Monthly Archives: September 2010

Dans le Monde des Livres du 17 septembre 2010

Après en avoir annoncé la parution à l’occasion de la rentrée des essais, Le Monde des Livres du vendredi 17 septembre 2010 saisit l’occasion de présenter Les liaisons numériques d’Antonio Casilli (EHESS, Paris). “La sociabilité numérique”, explique le journaliste Gilles Bastin, “fascine et inquiète ceux qui s’y adonnent”

“Ce livre, qui retrace les expériences et les rencontres d’un sociologue sur Internet (…) montre que, même dans un monde de plus en plus enserré par les ordinateurs et leurs réseaux, les individus agissent bien réellement, modifiant leur rapport à l’espace, à leur corps et à leur relations dans un va-et-vient permanent entre le réel et le virtuel. Alors que la rhétorique de la nouveauté et l’exacerbation des peurs collectives sont le lot commun du débat sur Internet, ce livre rappelle que partout où les individus échangent, y compris sur le Web, c’est toute une société qui se reconstitue, avec ses déviances mais aussi ses règles”.

L'ingrédient secret d'un bon avatar ? Le cadavre d'un condamné à mort

Au hasard de mes tweets et retweets, je suis tombé sur une vidéo réalisée à partir de la base de données du Visible Human Project. Ce programme, inauguré en 1989 aux États-Unis dans le cadre de la National Library of Medecine, avait pour but de stocker des images anatomiquement détaillées du corps humain :

Les images – en libre accès depuis 1994 – ont été composées par un expert d’effet spéciaux et de vidéo 3D connu sous le pseudonyme de ApaczoS. La vidéo est accompagnée par un commentaire :

« Done with one expression, one script called sequencer and a lot of patience:)
Enjoy this short lesson of human anatomy ».

Un logiciel de 3D, du code, de la patience… cela ressemble à la recette des biscuits de  grand-mère. Recette dans laquelle manque pourtant un ingrédient fondamental : le cadavre de Joseph Paul Jernigan, exécuté dans une prison du Texas le 5 août 1993. A l’aide de diverses techniques d’imagerie médicale (résonance magnétique, tomographie numérique et cryosection) son corps scanné a fourni la matière première pour cet atlas anatomique de nouveau type, ensuite utilisé à des fins didactiques , diagnostiques – et artistiques.

Une manière de se rappeler (si les scandales récentes autour de l’exposition Our Body, à corps ouvert n’auraient pas suffi) que les corps des condamnés à mort sont utilisés depuis l’Antiquité grecque pour créer des modélisation anatomiques. (more…)

'Les liaisons numériques' est le choix des bibliothécaires français

Les liaisons numériques, le dernier ouvrage du sociologue Antonio Casilli (EHESS, Paris) a officiellement intégré la sélection de Le choix des bibliothécaires, le site web des professionnels du livre créé par Jean Morzadec.

Le choix des bibliothécaires est un site de recommandations qui permet de découvrir et de partager les coups de cœur des bibliothécaires.  Dans ses podcasts, les écrivains racontent leurs livres, les éditeurs présentent leurs productions, des comédiens professionnels proposent des courtes lectures.  En binôme avec Le choix des libraires, cette initiative a deux vocations principales : valoriser les choix, les recommandations des bibliothécaires, et permettre aux éditeurs et auteurs de mieux communiquer avec les bibliothécaires.

'Global Sociology Blog': la blogosphère américaine parle de 'Les liaisons numériques'

La blogosphère étasunienne s’intéresse à Les liaisons numériques (Seuil, 2010). Le nouvel ouvrage d’Antonio A. Casilli (EHESS, Paris) fait l’objet d’un billet du prestigieux Global Sociology Blog. En prenant comme point de départ une récente interview parue dans Le Monde, le blog met en perspective les thèses exposées dans l’ouvrage et les fait résonner avec les débats contemporaines autour de la citoyenneté, la stratification sociale et l’accès à l’information.

Global Sociology occupe une place de choix parmi les blogs anglophones en sciences humaines et sociales. Grâce à son style à la fois universitaire et attentif aux questions de société, il s’est imposé comme l’un des blogs de sociologie les plus influents et les mieux renseignés de le blogosphère internationale.

