micro-travail

Dans l’Est Républicain (5 avril 2019)

Après l’ubérisation, l’essor du microtravail

Joël CARASSIO

Travailler (beaucoup) plus pour gagner (beaucoup) moins ? Dernier avatar du capitalisme numérique, le microtravail remet le travail à la tâche mal payé et socialement désastreux au goût du jour.

Accepteriez-vous de cliquer sur 300 photos afin de dire si y figure ou non un chat, par exemple, en étant payé 0,01 € pièce ? Si oui, vous êtes prêt pour la nouvelle « économie du clic » – une sorte de retour des tâcherons.

À l’origine, le modèle économique lancé il y a une dizaine d’années par les VTC d’Uber et suivi par de nombreux autres. De plus en plus d’entreprises externalisent une partie, voire toute leur activité, pour en supporter le plus faible coût possible. Grâce à des « indépendants » – qui n’en ont souvent que le nom : les tarifs leur sont imposés, et leur liberté « d’entrepreneur » est toute relative (lire par ailleurs).

« Partenaires » très particuliers

Mais tous ces travailleurs – chauffeurs Uber, livreurs Deliveroo ou Amazon, chargeurs de trottinettes électriques Lime… – ne produisent pas qu’un service « visible » : chaque trajet, chaque livraison, chaque action produit son lot de données : trajet du client, lieu, date et heure de commande, etc. Des données qui valent de l’or.

Encore faut-il les traiter. Uber, Google, Amazon et consorts proposent donc à des millions de personnes « partenaires », éparpillées à travers le monde, de réaliser pour quelques centimes des microtâches sommaires et répétitives sur d’immenses listes, des monceaux de photographies, ou encore des enregistrements sonores.

« Les machines ont besoin de l’homme », rappelle Antonio Casilli, chercheur-enseignant à Télécom Paristech. Ne serait-ce que parce qu’elles ont besoin d’apprendre à « devenir » autonomes – « c’est le machine learning ». « Ces machines auront toujours besoin d’un travail humain… mais aussi de le cacher », ajoute M. Casilli.

Le « cacher » ? Il y a pourtant quelque 300 000 microtravailleurs rien qu’en France – dix fois plus que de chauffeurs Uber. Et presque l’effectif de géants comme Carrefour ou Auchan.

Mais loin de la médiatisation des conflits sociaux chez Uber ou dans la distribution, les microtravailleurs « travaillent de chez eux, ne se rencontrent pas, et sont invisibles aux pouvoirs publics comme aux partenaires sociaux », détaille M. Casilli. Bien pratique : ils ne risquent pas de se mobiliser pour se plaindre de leur précarité.

Vous êtes sans doute un microtravailleur qui s’ignore

Ce n’est pas le pire : « Bien plus que leur relation avec leur « employeur », c’est leur rapport au client qui manque aux microtravailleurs. Ils exécutent des tâches, sans savoir pourquoi… ni pour qui : sont-ils en train d’améliorer un robot de cuisine, un assistant personnel… ou un drone militaire ? », demande Antonio Casilli. Il est presque toujours impossible de le savoir. « C’est un phénomène qu’il faut reconnaître avant que les conséquences sociales ne soient trop graves », assure M. Casilli. Qui rappelle qu’il y a un cheveu entre « travailler pour presque rien » et « travailler pour rien ».

D’ailleurs : avez-vous déjà, sur internet, dû prouver que « vous n’êtes pas un robot » ? Si oui, vous êtes un « consommateur-producteur », et donc un microtravailleur gratuit, et qui s’ignore : ces suites de caractères à recopier ou ces images sur lesquelles vous devez cliquer permettent à Google d’améliorer ses outils « Maps », « Images », ou encore « Books »…N

« En attendant les robots », d’Antonio A. Casilli, éditions du Seuil, 24 € (16,99 € en numérique).

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[Podcast] Comme un bruit qui court… sur le micro-travail (France Inter, 23 mars 2019)

Sur FranceInter, un reportage de Giv Anquetil qui fait la part belle à l’ouvrage En attendant les robots, enquête sur le travail du clic, (éditions Seuil, 2019) et au projet DiPLab.

