micro-travail

Grand entretien dans L’Echo (Belgique, 22 juillet 2019)

Antonio Casilli: “Derrière l’intelligence artificielle, il y a des humains peu rémunérés”

Non, les robots ne vont pas remplacer le travail humain. Au contraire, c’est le travail humain qui est mis au service de l’automation. Entretien avec Antonio Casilli, sociologue, enseignant et chercheur à Telecom Paris et à l’EHESS.

Dans une étude magistrale (“En attendant les robots. Enquête sur le travail du clic“, Seuil, 2019), Antonio Casilli, sociologue, enseignant et chercheur à Telecom Paris et à l’EHESS, révèle, derrière les discours enflammés relatifs à l’intelligence artificielle (IA), une tout autre réalité: les armées de travailleurs du clic qui entraînent les algorithmes et qui optimisent en permanence nos applis préférées. Même Google Search exploite ces petites mains. Un travail invisible, peu ou pas rémunéré, engendrant un “cybertariat” mondialisé qui échappe à toute législation.

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Le grand remplacement technologique de l’homme par le robot n’aura pas lieu; pourquoi? L’IA ne remplit pas ses promesses?

Un feu de communication marchande a surjoué les promesses de l’IA. Née à la moitié du 20e siècle, l’IA aspirait à simuler complètement la cognition humaine – l’”IA forte”. Mais l’évolution technique a conduit à ne développer en réalité que de “l’IA faible”. Celle-ci suppose l’apprentissage automatique (“machine learning”) mais pour apprendre, les algorithmes ont besoin qu’on les nourrisse en données provenant des plateformes numériques. Or cet apprentissage est effectué par des foules de personnes, peu ou pas rémunérées, chargées d’entraîner les algorithmes pour les rendre efficaces.

Comment s’opère ce déplacement et quel est son impact sur la nature du travail?

Ce faux remplacement technologique cache en réalité une dynamique de “tâcheronnisation”, c’est-à-dire une fragmentation de l’activité travaillée. Autour de l’IA se met en place un travail fait de micro-tâches, le microtravail: des tâches de quelques secondes ou minutes payées en centimes. Des plateformes de micro-travail mettent en relation d’un côté une entreprise client qui veut automatiser un processus-métier (la comptabilité, l’étiquetage d’images, la reconnaissance vocale, etc.) et de l’autre, des personnes qui, à la place de l’IA, font le travail d’interpréter les voix humaines, reconnaître les images ou retranscrire les tickets de caisse. Ce travail entraîne les IA qui, en principe, seront capables de faire ce qu’elles promettent. En pleine expansion, ces plateformes embauchent de plus en plus de micro-tâcherons. Il y en aurait déjà au moins 100 millions, principalement en Asie et en Afrique. En France, on compte 23 plateformes pour un total de 260.000 travailleurs, dont 15.000 assidus.

Quel est leur statut?

Ces travailleurs du clic, qui ne sont pas reconnus comme travailleurs, n’ont aucune stabilité dans leur rémunération, leur statut, ou leur activité. Leur travail est déqualifié. Sur certaines plateformes de microtravail, des graphistes diplômés sont engagés pour dessiner un pixel. Ailleurs, des journalistes ou des traducteurs traduisent ou écrivent quelques mots, quelques lignes. Des savoirs experts (traducteurs, codeurs,…) ne sont pas remplacés par des robots, mais concurrencés par du microtravail délocalisé, sous-payé. “C’est l’automation qui met le travail humain au service du robot. Je parle de servicialisation du travail.”

Cette évolution du travail amplifie certaines tendances anciennes: la logique fordiste de division du travail s’intensifie dans l’hyper-fragmentation de l’activité; le freelancing, en pleine expansion, devient de plus en plus précaire. L’emploi n’est donc pas remplacé par l’automation mais par du travail invisible très précarisé. C’est l’automation qui met le travail humain au service du robot. Je parle de servicialisation du travail. Lors du lancement de la plateforme de microtravail la plus connue, Amazon Mechanical Turk, Jeff Bezos l’avait dit clairement: human as a service! Les humains réduits à des services.

