en attendant les robots

Grand entretien dans le hors-série du magazine Socialter (25 oct. 2019)

Dans le deuxième hors-série que la revue Socialter consacre aux freelancers, un long entretien avec la journaliste Pauline Porro.

«L’intelligence artificielle invisibilise le travail»

La machine remplacera-t-elle le travailleur ? À cette question mille fois rebattue, le sociologue et professeur à Télécom Paris Antonio Casilli répond par la négative. Dans son ouvrage En attendant les robots, il affirme que ce discours procède d’une grande mystification à laquelle il convient d’apporter un démenti, pour mieux lever le voile sur les conditions de travail.

Grand entretien dans Agir Par La Culture (Belgique, 23 oct. 2019)

Dans le numéro 59 du trimestriel belge Agir par la Culture (automne 2019), une longue conversation avec Aurélien Berthier à propos de travail, plateformes et mondialisation.

Numérique : Vers un travail en micromiettes ?

Coupe du Turc mécanique, avec la position supposée de l’opérateur. Joseph Racknitz, 1789

Avec « En attendant les robots », le sociologue Antonio A. Casilli s’attaque à l’un des principaux mythes des sociétés occidentales contemporaines : le développement sans frein de la technologie va conduire à la disparition du travail ; les humains sont condamnés à être remplacés par des « intelligences artificielles ». Or, en se penchant sur l’arrière-cuisine du secteur numérique, Casilli montre à quel point ces intelligences dites artificielles sont en réalité « largement faites à la main », par une armée de réserve de l’industrie numérique composée de travailleurs et travailleuses précaires qui se tuent à la microtâche.

Avec le développement de l’automation, il est en effet plus à craindre une précarisation et une atomisation accrues du travail plutôt que sa disparition. Le mythe du « grand remplacement » des humains par des robots, nous indique Casilli, renouvelle en fait la vieille ruse du régime capitaliste pour payer toujours moins la force de travail et la déprotéger socialement. La promesse d’automation portée par le secteur numérico-industriel s’avère ainsi à la fois le « bâton qui discipline la force de travail » et la « carotte qui attire les investisseurs ». Loin des fables marketing de la Silicon Valley sur l’intelligence artificielle toute puissante et autonome que de talentueux ingénieurs développeraient seuls, la réalité est faite de millions de digital workers (travailleur·euses du doigt) payé·es quelques centimes d’euro la pièce. Ils entrainent les algorithmes en cliquant sans fin dans des fermes à clics au Kenya, dans des cybercafés en Tunisie ou depuis la maison un peu partout, pour tenter d’améliorer leur salaire de working poor. Évoquer la disparition du travail, c’est donc une manière de ne pas voir son incessante altération et oublier bien vite que si la data (la donnée) brute est le nouveau pétrole, un raffinage par les humains est nécessaire avant tout usage par la machine.

Contrairement à l’idée reçue, vous affirmez que ce sont plutôt les humains qui volent le job des robots. Qu’est-ce qui vous fait dire ça ?

On est aujourd’hui entouré par un discours ambiant qui rabâche les résultats de l’étude « The future of employment » de Frey et Osborne menée en 2013 selon laquelle 47 % des emplois disparaitraient d’ici 2030 au États-Unis en raison de l’utilisation des intelligences artificielles (IA) et de la robotique mobile… Or, si on se penche sur la nature de l’intelligence artificielle, considérée comme responsable de ce prétendu « grand remplacement technologique », celle qu’on a effectivement à notre disposition, on s’aperçoit que nous sommes loin d’une IAforte, c’est-à-dire capable de dépasser celles des humains. Au contraire, la réalité commerciale, mais aussi celle des recherches de pointe et des investissements actuels nous mènent plutôt vers un paradigme d’IA faible. C’est-à-dire celle qu’on a dans la poche : le Siri ou le OKGoogle des smartphones, le Cortana ou l’Alexa des enceintes connectées, c’est-à-dire des assistants virtuels qui accompagnent la décision ou certaines actions humaines. Le non-dit de la réflexion actuelle sur les technologies c’est que, pour pouvoir produire ces assistants virtuels, on a besoin d’énormément de travail humain. On parlera même ici plutôt de human assisted virtual assistants(des assistants virtuels eux-mêmes assistés par des êtres humains) car ils sont totalement inefficaces en l’absence d’une intervention humaine. Il est en effet nécessaire que des humains produisent des exemples, c’est-à-dire des données utilisables que les « intelligences artificielles » sauront reconnaitre et ranger. Car elles n’apprennent pas toutes seules. Ce sont des êtres humains qui annotent, qualifient et améliorent les données d’entrainement. Et encore des êtres humains qui testent ces outils et vérifient qu’ils interprètent correctement les données… Énormément de travail humain irrigue donc ces solutions technologiques loin d’être autonomes.

Qui réalise ce travail ?

Le fonctionnement de ces technologies dites « apprenantes » et dont ont besoin les plateformes pour marcher, est assuré, pas tant par des informaticiens surdoués et spécialisés qui réaliseraient des prouesses algorithmiques, que par une foule de personnes sans qualification particulière. Ce sont elles qui produisent les données.

Une grande partie de ce travail est réalisé par des personnes qui évoluent sur des plateformes spécialisées dans le microtravailLa plus ancienne et la plus connue est Amazon Mechanical Turk[à l’initiative de la plateforme de vente Amazon.com] mais depuis, leur nombre a explosé. On connait relativement mal leur fonctionnement et leur étendue, mais une chose est sûre : ces plateformes ne permettent pas un encadrement classique du travail. On y est très rarement salarié, et même le statut de free lancers ne s’y adapte pas. Ce qui émerge ainsi actuellement, c’est une nouvelle catégorie de travailleur·euses que j’ai nommés les microtâcherons du clic. Ces travailleurs sont payés à la pièce pour réaliser une microtâche qui dure de quelques secondes à quelques minutes, et qui est très faiblement rémunérée : de quelques centimes à quelques euros. Il s’agit par exemple de labelliser des images pour que des algorithmes soient capables de discerner un arbre d’un poteau, typiquement, ce qu’ils ne savent pas faire d’entrée et qu’ils ont besoin « d’apprendre » en s’entrainant sur de gigantesques bases de données préparées par ces humains.

Une autre partie de ce travail, nous le réalisons nous-mêmes gratuitement, par notre usage des plateformes. Par exemple, quand je regarde 4 ou bien 40 minutes d’une vidéo sur YouTube, en la notant en bien ou en mal, ou quand je like ou partage tels articles, commentaires, photos etc. sur Facebook. Ce faisant, leurs algorithmes sont capables d’apprendre mes préférences et de s’améliorer à partir des données que j’ai créées, que j’ai produites. C’est le travail social en réseau que nous réalisons sans nous en rendre compte et sans toucher pour cela la moindre rémunération, alors même qu’ils utilisent et monétisent ces données et produisent donc de la valeur à partir d’elles.

Vous montrez effectivement qu’il existe un continuum entre la course d’un chauffeur Uber, la microtâche d’un microtravailleur d’Amazon Mechanical Turk et les posts d’un internaute sur Facebook. Qu’est-ce qui relie ces trois personnes ?