What Casilli’s work shows though is that homophily is not as intense as one might expect considering the level of choices and options. On the surface, homophily does seem to apply, but on a deeper level, through the use of social networking platforms such as blogs, individuals studied by Casilli were able to reach segments of the population broader than just their similars. Heterophily then can be triggered through what Casilli calls computer-assisted social processes and computer-assisted social interactions. This is a new way in which the personal and the political can merge in new forms of political activism (disclaimer: I have repeatedly expressed my skepticism regarding the effectiveness of ICTs when it comes to political activism but there is no questioning the existence of such forms).

When it comes to social relationships, though, new layers and dimensions are added through social networking platforms such as Facebook or Twitter. We have already heard of Facebook break-ups and divorces. Defriending or unfollowing are highly charged actions integrated into other dimensions of social relations. At the same time, Goffman would have had a field day with the many ways in which we manage the presentation of self on social networking platforms and how we sometimes fail and embarrassing photos get viewed by the world and one can lose one’s job. Identity management becomes a business in itself as the public / private distinctions become blurry. (GlobalSociology)

Breaking News: The Media Manipulate You (Sunday Sociological Song)

Here’s for another episode of our trans-blog ongoing series Sunday Sociological Song. You know the rules by now: one sociological concept or book + one song to go with it. This time the book is Manufacturing Consent: The Political Economy of the Mass Media (1988) by Noam Chomsky and Edward S. Herman – and the song is Bad Day by REM.

(more…)

Swiss Electro : la bande son de vos séances techno-nostalgie ('Les liaisons artistiques')

Notre rubrique ‘Les liaisons artistiques’ se poursuit avec deux compositions originales du musicien suisse Dave Core inspirées par le livre Les liaisons numériques. Vers une nouvelle sociabilité ? (Seuil, 2010) d’Antonio A. Casilli.

“A partir des années 1980, les ordinateurs ont abandonné les bases militaires et les centres industriels, pour s’installer dans les maisons des particuliers. Depuis leur ‘domestication’ ils s’inscrivent dans le vécu de leurs utilisateurs. Qui n’est pas saisi, en se rappelant d’une vieille console de jeu ou de son premier ordi, par une véritable nostalgie technologique ? C’est le cas de Pauline, la protagoniste de mon chapitre ‘Enfants de l’ordinateur’ qui explique comment l’arrivée de son premier micro-computer a modifié ses rythmes de vie et les espaces mêmes de sa maison. Les sons 8-bit de Dave Core pourraient être la bande son idéale pour son récit : des compositions électro-vintage qui méalangent chiptune et synthétiseurs outranciers. Si Marcel Proust était vivant aujourd’hui, sa madeleine serait un Game Boy” —a

Dave Core – K-beat

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Dave Core – Long Night

[audio:http://dl.dropbox.com/u/10267886/2%20Long%20Night.mp3 |titles=Long Night |artists=DaveCore]

Bio

Co-fondateur du label d’électro kône records (Genève), DaveCore a été influencé très tôt par les soundchip et la musique de Kraftwerk, qu’il a très tôt rejoué sur son premier instrument, un vieux clavier Casio. Il se produit seul en live en distillant savament ses sons éléctros teintés de chaudes basses 80’s et de bons vieux sons 8bits. Sa discographie comprend deux EP, Run! (2002) et Cyprine (2003), parus sur le label kône records. Un nouvel EP est attendu pour fin 2010.

Pour continuer l’écoute

Vous pouvez écouter les dernières créations de Dave Core et des autres artistes kône records, en libre accès sur le site du label indépendant genevois.

Dans le blog de Vincent Guillocher

Un billet du blog de Vincent Guillocher est consacré aujourd’hui, 11 septembre 2010, aux liens entre les grandes apocalypses de notre temps et les TIC, à l’occasion de la sortie en librairie de Les liaisons numériques, le dernier essai du sociologue Antonio A. Casilli (EHESS, Paris).

