que l’on nommera – un peu vite – une « intelligence artificielle ». Dans ce mouvement, c’est tout notre système civilisationnel qui est en péril, avec des protections qui sautent et de nouvelles formes d’exploitation qui apparaissent.

Progressistes: Si le travail reste alors que l’emploi est à ce point fragilisé, est-ce que l’on va vers un dépassement du salariat ? 
C’est une vieille question du mouvement ouvrier. Dans des mouvements comme le postopéraïsme italien, le refus du travail se voulait un acte politique, pour se soustraire à la contrainte d’augmenter la valeur du capital et de diminuer la valeur de la vie. Il en reste sans doute quelque chose. Les plates-formes s’implantent d’ailleurs volontiers sur ce terreau là, en faisant tout pour que les tâches qu’elles invitent à accomplir n’apparaissent pas comme du travail, de manière à obtenir l’adhésion et l’engagement qui leur permettent de coloniser notre temps de vie.

Progressistes: Mais alors, quelles sont les réponses possibles ? 
Je vois se dessiner trois pistes. La première consiste à inventer un « salariat élargi », qui englobe ces formes d’activités. C’est ce que demandent aujourd’hui les chauffeurs d’Uber en grève en France, aux États-Unis et ailleurs, comme d’ailleurs les contributeurs d’autres plates-formes qui entrent dans des logiques de recours juridiques collectifs (class actions) contre Google ou les grands médias numériques. Ces travailleurs veulent être reconnus comme tels, avec les droits associés. On les comprend bien sûr, mais cette voie est une fausse piste. Trop en contradiction avec la mécanique de ces plates-formes, leurs revendications ont peu de chance d’aboutir. La deuxième piste consisterait à créer des statuts flexibles qui reconnaissent des droits « portatifs » alimentés au fil des travaux réalisés. C’est la logique du compte personnel d’activité du projet de loi El Khomri, et pour certains travailleurs bien insérés dans le système – des sublimes aurait-on dit au XIXe siècle – cela donnera sans doute un modèle de nomadisme heureux assez attrayant. Mais le déferlement des plates-formes dessine moins ce scénario qu’un monde du travail peuplé de tâcherons du clic comme ceux que l’on voit apparaître dans les déjà nombreuses click farms du Bangladesh ou des Philippines. Un modèle très pauvre à cotisations très faibles, incapable de fournir un niveau élevé de protection sociale. Reste la piste, à laquelle je crois beaucoup plus, d’un revenu de base qui reconnaisse le travail implicite, éclaté mais socialement utile, auquel nous contribuons tous. Et qui organise la rémunération de ce travail par la distribution d’un revenu qui permette de vivre, indépendamment de l’emploi et de sa rémunération. Il ne s’agit pas, entendons-nous bien, d’une logique de rémunération du clic, et donc d’acceptation de l’aliénation. Le revenu de base doit permettre la reconnaissance du travail implicite, de son importance, et libérer du temps sur lequel on puisse choisir son activité, et donc échapper autant à la parasubordination à ces plateformes qu’à la subordination classique du salariat.

Progressistes: Comment s’organiser pour porter un projet de ce type ?
Il y a aujourd’hui beaucoup de collectifs informels qui se créent par la base autour de ces enjeux, des gens concernés par ces plates-formes qui s’organisent pour les surveiller, décortiquer leurs pratiques et contrer leurs abus. Les syndicats commencent aussi à s’y pencher, surtout aux ÉtatsUnis où, par exemple, des chauffeurs Uber ont rejoint les Teamsters, l’un des plus anciens syndicats du pays. IG Metall en Allemagne vient de lancer la plate-forme FairCrowdWork.org pour que les travailleurs du numérique puissent partager de l’information sur leur rémunération et conditions de travail, disposer de conseils sur leurs droits, évaluer les plates-formes et s’organiser. En France, on n’en est qu’à la réflexion mais elle est actuellement très vive, comme à la CGT au niveau de l’UGICT avec le service expérimental T3r1, réseau de coopératives numériques au service de l’action syndicale. Et il y a aussi une question de rapport Nord-Sud, car la plupart des click farms sont aujourd’hui en Asie ou en Afrique.

Progressistes: Et au niveau des mouvements hacker et autres « activistes » du Net ? 
Ils continuent de jouer un rôle essentiel dans le développement de ces outils et actions. Bien sûr, connaissant très bien le fonctionnement du réseau et les subtilités du numérique, ils sont plus proches des sublimes que des tâcherons, une élite qui peut se sentir au-dessus de la mêlée. Mais pour autant ils n’échappent pas aux difficultés, et les autres ont besoin d’eux et de leur compétence technique pour construire des alternatives. Il faut créer des ponts. Ce n’est d’ailleurs pas spécifique aux « hackers », qui est un terme piégé. Tous les métiers créatifs, qui s’en sortent pour l’instant moins mal que les autres, sont concernés et doivent pouvoir être mobilisés.