Toutes ces plateformes – qui ne sont pas des entreprises classiques puisque leur activité est essentiellement de mettre en relation différents types d’acteurs – sont basées sur la production de données. Elles doivent pour cela mettre au travail leurs propres utilisateur·trices afin de leur faire réaliser une activité de type particulier : le digital labor. Le terme digital renvoie au terme latin digitus (le doigt). C’est donc en somme le travail du doigt dont le clic de la souris représente la tâche la plus élémentaire. Il est à distinguer du travail numérique, celui des managers, des ingénieurs, des informaticiens des grandes entreprises du numérique qui sont, eux, capables de gérer le numerus de par leurs compétences en mathématiques avancées.

Le digital labor est un travail qui est extrêmement fragmenté et surtout déqualifié, invisibilisé et invalorisé (c’est-à-dire en perte de valeur). Il est d’abord fondé sur le principe de tâcheronisation : l’activité se limite à des tâches extrêmement simples, courtes et fractionnées mais aussi standardisées, répétitives et assez rébarbatives. Elles sont effectuées pour la plupart devant un ordinateur : identifier des objets sur une image, étiqueter des contenus, enregistrer sa voix en lisant de courtes phrases, traduire de petits bouts de texte…

Le fil rouge qui relie un chauffeur de Uber, un micro-travailleur d’Amazon Mechanical Turk et un utilisateur lambda de Facebook, c’est donc la production des données, processus qu’on appelle la datafication et qui représente l’autre fondement de ce digital labor. Les plateformes et les IA — que les premières tentent de produire et de marchander — sont en effet fondées sur un flux constant de données produites et traitées. C’est la matière première nécessaire à leur fonctionnement. Ainsi, un chauffeur Uber passe certes une partie de son temps à conduire, mais ce qui intéresse surtout la plateforme sur laquelle il évolue, c’est de produire des données sur son smartphone en utilisant l’application Uber, en améliorant le GPS, l’algorithme de tarification dynamique ou la notation des passagers. Ces données sont en effet utilisées pour entrainer des robots de type particulier, des véhicules dits « autonomes », mais qui ont tout de même besoin de traiter et de travailler des données en temps réel. Un véhicule « sans chauffeur » enregistre des données grâce à un « lidar » [un capteur à radar laser], mais ces données, pour être exploitables, ont besoin d’être annotées, améliorées, raffinées. Ainsi, concrètement, si ce véhicule « autonome » a pris en photo une rue, il faut que quelqu’un lui enseigne à reconnaitre un arbre ou un piéton (à éviter), un panneau de signalisation (et son interprétation), etc. Et ce, de toutes les formes et dans tous les contextes possibles. Pour ce faire, on fait donc appel à des travailleurs du clic, comme ceux de The mighty IA, un sous-traitant spécialisé dans l’entrainement des données pour le secteur automobile. Au sein de cette plateforme, des milliers de personnes payées quelques centimes par tâche doivent regarder à longueur de journée des photos de villes, d’autoroutes, et détourer [tracer les contours de] les voitures ou les camions pour les identifier.

Combien sont-ils ces microtravailleur·euses ?

Ces microtravailleurs représentent une force de travail qui est en train de monter partout dans le monde. Les plateformes déclarent des effectifs qui dépassent déjà les cent millions ! On est donc loin d’une disparition du travail et des emplois volés par les robots. Au contraire, les besoins du secteur du numérique et de l’IA ne cessent de croitre et d’évoluer. Par contre, le travail et ses conditions d’exercice se voient fortement dégradées puisque cette tacheronisation entraine une fragmentation des emplois en microtâches externalisées accompagnée par le démantèlement des salaires au moyen des micropaiements.

Je viens d’estimer avec mon équipe le nombre de personnes qui microtravaillent en France : un peu plus de 260 000 personnes. C’est énorme compte-tenu du fait qu’on parle d’un pays riche, c’est-à-dire dans lequel on n’imagine pas à priori qu’un travailleur ait la nécessité de réaliser des microtâches payées quelques centimes d’euros. Il s’agit souvent de personnes en dessous du seuil de pauvreté et parfois de salarié·es qui ont besoin d’un complément pour terminer le mois. Ce qui témoigne au passage de la dégradation de leur pouvoir d’achat et leur condition de travail par rapport aux décennies passées.

Mais néanmoins, vous montrez que l’essentiel de cette armée industrielle de tâcherons du clic se situe dans les pays du Sud…

Oui, tout simplement pour une question démographique : la masse des ouvriers se situe aujourd’hui dans le Sud du monde dans les secteurs primaires ou secondaires, l’extraction de minerais ou l’agriculture. Dans son ouvrage « L’avenir du travail vu du Sud », Cédric Leterme explique comment la masse ouvrière actuelle s’est « sudifiée » et féminisée. Les microtâcherons du clic, qui font partie à part entière de cette masse ouvrière, n’échappe pas à la tendance. Ainsi, des pays comme les Philippines, l’Inde, l’Afrique du Sud ou dans un contexte francophone Madagascar, le Sénégal, la Côte d’Ivoire ou la Tunisie concentrent le gros de ces microtravailleurs. Lesquels sont d’ailleurs très souvent plutôt des microtravailleuses.

Je viens d’estimer avec mon équipe le nombre de personnes qui microtravaillent en France : un peu plus de 260 000 personnes. C’est énorme compte-tenu du fait qu’on parle d’un pays riche, c’est-à-dire dans lequel on n’imagine pas à priori qu’un travailleur ait la nécessité de réaliser des microtâches payées quelques centimes d’euros. Il s’agit souvent de personnes en dessous du seuil de pauvreté et parfois de salarié·es qui ont besoin d’un complément pour terminer le mois. Ce qui témoigne au passage de la dégradation de leur pouvoir d’achat et leur condition de travail par rapport aux décennies passées.

En somme, sur les plateformes de microtravail, non seulement le modèle vanté (l’auto-entrepreneuriat, où l’on est libre de travailler où on veut quand on veut) s’avère en fait être un environnement de travail aux conditions ultra précaires, sous-payées, sans aucune protection ni garantie de pérennité de son activité, mais de surcroit, celui qui y travaille subit aussi des contraintes liées au salariat comme la subordination, la surveillance, le contrôle…

L’idée de base du salariat c’est qu’en échange d’une subordination relative, je reçois une protection sociale généralisée. Ce pacte-là s’est cassé et les « indépendants » ont renoncé à la protection pour éviter la subordination à l’ancienne. Les travailleurs des plateformes, eux, qu’ils travaillent gratuitement ou pour des microrémunérations, se retrouvent face à une forme de subordination qu’on appelle la subordination technologique. Celle-ci se manifeste notamment à travers le flux d’ordres qui leur est transmis via les pastilles d’un message non lu, les annonces, les alertes, etc. C’est ce qu’on nomme des calls to action (« appels à l’action »), des solutions technologiques qui vous poussent à réaliser une action le plus vite possible et sans vous poser de questions. C’est assez clair si vous êtes un chauffeur Uber : chaque nouvelle proposition de course équivaut à un ordre, et chaque refus de course, c’est un refus d’ordre qui expose à une sanction possible comme une perte de réputation, un déclassement, etc. Même un utilisateur lambda de Facebook ou de Linkedin recevra ces appels à l’action ou subira la quantification de son effort productif via toute une métrique de performance (scores, likes, étoiles, nombre de followers, de partages, de contacts…) qui sert aussi d’outil de contrôle et de mise en concurrence.

Avec le microtravail, basé sur le modèle de rémunération à la micro-pièce, au clic de souris, est-ce qu’on arrive à une logique tayloriste poussée à son maximum ? À un travail non plus « en miettes » mais en micromiettes ?