Travailleurs du clic, les soutiers du clavier

Après le travail précarisé, bienvenue dans le micro-travail ! De plus en plus de plateformes proposent à des êtres humains de travailler pour des intelligences artificielles : des micro tâches de quelques minutes derrière son clavier pour quelques centimes.

Sans contrat de travail ni fiche de paie, vous serez payés à la tâche, à cliquer sur toutes sortes de choses sans savoir trop pourquoi. Les temps modernes, version 2019 où il faut, non pas serrer des boulons mais identifier des objets, traduire, cliquer, trier, classer, retrouver des adresses du fin fond du Nevada depuis son canapé contre une poignée de centimes. 

Tâche à exécuter pour une plateforme de micro travail.
Tâche à exécuter pour une plateforme de micro travail. © Radio France / Giv Anquetil

Antonio Casilli, sociologue et auteur du livre En attendant les robots, enquête sur le travail du clic (éditions Seuil, 2019) évalue à 250 000 le nombre de français qui se rabattent sur ces micro-boulots, souvent comme revenu d’appoint. 

Et, dans le monde, ils sont 100 millions de micro travailleurs à cliquer au doigt et à l’œil pour la machine : les forçats du clavier, stakhanovistes du clic ou tâcherons du web.

Sur Les Jours (12-28 févr. 2019)

Sur magazine en ligne Les Jours Sophian Fanen lance une nouvelle série d’enquêtes intitulée Working Class Robot. Le premier épisode porte sur les travailleurs invisibles de l’IA, traité dans mon ouvrage En attendant les robots (Ed. du Seuil, 2019). Le deuxième, explique le fonctionnement de l’entraînement des intelligences artificielles. Le troisième, propose une interview avec Votre Dévoué et Jean-Louis Dessalles, professeur en informatique à Télécom ParisTech. En voilà quelques extraits.

« L’intelligence artificielle s’attaque au propre de l’être humain : son cerveau »


Les recherches d’Antonio Casilli et de Jean-Louis Dessalles, tous deux enseignants à l’école d’ingénieurs Telecom ParisTech, n’étaient pas faites pour se croiser. Le premier, maître de conférences en humanités numériques, travaille principalement sur le digital labor, c’est-à-dire le travail plus ou moins volontaire des internautes dont les grandes plateformes comme Google, Amazon ou Facebook tirent un profit technique et financier : liker une page, écouter de la musique en streaming, diffuser ses photos en ligne ou carrément réaliser des tâches rémunérées sur une plateforme de microtravail comme Amazon Mechanical Turk. C’est ce que raconte son ouvrage En attendant les robots sorti il y a peu, qui pointe aussi comment cette armée de travailleurs éparpillés et invisibilisés permet à ces mêmes plateformes de vanter leurs intelligences artificielles qui ne pourraient pourtant pas fonctionner aujourd’hui sans travail humain pour les corriger et les tester.

C’est sur ce point que le travail d’Antonio Casilli se connecte aujourd’hui avec le livre publié par Jean-Louis Dessalles, Des intelligences très artificielles. Informaticien, chercheur en intelligence artificielle et en sciences cognitives, ce dernier y raconte avec des mots simples les grandes découvertes qui ont marqué la construction de machines capables d’actions autonomes. Surtout, il pointe comment de nombreux chercheurs avant lui ont trop fantasmé un futur proche où les ordinateurs seraient réellement intelligents, allant jusqu’à dépasser l’homme. À la place, Jean-Louis Dessalles et Antonio Casilli proposent de revenir à la réalité pour se poser les bonnes questions sur ce que nous pouvons et voulons faire avec les machines que nous construisons. Antonio Casilli — Vidéo Sébastien Calvet/Les Jours.

Est-ce la première fois que des études sur le travail et sur l’intelligence artificielle se rejoignent sur le constat que l’humain ne sera pas remplacé par les machines ?

Antonio Casilli : Nos deux ouvrages vont dans le même sens et on l’a découvert au fur et à mesure, car on n’a pas travaillé ensemble. Ce qui nous rapproche, c’est que l’on dit tous les deux que rien n’est certain. On introduit un élément de doute, on dit que l’automation entraînée par l’intelligence artificielle a des aspects positifs. Qu’elle nous oblige à nous interroger sur la nature de ce processus d’automation. Que vise-t-il ?