Pourquoi parler de “digital labor”? Quels types de travail recouvrent cette expression?

“Digital” renvoie au geste même, le travail du doigt (“digitus”) qu’est le travail du clic: le geste ultime, le plus dévalorisé.

Le digital labor le plus connu est celui du travail à la demande (Uber, Deliveroo, etc.). Ces plateformes ont une dimension ostensible très forte: on voit les travailleurs dans la rue. Mais on ignore l’importance, même en termes de production de valeur, du temps passé sur l’appli à produire de la data. Pour les chauffeurs d’Uber, cela représente environ 60% de leur temps. Cette activité sur l’appli concerne la communication des données relatives aux trajets, la notation des passagers et tout ce qui sert à améliorer l’algorithme. A quoi s’ajoute la data utile au projet de véhicules autonomes d’Uber, nourrie par les données produites autant par les chauffeurs que par les passagers.

Ensuite, il y a les plateformes de micro-travail où se réalisent, entre autres, les tâches nécessaires au machine learning. On y rencontre aussi les modérateurs des réseaux sociaux – généralement issus de pays très pauvres – qui font le sale boulot en filtrant le pire des photos et des vidéos du Web. Ajoutons-y aussi les “fermes à clics”: des gens payés pour liker des images ou des commentaires afin de gonfler l’audience et donc la viralité d’un post. Durant sa campagne électorale, Trump a utilisé ce type de procédé.

Ce type de micro-travail est donc inévitable…

Même Google en a besoin pour vérifier ce que le moteur de recherche a produit. Qu’il s’agisse de la recherche d’une pharmacie au Wisconsin ou du porno d’un type particulier, des personnes s’assurent que Google a fourni les résultats les plus pertinents. Sur Google aussi, on vérifie tout à la main! Ce qui ne va pas sans soulever un monstrueux problème de vie privée: qui peut savoir que je suis en train de chercher tel médecin parce que j’ai telle pathologie? Eh bien, beaucoup de monde! Lire plus

Enfin, sur les réseaux sociaux, les usagers réalisent aussi du digital labor: chaque fois qu’on like ou qu’on laisse un commentaire, on contribue à produire de la valeur pour les plateformes et surtout à entraîner leurs algorithmes.

Ces plateformes ne se distinguent pas trop des autres types de digital labor. D’abord, elles récupèrent les données qui permettent de savoir si telle interface ou tel algorithme de la plateforme marchent bien. Ensuite, nos données personnelles sont monétisées à des tiers. Enfin, ces données sont exploitées pour automatiser tout ce qui est possible: par exemple, sur Amazon, le meilleur livre à acheter.

Nous sommes donc tous des micro-travailleurs?

C’est déjà une ancienne controverse, mais oui, on peut effectivement assimiler nos activités sur les réseaux sociaux à du travail au sens traditionnel. Est-on soumis à des formes de mesures, de métriques? Oui: on est tracé du matin au soir. Ce n’est pas un travail libre, ni du jeu. Quand on joue vraiment, on n’est pas surveillé. Ensuite, est-ce une activité entièrement dépourvue de conséquences économiques? Non, au contraire; on produit de la valeur. Est-ce une activité libre, en dehors de tout cadre contractuel? Non encore: on a signé un contrat (les CGU), qui s’arrange pour ne pas se présenter comme un contrat de travail. Et enfin, question-clé, y a-t-il un lien de subordination? Eh bien oui, par le biais d’un flux d’ordres, de notifications à l’impératif (“connectez-vous”, “faites ci”, “faites ça”). On ne peut pas assimiler ces injonctions à une situation de consommation pure.

Que faire face à la “tâcheronnisation” du travail et au travail déguisé sur les réseaux sociaux?