Nous sommes clairement dans le prolongement extrême à la fois de l’ancienne division du travail dont parlait Adam Smith au 18e siècle, et de certaines bases du fordo-taylorisme comme la fragmentation du travail et le travail à la chaîne… Sur Amazon Mechanical Turk, un travailleur reçoit un flux d’offres de microtâches qu’il doit réaliser très vite. Ça ne doit pas lui prendre plus de quelques fractions de seconde pour distinguer de manière intuitive un chat d’un chien sur une image. Ce travail est donc en effet extrêmement atomisé au niveau de sa réalisation ainsi qu’au niveau de sa rémunération.

Mais ce qui représente la plus grosse différence par rapport au « travail en miettes » dont parlait Georges Friedmann en 1964, c’est le fait qu’il s’agisse d’un travail invisibilisé. Ainsi, au 20esiècle, malgré l’émiettement de leur activité, des modalités de solidarité active entre les travailleurs pouvaient subsister du fait même qu’ils partageaient un même lieu de travail : l’usine. Or, actuellement, les travailleurs des plateformes de microtravail n’ont aucune idée de qui sont les autres microtravailleurs. Pire, ils n’ont aucun intérêt à faire savoir aux autres ce qu’ils sont en train de faire : les autres ce sont des concurrents qui peuvent potentiellement leur voler des tâches un peu mieux rémunérées — c’est-à-dire un euro plutôt que quelques centimes… Cela contribue à une invisibilisation qui ne vient plus du haut et qui serait voulue par le patronat, mais bien à une invisibilisation qui vient du bas, et qui est opérée par le travailleur lui-même, chacun souhaitant rester invisible aux yeux des autres.

On constate aussi parfois même des formes d’entr’exploitation c’est-à-dire de micro sous-traitance en cascade. Une personne peut accepter une micro-tâche un peu plus importante, comme retravailler un logo pour la somme de 3 $. Elle va l’émietter à son tour, et faire réaliser cette tâche graphique par trente personnes différentes en réalisant un bénéfice au passage. Chaque personne s’occupera d’une micro-tâche payée quelques cents comme changer une couleur, changer un vecteur, changer un pixel et ainsi de suite…

Ce climat de travail semble défavorable à la construction de solidarité, comment susciter chez les travailleur·euses digitaux une prise de conscience de leur intérêt commun et les amener à s’organiser pour défendre leurs droits sociaux ?

En réalité, le conflit social est loin d’être évacué et on constate déjà une prise de conscience, au niveau international, des travailleur·euses des plateformes. On peut ainsi immédiatement penser aux travailleurs de plateforme de travail à la demande très visibles comme Uber ou Deliveroo qui se battent pour cette reconnaissance. Les litiges, les revendications, les grèves, les créations de syndicats ou l’intégration de ces travailleur·euses dans les syndicats traditionnels se multiplient, tant en Europe qu’en Australie, en Amérique ou en Inde. Ensuite, dans le monde du microtravail, on constate aussi la création de guildes, de recours collectif, et la volonté de certains syndicats d’organiser les microtravailleurs. Enfin, dans la troisième famille de travailleurs du clic qu’est le travail social en réseau, on observe aussi une multiplication d’actions en justices et d’embryon de formes d’organisation. Par exemple, il y a de plus en plus d’appels à la grève sur Facebook ou à la formation de data unions c’est-à-dire de syndicats de créateurs de données sur les plateformes sociales. En 2015, il y a par exemple eu un recours collectif de plusieurs centaines de personnes dans l’État américain du Massachusetts qui ont cherché à se faire requalifier comme employé·es de Google parce qu’elles avaient utilisé recaptcha [Il s’agit de ces caractères que l’on doit reconnaitre pour valider un formulaire ou une inscription en ligne et qui sont en réalité extraits de livres numérisés que le système de reconnaissance optique de Google n’a pas réussi à identifier NDLR]. Elles estimaient avoir créé de la valeur en entrainant des algorithmes de reconnaissances textuelles pour Google sans avoir été rémunérées pour cela. Il y a donc énormément d’efforts d’organisation et une multiplication des conflits avec ces plateformes même si le contexte reste assez défavorable aux travailleurs pour l’instant.

Par ailleurs, on observe aussi des mouvements de type nouveau, comme le coopérativisme de plateformes. Celui-ci cherche à dépasser la conception capitaliste et prédatrice des plateformes actuelles et vise à créer un Twitter ou un Uber du peuple ! C’est-à-dire à inscrire les plateformes et les technologies numériques dans le contexte de l’économie sociale et solidaire et non plus exclusivement de se baser sur la captation de la valeur produite par ses utilisateurs. Il s’agit en somme d’une réactualisation de la grande tradition mutualiste des siècles passés qui propose aux usagers de ces plateformes d’en être les propriétaires et même les concepteurs. Même si ce mouvement se heurte aujourd’hui à pas mal de contradictions en interne, et lutte pour pouvoir trouver une manière de s’affirmer et ne pas se faire approprier par les plateformes capitalistes, c’est quelque chose d’extrêmement prometteur.

Antonio A. Casilli, En Attendant les robots, Enquête sur le travail du clic, Le Seuil, 2019

Interview dans Sciences et Avenir (HS 35, 25 sept. 2019)

« Dans les usines à clic, des millions de petites mains bien humaines »

PROPOS RECUEILLIS PAR LOÏC CHAUVEAU

L’enrichissement continu des logiciels et des bases de données nécessite la contribution de « tâcherons » sans rémunération fixe ni droits sociaux. Une inflexion inquiétante du monde du travail. ANTONIO CASILLI Sociologue à Télécom Paris

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Selon vous, l’intelligence artificielle ne serait rien d’autre que du bluff?

Je ne me reconnais pas dans cette idée que l’on m’attribue parfois. Je dirais plutôt que, pour justifier des formes nouvelles de discipline du travail, pouvoirs politiques et économiques utilisent l’intelligence artificielle de façon idéologique. Quand ils en débattent, ces acteurs se concentrent sur les pertes d’emplois qui menacent les moins qualifiés. Mais pour peu que l’on regarde « sous le capot », on s’aperçoit que les masses de données nécessaires pour entraîner les machines sont introduites dans le système par des petites mains bien humaines! En Afrique, en Asie, de véritables « usines à clic » voient des millions de personnes nourrir des algorithmes de reconnaissance faciale, d’identification des objets pour les voitures autonomes, d’enregistrement de voix pour les enceintes connectées. Un travail que je qualifie de digital labor. Si quelqu’un n’apprend pas à une voiture autonome à quoi ressemble un piéton, celle-ci restera aveugle.

A-t-on une idée du nombre de personnes accomplissant aujourd’hui ce digital labor ?

Difficile de répondre, car il n’est pas toujours visible. On estime que, dans le monde, plusieurs dizaines de millions de personnes fabriquent des données. En France, notre projet Digital Platform Labor, qui a cherché à quantifier ce micro-travail, est arrivé au total de 260000 personnes inscrites à 23 plateformes proposant du travail « au clic ». Ce sont en majorité des femmes au foyer qui arrondissent leurs fins de mois avec ce travail faiblement rémunéré (moins de 300 euros par mois). Mais on peut y ajouter les 55 millions de Français qui, gratuitement, renseignent les Gafa en « likant », en répondant à un « Captcha » demandant de prouver que l’on n’est pas un robot. À chaque fois, la requête de l’internaute, sa géolocalisation, la consultation d’un site, un paiement, alimentent les bases de données sans lesquelles des technologies « intelligentes » n’existent pas.