(…)

A. C. : Un autre aspect important de cette question, c’est qu’au siècle passé, l’automatisation se concentrait sur la force brute. On remplaçait des gestes. L’IA propose aujourd’hui de déléguer à des machines la capacité à apprendre et à communiquer. C’est là que cette automation est différente. On est en train de répartir la responsabilité de la production de la valeur entre les machines et les humains.

(…)

A. C. : Mais le sens commun est nécessaire aux machines, car c’est une façon d’harmoniser leurs décisions avec nos cultures humaines. De faire en sorte que leurs résultats soient cohérents avec ce que nous attendons. Ça commence par la langue que la machine parle, par exemple. Aujourd’hui, le digital labor [notamment le travail humain via des plateformes comme Amazon Mechanical Turk, ndlr] est une manière d’injecter du sens commun dans une intelligence artificielle qui en manque. Dans le film The Moderators, on voit un formateur expliquer à des modérateurs indiens qui vont devoir traiter des milliers d’images problématiques publiées sur un réseau social qu’ils doivent « juger la donnée ». La juger sur la base des indications du client, mais aussi à partir de leur sens commun, lequel dépasse leurs valeurs puisqu’ils sont très croyants. C’est très complexe et extrêmement simple en même temps, parce que c’est humain. C’est une compétence accessible à des chômeurs non diplômés après quelques heures de formation, mais pas à une intelligence artificielle. Ant

(…)

A. C. : Il n’y a pas de données réellement brutes. Même dans une base d’images comme ImageNet, on a besoin d’avoir le bon format, le bon cadrage, la bonne lumière… Une standardisation qui fait en sorte que ces données sont exploitables.

(Poursuivre la lecture)

L’automate et le tâcheron (AOC, 15 janv. 2019)

Le site d’information AOC (Analyse Opinion Critique) accueille mon texte.

L’automate et le tâcheron

Par Antonio CasilliE

En 2018, Amazon aurait détruit trois millions de produits vient-on d’apprendre. Rien de surprenant pour le sociologue Antonio A. Casilli qui, à l’issue d’une longue enquête, montre pourquoi lesdits produits ne sont en réalité qu’un prétexte pour ce type de plateforme – Amazon, mais aussi Facebook ou Uber – dont l’activité principale s’avère l’accumulation et la préparation de données qui serviront à développer des intelligences artificielles.

En 2006, les publicités de l’agence d’intérim Jobsintown.de envahissent les lieux publics berlinois. Des images, placardées sur des automates, donnent l’impression que des individus travaillent à l’intérieur de ceux-là. Niché dans un guichet automatique, un guichetier compte des billets. Un lavomatique cache une femme frottant vos vêtements sur une planche à laver. Dans le scanner à rayons X d’un aéroport, un douanier inspecte vos bagages à l’aide d’une lampe de poche. Par-delà son message affiché (« n’acceptez pas des emplois pénibles qui vous réduisent à des machines »), cette campagne publicitaire est avant tout un clin l’œil à un phénomène qui apparaît de façon concomitante : la servicialisation de l’humain vis-à-vis des machines.

C’est Jeff Bezos, le patron d’Amazon, qui exprime cette nouvelle philosophie du travail cette même année, lors d’une intervention au MIT de Boston. D’après lui, les technologies intelligentes à base de données et d’algorithmes apprenants ne sont pas là pour « servir les humains ». Au contraire, insiste-t-il, nous assistons à l’inversion « des rôles respectifs des ordinateurs et des êtres vivants » puisqu’il est aujourd’hui possible coder et inscrire « de l’intelligence humaine au sein d’un logiciel ». Et l’entrepreneur de préciser que cette « inscription » ne relève pas du génie et du savoir-faire de ses informaticiens, mais au contraire d’une stratégie consistant à transformer des usagers non spécialisés en fournisseurs de services numériques pour sa plateforme.

L’un des piliers de la stratégie big data du géant américain, est la création d’un marché du travail en appui à l’automation.