Progressistes: Vous ne dites rien des forces politiques. Les partis seraient hors course?
Tout le monde essaie de parler de numérique, et les partis conventionnels cherchent à appréhender les phénomènes sociaux grâce à leurs outils théoriques. À droite comme à gauche, un nombre croissant de formations politiques doivent aussi leur succès aux mobilisations sur la Toile : des partis comme Syriza ou Podemos, mais aussi UKIP en Grande-Bretagne ou Cinq Étoiles en Italie. Certains prennent à bras-le-corps des sujets comme les communs ou les libertés en ligne, et rencontrent vite des associations qui ont un coup d’avance sur ces enjeux. Des « partis pirates » se sont constitués à partir de mouvements en ligne, mais on y trouve de tout, de l’ultralibéralisme à l’anarchocommunisme. La question n’est pas de tout réinventer à partir du numérique mais, surtout, de voir avec quelles forces politiques ces mouvements animés par des travailleurs du numérique peuvent interagir et s’agglomérer. Pour un parti comme le PCF, il s’agit sans doute déjà de sortir de ses réflexes bien ancrés, de faire évoluer sa vision du travail, de reposer la question du partage de la valeur, de reconnaître et de comprendre ces sujets pour trouver comment accompagner les revendications.

(1) Ludification : pratique consistant à donner les formes d’un jeu à des activités « sérieuses ».

Source: Les plate-formes bousculent l’équilibre entre travail reconnu et travail implicite, Entretien avec Antonio Casilli | PROGRESSISTES, Science, Travail & Environnement

Recension de “Qu’est-ce que le Digital labor” dans La Revue Française de Sciences Politiques (vol. 1, no. 66, 2016)

Cardon (Dominique), Casilli (Antonio A.) – Qu’est-ce que le Digital Labor ? Paris, Ina Éditions, 2015 (Études et controverses). 104 p.

Les travaux empiriques et théoriques ayant trait à l’Internet et plus particulièrement aux pratiques liées à l’usage de l’internet se sont développées de façon exponentielle depuis plus d’une dizaine d’années. Cela est, sans conteste, une très bonne chose puisque cet objet d’étude a longtemps souffert d’une certaine méfiance de la part du champ académique. Cependant, trop peu de réflexions se sont intéressées de près aux problématiques de productions de valeurs par et sur l’Internet ainsi qu’aux pratiques et aux usages qui les accompagnent. Dominique Cardon et Antonio Casilli (sans oublier Louise Merzeau) proposent à travers Qu’est que le Digital Labor ? de décrypter ces problématiques par l’intermédiaire de la notion de Digital Labor.

Cet opuscule, issue d’une séance de l’atelier de recherche méthodologique de l’Institut National de l’Audiovisuelle (INA), se divise en trois parties : une contribution d’A. Casilli puis une deuxième contribution de D. Cardon et enfin un débat entre les deux auteurs. Ces deux contributions ainsi que le débat qui fait ici office de conclusion ouverte permettent chacune à leur manière de faire un tour d’horizon précis de « l’internaute comme producteur d’activités » (p. 5) ainsi que de s’interroger sur la qualification « de ces activités comme un travail puisqu’elles produisent de la valeur » (p. 6) et des conséquences que cela engendre et pourrait engendrer sur l’agir de l’internaute. Il s’agit également de remettre en question un certain nombre de poncifs ayant toujours cours dans le champ académique.

A. Casilli débute sa réflexion en dressant les contours de la notion de Digital Labor. L’auteur constate l’apparition d’une participation en ligne qui « prend de plus en plus les traits d’un travail aux yeux des utilisateurs » (p. 11). Par conséquent, si cette participation est assimilable à un travail cela renouvelle la qualification même de travail. Il s’agit, dans le cas présent, d’une forme hybride qui consiste à effectuer à la fois des tâches précises ainsi que d’être simplement connecté à Internet, cela ne nécessitant que peu de compétences et un niveau d’expertise restreint. De fait, chaque internaute, quel qui soit, derrière son écran d’ordinateur ou celui de son smartphone est un travailleur car il est producteur de contenu (photographies, vidéos, textes), producteur d’audience par le biais d’indicateurs comme le like, le retweet ou le commentaire, et producteur de données qu’il génère dès qu’il se connecte et qu’il navigue. Le Digital Labor rassemble donc l’ensemble des « activités numériques quotidiennes des usagers des plateformes sociales, d’objets connectés ou d’applications mobiles » (p. 13). Cette notion telle que présentée par l’auteur ne fait cependant aucune réelle distinction entre le travail rémunéré et donc « conscient » effectué par les internautes par l’intermédiaire de Uber, MTurk ou Airbnb notamment et la participation en ligne considérée ici comme une forme de travail « inconsciente » et par conséquent non rémunérée. Cette absence de distinction tient au fait que l’internaute, qu’il travaille ou qu’il « surfe », produit des données permettant d’améliorer et de faire évoluer les algorithmes. C’est cette économie industrielle de la data, cette captation des données qui, pour A. Casilli, est au cœur de la notion de Digital Labor. Cependant, ce manque de distinction fait de l’internaute un acteur passif de ses activités, prisonnier du carcan de la share economy. Le Digital Labor appréhende ainsi l’internaute comme un pourvoyeur d’activités produisant de la valeur encadrée par des formes contractuelles plus ou moins tacites, d’une part par les conditions générales d’utilisations des grandes plateformes du web social et par la popularité et la réputation d’autre part. L’internaute est donc un travailleur qui s’ignore. Par conséquent, le Digital Labor postule que l’internaute est aliéné par essence à sa production de valeur. Ainsi, l’ensemble de ce « travail invisible » que chaque usager effectue au quotidien nécessiterait une rétribution.