Mais un jour, cet amoncellement de données finira bien par rendre ce travail inutile?

C’est l’argument entendu dans nombre de start-up : il arrivera un moment où les algorithmes auront ingurgité suffisamment de données pour parer à toutes les éventualités. Mais est-ce bien certain? L’intelligence artificielle arrivera-t-elle un jour à rivaliser avec le cerveau d’un enfant qui reconnaît immédiatement un chat d’un chien quel que soit leur aspect? En outre, le consommateur attend que le service qui lui est proposé soit toujours amélioré. Pour répondre à ces attentes, il est nécessaire d’enrichir en permanence les logiciels utilisés. Enfin, la concurrence pour vendre des objets « intelligents » est féroce. La course au « petit plus » qui permet de faire la différence oblige à relancer continuellement l’apprentissage des machines.

Quel est l’encadrement juridique de ces travailleurs?

Dans cette nouvelle économie, c’est le point le plus inquiétant. La relation salariale est mise entre parenthèses. C’est un travail « à la tâche ». Les nouveaux « tâcherons » ne bénéficient pas d’une rémunération fixe, ni de droits sociaux, ni d’une représentation auprès des donneurs d’ordre. Ils ne peuvent revendiquer la juste part de leur travail face à des plateformes bien décidées à capter l’essentiel de la richesse créée. La révolte des chauffeurs Uber ou des livreurs Deliveroo montre que ce système a cependant des limites.

http://diplab.eu/ Antonio Casilli, En attendant les robots, Seuil, 2019

[Vidéo] Leçon inaugurale année universitaire, département sociologie, Université de Genève (25 sept. 2019)

La Faculté des sciences de la société et le Département de sociologie de l’Université de Genève m’ont fait l’honneur de m’accueillir comme conférencier pour la leçon inaugurale de l’année universitaire 2019/2020.

Les poinçonneurs de l’IA. Le digital labor qui rend l’intelligence artificielle (im)possible

En 2003, le pionnier des systèmes experts Edward Feigenbaum qualifiait l’intelligence artificielle (IA) de « destinée manifeste » de nos sociétés. Ce slogan, emprunté de la doctrine politique du providentialisme américain, constitue un remède idéologique aux défaillances d’une discipline qui, depuis des décennies, n’arrive pas à s’attaquer à « la vraie majesté de l’intelligence générale ». Les déclarations des scientifiques, le buzz des investisseurs et les prises de position des décideurs politiques ne relèvent pas de la pensée magique : elles sont des vœux constamment renouvelés, non pas pour réaliser un objectif scientifique, mais pour affirmer une certaine vision du travail…

À l’occasion de la conférence de la rentrée de la sociologie, Antonio Casilli reviendra sur son dernier ouvrage : « En Attendant les robots. Enquête sur le travail du clic » (Seuil, 2019).

Les plateformes numériques mobilisent les compétences, le temps et les gestes productifs de leurs usagers pour produire de la valeur–et pour rendre possible l’automatisation. Des services de livraison express basés sur des applications mobiles aux plateformes de micro-travail comme Amazon Mechanical Turk, aux médias sociaux qui incitent leurs usagers à produire d’énormes masses de données personnelles, les usagers sont désormais mis à contribution pour entraîner des IA. Transcription, annotation, reconnaissance visuelle ou étiquetage de contenus : autant d’activités déléguées à des usagers sous forme de micro-tâches peu ou pas rémunérées. La recherche récente sur ces nouvelles formes de “digital labor” dresse un tableau surprenant des évolutions du marché du travail. À l’heure de l’automatisation intelligente, le travail humain est soumis à une pression pour le remplacement qui aboutit au résultat inattendu de pousser les usagers-travailleurs à réaliser des activités nécessaires de supervision de l’apprentissage des machines mêmes.

Mon ouvrage «En attendant les robots», Grand Prix de la Protection Sociale 2019

Mon livre En attendant les robots – Enquête sur le travail du clic, paru en janvier 2019 aux Éditions du Seuil, vient de recevoir le Grand Prix de la Protection Sociale 2019 décerné par l’École nationale supérieure de Sécurité sociale et la Caisse des dépôts.

La cérémonie de remise des prix a lieu le mercredi 9 octobre 2019, à 19h, à l’Hôtel de Pomereu, 67 Rue de Lille, 75007 Paris.

Inscription libre en renseignant ce formulaire.

L’autre lauréat du Grand prix pour cette années est Christophe Capuano, historien à l’Université Lumière Lyon 2, auteur de « Que faire de nos vieux ? Une histoire de la protection sociale de 1880 à nos jours ».

Recension dans La Vie des Idées (24 juillet 2019)

Cannibale machine À propos de : Antonio Casilli, En attendant les robots, Seuil


Des machines intelligentes à l’assaut du travail humain ? Enquêtant sur le digital labor qui se cache derrière les promesses de l’automatisation et des robots, Antonio Casilli soutient notamment que les médias sociaux constituent une forme de travail non rémunéré.

Aimer ou partager cet article sur Facebook, est-ce travailler ? Et regarder une vidéo sur YouPorn ? Oui, répond en substance Antonio Casilli dans En attendant les robots : enquête sur le travail du clic. Un livre à la fois dense, solidement documenté et stimulant.

Ce travail qui n’en a pas l’air, c’est ce que Casilli nomme – avec d’autres – le digital labor, un des concepts clés de cet ouvrage qu’on pourrait présenter comme une sociologie critique de l’intelligence artificielle. L’auteur, qui est lui-même sociologue du travail et chercheur à l’EHESS, nous propose de sortir de l’IA washing et de la hype pour mieux découvrir toutes ces petites mains humaines trop humaines qui œuvrent dans l’ombre des algorithmes d’IA.

L’erreur, soutient Casilli, serait de croire qu’avec l’automation, le travail va disparaître. Il va plutôt être « plateformisé » et digitalisé. Autrement dit, en attendant les robots qui, comme dans le Godot de Beckett, pourraient tarder à entrer en scène, on ferait bien d’examiner les changements concrets qui s’opèrent dans le travail humain. Car, en lieu et place d’un remplacement du travail par des robots, on a souvent affaire à un simple déplacement. C’est ce que montre bien l’exemple des guichets automatiques. Ceux-ci ne remplacent pas complètement le travail qui était jadis celui du guichetier : ce sont plutôt les clients qui prennent désormais en charge la responsabilité de faire fonctionner la machine. À plusieurs égards, cet exemple est symptomatique de notre difficulté à percevoir ces nouvelles formes de travail qu’analyse Casilli.

Le digital labor

Le concept de digital labor désigne d’abord le travail du doigt « qui sert à compter, mais aussi qui pointe, clique, appuie sur le bouton » (p. 48). Mais c’est aussi plus compliqué que ça. Et c’est tout l’objet de la partie centrale du livre qui prolonge un débat sur la pertinence de ce concept avec le sociologue Dominique Cardon. Situé dans une « zone grise entre le marchandage et l’emploi salarié », le digital labor s’inscrit « dans un rapport de subordination, de surveillance et d’inégalité de droit entre les travailleurs et les propriétaires de services numériques » (p. 267). On peut le décliner de trois manières.