Amazon est certes plus connue pour son catalogue d’achats en ligne, mais son modèle d’affaires tourne depuis longtemps autour de la vente de solutions informatiques sous forme de « logiciel-en-tant-que-service » (software-as-a-service). Selon cette logique commerciale, les applications ne sont pas installées sur les ordinateurs de ceux qui les achètent, mais sur une plateforme propriétaire de ceux qui les produisent. L’un des piliers de la stratégie big data du géant américain, est la création d’un marché du travail en appui à l’automation. Il s’agit de la clé de voûte du programme scientifique et industriel du machine learning : pour que les machines apprennent à reproduire le comportement humain, il faut bien que des humains les instruisent à reconnaître des images, à lire des textes ou à interpréter des commandes vocales. Ces humains ne sont plus installés au sein des entreprises qui les emploient, mais sur une plateforme qui les met à disposition de ces mêmes entreprises. « Grosso modo », concluait Jeff Bezos, « c’est de l’humain-en-tant-que-service »[1].

Sur Internet, ces effectifs sont recrutés sur des plateformes de « micro-travail ». Ce terme décrit une forme de travail datafié (à savoir, orienté vers la production de données) et tâcheronnisé (c’est-à-dire réduit à des tâches fragmentées et déqualifiées).

La plus célèbre de ces plateformes, est Mechanical Turk, un service créé justement par Amazon. Longtemps, le problème d’Amazon avait consisté à éliminer les doublons de son vaste catalogue d’articles commerciaux. Au début des années 2000, ayant constaté l’inefficacité des solutions logicielles pour résoudre ce problème, les ingénieurs de la société de Seattle ont envisagé un système consistant à recruter un grand nombre de personnes payées à la pièce pour regarder quelques pages chacune et signaler les répétitions. De là à en faire profiter d’autres sociétés, en retirant au passage une commission pour leur rôle de courtier, il n’y a qu’un pas[2].

Ce portail doit son nom à un célèbre joueur d’échecs mécanique du 18ème siècle, un robot anthropomorphe affublé d’un costume ottoman. Le Turc, censé simuler les processus cognitifs de ses adversaires, se présentait de fait comme la première intelligence artificielle. Mais il était surtout une complète mystification. Les pièces n’étaient pas déplacées par le joueur d’échecs mécanique, mais par un opérateur humain caché à l’intérieur du mécanisme.

La métaphore du robot avec un être humain à l’intérieur est utile aujourd’hui pour décrire ce que vend Amazon. Quand il s’agit de séduire les actionnaires, les drones qui effectuent les livraisons ou les algorithmes qui suggèrent les produits les plus adaptés sont au-devant de la scène. Mais en coulisses, ce sont des centaines de milliers de « Turkers » qui trient à la main les adresses ou classent en fonction de leur pertinence tous les produits du catalogue. Ce travail en amont (calibrer les logiciels pour qu’il classent bien) et en aval (vérifier que les résultats de classement automatique soient corrects) est essentiel pour la réussite commerciale d’Amazon et des sociétés de son écosystème. Il s’agit, dans le jargon de la plateforme, d’une démarche d’« intelligence artificielle artificielle ».

La possibilité même pour les micro-travailleurs d’arriver à cumuler un montant équivalent à un salaire minimum à la fin du mois est contrainte par plusieurs aléas : assiduité, rapidité, compétences,  disponibilité des tâches ou leur réalisabilité…

Si une entreprise veut numériser un processus (par exemple, départager des images pour développer un moteur de recherche visuel ou transcrire des tickets de caisse pour commercialiser une app de comptabilité personnelle), au lieu de perdre du temps et de l’argent pour créer un logiciel propriétaire elle peut recruter sur Amazon Mechanical Turk des micro-travailleurs qui réaliseront des tâches simples avec ou à la place de la solution automatique. Il n’est plus question d’employer un ou dix salariés, ni de mettre au travail cent stagiaires : elle peut désormais « requérir » cent mille « tâcherons du clic » et les charger de transcrire une facture ou de labéliser une image chacun.