Du côté d’Uber ou de Deliveroo, les actions en justice pour la reconnaissance des droits des travailleurs se multiplient. Sur les réseaux sociaux comme Facebook, le groupe néerlandais “Data Union” mène une action de type syndical. Concernant le microtravail et le travail à la demande, IG Metall, syndicat allemand, ou Force Ouvrière en France se sont positionnés pour défendre ces travailleurs. Une autre piste, d’inspiration mutualiste et coopérativiste, consiste à créer des Uber ou Twitter du peuple, des plateformes dont la propriété est entre les mains des travailleurs. Des banques financent ce type de projets. Malheureusement, Google aussi…

Enfin, et c’est le plus difficile, il faudrait reconnaître que les données que nous produisons sont des communs de connaissances, et donc de valeur, et que cette valeur peut être redistribuée aux producteurs-usagers. C’est pourquoi je propose un Revenu Universel Numérique, c’est-à-dire un montant mensuel reversé à chaque utilisateur de services. En 2013, le ministère des Finances français avait imaginé une fiscalité imposant les plateformes sur base du travail invisible des usagers, un dispositif parfait pour rémunérer le revenu numérique. Mais ce projet a été abandonné. Avec le digital labor, la question fiscale est complexe parce qu’on ne sait pas quel est le territoire de ces plateformes. Il faut donc d’abord admettre qu’on y travaille; et ensuite, qu’il faut rétribuer ces travailleurs. La fiscalité du numérique, c’est étourdissant… Mais on n’en est qu’au début! Étienne Bastin

[Compte Rendu + Podcast + Vidéo] Colloque INDL “Les plateformes de micro-travail” (Paris, 13-14 juin 2019)

A l’occasion de la restitution des résultats de notre projet DiPLab sur “Le Micro-travail en France” et dans le cadre de l’activité du réseau INDL (International Network on Digital Labor), émanation du ENDL (European Network on Digital Labour), j’ai eu le plaisir d’organiser et d’animer le colloque “Les plateformes de micro-travail : enjeu pour l’intelligence artificielle, enjeu pour l’emploi ?”. L’évènement, organisé en collaboration avec le think tank gouvernemental France Stratégie et la MSH Paris Saclay, a eu lieu le 13 et 14 juin 2019 à Paris. Le colloque a accueilli environ 300 participants : universitaires, travailleurs, étudiants, syndicalistes, représentants d’institutions, journalistes, citoyens.

Chercheur•ses et étudiant•es du réseau INDL (Paris, 14 juin 2019).

La première journée a été l’occasion d’entendre des témoignages de micro-travailleurs et d’entreprises / plateformes qui les recrutent, de présenter les résultats des enquêtes nationales et internationales sur ces formes émergentes d’emploi.

Intervention de l’économiste Mariya Aleksynska lors de la première journée du colloque (Auditorium France Stratégie, Paris, 13 juin 2019)
Ouverture du colloque doctoral lors de la deuxième journée (France Stratégie, Paris, 14 juin 2019)

La seconde journée a été consacrée à un débat avec des experts académiques, français et étrangers, ainsi qu’à un colloque doctoral, où des étudiants ont présenté leurs recherches de pointe dans le domaine de l’économie des plateformes numériques.

L’argumentaire

Après Uber, Deliveroo et autres services à la demande, le micro-travail est une nouvelle facette du travail intermédié par les plateformes numériques. Des services sur Internet ou sur mobile proposent à des foules d’individus de réaliser, pour le compte de commanditaires, des petites tâches standardisées et répétitives, en contrepartie d’une rémunération allant de quelques centimes à quelques euros par tâche. Celles-ci nécessitent en général de faibles qualifications : prendre une photo dans un magasin, reconnaître et classer des images, transcrire des bouts de texte, mettre en forme un fichier électronique… Malgré leur simplicité apparente, ces micro-tâches réalisées par des millions de personnes dans le monde, servent notamment à créer les bases de données nécessaires au calibrage et à l’« entraînement » d’algorithmes et d’intelligences artificielles.

Au niveau international Amazon Mechanical Turk est la plus connue des plateformes de micro-travail. En France et dans les pays francophones d’Afrique, d’autres plateformes attirent un nombre croissant de travailleuses et travailleurs, pour compléter leur revenu primaire, voire pour y suppléer. Quelle est l’ampleur du phénomène ? Comment reconnaître, organiser et réguler cette nouvelle forme de travail ? Comment, finalement, s’articule-t-elle avec les formes traditionnelles de l’emploi ?