Le travail à la demande, comme avec Uber ou Foodora, en constitue une première forme. Ces services de transport ou de livraison s’appuient ainsi sur des plateformes et mobilisent des processus de décision basés sur des algorithmes et des données qui bouleversent l’organisation du travail. Il s’agit en quelque sorte de pousser à son maximum la logique du fordo-taylorisme (le travail à la chaîne) en mesurant et en divisant toujours plus les tâches. Et les travailleurs ne semblent pas en sortir gagnants.

Le micro-travail auquel se consacre le quatrième chapitre est une deuxième forme de digital labor. Il s’agit de réaliser « de petites corvées telles que l’annotation de vidéo, le tri de tweets, la retranscription de documents scannés (…) » (p. 119). C’est sans doute l’un des apports les plus intéressants de l’ouvrage que de braquer le projecteur sur le travail de ces personnes — une centaine de millions dans le monde, dont 260 000 en France — souvent précaires, qui font tourner le capitalisme numérique.

Des services en ligne comme le Mechanical Turk permettent par exemple à des entreprises d’externaliser le « travail du clic ». La plateforme d’Amazon, née en 2005, emploie principalement des citoyens américains et indiens qui accomplissent des micro-tâches mal payées. Ces personnes travaillent chez elles, ne se rencontrent pas et ne connaissent pas leurs clients. Elles ne sont évidemment pas syndiquées, ni même organisées. Il y a d’ailleurs beaucoup d’ironie à ce que ce service d’« IA artificielle », comme le nomme Jeff Bezos, le PDG d’Amazon, reprenne le nom du Turc mécanique, cet automate du XVIIIe siècle qui prétendait jouer aux échecs, mais dissimulait en réalité un humain derrière ses engrenages inutiles. Comment ne pas percevoir un troublant écho avec la situation actuelle ?

« L’automation revient à une formule simple, résume Casilli : une façade avec un ingénieur qui vante les prouesses de sa machine et une arrière-boutique dans laquelle des travailleurs se tuent à la micro-tâche. » (p. 136) Ce micro-travail invisibilisé passe aussi par de nouvelles formes de contrôle puisqu’il faut garantir aux clients qu’il est bien effectué par des humains. Ceux-ci doivent donc remplir des tests de type CAPTCHA toutes les quarante-cinq minutes. Plus généralement, les données de ces travailleurs (les turkers) sont requises pour faire fonctionner la plateforme et les mettre en relation avec des requérants — la plateforme tirant, en définitive, une « rente d’intermédiation ».

On l’aura deviné, partager un article sur Facebook ou regarder une vidéo sur YouPorn ne relève ni du travail à la demande ni du micro-travail, puisque ce n’est ni une activité rémunérée, ni un service réclamé par un client. Mais il existe, poursuit Casilli, une troisième forme de digital labor, le travail social en réseau, qui correspond en particulier à la participation des usagers aux médias sociaux. Comment analyser ce phénomène ? Le cinquième chapitre présente en détail la controverse sur la nature exacte de ce « travail gratuit ».

Du travail gratuit ?

Selon une approche « hédoniste », les médias sociaux ne relèvent pas du travail parce qu’on y participe librement et pour le plaisir, à travers une nouvelle culture de l’amateurisme. Mais Casilli préconise plutôt une approche travailliste qui voit le « produsage », c’est-à-dire les activités qui entremêlent production et usage, comme s’inscrivant « dans un rapport d’exploitation » (p. 168). Le travail non rémunéré n’est pas une nouveauté : travail domestique, bénévole, forcé… Mais comment de simples clics sur des médias sociaux peuvent-ils être considérés comme du travail ? C’est qu’en créant des données (et des métadonnées), l’utilisateur crée de la valeur. En likant ou partageant un article sur Facebook, on enrichit une base de données qui permettra à l’entreprise de générer d’importants revenus publicitaires – 55 milliards de dollars en 2018.

Casilli montre que la démarcation entre professionnalisme et amateurisme est souvent poreuse. Existe-t-il vraiment une différence de nature entre le critique gastronomique, la Youtubeuse cuisine et le commentaire anonyme sur Yelp ? La modératrice payée pour filtrer les contenus violents fait-elle autre chose que le simple usager qui bloque, masque ou signale de tels contenus ? D’aucuns répliqueront peut-être que le travail se définit d’abord par son caractère pénible. Pour autant, pourquoi le fait qu’une tâche soit plaisante, conviviale ou créative la disqualifierait-elle comme travail ? D’ailleurs, est-on si certain que les médias sociaux sont dépourvus de pénibilité ? L’auteur cite des enquêtes de terrain où des jeunes de milieux populaires décrivent l’inconfort et la « corvée » d’être sur Facebook « pour maîtriser ce que les autres exposent de soi » (p.187).

Mais l’argument qui semble le plus décisif, c’est celui des « fermes à liens » et des « fermes à clics ». Ainsi, en 2013, les faux clics sur Facebook auraient rapporté 200 millions de dollars, avec des services comme GetPaidForLikes. Facebook même propose aujourd’hui aux usagers de « booster un post » pour quelques dollars. Or, si des personnes sont rémunérées dans des « fermes » pour effectuer le même genre de micro-tâches que celles exécutées par les usagés ordinaires, ne faut-il pas en conclure — par analogie — que ces dernières sont, elles aussi, du travail ?

Ainsi, en aimant ou en partageant un article sur Facebook, vous contribuez à lui donner une visibilité qui aurait pu être autrement acquise en payant le prix. Si la valeur de ce travail est infime (en Inde en 2019, le clic vaut 0,008 $, explique Casilli dans une entrevue), sa démultiplication et son agrégation créent une richesse importante — pour autant qu’une entreprise est capable de valoriser ces données. « Sur les plateformes sociales, conclut l’auteur, tout nouvel abonné se retrouve aujourd’hui pris à l’intérieur d’un système de production de clics fondé sur du travail invisibilisé, celui “gratuit” qu’il est amené à assurer et celui de ses homologues microrémunérés. » (p. 218) Autrement dit, en dépit de son caractère ludique et gratuit, le travail du clic participe incontestablement de l’économie numérique.

La valorisation des données

Mais si l’on a du mal à percevoir ce travail comme authentique, c’est peut-être parce qu’il est plus facile de comprendre la valeur attachée à un objet que celle attachée à une base de données ou à un flux d’information. Pour y voir plus clair, Casilli propose de distinguer trois formes de valorisation, c’est-à-dire trois manières de donner de la valeur à des données.

On peut d’abord qualifier un contenu, c’est-à-dire ajouter de l’information, comme lorsqu’on crée un profil d’utilisateur, que l’on fait un commentaire ou qu’on like une vidéo sur un réseau social (on estime à 4.3 milliards le nombre de like quotidiens sur Facebook). On peut également qualifier un autre usager — et activer des mécanismes réputationnels — comme c’est par exemple le cas dans les applications de rencontre (quand on swipe à gauche ou à droite sur Tinder).

On peut ensuite créer de la valeur en monétisant des données personnelles. C’est ici le principal modèle d’affaire des plateformes qui vendent du ciblage publicitaire à des annonceurs. Les bases de données se composent du croisement d’informations parfois inattendues : marques des téléphones ou des ordinateurs, localisation, listes des contacts, comportement en ligne. Les courtiers en data (data brokers) sont les agents directs de cette valorisation des données par monétisation.

