Monthly Archives: September 2019

Interview dans Sciences et Avenir (HS 35, 25 sept. 2019)

« Dans les usines à clic, des millions de petites mains bien humaines »

PROPOS RECUEILLIS PAR LOÏC CHAUVEAU

L’enrichissement continu des logiciels et des bases de données nécessite la contribution de « tâcherons » sans rémunération fixe ni droits sociaux. Une inflexion inquiétante du monde du travail. ANTONIO CASILLI Sociologue à Télécom Paris

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Selon vous, l’intelligence artificielle ne serait rien d’autre que du bluff?

Je ne me reconnais pas dans cette idée que l’on m’attribue parfois. Je dirais plutôt que, pour justifier des formes nouvelles de discipline du travail, pouvoirs politiques et économiques utilisent l’intelligence artificielle de façon idéologique. Quand ils en débattent, ces acteurs se concentrent sur les pertes d’emplois qui menacent les moins qualifiés. Mais pour peu que l’on regarde « sous le capot », on s’aperçoit que les masses de données nécessaires pour entraîner les machines sont introduites dans le système par des petites mains bien humaines! En Afrique, en Asie, de véritables « usines à clic » voient des millions de personnes nourrir des algorithmes de reconnaissance faciale, d’identification des objets pour les voitures autonomes, d’enregistrement de voix pour les enceintes connectées. Un travail que je qualifie de digital labor. Si quelqu’un n’apprend pas à une voiture autonome à quoi ressemble un piéton, celle-ci restera aveugle.

A-t-on une idée du nombre de personnes accomplissant aujourd’hui ce digital labor ?

Difficile de répondre, car il n’est pas toujours visible. On estime que, dans le monde, plusieurs dizaines de millions de personnes fabriquent des données. En France, notre projet Digital Platform Labor, qui a cherché à quantifier ce micro-travail, est arrivé au total de 260000 personnes inscrites à 23 plateformes proposant du travail « au clic ». Ce sont en majorité des femmes au foyer qui arrondissent leurs fins de mois avec ce travail faiblement rémunéré (moins de 300 euros par mois). Mais on peut y ajouter les 55 millions de Français qui, gratuitement, renseignent les Gafa en « likant », en répondant à un « Captcha » demandant de prouver que l’on n’est pas un robot. À chaque fois, la requête de l’internaute, sa géolocalisation, la consultation d’un site, un paiement, alimentent les bases de données sans lesquelles des technologies « intelligentes » n’existent pas.

Mais un jour, cet amoncellement de données finira bien par rendre ce travail inutile?

C’est l’argument entendu dans nombre de start-up : il arrivera un moment où les algorithmes auront ingurgité suffisamment de données pour parer à toutes les éventualités. Mais est-ce bien certain? L’intelligence artificielle arrivera-t-elle un jour à rivaliser avec le cerveau d’un enfant qui reconnaît immédiatement un chat d’un chien quel que soit leur aspect? En outre, le consommateur attend que le service qui lui est proposé soit toujours amélioré. Pour répondre à ces attentes, il est nécessaire d’enrichir en permanence les logiciels utilisés. Enfin, la concurrence pour vendre des objets « intelligents » est féroce. La course au « petit plus » qui permet de faire la différence oblige à relancer continuellement l’apprentissage des machines.

Quel est l’encadrement juridique de ces travailleurs?

Dans cette nouvelle économie, c’est le point le plus inquiétant. La relation salariale est mise entre parenthèses. C’est un travail « à la tâche ». Les nouveaux « tâcherons » ne bénéficient pas d’une rémunération fixe, ni de droits sociaux, ni d’une représentation auprès des donneurs d’ordre. Ils ne peuvent revendiquer la juste part de leur travail face à des plateformes bien décidées à capter l’essentiel de la richesse créée. La révolte des chauffeurs Uber ou des livreurs Deliveroo montre que ce système a cependant des limites.

http://diplab.eu/ Antonio Casilli, En attendant les robots, Seuil, 2019

[Vidéo] Leçon inaugurale année universitaire, département sociologie, Université de Genève (25 sept. 2019)

La Faculté des sciences de la société et le Département de sociologie de l’Université de Genève m’ont fait l’honneur de m’accueillir comme conférencier pour la leçon inaugurale de l’année universitaire 2019/2020.

