intelligence artificielle

Interview dans Le Monde (21 nov. 2021)

A l’occasion de la parution d’un dossier sur le travail des plateformes, j’ai accordé un entretien à la journaliste Catherine Quignon (Le Monde).

« L’intelligence artificielle favorise l’accélération du microtravail »

Le professeur de sociologie Antonio Casilli explique au « Monde » que le nombre de personnes travaillant sur des plates-formes numériques a augmenté pendant la crise sanitaire, amorçant une nouvelle forme de précarisation.

Par Catherine Quignon

Antonio Casilli est professeur de sociologie à Télécom Paris, grande école de l’Ixnstitut polytechnique de Paris, et codirigeant de l’équipe de recherche DiPLab (Digital Platform Labor) sur le travail en ligne. Il explique l’essor du microtravail sur les plates-formes.

Quel est le profil des microtravailleurs ?

En France, notre équipe de recherche a dénombré près de 15 000 personnes qui se connecteraient chaque semaine sur les plates-formes de microtravail – plus de 50 000 au moins une fois par mois –, et plus de 260 000 microtravailleurs seraient inscrits mais pas ou peu actifs. Contrairement à ce que l’on pourrait croire, ces personnes sont souvent diplômées.

Le profil des inscrits reflète aussi l’évolution des plates-formes. Depuis plusieurs années, la frontière s’estompe avec les sites de free-lance classique. Certaines plates-formes de microtravail recherchent des compétences assez avancées sur des missions mieux payées, autour de 15 dollars de l’heure. Parallèlement, on voit des plates-formes de free-lance se mettre à proposer des microtâches, comme taguer des images. Cela reflète une forme de paupérisation du travail indépendant.

Quel impact la crise sanitaire a-t-elle eu sur le microtravail ?

Plusieurs plates-formes annoncent qu’elles ont vu leur activité augmenter avec la crise sanitaire, mais on suppose qu’il s’agit d’abord d’une augmentation des personnes qui s’inscrivent. L’une des plus importantes au monde, Appen, déclare avoir vu son activité croître de 30 % depuis avril 2020. De son côté, Clickworker dit avoir atteint les 2 millions de travailleurs inscrits sur sa plate-forme. Preuve que la crise sanitaire est aussi une crise de l’emploi.

Parallèlement, il semble que certaines entreprises ont plutôt tendance à vouloir réinternaliser ce processus de microtravail, à cause du risque de fuites de données. On se souvient des controverses autour des assistants vocaux en 2019, lorsque les médias ont révélé que des armées de microtravailleurs écoutaient et retranscrivaient des conversations. On suppose que ces fuites ont pu contraindre les entreprises à renoncer à se tourner vers des sous-traitants, mais il reste difficile de mesurer l’ampleur réelle de ce phénomène.

L’intelligence artificielle va-t-elle tuer le microtravail ?

Contrairement aux idées reçues, l’intelligence artificielle favoriserait plutôt l’accélération du microtravail. On aurait pu croire que, une fois entraînées, les machines pourraient progresser toutes seules mais, en fait, elles ont constamment besoin d’être réentraînées. Car la réalité du terrain, le comportement des consommateurs, la manière de parler en ligne… changent constamment. Lorsqu’on tapait « corona » en 2018 dans Google, la première réponse affichée par le moteur de recherche était « bière ». Fin 2019, des millions de personnes se sont mises à rechercher le terme « coronavirus ». Il a fallu l’intervention humaine de milliers d’employés pour vérifier et rectifier les résultats du moteur de recherche. Preuve que plus il y a d’intelligences artificielles, plus il y a besoin d’êtres humains derrière pour les rééduquer.

[Vidéo] [séminaire #ECNEHESS] Angèle Christin (ft. Berlin Tech Workers Coalition) : “De l’éthique à l’ethnographie des algorithmes” (wébinaire, 11 mars 2021, 19h)

La quatrième séance d’approfondissement de notre séminaire #ecnEHESS Étudier les cultures du numérique (organisée en collaboration avec la Gaîté Lyrique) a eu lieu en version wébinaire le jeudi 11 mars 2021, de 19h à 21h. Les échanges se sont déroulés en anglais.