Avec le développement des systèmes d’intelligence artificielle, une troisième forme de valeur attachée aux données s’est développée : la valeur d’automation. En effet, les algorithmes d’apprentissage profond (deep learning) ont besoin d’être entraînés avec d’importantes quantités de données « personnelles » afin d’optimiser leurs prédictions (l’IA est essentiellement un outil de prédiction). Casilli donne comme exemple les applications controversées de reconnaissance faciale, mais on peut dire que c’est l’essentiel des systèmes d’IA aujourd’hui performants – de Google traduction à la reconnaissance de tumeurs – qui repose sur cette valeur d’automation des données.

On le voit, selon cette lecture, l’humain qui étiquette — de façon rémunérée ou non — apparaît comme la source principale de la valorisation des données. Dès lors, son occultation derrière les prouesses de l’IA et la promesse des robots accrédite la thèse d’une invisibilisation du travail humain au cœur de l’économie numérique. On peut toutefois se demander si l’automation fondée sur des données « non humaines » (issues par exemple d’animaux, de robots ou d’évènements météorologiques) ne risque pas d’ébranler ces analyses. De même, qu’adviendra-t-il de ce modèle si, comme l’espèrent les chercheurs en IA, l’apprentissage non supervisé, c’est-à-dire sans données étiquetées, se développe ?

Une critique sociale

Pour l’heure, il paraît difficile de contester à Antonio Casilli d’avoir mis le doigt sur une dimension importante de l’économie et de la sociologie contemporaine du numérique. D’autres ouvrages, comme le récent Ghost Work : how to stop Silicon Valley from building a new global underclass de Gray et Suri (2019) vont d’ailleurs dans le même sens. On ne sera pas surpris de voir le livre de Casilli déboucher, dans sa dernière partie, sur une critique sociale. Après tout, « le travail micro-, sous-, mal ou non payé est comme le fil rouge qui unit les différentes formes du digital labor » (p. 223). En attendant les robots entend donc promouvoir la reconnaissance du digital labor afin de créer une véritable conscience de classe parmi les travailleurs du clic.

Et pour mettre un visage sur ces travailleurs, Casilli mentionne le court documentaire The Moderators (2017) qui s’attache précisément à nous les montrer. Dans une salle de classe en Inde, on assiste à une semaine de formation pour de futurs modérateurs et modératrices de contenu. Pour la plupart d’entre eux, c’est un premier job qu’ils accueillent avec joie. Malgré la rumeur de la rue, ils écoutent avec attention les directives de la formatrice en sari : « Pourquoi ne voyez-vous pas de pornographie lorsque vous êtes sur Facebook, demande-elle ? Pensez-vous que c’est parce que personne n’en poste ? » Voilà tout le travail des modérateurs : s’assurer que Facebook ne devienne pas YouPorn. Et si ce documentaire complète très bien En attendant les robots, c’est parce qu’il donne à voir cette réalité très prosaïque : les images de pénis à rejeter, les gros ventilateurs au plafond, les chemises retroussées sur les manches et les regards concentrés sur l’écran.

En attendant les robots, l’économie numérique et l’IA vont avoir encore besoin des modérateurs indiens, des turkers américains et des données que nous créons, souvent à notre insu, sur les réseaux sociaux. Car tout cela produit de la valeur. Dans sa conclusion, l’auteur explore quelques pistes de redistribution, avec l’idée d’un revenu social numérique ou les travaux de Trebor Scholz sur le « coopérativisme de plateforme » et la propriété collective des moyens de production numérique.

Tous ces éléments font de ce livre à la lecture agréable une contribution importante à la sociologie critique de l’IA. Antonio Casilli propose incontestablement une description fine et très riche en exemples du digital labor. Il offre également des outils d’analyse et une perspective engagée dans le débat normatif. Sur ce dernier terrain, il y a évidemment place à la discussion. Qu’en est-il, par exemple, de ce travail du clic en termes de bien-être ?

Dans le cas du travail social en réseau, Casilli semble négliger la valeur du service rendu gratuitement par des plateformes comme YouPorn ou Facebook. Qu’il s’agisse de se masturber ou de s’informer, il ne fait guère de doute qu’une valeur est produite. Et même si c’est au prix des informations que partagent alors les usagers, on peut penser que ça reste un bon deal. On peut aussi penser que partager la recension d’un livre intéressant va produire de la valeur épistémique. Et c’est sans oublier qu’il est toujours bon pour l’ego de recevoir de l’attention, du love ou des likes. Antonio Casilli, En attendant les robots, Seuil, 2019, 400 p., 24 €.

par Martin Gibert, le 24 juillet

Grand entretien dans L’Echo (Belgique, 22 juillet 2019)

Antonio Casilli: “Derrière l’intelligence artificielle, il y a des humains peu rémunérés”

Non, les robots ne vont pas remplacer le travail humain. Au contraire, c’est le travail humain qui est mis au service de l’automation. Entretien avec Antonio Casilli, sociologue, enseignant et chercheur à Telecom Paris et à l’EHESS.

Dans une étude magistrale (“En attendant les robots. Enquête sur le travail du clic“, Seuil, 2019), Antonio Casilli, sociologue, enseignant et chercheur à Telecom Paris et à l’EHESS, révèle, derrière les discours enflammés relatifs à l’intelligence artificielle (IA), une tout autre réalité: les armées de travailleurs du clic qui entraînent les algorithmes et qui optimisent en permanence nos applis préférées. Même Google Search exploite ces petites mains. Un travail invisible, peu ou pas rémunéré, engendrant un “cybertariat” mondialisé qui échappe à toute législation.

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Le grand remplacement technologique de l’homme par le robot n’aura pas lieu; pourquoi? L’IA ne remplit pas ses promesses?

Un feu de communication marchande a surjoué les promesses de l’IA. Née à la moitié du 20e siècle, l’IA aspirait à simuler complètement la cognition humaine – l’”IA forte”. Mais l’évolution technique a conduit à ne développer en réalité que de “l’IA faible”. Celle-ci suppose l’apprentissage automatique (“machine learning”) mais pour apprendre, les algorithmes ont besoin qu’on les nourrisse en données provenant des plateformes numériques. Or cet apprentissage est effectué par des foules de personnes, peu ou pas rémunérées, chargées d’entraîner les algorithmes pour les rendre efficaces.

Comment s’opère ce déplacement et quel est son impact sur la nature du travail?

Ce faux remplacement technologique cache en réalité une dynamique de “tâcheronnisation”, c’est-à-dire une fragmentation de l’activité travaillée. Autour de l’IA se met en place un travail fait de micro-tâches, le microtravail: des tâches de quelques secondes ou minutes payées en centimes. Des plateformes de micro-travail mettent en relation d’un côté une entreprise client qui veut automatiser un processus-métier (la comptabilité, l’étiquetage d’images, la reconnaissance vocale, etc.) et de l’autre, des personnes qui, à la place de l’IA, font le travail d’interpréter les voix humaines, reconnaître les images ou retranscrire les tickets de caisse. Ce travail entraîne les IA qui, en principe, seront capables de faire ce qu’elles promettent. En pleine expansion, ces plateformes embauchent de plus en plus de micro-tâcherons. Il y en aurait déjà au moins 100 millions, principalement en Asie et en Afrique. En France, on compte 23 plateformes pour un total de 260.000 travailleurs, dont 15.000 assidus.

Quel est leur statut?