Les poinçonneurs de l’IA. Le digital labor qui rend l’intelligence artificielle (im)possible

En 2003, le pionnier des systèmes experts Edward Feigenbaum qualifiait l’intelligence artificielle (IA) de « destinée manifeste » de nos sociétés. Ce slogan, emprunté de la doctrine politique du providentialisme américain, constitue un remède idéologique aux défaillances d’une discipline qui, depuis des décennies, n’arrive pas à s’attaquer à « la vraie majesté de l’intelligence générale ». Les déclarations des scientifiques, le buzz des investisseurs et les prises de position des décideurs politiques ne relèvent pas de la pensée magique : elles sont des vœux constamment renouvelés, non pas pour réaliser un objectif scientifique, mais pour affirmer une certaine vision du travail…

À l’occasion de la conférence de la rentrée de la sociologie, Antonio Casilli reviendra sur son dernier ouvrage : « En Attendant les robots. Enquête sur le travail du clic » (Seuil, 2019).

Les plateformes numériques mobilisent les compétences, le temps et les gestes productifs de leurs usagers pour produire de la valeur–et pour rendre possible l’automatisation. Des services de livraison express basés sur des applications mobiles aux plateformes de micro-travail comme Amazon Mechanical Turk, aux médias sociaux qui incitent leurs usagers à produire d’énormes masses de données personnelles, les usagers sont désormais mis à contribution pour entraîner des IA. Transcription, annotation, reconnaissance visuelle ou étiquetage de contenus : autant d’activités déléguées à des usagers sous forme de micro-tâches peu ou pas rémunérées. La recherche récente sur ces nouvelles formes de “digital labor” dresse un tableau surprenant des évolutions du marché du travail. À l’heure de l’automatisation intelligente, le travail humain est soumis à une pression pour le remplacement qui aboutit au résultat inattendu de pousser les usagers-travailleurs à réaliser des activités nécessaires de supervision de l’apprentissage des machines mêmes.

Grand entretien dans le 1 Hebdo (25 sept. 2019)

Dans le numéro 265 de l’hebdomadaire Le 1, j’ai accordé un entretien au journaliste Julien Bisson.

« Des formes de subordination et de flexibilisation de plus en plus extrêmes »

Antonio Casilli, sociologue

Le titre de votre essai En attendant les robots offre un clin d’œil littéraire pour décrire le contexte actuel : l’intelligence artificielle (IA) tarde-t-elle à arriver ?

Dans la pièce de Samuel Beckett, Godot n’arrive jamais. Il est une promesse constamment renouvelée, un horizon pour certains utopique, pour d’autres apocalyptique, qui ne se réalise jamais. Je trouve que la métaphore colle très bien à la situation actuelle : la projection imaginaire et fantasmatique que nous faisons sur les intelligences artificielles et l’automatisation, qui n’est pas là aujourd’hui, mais le sera demain peut-être, ou certainement après-demain. En réalité, elle est constamment repoussée. Mais en attendant, on est sujet à des formes de subordination, de flexibilisation de plus en plus extrêmes, d’encasernement de la force de travail de plus en plus poussées, toujours sous la menace, comme une sorte d’épée de Damoclès, de ces robots qui feraient disparaître des millions ou des dizaines de millions d’emplois. 

