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Arrêtez de vous faire du souci pour la santé mentale de Trump : c’est celle de ses Twitter-ouvriers qui est à risque

Dans sa récente contribution lors du symposium re:publica 2016, Sarah T. Roberts soulignait les risques pour la santé mentale (et plus en générale pour la santé au travail) des métiers du secteur du numérique. En particulier, la chercheuse de UCLA se penchait sur la modération de contenus violents ou choquants par des travailleurs de l’ombre, mal payés et souvent dans des situations de précarité. Rentrer chez soi après avoir assisté à des scènes de guerre, de haine, d’abus – et ne pas pouvoir en parler à cause des clauses de confidentialité de son contrat de travail – peut en effet avoir des conséquences néfastes sur la vie de ces travailleurs.

[One worker] indi­cated to me that although it he was trained” so to speak to leave the mate­rial that he saw on the job and just sort of tap out psy­cho­log­i­cally and men­tally when he left, it was really dif­fi­cult for him to do that. And in fact he found him­self going home and rumi­nat­ing about the things that he had seen at work.
[Sarah T Roberts, Behind the Screen: The People and Politics of Commercial Content Moderation]

D’où la question : quid des ceux et celles qui ne se limitent pas à modérer la haine, mais dont le métier consiste à produire des messages racistes, dégradants pour femmes et minorités, promouvant la violence et l’exclusion ? Un exemple, parmi d’autres : les tweets de Donald Trump. Plusieurs personnes ont récemment avancé des doutes sur l’équilibre mental du candidat républicain étasunien. La question que nous pouvons poser ici est plutôt comment vivent leur vie professionnelle et personnelle les responsables de la communication de M. Trump ?

Pour répondre à cette question il faudra s’adonner à un petit exercice de mise en visibilité du travail numérique de l’ombre. Par exemple, via cette analyse fort intéressante publiée par David Robinson, le data scientist de Stack Overflow. Elle réalise une comparaison entre les tweets du staff de Donald Trump vs ceux émanant, tel un miasme impur, du monsieur lui-même.

Résumé des résultats principaux :
1) Les tweets des CM de Trump sont envoyés à partir d’un iPhone (Trump tweete depuis Android).

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2) Les tweets du staff de Donald Trump sont en général plus positifs niveau sentiment analsys (jusqu’à 80% moins de mots liés à dégoût, tristesse, peur, rage).

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3) Les tweets du staff de Trump ont plus de chances de contenir des liens, des photos, des hashtags.

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4) Les tweets du staff de Donald Trump se concentrent entre 9h et 20h (ce qui nous en dit beaucoup sur les rythmes de travail de ces responsables comm’).

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5) La nécessité d’imiter le style de Trump, renforce l’uniformité des tweets et la structure métrique caractéristique des ”Trump haikus”.

The metrical pattern is deceptively simple: Single clause declarative sentence, single clause declarative sentence, primary adjective/term of derision.
[Josh Marshall, Metrical Analysis of Trump Insult Haiku]

Et la santé au travail ? Le billet de David Robinson se termine justement avec une dernière pensée émue pour la santé mentale du CM de Donald Trump…

A lot has been written about Trump’s mental state. But I’d really rather get inside the head of this anonymous staffer, whose job is to imitate Trump’s unique cadence (“Very sad!”), or to put a positive spin on it, to millions of followers. Is he a true believer, or just a cog in a political machine, mixing whatever mainstream appeal he can into the @realDonaldTrump concoction?
[David Robinson, Text analysis of Trump’s tweets confirms he writes only the (angrier) Android half]

Habemus trollum: why the new Pope's Twitter account 'mirrors' its detractors

On February 2nd, 2013 I wrote this post describing trolling as a defining feature of Pope Benedict XVI’s Twitter presence. After establishing the role of online pontiff-bashing in helping redefine Catholicism, I concluded the Vatican should “feed the trolls”. A week later Joseph Ratzinger resigned. Of course, it’s unrelated. Only an idiot would say there’s a link betweet trolling and papal resignation. And here’s an actual idiot who said just that, in an interview with TIME magazine:

grillopopetweet

Italian Comedian-Kingmaker Beppe Grillo on Internet and Politics | TIME.com

Soon after the renunciatio, the @pontifex account was semi-discontinued. All tweets uttered in the name of Joseph Ratzinger were deleted, his avatar replaced by the Vatican symbol, the denomination Benedictus XVI supplanted by Sede Vacante (‘Vacant Chair of St. Peter’).