Les centaines de plateformes comme Mechanical Turk sur lesquelles ces micro-tâches sont allouées constituent un véritable marché du travail. Chacune des tâches reçoit une compensation dérisoire : un ou deux centimes et, dans certains cas, encore moins. En 2017 le salaire horaire médian d’un micro-travailleur ne dépassait pas les 2 dollars[3]. De surcroit, penser en termes d’heures de travail pose des problèmes sur une plateforme qui rémunère à la pièce. La possibilité même pour les micro-travailleurs d’arriver à cumuler un montant équivalent à un salaire minimum à la fin du mois est contrainte par plusieurs aléas : leur assiduité, leur rapidité, leurs compétences, mais aussi la disponibilité des tâches ou leur réalisabilité à des heures déterminées.

Quand sonnent les 18h à San Francisco, généralement les Turkers américains terminent leur journée. C’est à ce moment-là qu’à Hyderabad se mettent au travail les tâcherons du clic indiens. Pour les travailleurs du Nord, les micro-tâches représentent un revenu complémentaire, qui revêt un intérêt certain pour les couches les plus fragilisées de nos sociétés : des femmes travaillant à temps partiel, avec enfants, nécessitant un complément de revenu. En revanche pour ceux qui micro-travaillent depuis des pays émergents ou en voie de développement, où le salaire moyen peut parfois ne pas dépasser les 40 euros par mois, travailler à distance à la mise en place d’intelligences artificielles devient une source de revenu primaire tout à fait convenable. Il s’agit toutefois d’une occupation précaire et non couverte par toute une série de garanties salariales et syndicales, pour la simple raison que les plateformes de micro-travail ne reconnaissent pas leurs usagers comme des salariés, ni même comme des fournisseurs. Ils sont des simples usagers[4].

Un certain nombre de structures de dépendance économique à l’échelle mondiale sont héritées de notre passé colonial et réapparaissent à travers ces micro-marchés du travail.

Selon des études récentes menées par des chercheurs de l’Oxford Internet Institute, les pays qui achètent des micro-tâches sont les États-Unis, le Canada, l’Australie, la France et le Royaume-Uni, alors que ceux où ils résident effectivement, les travailleurs du clic sont l’Inde, les Philippines, le Pakistan, le Népal, la Chine, le Bangladesh[5]. Cela suffit à dire qu’un certain nombre de structures de dépendance économique à l’échelle mondiale sont héritées de notre passé colonial et réapparaissent à travers ces micro-marchés du travail.

Malgré cette polarisation Nord/Sud, il ne faut pas entièrement se rabattre sur la reproduction des logiques colonialistes pour interpréter le marché du travail du clic nécessaire pour entretenir nos intelligences artificielles. Les micro-travailleurs du Sud global ne sont pas relégués dans la passivité par les plateformes plus que les ceux du Nord. Bien que les principales valorisations boursières reviennent aujourd’hui aux multinationales étasuniennes du numérique, les pays du Nord ne sont pas les seuls moteurs de ce secteur crucial pour la mise en place des IA. Les pays à revenu intermédiaire et faible les concurrencent activement avec leurs propres plateformes de micro-travail[6].

La Chine est sans doute l’un des plus grands acteurs sur le marché international des tâches numériques. Ses plus importantes plateformes, comme Zhubajie, surpassent Amazon en termes d’ambition, de revenus et de base d’utilisateurs. Malgré sa popularité, Mechanical Turk ne compte que 500 000 utilisateurs ; les plateformes chinoises, elles, comptent aujourd’hui dix, douze, quinze millions de micro-travailleurs chacune. Si nous réunissons toutes les plateformes de micro-travail et de travail à la demande mondiale, nous dépassons largement les cent millions d’effectifs répertoriés.

Au niveau international, l’attractivité du recours à ces places de marchés du micro-travail est conditionnée par le recentrage actuel des plateformes numériques sur une philosophie de l’innovation « disruptive » reposant largement sur l’intelligence artificielle. Amazon n’est donc pas le seul géant de la tech qui dispose d’un service de micro-travail pour former ses intelligences artificielles. Ainsi, en 2004, Microsoft s’est doté d’Universal Human Relevance System (UHRS) et Google a lancé EWOQ (ensuite devenu Rater Hub) en 2008. Sur ces deux plateformes le micro-travail humain sert avant tout à rendre possible le fonctionnement d’un type particulier d’algorithmes, à savoir ceux qui régissent les moteurs de recherche Bing et Google Search.