“A-t-on eu l’impression que ces 9 dernières années ont été marqué par le terrorisme ? Je présume que comme moi, vous pensez plutôt que l’impact des nouvelles technologies est le fait majeur de cette séquence. La vitesse de l’apparition des NTIC et leur explosion dans la vie quotidienne est un fait. Ou en était Google, Facebook, Twitter, la téléphonie mobile, les services numériques durant cette décennie ? Etes-vous de ceux qui voient la bouteille à moitié vide ou à moitié pleine ?

(…)

Les nouvelles technologies vont elles s’imposer comme le virage de l’après 11 septembre 2001 ? Vont-elles mettre un sérieux coup de vieux à cette épisode tragique du début de siècle ? (www.vincentguillocher.com)

"Le Web, une sociabilité 'supplémentaire'": interview avec Antonio Casilli dans Le Monde (10 sept. 2010)

Le sociologue Antonio A. Casilli (EHESS, Paris), auteur de Les liaisons numériques, vers une nouvelle sociabilité ? paru aux éditions du Seuil le 2 septembre 2010, évoque dans une entrevue au Monde le changement de forme des relations sociales introduit par les technologies de l’information et de la communication. « Ces technologies nous aident à mieux maîtriser notre “positionnement social”. Il y a une ambition d’usage des technologies qui va dans ce sens, qui a pour but de moins subir notre positionnement primaire au profit d’un positionnement de choix », explique-t-il.

Cet entretien, réalisé par Hubert Guillaud, a été initialement publié dans le portail d’actualité InternetActu.

“Le Web ne désocialise pas plus qu’il n’hypersocialise”

Internetactu – A l’occasion de la parution des Liaisons numériques, vers une nouvelle sociabilité ? (Amazon), aux éditions du Seuil, nous avons rencontré son auteur, le chercheur en sociologie Antonio Casilli (blog). Dans ce livre très documenté, qui puise à la fois dans la richesse des savoirs académiques et dans une expérience et réflexion très personnelle, Casilli démonte trois mythes de l’internet : le réel et le virtuel ne sont pas distincts, mais imbriqués ; les traces corporelles sont un moyen d’exprimer et réaliser son autonomie, ses stratégies ; les TIC ne sont pas désocialisantes mais reconfigurent notre manière d’être en société. L’occasion de discuter avec lui du rôle et de la place respective de nos sociabilités numériques et réelles, pour mieux comprendre justement la manière dont elles s’articulent, s’imbriquent et font société.

InternetActu.net : Pourquoi les ordinateurs ont-ils acquis une place aussi intime dans nos vies ?

Antonio A. Casilli : La miniaturisation des ordinateurs (analysée notamment par Daniel Bell dans Teletext and Technology) a engendré une reterritorialisation de ceux-ci, leur permettant petit à petit d’intégrer l’espace domestique. Le premier changement que cette miniaturisation a impliqué est donc celui de l’espace physique. L’agencement des pièces, des meubles, des chambres change avec l’arrivée de ce nouvel appareil électroménager qu’il faut installer, comme on a installé avant lui la radio ou la télévision. Mais il n’y a pas que l’espace domestique qui est bouleversé par l’arrivée de cet équipement : l’espace technologique de la maison l’est aussi avec l’arrivée d’un équipement dont le contenu technologique est par définition plus important que les autres, puisqu’il permet de tout faire (jouer de la musique, regarder des films, jouer, communiquer…).

Enfin, ils ont également reconfiguré l’espace social. Nombre de parents ont considéré, avec l’introduction des premiers ordinateurs domestiques, que leur capital social et culturel faisait un bond en avant. Pour les “enfants de l’ordinateur” des années 80, l’ordinateur a été l’occasion de s’autonomiser ou de resituer le rôle qu’ils avaient au sein de la famille.

Le mobile prolonge ce même processus de miniaturisation et de reterritorialisation. L’ordinateur colle désormais un peu plus à nos corps, comme ces mobiles qui frottent nos cuisses ou nos hanches depuis les poches où on les range. Ils sont devenus un attribut de la corporalité des usagers. C’est aujourd’hui devenu une analyse banale, mais dans les années 80, Bruce Sterling dans une introduction à l’anthologie cyberpunk – Mozart en verres miroirs – avait anticipé cela en observant les premiers baladeurs, les premières lentilles de contact… Notre machinerie est presque arrivée sous la peau.