Dans ce séminaire, Angèle Christin (Université Stanford), auteure entre autres de Metrics at Work. Journalism and the Contested Meaning of Algorithms (Princeton University Press, 2020) plaide pour l’articulation entre grands principes de l’éthique des algorithmes et observation ethnographique de leur conception et usages afin de prendre en compte leurs conséquences sociales inattendues.

Dans le rôle de discutant/contrepoint, le militant Yonatan Miller, membre de la Berlin Tech Workers Coalition, organisation de protection des droits des travailleurs du secteur technologique.

⚠️ La séance a eu lieu en distanciel sur Plein Écran, la plateforme de vidéoconférences de la Gaîté Lyrique : https://gaite-lyrique.net/plein-ecran/contenu/les-algorithmes-en-pratiques-de-lethique-a-lethnographie ⚠️


Les algorithmes en pratiques: De l’éthique à l’ethnographie

Angèle Christin (Université Stanford)

Les recherches actuelles sur les algorithmes et l’intelligence artificielle articulent d’importantes critiques concernant l’opacité, la discrimination et la surveillance que ces formes technologiques représentent et amplifient. Suite à ces critiques, de nombreux travaux ont apellé au développement d’une “éthique des algorithmes” autour de concepts comme “fairness, accountability, and transparency”. Angèle Christin soutient ici qu’en plus de ces critiques, qui portent principalement sur les instruments eux-mêmes, il est essentiel de réinscrire les algorithmes dans une analyse fine des usages afin de mieux comprendre leurs effets problématiques sur le monde social. En particulier, nous devons inscrire explicitement les algorithmes dans la recherche ethnographique, qui peut faire la lumière sur leurs aspects inattendus. La présentation illustre ces points à partir d’une recherche ethnographique sur les algorithmes prédictifs dans la justice pénale américaine. Angèle Christin conclut en discutant des implications de cette boîte à outils pour l’étude des systèmes sociotechniques. 

[Podcast] L’automate et le tâcheron (Radio AlterNantesFM, 25 févr. 2021)

Antonio Casilli, sociologue, enseignant-chercheur à Télécom Paris, auteur d’En attendant les robots, enquête sur le travail du clic, essai paru aux éditions du Seuil est l’invité du magazine. Il est intervenu dans le cadre des mardis de l’IEAoLU sur le thème :  « L’automate et le tâcheron. Dépasser la rhétorique de la destinée manifeste de l’intelligence artificielle »…

Une émission de Michel Sourget

[Vidéo] [Séminaire #ecnEHESS] Anna Jobin (ft. Paolo Cirio) : “Quelles valeurs pour l’éthique de l’IA ?” (wébinaire, 28 janv. 2021, 19h)

La troisième séance d’approfondissement de notre séminaire #ecnEHESS Étudier les cultures du numérique (organisée en collaboration avec la Gaîté Lyrique) e eu lieu en version wébinaire le jeudi 28 janvier 2021, de 19h à 21h.

Dans ce séminaire, Anna Jobin (chercheuse HIIG Berlin, projet Shaping AI) dressera une cartographie de l’éthique de l’intelligence artificielle à partir de son projet The global landscape of AI ethics guidelines (2019). Dans son intervention elle passe en revue des douzaines de “chartes éthiques” adoptées dans le courant des dernières années par les producteurs mêmes de ces solutions technologiques.

Dans le rôle de discutant/contrepoint, l’artiste Paolo Cirio, auteur du projet Capture censuré par le Ministère de l’Intérieur français en octobre 2020, revient sur les enjeux éthiques de la généralisation de la reconnaissance faciale. Son intervention se déroule en anglais.