Ces travailleurs du clic, qui ne sont pas reconnus comme travailleurs, n’ont aucune stabilité dans leur rémunération, leur statut, ou leur activité. Leur travail est déqualifié. Sur certaines plateformes de microtravail, des graphistes diplômés sont engagés pour dessiner un pixel. Ailleurs, des journalistes ou des traducteurs traduisent ou écrivent quelques mots, quelques lignes. Des savoirs experts (traducteurs, codeurs,…) ne sont pas remplacés par des robots, mais concurrencés par du microtravail délocalisé, sous-payé. “C’est l’automation qui met le travail humain au service du robot. Je parle de servicialisation du travail.”

Cette évolution du travail amplifie certaines tendances anciennes: la logique fordiste de division du travail s’intensifie dans l’hyper-fragmentation de l’activité; le freelancing, en pleine expansion, devient de plus en plus précaire. L’emploi n’est donc pas remplacé par l’automation mais par du travail invisible très précarisé. C’est l’automation qui met le travail humain au service du robot. Je parle de servicialisation du travail. Lors du lancement de la plateforme de microtravail la plus connue, Amazon Mechanical Turk, Jeff Bezos l’avait dit clairement: human as a service! Les humains réduits à des services.

Pourquoi parler de “digital labor”? Quels types de travail recouvrent cette expression?

“Digital” renvoie au geste même, le travail du doigt (“digitus”) qu’est le travail du clic: le geste ultime, le plus dévalorisé.

Le digital labor le plus connu est celui du travail à la demande (Uber, Deliveroo, etc.). Ces plateformes ont une dimension ostensible très forte: on voit les travailleurs dans la rue. Mais on ignore l’importance, même en termes de production de valeur, du temps passé sur l’appli à produire de la data. Pour les chauffeurs d’Uber, cela représente environ 60% de leur temps. Cette activité sur l’appli concerne la communication des données relatives aux trajets, la notation des passagers et tout ce qui sert à améliorer l’algorithme. A quoi s’ajoute la data utile au projet de véhicules autonomes d’Uber, nourrie par les données produites autant par les chauffeurs que par les passagers.

Ensuite, il y a les plateformes de micro-travail où se réalisent, entre autres, les tâches nécessaires au machine learning. On y rencontre aussi les modérateurs des réseaux sociaux – généralement issus de pays très pauvres – qui font le sale boulot en filtrant le pire des photos et des vidéos du Web. Ajoutons-y aussi les “fermes à clics”: des gens payés pour liker des images ou des commentaires afin de gonfler l’audience et donc la viralité d’un post. Durant sa campagne électorale, Trump a utilisé ce type de procédé.

Ce type de micro-travail est donc inévitable…

Même Google en a besoin pour vérifier ce que le moteur de recherche a produit. Qu’il s’agisse de la recherche d’une pharmacie au Wisconsin ou du porno d’un type particulier, des personnes s’assurent que Google a fourni les résultats les plus pertinents. Sur Google aussi, on vérifie tout à la main! Ce qui ne va pas sans soulever un monstrueux problème de vie privée: qui peut savoir que je suis en train de chercher tel médecin parce que j’ai telle pathologie? Eh bien, beaucoup de monde! Lire plus

Enfin, sur les réseaux sociaux, les usagers réalisent aussi du digital labor: chaque fois qu’on like ou qu’on laisse un commentaire, on contribue à produire de la valeur pour les plateformes et surtout à entraîner leurs algorithmes.

Ces plateformes ne se distinguent pas trop des autres types de digital labor. D’abord, elles récupèrent les données qui permettent de savoir si telle interface ou tel algorithme de la plateforme marchent bien. Ensuite, nos données personnelles sont monétisées à des tiers. Enfin, ces données sont exploitées pour automatiser tout ce qui est possible: par exemple, sur Amazon, le meilleur livre à acheter.

Nous sommes donc tous des micro-travailleurs?

C’est déjà une ancienne controverse, mais oui, on peut effectivement assimiler nos activités sur les réseaux sociaux à du travail au sens traditionnel. Est-on soumis à des formes de mesures, de métriques? Oui: on est tracé du matin au soir. Ce n’est pas un travail libre, ni du jeu. Quand on joue vraiment, on n’est pas surveillé. Ensuite, est-ce une activité entièrement dépourvue de conséquences économiques? Non, au contraire; on produit de la valeur. Est-ce une activité libre, en dehors de tout cadre contractuel? Non encore: on a signé un contrat (les CGU), qui s’arrange pour ne pas se présenter comme un contrat de travail. Et enfin, question-clé, y a-t-il un lien de subordination? Eh bien oui, par le biais d’un flux d’ordres, de notifications à l’impératif (“connectez-vous”, “faites ci”, “faites ça”). On ne peut pas assimiler ces injonctions à une situation de consommation pure.

Que faire face à la “tâcheronnisation” du travail et au travail déguisé sur les réseaux sociaux?

Du côté d’Uber ou de Deliveroo, les actions en justice pour la reconnaissance des droits des travailleurs se multiplient. Sur les réseaux sociaux comme Facebook, le groupe néerlandais “Data Union” mène une action de type syndical. Concernant le microtravail et le travail à la demande, IG Metall, syndicat allemand, ou Force Ouvrière en France se sont positionnés pour défendre ces travailleurs. Une autre piste, d’inspiration mutualiste et coopérativiste, consiste à créer des Uber ou Twitter du peuple, des plateformes dont la propriété est entre les mains des travailleurs. Des banques financent ce type de projets. Malheureusement, Google aussi…

Enfin, et c’est le plus difficile, il faudrait reconnaître que les données que nous produisons sont des communs de connaissances, et donc de valeur, et que cette valeur peut être redistribuée aux producteurs-usagers. C’est pourquoi je propose un Revenu Universel Numérique, c’est-à-dire un montant mensuel reversé à chaque utilisateur de services. En 2013, le ministère des Finances français avait imaginé une fiscalité imposant les plateformes sur base du travail invisible des usagers, un dispositif parfait pour rémunérer le revenu numérique. Mais ce projet a été abandonné. Avec le digital labor, la question fiscale est complexe parce qu’on ne sait pas quel est le territoire de ces plateformes. Il faut donc d’abord admettre qu’on y travaille; et ensuite, qu’il faut rétribuer ces travailleurs. La fiscalité du numérique, c’est étourdissant… Mais on n’en est qu’au début! Étienne Bastin

Recension vidéo dans Xerfi Canal (16 juillet 2019)

Une enquête sur les travailleurs de force du CLIC

Ghislain Deslandes – Professeur à l’ESCP Europe et directeur de programme au Collège International de Philosophie

Nous pensons généralement que le travail numérique est externalisé dans des machines, et que c’est là sa principale caractéristique.

Eh bien en cela nous avons tort, tant il existe sans que nous le sachions aux Philippines, au Mozambique ou en Ouganda, par exemple, des régions entières où les personnes se consacrent à faire ce que l’intelligence artificielle est supposée faire sans s’en montrer toutefois capable. Il suffit de regarder fonctionner le service lancé en 2005 l’Amazon Mechanical Turk, le Turc mécanique d’Amazon, pour s’en convaincre. Celui-ci recrute dans le monde entier des travailleurs du clic qui se consacrent à de micro-tâches comme identifier et classer des sons et des images, renommer des fichiers, faire des requêtes sur des sites dédiés ou produire des commentaires courts. Dans l’économie de la data qui se cesse de prendre de l’ampleur, on évalue en effet la valeur d’un like sur Facebook de 0,0005 dollar minimum à 174 dollars, la valeur d’un tweet quant à elle se situant entre 0,001 et 560 dollars.