La réalité est que l’emploi disparaît à la suite de décisions suivant des logiques capitalistes, et non par la faute des robots. Les décideurs du monde numérique, à commencer par les PDG et les actionnaires de ces plateformes, peuvent jouer la carte des robots pour dire : « Ce n’est pas ma faute, ce sont les robots qui arrivent, c’est l’automatisation. » Alors qu’en réalité, ces personnes qui sont virées, qui sortent par la porte de l’emploi classique, rentrent par la fenêtre en tant que microtâcherons. Il ne s’agit donc pas d’un grand remplacement technologique, mais d’un grand déplacement de la rémunération de ce travail. Ce phénomène, on le voit dans des tas de contextes productifs dans lesquels des usines prétendent automatiser leur production, mais recrutent ensuite d’autres personnes pour faire un travail bien plus flexibilisé ou bien plus usant. Cela se produit à l’échelle du monde, dans le contexte du digital labor et du travail plateformisé.[…]

Le programme du séminaire “Étudier les cultures du numérique” (#ecnEHESS) 2019-2020 enfin disponible !

Mon séminaire EHESS Étudier les cultures du numérique (mieux connu comme #ecnEHESS) est de retour pour la 12e année consécutive !

Pour l’année 2019/20, le séminaire prévoit 9 séances (tot. 24 heures de cours), dont 5 ouvertes aux auditeurs libres. Grâce à un partenariat avec la Gaîté Lyrique, les séances publiques de 2020 auront lieu dans l’auditorium du 3bis rue Papin, 75003 Paris, et prendront la forme de conférences art & technologie. Les autres séances se dérouleront à l’Institut des Systèmes Complexes (ISC-PIF, 113 rue Nationale 75013 Paris).

Cet enseignement est une unité du tronc commun du master en sciences humaines et sociales de l’EHESS, mention Savoirs en sociétés (SES), parcours HSTS (Histoire des Sciences, des Techniques et des Savoirs), en collaboration avec le Centre Alexandre Koyré.

Structure — Le programme se compose de deux types de séances :

  • les séances thématiques retracent les grandes questions de la sociologie du numérique et sont réservées en priorité aux étudiant•es EHESS (mais peuvent accueillir des auditeur•rices libres dans la mesure des places disponibles) ;
  • les séances d’approfondissement, où des invité•es externes présentent leurs recherches en cours,  s’inscrivent dans la tradition du séminaire #ecnEHESS et sont ouvertes à tou•tes.
  • Une séance finale de restitution des travaux des étudiant•es aura lieu le jeudi 11 juin 2019. Lors de cette session, les étudiant•es présenteront une synthèse portant sur un sujet ayant trait aux usages sociaux des technologies numériques, choisi en accord avec l’enseignant. Le rendu prendra la forme d’une contributions à Wikipédia (création et modification d’articles) et d’une présentation orale.

Pour vous inscrire, merci de renseigner le formulaire de contact (option “seminar”).

PROGRAMME #ecnEHESS

1.         Jeudi 31 oct. 2019, 16h-19h, Institut des Systèmes complexes (ISC-PIF), salle 1.2.
Antonio Casilli Introduction au séminaire : socialisation et communautés sur internet
Séance réservée en priorité aux étudiant•es EHESS

2.         Jeudi 14 nov. 2019, 16h-19h, Institut des Systèmes complexes (ISC-PIF), salle 1.1.
Madeleine Pastinelli (Université Laval, Québec) Enquêter en ligne : stratégies de recherche et sociabilités numériques, des canaux IRC aux communautés Facebook
Séance ouverte aux auditeurs libres

3.         Jeudi 12 déc. 2019, 16h-19h, Institut des Systèmes complexes (ISC-PIF), salle 1.1.
Antonio Casilli Réseaux et capital social en ligne
Séance réservée en priorité aux étudiant•es EHESS

4.         Jeudi 9 janv. 2020, 19h-21h, Gaîté Lyrique.
Sarah T. Roberts (UCLA) Behind the screen: The hidden digital labor of online content moderation 🇬🇧 + Lauren Huret
Séance ouverte aux auditeurs libres