Pour calibrer sa célèbre intelligence artificielle Watson, IBM a à son tour utilisé une plateforme appelée Mighty AI. Quel genre de microtravail réalisaient-ils, les tâcherons œuvrant pour cette « puissante intelligence artificielle » ? Ils doivent, par exemple, identifier la langue d’une conversation, après en avoir écouté un fragment. En regardant la photo d’une station touristique, ils doivent détectent des éléments tels un nuage, une montagne, un lac, un chemin, etc. Dans une courte vidéo d’une webcam d’autoroute, ils doivent départager les plaques d’immatriculation des véhicules. Ces simples tâches sont utilisées respectivement pour « alimenter » des traducteurs automatiques, des systèmes de reconnaissance d’images, des véhicules autonomes…

Les tâches réalisées chaque jour par l’armée industrielle de l’ombre que les plateformes de micro-travail recrutent sont les ingrédients secrets des IA d’aujourd’hui.

La mythologie et, si j’ose le dire, l’idéologie de l’intelligence artificielle voudrait que les solutions de machine learning naissent déjà formées. Elles seraient – comme Athéna jaillissant de la tête de Zeus – tout prêtes au combat. Au contraire, elles doivent apprendre à partir de données structurées, triées, qualifiées pour pouvoir fonctionner. Les tâches réalisées chaque jour par l’armée industrielle de l’ombre que les plateformes de micro-travail recrutent sont les ingrédients secrets des IA d’aujourd’hui, pour peu qu’elles permettent d’introduire dans nos systèmes automatiques une suffisamment grande variété d’exemples.

L’apprentissage automatique exige alors beaucoup de travail « non automatique », c’est-à-dire réalisé par des humains. Non pas (ou non seulement) une poignée d’ingénieurs et de codeurs, mais avant et surtout des multitudes d’ouvriers du clic qui dessinent les contours d’un futur du travail voué à une véritable tâcheronnisation numérique. L’effet inattendu de l’intelligence artificielle sur le travail n’est donc pas le « grand remplacement » des travailleurs par des intelligences artificielles, souvent présenté comme une perspective dystopique dans la presse et dans le débat universitaire. Au contraire, c’est le remplacement du travail formel par du micro-travail précaire, invisibilisé et en fin de compte asservi à la fabrication des machines, qui doit inquiéter la société civile, les corps intermédiaires et les décideurs publics. La centralité du geste productif humain est irréductible. Ce dernier représente, même lorsqu’il est réduit à un clic, le carburant des grandes plateformes numériques. De ce point de vue, il convient de parler non pas de substitution mais de symbiose entre le geste humain et le fonctionnement automatique.

Ce qui semble vraiment être mis en péril n’est donc pas le travail lui-même, mais son encadrement institutionnel au sein de l’emploi formel. Les formes atypiques de travail précaire, sous-payé et (nous l’avons vu) micro-payé se multiplient. Parallèlement, nous assistons à la constante remise en discussion des catégories héritées de la civilisation salariale du siècle dernier, et notamment du binôme constitué par une subordination formellement délimitée et une protection sociale généralisée. Pour contribuer à résorber ce déséquilibre économique et culturel, une régulation collective est également nécessaire, fondée sur la reconnaissance du changement radical des activités humaines de production à l’heure de technologies—parfois intelligentes mais jamais entièrement « artificielles ».

NDLR Antonio A. Casilli a publié le 3 janvier En attendant les robots : Enquête sur le travail du clic, Seuil.


[1] “This is basically people-as-a-service” Jeff Bezos, “Opening Keynote and Keynote Interview”, MIT World – special events and lectures, 2006.

[2] Birgitta Bergvall-Kåreborn et Debra Howcroft, “Amazon Mechanical Turk and the commodification of labour”, New Technology, Work and Employment, vol. 29, no. 3, 2014, pp. 213-223.