Vers une convergence de l’éthique de l’IA

Anna Jobin (HIIG Berlin)

Zoom
Jeudi 28 janvier 2021
19h-21h



L’intelligence artificielle “éthique” est devenue un nouveau centre d’attention dans les discussions publiques et académiques. Cela s’est notamment manifesté par une avalanche de déclarations de principes et directives éthiques publiées par des organisations les plus diverses ces dernières années. Qui sont ces organisations? Que disent réellement ces documents ? La roue est-elle réinventée à chaque fois ? Et quelle est la compréhension de l’éthique qui motive ces recommandations sur l’IA éthique ? Une analyse minutieuse de ces documents montre que, malgré une convergence apparente sur certains principes éthiques en surface, on ne retrouve aucun principe éthique commun. Qui plus est, ces documents présentent des divergences substantielles. Divergences concernant notamment la manière dont les principes éthiques sont interprétés, pourquoi ils sont jugés importants, à quelle question, à quel domaine ou à quels acteurs ils se rapportent et comment ils devraient être mis en œuvre.

Quel processus, et qui, définit au final ce qui est éthique dans le domaine de l’IA? Les enseignements riches émanant d’un focus sur les principes éthiques invitent de fait à élargir la réflexion sur la gouvernance de l’IA.

Grand entretien dans le National Geographic (15 oct. 2020)

En entretien avec la journaliste Marie-Amélie Carpio, National Geographic France.

Les ouvriers du clic, le prolétariat 2.0

Contrairement à ce que l’on pourrait croire, l’intelligence artificielle est sans cesse assistée par l’Homme. Son essor est à l’origine de la prolifération de nouveaux travailleurs pauvres partout dans le monde, y compris en France.

Si l’introduction croissante des robots dans le monde du travail fait surgir le spectre d’un remplacement des hommes par les machines, les scénarios en la matière restent incertains. En 2013, une étude menée par deux économistes d’Oxford prédisait ainsi la disparition probable de 47% des emplois humains aux États-Unis, tandis qu’une autre analyse de l’OCDE sur 21 pays, publiée en 2016, estimait à seulement 9% le taux d’emplois menacés. Un phénomène est toutefois déjà à l’œuvre : l’émergence d’un nouveau prolétariat généré par l’automatisation.

Derrière l’intelligence artificielle se cachent en effet des dizaines de millions de petites mains réparties sur tous les continents, soutiers de la révolution digitale œuvrant à une infinité de micro-tâches nécessaires au bon fonctionnement des algorithmes de l’IA. Certains chercheurs n’hésitent pas à parler d’« e-sclavagisme » et d’« atelier clandestin numérique planétaire » à propos de ces nouvelles masses laborieuses, invisibles et vouées à une précarisation extrême.

Antonio A. Casilli, professeur de sociologie à Télécom Paris, est un spécialiste de ces ouvriers du clic. Il leur a consacré un livre, En attendant les robots, paru aux éditions du Seuil en 2019, et a coordonné la première étude sur ce micro-travail en France. Entretien.

Antonio A. Casilli, Enseignant-chercheur au département SES de Télécom ParisTech et membre de l’Institut Interdisciplinaire de ...

Antonio A. Casilli, Enseignant-chercheur au département SES de Télécom ParisTech et membre de l’Institut Interdisciplinaire de l’Innovation (i3, CNRS).Photographie de Alexandre Enard

Qui sont ces ouvriers du clic ?

Ce sont des travailleurs précaires qui réalisent un travail nécessaire de production, d’annotation et de tri des données qui constituent le carburant de l’intelligence artificielle. Ces personnes sont recrutées via des plateformes numériques accessibles à n’importe quelle entreprise, sur lesquelles sont publiées des micro-tâches réalisables en quelques minutes, voire moins. Il peut s’agir de regarder une photo et de dire ce qu’elle représente, de traduire quelques mots ou d’écouter un fragment de conversation et d’identifier la langue ou le sujet. Cela permet de produire des exemples qui alimentent « l’apprentissage automatique », le procédé sur lequel est basée l’IA. D’autres micro-tâches servent à vérifier la pertinence des résultats des moteurs de recherche ou celle des réponses des assistants vocaux. Dans ce dernier cas, les travailleurs interviennent de façon encore plus envahissante dans la vie privée des usagers, car ils peuvent tomber sur des conversations qui ne sont pas destinées aux assistants vocaux. Le problème est pointé du doigt depuis 2019 grâce aux révélations de plusieurs médias internationaux. Un lanceur d’alerte ayant travaillé pour Apple a par ailleurs engagé un recours au niveau européen.