D. Cardon apparaît quant à lui très critique visà-vis de la notion de Digital Labor car elle révèle un « changement du climat intellectuel des travaux sur Internet » (p. 41). En effet, « Internet était une avant-garde innovante » (p. 41) et « il serait devenu à la fois un système d’exploitation, une usine et l’instrument d’une servitude volontaire, une aliénation » (p. 42). Ce basculement discursif et reflexif est le reflet, pour l’auteur, d’un certain mépris pour les usagers de l’Internet car cela permet de considérer d’emblée que « la bloggeuse tricot passionnée et enthousiaste qu’elle est, en fait, en train de « travailler » pour enrichir une variante subtile du capitalisme qui l’a mise à la besogne sans qu’elle ne se rende compte de son aliénation » (p. 44). Ainsi, le cadre de pensée de l’Internet glisse « d’une position compréhensive à une position d’extériorité qui instaure une asymétrie entre le discoureur et les internautes » (p. 45). Cette conception de l’internaute impacte profondément le discours intellectuel et l’analyse de la participation en ligne. Car elle « propose d’acter le fait que le dispositif qui encadre l’activité des internautes n’est plus le système de reconnaissance mutuelle des pionniers, mais un marché du travail où les activités des internautes seraient finalisées par l’attente d’une rémunération en échange de la valeur qu’ils donnent à la plateforme » (p. 57). La notion de Digital Labor apparaît dès lors comme une théorie économiste généralisante qui postule de fait à « l’économisation des pratiques numériques » (p. 71). Ainsi, la participation en ligne est analysée à l’aune des effets produits par le capitalisme cognitif sur le travail. Or, Il serait sans aucun doute nécessaire de mobiliser la sociologie des usages afin de mener des investigations tenant compte de la variété, de la diversité et de la densité des usages et des pratiques numériques.

Ces deux contributions ainsi que le débat qui en découle semblent être symptomatiques de la tension qui subsiste entre posture technophile (considérée comme idéaliste par certain) et posture technocritique (considérée comme technophile par d’autre). Or, il s’agit avant tout de faire la lumière sur ce phénomène afin d’établir une structure analytique capable de traduire empiriquement sa valeur heuristique. Le grand mérite de cet ouvrage est de permettre au lecteur de découvrir une notion encore méconnue en France car sa diffusion n’est que très récente – faisant de cet ouvrage le premier à traiter de cette question en langue française. Les lecteurs apprécieront la richesse des contributions et des références mobilisées par A. Casilli et D. Cardon. La forme particulière et rare ainsi que le ton parfois incisif des deux auteurs lui confèrent également un dynamisme percutant. Qu’est que le Digital Labor ? apparaît dès lors comme étant une ressource réflexive et stimulante à la fois pour les universitaires et pour les citoyens.

Arthur Renault – Sciences Po Rennes, CRAPE

[Vidéo] Antonio Casilli NUMA Talks | À néo-salariat, néo-syndicat ? (11 févr. 2016)

[NUMA Talks] Work In Progress | À néo-salariat, néo-syndicat ?

L’innovation et les nouveaux modèles économiques qu’elle suscite modifient profondément le rapport au travail.

En partenariat avec OuiShare, NUMA lance [Work In Progress], un cycle d’événements consacrés au travail à l’heure du numérique.

Pour le premier événement de ce cycle, nous nous intéresserons au syndicalisme.

Le numérique va t il changer la relation au travail, le lien de subordination, les droits et l’action collective ?

Les intervenants :
– Arthur DE GRAVE, Ouishare, Animateur
– Ivan BERAUD, F3C CFDT
– Antonio CASILLI, sociologue, enseigne les cultures du numérique à l’EHESS
– Aurélien DENAES, Le Collectif des Tiers Lieux
– Philippe MONTARGES, co-président du Conseil national du Logiciel Libre, co-président Alterway