InternetActu.net : Dans votre livre, vous expliquez que les nouvelles technologies de l’information et de la communication sont devenues un moyen de sociabilité “supplémentaire” qui s’ajoute, plutôt que de remplacer, la sociabilité en face à face et la participation sociale. Cette affirmation est pourtant encore loin de convaincre tout le monde. Beaucoup par exemple estiment qu’être pendu au téléphone en faisant ses courses ou dans les transports en commun met fin aux échanges qu’on avait, avant, dans ces temps et espaces là.

Antonio Casilli : Ce n’est pas pour convaincre que j’ai écrit ce livre, mais pour recentrer un débat, qui pour l’instant est figé dans la polarisation technophile-technophobe. Pour comprendre si les nouvelles formes communicationnelles remplacent les formes d’échanges “authentiques”, il faut comprendre ce que l’on entend par authentique.

On vit dans un milieu assisté par les machines à communiquer qui changent la forme de la relation sociale. Désormais, dans les séminaires scientifiques on s’échange non seulement des propos “officiels”, mais également d’autres via l’internet (ce qu’on appelle le backchanneling, comme nous l’expliquait Danah Boyd – NDE) permettant de recréer des formes d’authenticité communicationnelle, capable de creuser des tunnels sous notre réalité. On s’échange des mails, des textos, des messages instantanés ou des twitts, qui ont une force de frappe émotionnelle, en temps réel, qui peuvent être plus importantes que les formes plus policées de communication réelle.

Ces technologies nous aident à mieux maîtriser notre “positionnement social”. Il y a une ambition d’usage des technologies qui va dans ce sens, qui a pour but de moins subir notre positionnement primaire au profit d’un positionnement de choix.

C’est tout l’enjeu de la question de l’homophilie. En sociologie, l’homophilie est un discours déterministe qui dit qu’on a tendance à s’associer à des gens avec lesquels on partage des formes de complémentarité liée à la langue, au sexe, au niveau culturel ou à l’ethnicité… Dans l’étude de l’amitié comme processus social, on a longtemps pensé que les gens évoluaient dans leur amitié par sexe, même milieu géographique, social, etc. Or, avec l’internet on arrive à créer des zones de meilleure maîtrise de ce positionnement.

Mes travaux en sociologie informatique sont basés notamment sur une analyse de l’homophilie pour comprendre si ces caractéristiques communes ont une influence sur la création de liens dans les réseaux sociaux, type Facebook, afin de comprendre ce qu’il se passe quand on parle de positionnement social, de structure sociale. J’ai ainsi produit un modèle multiagent capable de cumuler des réseaux de liens d’amitié. Ce qu’il est important de voir, c’est comment avec n’importe quel paramètre ce modèle restitue toujours un résultat important : il montre que l’homophilie ne joue pas. Ou en tout cas, beaucoup moins que les traits culturels, les expériences ou les goûts affichés comme je l’explique dans une récente étude réalisée avec Paola Tubaro (.pdf).

L’étude que j’ai menée par exemple auprès de jeunes blogueurs démocrates organisant une cookie-party à Pasadena montrait de prime abord une très forte homophilie entre participants : ils avaient le même âge, venaient du même milieu social, avaient le même intérêt politique… Pourtant, leurs blogs leur permettaient de s’ouvrir sur un espace public bien plus large. Leurs pratiques leur permettaient de toucher des couches de populations qu’ils n’auraient pas réussi à rencontrer dans une société très compartimentée comme l’est celle de la Californie du Sud.

InternetActu.net : Selon vous, la création d’espaces intimes communs assistés par ordinateurs est capable de transformer la relation humaine. Vous expliquez dans votre livre que les nouvelles technologies créent “un engament intime diffus, finalement peut-être plus subversif ou profond que les engagements militants d’antan”. En quoi l’intimité est-elle plus “profonde” que l’engagement militant d’antan ?