Selon vous, ils jouent aussi un rôle de premier plan dans la modération des contenus.

Malgré la rhétorique d’une automatisation de la modération, il y a énormément de personnes qui regardent à longueur de journée les contenus mis en ligne et en jugent la légitimité. Ils peuvent censurer ceux qui sont considérés comme violents, pornographiques, appellent à la haine ou contiennent des « fake news » et bannir ceux qui les ont postés. Cela pose la question de la liberté d’expression, mais aussi des risques psycho-sociaux encourus par ces modérateurs exposés à des images troubles. La chercheuse américaine Sarah T. Roberts, qui a étudié les travailleurs des plateformes américaines aux États-Unis, en Amérique latine et aux Philippines a montré qu’ils développaient des problèmes psychologiques importants (ndlr : ses travaux paraissent ce mois-ci en français dans le livre Derrière les écrans, aux éditions La Découverte). En Europe, où les modérateurs sont plutôt installés en Espagne, en Irlande et dans les pays de l’Est, nous retrouvons les mêmes problèmes, qui peuvent être de l’ordre du syndrome de stress post-traumatique.

Vous comparez la rhétorique sur l’autonomie de l’IA à un « spectacle de marionnettes ». Pourquoi les développeurs le jouent-ils ?

Les grandes entreprises exagèrent les promesses de performances de leurs dispositifs, car si elles étaient plus honnêtes et moins tonitruantes, elles risqueraient de perdre leurs investisseurs et elles s’exposeraient en plus à une régulation étatique de leurs micro-travailleurs. Ils remplissent trois fonctions : entraîner les machines, vérifier leurs résultats et aussi simuler l’IA. Cette dernière fonction tient à un fait très banal : les processus automatiques peuvent dysfonctionner. Quand cela se produit, des opérateurs humains doivent intervenir pour reprendre en main le système. Si un assistant vocal interprète ma phrase de façon erronée, un opérateur peut ainsi le corriger en temps réel. La frontière est parfois fine avec ce que les Américains appellent l’« IA washing », l’arnaque à l’IA. L’assistant vocal Google Duplex en a fait les frais. Il a été présenté en 2018 comme entièrement automatisé. Quelques mois plus tard, le New York Times révélait qu’il était supervisé par des personnes qui écoutaient et corrigeaient l’IA et, dans certains cas, se faisaient passer pour l’assistant vocal qui simulait un être humain !

Carte conceptuelle du micro-travail selon les tâches proposées.

Carte conceptuelle du micro-travail selon les tâches proposées.

Photographie de DiPLab

Comment la géographie de ce nouveau marché du travail s’organise-t-elle ?

Les entreprises développant les IA sont basées dans les pays du Nord (Europe, États-Unis, Australie) et elles recrutent des travailleurs du clic majoritairement installés dans les pays du Sud. La Chine est un cas particulier, parce qu’elle fournit une force de travail mais fabrique aussi de l’IA. Il y a 10 ans, les micro-travailleurs se trouvaient surtout dans les pays asiatiques : Inde, Indonésie, Malaisie, Pakistan et Bangladesh. C’était une cartographie très orientée par la langue anglaise. Dernièrement, avec l’essor de l’IA dans d’autres langues, ce marché du travail a évolué. Par exemple, l’IA à la française est faite en Afrique francophone, à Madagascar, en Côte d’Ivoire et au Sénégal notamment. Les ouvriers du clic ont aussi connu un essor en Amérique du Sud, pour les marchés hispanophones. La situation économique de certains pays du continent favorise le phénomène, en particulier au Venezuela, où la crise économique qui dure depuis des années rend ce micro-travail attrayant. Les plateformes offrent la possibilité d’une délocalisation virtuelle : les entreprises n’ont plus besoin de réaliser des investissements importants dans un pays tiers ni de se coordonner avec des partenaires locaux. Il leur suffit de créer un compte sur une plateforme pour recruter des centaines de milliers de travailleurs dont elles peuvent se débarrasser une fois les micro-tâches effectuées. L’existence de ce modèle est aussi lié au durcissement de l’accès aux pays du Nord. Il permet la migration virtuelle de la main d’œuvre, ou du doigt d’œuvre, en l’occurrence.