Le programme
Programme-Microwork-conference

Les podcasts
Podcast introduction et première séance de la première journée (Eng/Fr).
Intervenants : Gilles de Margerie (France Stratégie), André Torre (MSH Paris Saclay), Vili Lehdonvirta (Oxford Internet Institute), Florian Alexander Schmidt (University of Applied Sciences HTW Dresden), Antonio Casilli (Telecom Paris).
Podcast deuxième séance de la première journée (Eng/Fr).
Intervenant•es : Paola Tubaro (CNRS), Clément Le Ludec (MSH Paris Saclay), Marion Coville (IAE de Poitiers), Louis-Charles Viossat (IGAS), Anoush Margaryan (Copenhagen Business School), Antoine Naboulet (France Stratégie).
Podcast troisième séance de la première journée (Fr).
Intervenant•es :
Amélie, Ferdinand, Julie (micro-travailleurs), Daniel Benoilid (Foulefactory), Maël Primet (Snips), Odile Chagny (Sharers & Workers).
Podcast quatrième séance de la première journée (Eng/Fr).
Intervenant•es : Mariya Aleksynska (Institute of Labor Economics), Marguerita Lane (OECD), Thiebaut Weber (CES), Patricia Vendramin (UCLouvain), Gilles Babinet (CNNum), Cécile Jolly (France Stratégie).
Les vidéos
Entretien avec Antonio Casilli (Telecom Paris).
Entretien avec Paola Tubaro (CNRS)
Entretien avec Mariya Aleksynska (IZA)
Dans les médias
Les travailleurs du clic, petites mains invisibles de l’économie numérique

AFP/L’Express, 21 juin 2019

Les chercheurs français de Diplab ont étudié la plateforme française Foule Factory: 56% des “fouleurs” sont des femmes, qui cumulent emploi à temps partiel, travail domestique et micro-travail. “On glisse vers une triple journée de travail“, constate Marion Coville, de l’Université de Nantes, qui a collaboré à Diplab…

Dans l’Est Républicain (5 avril 2019)

Après l’ubérisation, l’essor du microtravail

Joël CARASSIO

Travailler (beaucoup) plus pour gagner (beaucoup) moins ? Dernier avatar du capitalisme numérique, le microtravail remet le travail à la tâche mal payé et socialement désastreux au goût du jour.

Accepteriez-vous de cliquer sur 300 photos afin de dire si y figure ou non un chat, par exemple, en étant payé 0,01 € pièce ? Si oui, vous êtes prêt pour la nouvelle « économie du clic » – une sorte de retour des tâcherons.

À l’origine, le modèle économique lancé il y a une dizaine d’années par les VTC d’Uber et suivi par de nombreux autres. De plus en plus d’entreprises externalisent une partie, voire toute leur activité, pour en supporter le plus faible coût possible. Grâce à des « indépendants » – qui n’en ont souvent que le nom : les tarifs leur sont imposés, et leur liberté « d’entrepreneur » est toute relative (lire par ailleurs).

« Partenaires » très particuliers

Mais tous ces travailleurs – chauffeurs Uber, livreurs Deliveroo ou Amazon, chargeurs de trottinettes électriques Lime… – ne produisent pas qu’un service « visible » : chaque trajet, chaque livraison, chaque action produit son lot de données : trajet du client, lieu, date et heure de commande, etc. Des données qui valent de l’or.

Encore faut-il les traiter. Uber, Google, Amazon et consorts proposent donc à des millions de personnes « partenaires », éparpillées à travers le monde, de réaliser pour quelques centimes des microtâches sommaires et répétitives sur d’immenses listes, des monceaux de photographies, ou encore des enregistrements sonores.

« Les machines ont besoin de l’homme », rappelle Antonio Casilli, chercheur-enseignant à Télécom Paristech. Ne serait-ce que parce qu’elles ont besoin d’apprendre à « devenir » autonomes – « c’est le machine learning ». « Ces machines auront toujours besoin d’un travail humain… mais aussi de le cacher », ajoute M. Casilli.