Antonio A. Casilli : Ces technologies sont des prétextes culturels. Car finalement, ce dont on parle c’est de processus sociaux et d’interactions sociales assistées par les ordinateurs.

La question de l’engagement intime et diffus remonte aux années 60, au moment où l’on commence à mêler engagement politique et engagement personnel en les associant. C’est la naissance du féminisme, de mai 68 ou encore du mouvement de l’autonomie ouvrière qui reprenait ces éléments pour les concentrer dans une militance gauchiste révolutionnaire qui ne cherchait pas tant à faire des manifs qu’à bouleverser le quotidien. Ce n’est pas un hasard si c’est dans ces milieux-là, féministes, hippy, anarcho-marxistes… qu’on voit apparaître les premières expérimentations de technologies appliquées à l’activité militante comme dans les Community Memory en Californie, les cyberféministes (notamment avec Donna Haraway) voir avec certains théoriciens de ce marxisme autonome, comme Franco Berardi.

Ces formes nouvelles d’engagement politique ont façonné les formes d’engagement politiques que nous connaissons désormais, en introduisant une attention au côté médiatique et aux projections de désirs, d’attentes et de sensations… nous éloignant de l’engagement classique consistant à aller manifester, clamer un slogan et rentrer chez soi. Dans les mouvements militants classiques, la vie était compartimentée, comme un oeuf qui ne mélange pas le blanc du jaune. La journée avait 8 heures pour travailler, 8 heures pour se reposer et 8 heures pour avoir une activité politique. Aujourd’hui, tout se superpose.

InternetActu.net : Les rapports sociaux médiatés par l’informatique sont-ils simples ? L’ordinateur filtre et modère les rapports humains, mais on pense souvent qu’il suffit de se débrancher pour reprendre le contrôle. “Les solutions technologiques deviennent des solutions sociales” dites-vous. On a l’impression que la société se dissout derrière la technologie…

Antonio A. Casilli : Je dis cela surtout pour relater le type de discours de certaines personnes qui n’arrivent pas toujours à maîtriser leur rapport à la technologie. A chaque fois qu’ils doivent donner une solution sociale à leurs problèmes, ils la remplacent par une solution technologique : je débranche le téléphone plutôt que de répondre.

En fait les choses sont plus complexes. La solution technologique et la solution sociale se superposent et créent des confusions, comme dans le cas de la rupture d’amitié sur Facebook. A chaque fois que quelqu’un défriend quelqu’un d’autre, cela nous semble être une insulte personnelle, alors que cela peut-être lié à un bug ou à un réaménagement de profil. Mais cela nous affecte, car on projette sur une disposition technologique, un ensemble de desiderata de l’ordre du social. On recherche la proximité avec monsieur ou madame X en la projetant sur cette liaison numérique.

InternetActu.net : Une liaison qui est souvent asymétrique…

Antonio A. Casilli : Oui, dans plusieurs réseaux sociaux, elle peut-être asymétrique. Et c’est une variable à prendre en compte dans ce type d’interaction. Je rapprocherai plutôt ce déséquilibre du lien de l’admiration ou de la microcélébrité. Grâce à ce type de média, comme la téléréalité d’ailleurs, des gens créent des niches de célébrité générant une longue traine des relations humaines. On peut désormais être fan d’un collègue de travail comme on l’était dans les années 90 d’une célébrité.

La liaison numérique pose également la question de la maîtrise de l’identité. A quel point ce collègue dont on consulte les photos qu’il publie sur Flickr, la musique qu’il écoute sur Deezer, les commentaires qu’il pose sur Facebook est-il le collègue tel qu’il se voit ? Il y a toute une sémiotique de l’identité en ligne comme l’explique Fanny George (.pdf), qui passe par la maîtrise de la mise en scène de soi, par le jeu entre identité affichée et identité calculée. Or, c’est dans la dialectique entre l’identité affichée et l’identité calculée que se joue la question de la vie privée en ligne. La privacy n’est pas un tout où je suis soit transparent soit opaque aux autres : il y a des couches de transparences, des facettes que j’aime montrer à certaines personnes et d’autres à d’autres.