Que sait-on des conditions de travail de ces ouvriers du clic ?

Une étude parue en 2018 faisait état d’une rémunération de 2 dollars de l’heure sur la plateforme Amazon Mechanical Turk (ndlr : la première plateforme du genre, créée par Amazon en 2001. Elle tire son nom du Turc mécanique, un automate en costume ottoman du XVIIIe siècle qui semblait pouvoir jouer aux échecs mais était en fait actionné par un humain caché à l’intérieur), laquelle rémunère mieux que les fermes à clic du fin fond de l’Indonésie. Mais il est difficile d’estimer un salaire moyen. De rares micro-travailleurs gagnent quelques dizaines voire centaines de dollars par mois, mais il y a aussi un long cortège de gens rémunérés quelques dizaines de centimes mensuels. L’offre de travail sur ces plateformes est par ailleurs très volatile et il y a peu de portabilité. Lorsqu’une personne a atteint un certain niveau de compétences sur l’une d’elles, elle peut rarement le faire valoir sur une autre. L’opacité du travail constitue un problème supplémentaire : on se retrouve à réaliser des micro-tâches dont on ignore la finalité. Les ouvriers du clic sont confrontés à une certaine forme d’aliénation, accentuée par le fait qu’ils n’ont pas de contact avec leur employeur principal, ni avec leurs « collègues » quand ils travaillent chez eux. Et ils n’ont pas de voix collective pour défendre leurs droits.

Répartition géographique des participants à l’enquête DiPLab (plateforme Foule Factory, 2018), sur le territoire de la ...

Répartition géographique des participants à l’enquête DiPLab (plateforme Foule Factory, 2018), sur le territoire de la France métropolitaine. Les zones les plus foncées représentent des départements comptant un nombre plus élevé de fouleurs, indiqué ici en pourcentage.

Photographie de DiPLab

L’IA a-t-elle vocation à devenir un jour autonome et les micro-travailleurs à n’être qu’un phénomène momentané ?

C’est une controverse ouverte. Il y a les professionnels de l’IA qui déclarent que la situation actuelle est préoccupante mais transitoire. Selon eux, les travailleurs du clic seraient un phénomène éphémère destiné à disparaître car les IA vont apprendre au fil de ces milliards d’exemples ce qu’elles promettent de faire. Et il y a ceux, comme moi, qui pointent le fait que le processus d’entraînement des machines ne pourra jamais s’achever et que le recours au micro-travail sera toujours nécessaire car l’histoire humaine ne s’arrête pas. Si un assistant vocal calibré pour le marché américain commence à être vendu au Mexique, il faut lui apprendre l’espagnol pratiqué dans le pays et s’il a été entraîné en 2010, il faudra recommencer en 2020 pour prendre en compte l’évolution du jargon local, des marques, des artistes… Tout cela demande un réentraînement systématique et structurel. De plus, il existe des chocs exogènes qui imposent de nouveaux apprentissages aux IA, telle la pandémie de COVID-19. Certaines IA, comme la reconnaissance faciale, ont ainsi cessé de fonctionner quand les gens ont circulé masqués.

Comment encadrer ce travail invisible ?

Il existe d’abord une voie légale, une régulation par l’application de lois qui existent déjà. Elle passe par l’identification des employeurs principaux de ces micro-travailleurs pour imposer une rémunération juste et le paiement de cotisations sociales.