Le « cacher » ? Il y a pourtant quelque 300 000 microtravailleurs rien qu’en France – dix fois plus que de chauffeurs Uber. Et presque l’effectif de géants comme Carrefour ou Auchan.

Mais loin de la médiatisation des conflits sociaux chez Uber ou dans la distribution, les microtravailleurs « travaillent de chez eux, ne se rencontrent pas, et sont invisibles aux pouvoirs publics comme aux partenaires sociaux », détaille M. Casilli. Bien pratique : ils ne risquent pas de se mobiliser pour se plaindre de leur précarité.

Vous êtes sans doute un microtravailleur qui s’ignore

Ce n’est pas le pire : « Bien plus que leur relation avec leur « employeur », c’est leur rapport au client qui manque aux microtravailleurs. Ils exécutent des tâches, sans savoir pourquoi… ni pour qui : sont-ils en train d’améliorer un robot de cuisine, un assistant personnel… ou un drone militaire ? », demande Antonio Casilli. Il est presque toujours impossible de le savoir. « C’est un phénomène qu’il faut reconnaître avant que les conséquences sociales ne soient trop graves », assure M. Casilli. Qui rappelle qu’il y a un cheveu entre « travailler pour presque rien » et « travailler pour rien ».

D’ailleurs : avez-vous déjà, sur internet, dû prouver que « vous n’êtes pas un robot » ? Si oui, vous êtes un « consommateur-producteur », et donc un microtravailleur gratuit, et qui s’ignore : ces suites de caractères à recopier ou ces images sur lesquelles vous devez cliquer permettent à Google d’améliorer ses outils « Maps », « Images », ou encore « Books »…N

« En attendant les robots », d’Antonio A. Casilli, éditions du Seuil, 24 € (16,99 € en numérique).

Lire la suite dans L’Est Républicain (5 avril 2019).

[Podcast] Comme un bruit qui court… sur le micro-travail (France Inter, 23 mars 2019)

Sur FranceInter, un reportage de Giv Anquetil qui fait la part belle à l’ouvrage En attendant les robots, enquête sur le travail du clic, (éditions Seuil, 2019) et au projet DiPLab.

Travailleurs du clic, les soutiers du clavier

Après le travail précarisé, bienvenue dans le micro-travail ! De plus en plus de plateformes proposent à des êtres humains de travailler pour des intelligences artificielles : des micro tâches de quelques minutes derrière son clavier pour quelques centimes.

Sans contrat de travail ni fiche de paie, vous serez payés à la tâche, à cliquer sur toutes sortes de choses sans savoir trop pourquoi. Les temps modernes, version 2019 où il faut, non pas serrer des boulons mais identifier des objets, traduire, cliquer, trier, classer, retrouver des adresses du fin fond du Nevada depuis son canapé contre une poignée de centimes. 

Tâche à exécuter pour une plateforme de micro travail.
Tâche à exécuter pour une plateforme de micro travail. © Radio France / Giv Anquetil

Antonio Casilli, sociologue et auteur du livre En attendant les robots, enquête sur le travail du clic (éditions Seuil, 2019) évalue à 250 000 le nombre de français qui se rabattent sur ces micro-boulots, souvent comme revenu d’appoint. 

Et, dans le monde, ils sont 100 millions de micro travailleurs à cliquer au doigt et à l’œil pour la machine : les forçats du clavier, stakhanovistes du clic ou tâcherons du web.

Sur Les Jours (12-28 févr. 2019)

Sur magazine en ligne Les Jours Sophian Fanen lance une nouvelle série d’enquêtes intitulée Working Class Robot. Le premier épisode porte sur les travailleurs invisibles de l’IA, traité dans mon ouvrage En attendant les robots (Ed. du Seuil, 2019). Le deuxième, explique le fonctionnement de l’entraînement des intelligences artificielles. Le troisième, propose une interview avec Votre Dévoué et Jean-Louis Dessalles, professeur en informatique à Télécom ParisTech. En voilà quelques extraits.