5.         Jeudi 13 févr. 2020, 16h-19h, Institut des Systèmes complexes (ISC-PIF), salle 1.1.
Antonio Casilli Vie privée et capitalisme de surveillance à l’heure des plateformes
Séance réservée en priorité aux étudiant•es EHESS

6.         Jeudi 12 mars. 2020, 19h-21h, Gaîté Lyrique.
Silvio Lorusso (Institute of Network Cultures of Amsterdam) Entreprecariat: Everyone is an entrepreneur, nobody’s safe 🇬🇧 + Aude Launay
Séance ouverte aux auditeurs libres

7.         Jeudi 9 avr. 2020, 19h-21h, Gaîté Lyrique.
Antonio Casilli Travail, automation et digital labor + RYBN
Séance ouverte aux auditeurs libres

8.         Jeudi 28 mai 2020, 19h-21h, Gaîté Lyrique.
Lilly Irani (UCSD) The cultural work of micro-work 🇬🇧 + Elisa Giardina Papa
Séance ouverte aux auditeurs libres

9.         Jeudi 11 juin 2020, 14h-18h, Institut des Systèmes complexes (ISC-PIF), salle 1.2.
Travaux des étudiant•es du séminaire
Séance réservée en priorité aux étudiant•es EHESS

Ailleurs dans les médias (sept. – nov. 2019)

(2 nov. 2019) [Eclaireurs #24] Disruption du travail (2/2): vers la plateformisation, Podcast “Les éclaireurs du numérique”.

(31 oct. 2019) Quelle sera l’issue de la partie d’échecs qui se joue entre Toronto et Google ? La Gazette des communes.

(28 oct. 2019) Le Grand Prix de la protection sociale 2019, EssentielEN3S.

(27 oct. 2019) [Eclaireurs #23] Disruption du travail (1/2): les travailleurs du clic, Podcast “Les éclaireurs du numérique”.

(24 oct. 2019) Pour une politique du travail, Contretemps.

(24 oct. 2019) Tech Trash et «Les Possédés»: de l’acide et du LOL dans la tech, Slate.

(24 oct. 2019) Pour une politique du travail. À propos d’un livre de Thomas Coutrot, Contretemps.

(22 oct. 2019) La ville numérique est-elle vraiment intelligente ?, Villes Internet.

(22 oct. 2019) Micro-travail et paiement au clic, peut-on réellement gagner sa vie ?, France Soir.

(15 oct. 2019) Uber ou l’emprise de la gestion, Alternatives Economiques.

(14 oct. 2019) En attendant les robots, Critiques Libres.

(11 oct. 2019) Antonio Casilli est lauréat du Grand Prix de la protection sociale pour son ouvrage « En attendant les robots », i3.

(9 oct. 2019) Lecture : En attendant les robots, enquête sur le travail du clic, NPA.

(4 oct. 2019) Micro-travail, le prolétariat du clic sort de l’ombre, FoxyRating.

(24 sept. 2019) Cash Investigation : à la rencontre des forçats du clic, France Inter.

Mon ouvrage «En attendant les robots», Grand Prix de la Protection Sociale 2019

Mon livre En attendant les robots – Enquête sur le travail du clic, paru en janvier 2019 aux Éditions du Seuil, vient de recevoir le Grand Prix de la Protection Sociale 2019 décerné par l’École nationale supérieure de Sécurité sociale et la Caisse des dépôts.

La cérémonie de remise des prix a lieu le mercredi 9 octobre 2019, à 19h, à l’Hôtel de Pomereu, 67 Rue de Lille, 75007 Paris.

Inscription libre en renseignant ce formulaire.

L’autre lauréat du Grand prix pour cette années est Christophe Capuano, historien à l’Université Lumière Lyon 2, auteur de « Que faire de nos vieux ? Une histoire de la protection sociale de 1880 à nos jours ».