Or ces « poinçonneurs de l’IA », pour reprendre l’expression du sociologue Antonio Casilli qui étudie ce phénomène de grande ampleur dans son ouvrage En attendant les robots, seraient donc comme « des milliards de petites mains qui, au jour le jour, actionnent la marionnette de l’automation faible ». Ce phénomène issu de l’émergence concomitante des plateformes mondiales et de la gig economy, notre sociologue choisit de le qualifier en tant que digital labor. Labor pour signifier une main d’œuvre qui ne peut être assimilée à un emploi salarié (dans ce cas c’est le mot work en anglais qui aurait été privilégié). Et « digital » parce qu’il s’agit bien d’une besogne que réalise le doigt, en transformant des masses d’informations à faible valeur ajoutée en données négociables sur les marchés mondiaux.

Ce livre révélateur et fort bien documenté, contredit au moins deux croyances trop souvent partagées s’agissant de l’avenir du travail : d’une part sa fin telle que la prédit Jérémy Rifkin, qui apparaît dès lors comme une vue de l’esprit.
D’autre part le mythe de l’automatisation totale, qui apparaît comme inatteignable. Car celles et ceux qui fournissent le carburant aux systèmes de traitement des données, se sont certes les cliqueurs précarisés de l’hémisphère sud mais également les « produsagers », utilisateurs de Facebook ou d’Instagram, c’est-à-dire vous et moi et beaucoup d’autres. Il en sera de même pour les automobiles dites « autonomes », qui nécessiteront quand même un « opérateur de véhicules » que vous, anciens pilotes, serez bientôt.


Cette recherche héritière de la tradition « opéraïste » italienne, a aussi le mérite de lever le voile sur l’immensité du marché du fake qu’alimente l’activité à moitié secrète des « fermes à liens, les click farms. Celles-ci, chargées d’optimiser le nombre de followers d’une marque ou simplement d’entretenir le buzz, représentent un immense marché. Selon l’auteur on estimait déjà qu’en  2013 « la vente de faux followers sur Twitter représentait un chiffre d’affaires de 360 millions de dollars par an, alors que sur Facebook, les faux clics auraient généré 200 millions. » Aussi, dans une série de pages particulièrement saisissantes pour les utilisateurs de Uber, on comprend mieux pourquoi près des deux tiers de la journée d’un conducteur consiste en réalité à mettre à jour son profil, à entretenir la relation client, à sélectionner les bonnes courses et à refuser adroitement les autres, pour tenter de limiter les « dead miles » (les « kilomètres morts »). Casilli d’évoquer alors des stratégies de « rétro-ingénierie de la plateforme » de la part des chauffeurs.

A la lecture de ce livre deux sentiments l’emportent devant cette économie de la microtâche qui s’annonce. L’un qui l’emporte est certes pessimiste, qui consiste à «  condamner à la précarité une partie de la force de travail globale, tout en assujettissant l’autre à un loisir producteur de valeur », pour employer une autre formulation critique de l’auteur. L’autre serait plus optimiste malgré tout : car travailler sans le savoir, produire de la valeur sans en avoir l’air, en se distrayant grâce à des interfaces « gamifiées », ou agglomérer subrepticement des collectifs de connaissances susceptibles à terme de constituer des savoirs partageables à l’infini, ne serait-ce pas entrevoir la possibilité de nouvelles formes d’organisation du travail, contributives et capacitantes, défaites des rapports de subordination du salariat traditionnel ?

Réf.

Antonio Casilli (2019), En attendant les robots, enquête sur le travail du clic, Seuil, Paris.

Recension dans “Hommes & Liberté” (revue de la Ligue des Droits de l’Homme, n. 187, juill. 2019)

HL186-Notes-4.-En-attendant-les-robots

Alors que se multiplient les dis-cours sur le remplacement de tout ou partie du travail humain par l’intelligence artificielle (IA), Antonio A. Casilli renverse la perspective : pour lui, la réalité est que l’intelligence artificielle ne peut pas exister sans travail humain, mais un travail rendu invisible, morcelé, précarisé, sous-payé, quand il n’est pas gra-tuit : depuis les livreurs à vélo des plateformes de distribution jusqu’aux utilisateurs des réseaux sociaux, nous travaillons tous et créons de la valeur qui est captée par les géants d’Internet. C’est le « digital labor», qu’il définit comme « un mouvement de mise en tâches (tacheronisation) et de mise en données (datafication) des activités productives humaines ».Dans son livre, il décrit trois types de travail. Le premier est le plus connu : le « travail à la demande », celui des chauffeurs d’Uber ou des coursiers à vélo, ces petits boulots prétendument indépendants mais soumis au contrôle étroit des plateformes. Mais ce que met en lumière Antonio A. Casilli, c’est que ces travailleurs produisent également, en interaction avec leurs clients, des données qui vont être exploitées et revendues par les plateformes. Le deuxième type de travail est le «microtravail» : des tâches fractionnées, « tacheronnisées », telles que tagguer des photos, trier des messages, identifier des images, modérer des contenus… indispensables pour permettre à « l’intelligence artificielle » de fonctionner et de s’améliorer. Elles sont accomplies par des travailleurs peu ou pas qualifiés, dispersés dans le monde, mis en concurrence entre eux et généralement (mal) payés à la pièce… Ceux-ci sont mis en relation avec des clients qui ont besoin d’eux par des plateformes dont la première, Mechanical Turk, a été créée par Amazon. Le troisième type est le « travail social en réseau» : c’est celui que chacun de nous réalise en utilisant les réseaux sociaux, en produisant des textes ou des images, en les commentant, en les notant… Non seulement cette activité, en apparence ludique, génère une masse de données commercialisables, mais elle contribue aussi au fonctionnement de l’IA : elle produit ainsi de la valeur.Le livre d’Antonio A. Casilli est épais, documenté, précis et rigoureux. Il est parfaitement lisible par un non-spécialiste et – ce qui ajoute à son intérêt – il ne se contente pas de décrire mais, se référant sans cesse à des valeurs, il esquisse des solutions et des alter-natives possibles, pour peu que le débat politique s’en empare.

[Podcast] Interview Désautels le dimanche (Radio Canada, 16 juin 2019)

(L’interview démarre à 40’55”)
Page couverture du livre « En attendant les robots » d' Antonio A. Casilli (à droite)
Page couverture du livre « En attendant les robots » d’ Antonio A. Casilli
Photo : Courtoisie Éditions du Seuil // Antonio A. Casilli

L’intelligence artificielle ne fera pas disparaître le travail des humains, selon le sociologue Antonio Casilli dans un récent ouvrage intitulé En attendant les robots – Enquête sur le travail du clic, paru aux Éditions du Seuil. Ce sont même les humains qui volent le travail des robots puisque chacun de nous est largement mis à contribution pour produire des contenus, notamment par l’entremise des médias sociaux, nourris par leurs utilisateurs.

La main-d’œuvre devient ainsi le « doigt-d’œuvre », en référence aux clics nombreux générés par l’utilisation de l’ordinateur. Ce travail de tout un chacun a par ailleurs une valeur économique considérable qui n’est pas encore prise en compte, selon ce qu’explique l’auteur au micro de Michel Désautels.

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