« L’intelligence artificielle s’attaque au propre de l’être humain : son cerveau »


Les recherches d’Antonio Casilli et de Jean-Louis Dessalles, tous deux enseignants à l’école d’ingénieurs Telecom ParisTech, n’étaient pas faites pour se croiser. Le premier, maître de conférences en humanités numériques, travaille principalement sur le digital labor, c’est-à-dire le travail plus ou moins volontaire des internautes dont les grandes plateformes comme Google, Amazon ou Facebook tirent un profit technique et financier : liker une page, écouter de la musique en streaming, diffuser ses photos en ligne ou carrément réaliser des tâches rémunérées sur une plateforme de microtravail comme Amazon Mechanical Turk. C’est ce que raconte son ouvrage En attendant les robots sorti il y a peu, qui pointe aussi comment cette armée de travailleurs éparpillés et invisibilisés permet à ces mêmes plateformes de vanter leurs intelligences artificielles qui ne pourraient pourtant pas fonctionner aujourd’hui sans travail humain pour les corriger et les tester.

C’est sur ce point que le travail d’Antonio Casilli se connecte aujourd’hui avec le livre publié par Jean-Louis Dessalles, Des intelligences très artificielles. Informaticien, chercheur en intelligence artificielle et en sciences cognitives, ce dernier y raconte avec des mots simples les grandes découvertes qui ont marqué la construction de machines capables d’actions autonomes. Surtout, il pointe comment de nombreux chercheurs avant lui ont trop fantasmé un futur proche où les ordinateurs seraient réellement intelligents, allant jusqu’à dépasser l’homme. À la place, Jean-Louis Dessalles et Antonio Casilli proposent de revenir à la réalité pour se poser les bonnes questions sur ce que nous pouvons et voulons faire avec les machines que nous construisons. Antonio Casilli — Vidéo Sébastien Calvet/Les Jours.

Est-ce la première fois que des études sur le travail et sur l’intelligence artificielle se rejoignent sur le constat que l’humain ne sera pas remplacé par les machines ?

Antonio Casilli : Nos deux ouvrages vont dans le même sens et on l’a découvert au fur et à mesure, car on n’a pas travaillé ensemble. Ce qui nous rapproche, c’est que l’on dit tous les deux que rien n’est certain. On introduit un élément de doute, on dit que l’automation entraînée par l’intelligence artificielle a des aspects positifs. Qu’elle nous oblige à nous interroger sur la nature de ce processus d’automation. Que vise-t-il ?

(…)

A. C. : Un autre aspect important de cette question, c’est qu’au siècle passé, l’automatisation se concentrait sur la force brute. On remplaçait des gestes. L’IA propose aujourd’hui de déléguer à des machines la capacité à apprendre et à communiquer. C’est là que cette automation est différente. On est en train de répartir la responsabilité de la production de la valeur entre les machines et les humains.

(…)

A. C. : Mais le sens commun est nécessaire aux machines, car c’est une façon d’harmoniser leurs décisions avec nos cultures humaines. De faire en sorte que leurs résultats soient cohérents avec ce que nous attendons. Ça commence par la langue que la machine parle, par exemple. Aujourd’hui, le digital labor [notamment le travail humain via des plateformes comme Amazon Mechanical Turk, ndlr] est une manière d’injecter du sens commun dans une intelligence artificielle qui en manque. Dans le film The Moderators, on voit un formateur expliquer à des modérateurs indiens qui vont devoir traiter des milliers d’images problématiques publiées sur un réseau social qu’ils doivent « juger la donnée ». La juger sur la base des indications du client, mais aussi à partir de leur sens commun, lequel dépasse leurs valeurs puisqu’ils sont très croyants. C’est très complexe et extrêmement simple en même temps, parce que c’est humain. C’est une compétence accessible à des chômeurs non diplômés après quelques heures de formation, mais pas à une intelligence artificielle. Ant

(…)

A. C. : Il n’y a pas de données réellement brutes. Même dans une base d’images comme ImageNet, on a besoin d’avoir le bon format, le bon cadrage, la bonne lumière… Une standardisation qui fait en sorte que ces données sont exploitables.

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