Il y a aussi une voie syndicale. Les syndicats commencent à s’intéresser à ce sujet au niveau national et international et à accompagner ces ouvriers du clic dans des actions en justice. En France, où on compte environ 260 000 ouvriers du clic occasionnels, une décision récente de la cour d’appel de Douai a condamné la plateforme Clic and Walk à reconnaître ses micro-travailleurs en tant que salariés. Il y a eu d’autres décisions de justice, notamment aux États-Unis, comme en 2015, quand l’entreprise américaine Crowdflower a été condamnée à verser 500 000 dollars à ceux qu’elle employait.

[Podcast] IA et Coronavirus (France Inter, 18 août 2020)

Intelligences artificielles à l’heure du coronavirus

De visioconférence en téléconsultation médicale, la crise sanitaire a changé notre rapport aux algorithmes. De quelle manière le coronavirus et le confinement ont changé notre vision des intelligences artificielles ? Quels changements sont à prévoir pour le monde de demain ?

Dis Siri, ai-je raison de m’inquiéter ? Comme beaucoup de monde en ce moment, j’ai peur d’une deuxième vague de covid 19. J’ai peur d’un éventuel reconfinement. J’avais besoin de savoir. Alors j’ai demandé à l’assistant vocal d’Apple, qui a réponse à tout. 

Dis Siri, y’aura-t-il une deuxième vague ? Pour tout vous dire, j’espérais qu’il ne comprendrait pas, et que sa réponse serait amusante, qu’il me parlerait d’océan et de vagues à surfer. Mais non, Siri a compris ma question. Sauf qu’en guise de réponse, il me renvoie sur des articles datant de juin sur la crainte d’une deuxième vague. L’assistant vocal, en l’occurrence, ne surfe pas sur l’actu brûlante ! Merci Siri, mais tu ferais mieux de me parler de l’écume des vagues.  

Toutes les crises offrent l’occasion de se poser les bonnes questions. Celle du covid doit, assurément, nous permettre d’interroger l’intelligence artificielle, qui est déjà partout dans nos vie. Y a-t-il un effet Covid sur notre relation avec elle ? 

Voilà la question que nous allons nous poser jusqu’à 11h. Que peuvent-elles pour nous, ces intelligences artificielles, quelles améliorations, quelles aides, notamment sur le plan médical ? Mais quels risques impliquent-elles aussi ? Et quelles limites doit-on fixer pour des machines plus éthiques ? N’hésitez pas à poser toutes vos questions à la page de “l’été comme jamais”, sur franceinter.fr, ou sur l’application mobile d’Inter. Deux spécialistes sont là pour vous répondre. Intelligences artificielle à l’heure du coronavirus.

Nos invité.e.s : 

  • Antonio Casilli, sociologue
  • Laurence Devillers, professeure en Intelligence artificielle

Grand entretien dans la revue Relations [no. 808 – mai-juin 2020]

Par : Emiliano Arpin-Simonetti 

Dans son dernier ouvrage En attendant les robots. Enquête sur le travail du clic (Seuil, 2019), Antonio A. Casilli, professeur de sociologie à Télécom Paris (Institut Polytechnique de Paris), lève le voile sur la face cachée du boom de l’intelligence artificielle : les millions de travailleurs et de travailleuses du clic nécessaires au fonctionnement des machines dites intelligentes. Gratuit ou sous-payé, ce travail, largement invisibilisé et souvent sous-traité dans les pays du Sud global, bouscule le monde du travail et fait apparaître le caractère trompeur de l’automatisation généralisée. Nous en avons discuté avec lui.

Article accessible sur la revue Relations.

Relations808_mai-juin2020

[Vidéo] Séminaire Web “Petits déjeuners Durkheim” (29 mai 2020)

Une séance animée par Florent Le Bot, IDHES, université d’Evry, organisée avec Nathalie Barnault (Bibliothèque Durkeim, ENS Paris-Saclay) et réalisée en webconférence par la MSH Paris-Saclay.