[3] Kotaro Hara, Abi Adams, Kristy Milland, Saiph Savage, Chris Callison-Burch et Jeffrey Bigham, “A Data-Driven Analysis of Workers’ Earnings on Amazon Mechanical Turk”, arXiv, 2017.

[4] Amazon stipule avec ses Turkers un « Accord de Participation » dont les termes sont clairement conçus pour échapper à l’identification d’un lien de subordination des micro-travailleurs envers la plateforme ou envers les requérants. « Participation Agreement »Amazon Mechanical Turk, 17 oct. 2017.

[5] Graham, M., Hjorth, I., Lehdonvirta, V. (2017), Digital labour and development: impacts of global digital labour platforms and the gig economy on worker livelihoods, Transfer: European Review of Labour and Research, Vol. 23, n. 2, pp. 135-162.

[6] Casilli, Antonio A. (2017). Digital Labor Studies Go Global: Toward a Digital Decolonial Turn. International Journal of Communication, 11, Special Section “Global Digital Culture”, pp. 3934–3954.

Antonio Casilli

Sociologue, Maître de conférence à Telecom ParisTech et chercheur à L’institut Interdisciplinaire de l’Innovation (CNRS) et au LACI-IIAC de l’EHESS.

Espaces numériques, travail et idéologie (conférence, La Gaîté Lyrique, 6 nov. 2018)

Le 6 novembre 2018 j’ai eu le plaisir d’intervenir lors de la conférence de lancement du cycle “Idéologies et technologies”, né d’un partenariat entre l’EHESS, la Gaîté Lyrique et Mediapart.

Cette première séance s’est interrogée sur la manière dont le Web, espace autrefois foisonnant et décentralisé, se reconfigure sous la concentration des services, des politiques d’utilisation et des visions développées par ces plateformes hégémoniques. À qui appartiennent les données personnelles qui les nourrissent ? Qui les utilisent et comment circulent-elles ? La soirée a proposé de cartographier les jeux d’influence et de contrôle en ligne. Elle a donné à voir comme un territoire où s’affrontent des idéologies antagonistes et des intérêts divergents. 

Avec moi, Louise Drulhe, designer graphique, dessinatrice et artiste et Arthur Messaud (animateur), analyste juridique et politique de l’Association la Quadrature du Net.


Comment se fabriquent les “fake news” ? (entretien France Inter, 8 juin 2018)

J’étais l’invité de Sonia Devillers à l’Instant M de France Inter pour parler du Projet de loi sur les fausses informations actuellement en discussion à l’Assemblée Nationale.

Le vote de “la loi contre la manipulation de l’information” s’est embourbée cette nuit à l’Assemblée. Le sociologue et spécialiste d’internet Antonio Casilli nous explique ce matin les dessous de la fabrication et diffusion des fake news. Pas d’adoption en première lecture. La majorité a sous-estimé les assauts de la France Insoumise, du Front National et des Républicains qui hurlent à la mort de la liberté d’expression. « Cette loi les empoisonnent », écrit l’Obs ce matin. Pourtant dans son édito, Le Monde la juge « délibérément inefficace pour qu’elle ne soit pas dangereuse ». Après la matinale d’Inter, ce matin, L’Instant M vous propose de creuser le sujet. Pas de discussion sur la confiance ou la vérité, mais un focus sur ces armées de l’ombre payées pour répandre des fausses nouvelles. Nous vous racontons comment ce système est complètement artificiel.

Les brèves de L’Instant M Coup d’arrêt, hier, net et brutal pour Buzzfeed France. Décision totalement inattendue de son actionnaire américain en difficulté financière. Ce site – une équipe de quatorze personnes – avait développé une ligne éditoriale très nouvelle et très remuante. Au départ, des classements rigolos et anecdotiques partagés à gogo sur les réseaux sociaux. Puis, en France comme aux Etats-Unis, un deuxième fil, d’info celui-là, recrutant des journalistes d’investigation. Scoops et révélations : le restaurant L’Avenue refusant les clients arabes, enquête sur les candidats aux législatives du Front National, actes de violence commis par Jean-Michel Baylet, ancien ministre à l’encontre d’une collaboratrice … Fin de partie.