C’est dans ces relations que se joue la vie privée. Comme l’explique le sociologue américain Irwin Altman, pionnier de la théorie de régulation de la vie privée, le clivage vie privée/vie publique n’est pas univoque et définitif, mais se joue dans de petits détails entre chaque relation. Les crises de vie privée explosent quand ce qu’on partage avec X est dévoilé à Y.

InternetActu.net : En comparant par exemple la communauté des anorexiques hors ligne et online, vous dites “que le groupe en ligne est plus extrême, mieux organisé, mieux soudé socialement”. Quels sont les éléments distinctifs entre une communauté réelle et une communauté virtuelle ?

Antonio A. Casilli : La différence dans les communautés pro-ana (pour l’anorexie) en ligne et hors ligne est basée surtout sur le fait que ces sujets là, hors ligne, étaient communicationnellement inexistants. Avant l’internet, l’anorexique était dans une situation où ses relations aux autres malades étaient institutionnalisées, car hospitalisées ou alors avec des symptômes qui les mettaient dans la difficulté d’avoir des relations aux autres. Avec le web, ces personnes arrivent à trouver des sujets dans des situations comparables et arrivent à échanger des bribes d’expériences.

Ces échanges finissent même par créer une sous-culture radicale dans ses manifestations : s’échangeant des playlist pro-ana, des produits de consommation quotidienne comme des dentifrices plus capables que d’autres de cacher les dégâts dentaires dus aux vomissements répétés. Les renseignements s’échangent sur des forums participants à la création d’une base de connaissance en ligne fondée sur l’échange de pratiques. On peut ainsi apprendre à être un bon anorexique ou un bon boulimique sur le web, avec même des classements et des degrés…

Le web ne désocialise pas plus qu’il n’hypersocialise, mais il reconfigure notre manière de faire société. Pour l’anorexique, son entourage, sa famille et la clinique ont longtemps été ses seuls repères face à la maladie. Désormais, l’anorexique est en contact avec d’autres anorexiques. Les communautés deviennent multidimensionnelles, c’est-à-dire qu’elles ont à la fois une existence réelle et numérique.

propos recueillis par Hubert Guillaud

Dans le blog 'Digital city and virtual worlds'

Les liaisons numériques, le dernier livre d’Antonio A. Casilli, est annoncé dans le blog Gehan – Digital city and virtual worlds, animé par Jean-François Lucas, membre de l’OMNSH (Observatoire des Mondes Numériques en Sciences Humaines) et du LAS (Laboratoire d’Anthropologie et de Sociologie) de l’Université Européenne de Bretagne – Rennes 2.

Les thématiques traitées dans l’ouvrage (de la superposition du virtuel et du réel, à la cartographie de Second Life) rejoignent les centres d’intérêt de ce jeune chercheur, qui est également acteur du MetaLab 3D, espace de veille et d’expérimentation qui cherche à appréhender et à rendre visible le potentiel d’usages des mondes virtuels par les acteurs publics des territoires réels.

Dans le blog Recherche & Innovation de l'Institut Télécom

Le blog Recherche & Innovation de l’Institut Télécom relaye la parution de Les liaisons numériques, le nouveau livre d’Antonio A. Casilli. Le sociologue, chercheur au Centre Edgar-Morin (EHESS, Paris), est aussi associé à l’équipe ETOS (Ethique Technologie Organisation et Société) de l’Institut Télécom.

Fondée en octobre 2003 par le philosophe Pierre-Antoine Chardel, ETOS a été rejointe par les chercheurs du projet  « Usages et droit des TIC » (UTIC) et entretient des liens étroits avec le centre de recherche Sens, éthique et société (UMR 8137, CNRS/ Université de Paris Descartes), l’Université de New York à Paris et l’Université des Nations Unies à Bonn.

Dans le cadre de ses activités d’enseignement, Casilli a régulièrement assuré des séminaires de recherche à Télécom Ecole de Management et à ParisTech, écoles du groupe Institut Télécom.