Antonio Casilli nous présente son livre « En attendant les robots. Enquête sur le travail du clic » paru aux Éditions du Seuil, 2019. Avec en discutant Alexandre Moatti

Professeur à Télécom Paris et chercheur à l’UMR i3 (CNRS / X, Mines ParisTech, Télécom Paris), Antonio Casilli aborde les enjeux du numérique en sociologue. A la suite de projets de recherche qu’il a coordonnés sur les réseaux sociaux en ligne, la santé et la vie privée, il s’est intéressé au « travail du clic » (digital labor) promu par les plateformes numériques. Lauréat d’un appel à workshops de la MSH Paris-Saclay en 2017, il a été la même année lauréat d’un appel à projets Maturation avec le projet DipLab (pour Digital Platform Labor), lequel vise à rendre visible et organiser le micro-travail à l’œuvre sur les plateformes numériques, à partir d’approches interdisciplinaires. Ce projet a fait l’objet d’une conférence internationale organisée en juin 2019 avec France Stratégie.

En attendant les Robots :

L’essor des intelligences artificielles réactualise une prophétie lancinante : avec le remplacement des êtres humains par les machines, le travail serait appelé à disparaître. Si certains s’en alarment, d’autres voient dans la « disruption numérique » une promesse d’émancipation fondée sur la participation, l’ouverture et le partage. Les coulisses de ce théâtre de marionnettes (sans fils) donnent cependant à voir un tout autre spectacle. Celui des usagers qui alimentent gratuitement les réseaux sociaux de données personnelles et de contenus créatifs monnayés par les géants du Web. Celui des prestataires des start-ups de l’économie collaborative, dont le quotidien connecté consiste moins à conduire des véhicules ou à assister des personnes qu’à produire des flux d’informations sur leur smartphone. Celui des microtravailleurs rivés à leurs écrans qui, à domicile ou depuis des « fermes à clic », propulsent la viralité des marques, filtrent les images pornographiques et violentes ou saisissent à la chaîne des fragments de textes pour faire fonctionner des logiciels de traduction automatique. En dissipant l’illusion de l’automation intelligente, Antonio Casilli fait apparaître la réalité du digital labor : l’exploitation des petites mains de l’intelligence « artificielle », ces myriades de tâcherons du clic soumis au management algorithmique de plateformes en passe de reconfigurer et de précariser le travail humain.

[Update mars 2021] [Vidéo] Notre documentaire “Invisibles – Les travailleurs du clic” (France Télévisions, 12 févr. 2020)

[UPDATE MARS 2021] Notre série documentaire “Invisibles. Les travailleurs du clic” est désormais disponible sous-titrée en 6 langues (Anglais, Français, Espagnol, Polonnais, Italien et Allemand) dans le cadre de l’initiative The European Collection, née d’un partenariat entre ARTE, ARD, ZDF, France Télévisions and SRG SSR.

[UPDATE DECEMBRE 2020] La série documentaire “Invisibles. Les travailleurs du clic” a remporté le prix du meilleur documentaire de l’année au Bangkok International Documentary Awards (Thaïlande). Il est par ailleurs nommé au West Lake International Documentary Festival (Chine).

J’ai le plaisir d’annoncer la sortie de notre série documentaire France Télévisions Invisibles – Les travailleurs du clic. 90 minutes d’histoires en 4 épisodes, pour zoomer sur Uber, Facebook, Apple, le microtravail… Et surtout le travailleurs qui luttent, s’organisent, brisent le silence. La série a été réalisée par Henri Poulain, co-écrite avec Julien Goetz, avec mon expertise éditoriale—et surtout avec la confiance et le soutien de dizaines de livreur•ses, modérateur•rices, micro-travailleur•ses, syndicalistes en Europe et en Afrique. Il s’agit du premier documentaire du genre qui ne se limite pas à décrire le quotidien des “petites mains de l’IA”, mais se concentre sur les stratégies de résistance et les conflits pour la reconnaissance de ces nouveaux métiers.

Le documentaire est disponible sur la chaîne numérique FranceTV Slash à partir du 12 février 2020, et partout sur les internets à partir du 14 (un épisode chaque semaine).

Synopsis des épisodes

Épisodes :

#1 Roulez jeunesse

Coursiers à vélo, en scooter ou en voiture pour une plateforme de livraison de repas à do­micile. De l’autre côté de nos applications, ces travailleurs du clic se démènent pour satisfaire nos besoins.


#2 Micro-travailler plus pour micro-gagner moins

Les algorithmes répondent à nos envies, à nos désirs. Et si de vraies per­sonnes étaient employées à jouer les robots en atten­dant que ceux-ci existent réellement ?
 

#3 Traumas sans modération

Une infime quan­tité des contenus publiés sur les réseaux sociaux nous font voir le pire. Heureusement, des filtres automatiques modèrent ces contenus. Automatiques, vrai­ment ?
 

#4 Au-delà du clic

Au-delà de ces histoires singulières, des systèmes émergent et se dessinent. Le sociologue Antonio Ca­silli nous explique une part de ce monde mo­derne et de ses conditions de travail en apparence novatrices.

La presse en parle

(13 févr. 2020) Henri Poulain : « Les plateformes invisibilisent pour mieux exploiter », L’Humanité.

(13 févr. 2020) “Invisibles” sur France TV Slash, un web-docu sur les forçats du numérique, Télérama.

(14 févr. 2020) Saint-Valentin : un collectif de livreurs appelle au boycott de Deliveroo, JT 20H France 2.

(14 févr. 2020) N’oubliez pas que derrière nos écrans se cache un nouveau prolétariat, Slate.

(14 févr. 2020) La révolte des travailleurs de l’invisible, le nouveau prolétariat précaire de la révolution numérique, Méta-Média.

(14 févr. 2020) Le journal des médias, Europe 1.

(17 févr. 2020) Documentaire : plongée dans l’enfer quotidien des travailleurs du clic, France Inter.

(19 févr. 2020) 17 minutes de gagnées, Europe 1.

(21 févr. 2020) Invisibles, les travailleurs du clic, RFI.

(22 févr. 2020) Petites mains et résistants de la Tech, Nova.

(01 mars 2020) Les travailleurs du clic sortent de l’ombre, L’Usine Nouvelle.

(10 mars 2020) Comment Apple vous écoute en permanence, Le Média.

(14 mars 2020) « Invisibles » donne la parole aux travailleurs du clic, Alternatives Economiques.

Et encore : Usbek&Rica, NetxINPact, L’ADN, Maddyness, Korben, Rotek, RTS Radio Télévision Suisse, Medium, Les Numériques, CLab, Clubic, iPhone Soft, Le Journal du Hacker, SyndiCoop, 01net, France 5.

La soirée de l’avant-première au Forum des Images (4 févr. 2020)

Une avant première du documentaire “Invisibles”, a eu lieu au Forum des Images à Paris, le mardi 4 février à 20h. A la présence de presque 500 personnes, avec le réalisateur Henri Poulain et Antonio Grigolini (directeur de la chaine France Télévisions Slash), nous avons raconté un an de travail, une cinématographie et une écriture d’enfer, et de comment la recherche universitaire a pu nourrir un documentaire grand public.

Le public, envouté et réactif, a assisté à la projection des 4 épisodes, émaillés d’applaudissements, des rires, des “wah” (oui, beaucoup d’émotions, ce documentaire).

A la fin, nous avons eu le plaisir d’accueillir les travailleuses et les travailleurs, insurgés, syndiqués, lanceurs d’alerte venus de partout en Europe, d’Espagne, d’Irlande, pour témoigner de leur engagement et de leur détermination à dénoncer les conditions de travail au sein des plateformes de digital labor. C’est avec leur parole que la soirée s’est terminée : un débat riche et vivant, à l’occasion duquel iels ont répondu aux question du public.