By now, as you know, everything is back to normal, more or less. The cardinals have elected a new Pope, and the pontifical Twitter account is back in the game… with a surprising ALLCAPS message that kind of freaked the hell out of of me. (more…)

Please Your Holiness, feed the #troll (an open letter to the Pope)

[Update Feb. 11 2013: This post has been also published in the French edition of the Huffingtonpost and featured in Andrew Sullivan’s The Dish as well as in the Catholic Herald.]

> To : Pope Benedict XVI
> From : Antonio Casilli
> Sent:  Sun Feb. 3 2013 03:52:22 PM
> Subject: What to do about Twitter trolling
>

Your Holiness,

let me start by saying that I am not a christian, plus I am not particularly appreciative of your work. I am but a modest scholar of digital cultures who has been following, with a professional eye, your recent effort to rebrand your online image. By now, the general public is aware that you and your staff operate the Twitter account @pontifex – and its multilingual permutations @pontifex_fr, pontifex_it, pontifex_es… My sources indicate that this is the brainchild of Jesuit cybertheologian Antonio Spadaro, counselor of the Pontifical Council for Social Communications 1. So it seems only obvious that the Jesuit magazine Popoli commissioned a study to assess how well your online presence has been perceived after a month on Twitter. On the face of it, you did fine. You have been sending out approximately 100 messages in 9 languages, and earned more than 2 million followers altogether. Moreover, you have generated 270,456 responses from your fellow users.

This impressive amount of comments was also used to perform a “sentiment analysis”, to determine the general attitude of the Twittersphere. About 82% of the feedback received was “neutral”, a meager 10% was positive, and 8% negative. Let me break it down for you, Your Holiness: sentiment-wise, your entrance on Twitter has been saluted by a roaring “meh”… The not so brilliant results are summarized in the following infographic:

The Pope on Twitter. Source: Oogo.com (more…)

  1. Turns out my sources were not completely accurate after all. On Twitter, jesuit theologian Antonio Spadaro clarifies that:

Dans La Repubblica (Italie, 21 juillet 2012)

 

Le quotidien italien La Repubblica publie une tribune du philosophe Maurizio Ferraris (Université de Turin) sur l’intimité à l’heure des médias sociaux. L’occasion pour citer l’ouvrage Les liaisons numériques. Vers une nouvelle sociabilité ? (Ed. du Seuil) d’Antonio Casilli, maître de conférences en Digital Humanities à Telecom ParisTech et chercheur associé au Centre Edgar Morin (EHESS, Paris).

Pour aller plus loin, lire l’interview accordée par Antonio casilli à La Repubblica.

 

Dans Marianne (08 juillet 2012)

Le magazine Marianne publie un article d’Elodie Emery et Jules Fournier sur l’usage de Twitter par les écrivains, avec des extraits d’une conversation avec Antonio Casilli, maître de conférences en Digital Humanities à Telecom ParisTech et auteur de Les liaisons numériques. Vers une nouvelle sociabilité ? (Ed. du Seuil).

Or le Web n’attaque jamais aussi fort que lorsqu’on le met en cause frontalement et les twittos déchaînés ont largement été repris dans la presse américaine : «Les vrais écrivains gravent leurs textes sur des tablettes en pierre», ironise l’un d’entre eux. En plus des phénomènes de buzz impossibles à anticiper, Twitter impose une nouvelle relation au public qui en a rebuté plus d’un. «Jusque-là, la critique était réservée aux critiques littéraires qui formaient une institution, analyse Antonio A. Casilli, chercheur en sociologie à l’Ecole des hautes études en sciences sociales. Grâce à Twitter, on assiste à une banalisation et à une démocratisation de la critique qui est assez saine.»

Saine, sans doute, mais qui expose également les écrivains à des attaques directes auxquelles ils ne sont pas habitués. «La question du trolling, ces lecteurs qui critiquent violemment les auteurs, est liée à la pulvérisation de la ligne qui sépare auteur et lecteur», complète le sociologue. A peine arrivé sur le réseau, le «délicat» David Foenkinos est déjà publiquement attaqué sur ses fautes d’orthographe : «Vous ne savez pas écrire “Houellebecq“, ni “écrivain” dans votre biographie ; pour un auteur, c’est pas banal.» Un accueil rugueux qui en a conduit un autre, Yann Moix, à quitter définitivement le site qu’il a qualifié de «dépotoir de phrases».

Dans Milenio (Mexique, 06 juillet 2012)

Le quotidien mexicain Milenio publie une intervention d’Antulio Sánchez inspirée par l’analyse de la signification socio-politique des tweet clash du sociologue Antonio Casilli, auteur de Les liaisons numériques. Vers une nouvelle sociabilité ? (Ed. du Seuil).

El debate electoral y las campañas fueron seguidos por miles de usuarios de las redes sociales que apoyaron a sus respectivos candidatos. Pero a lo largo de las semanas de campaña sobresalieron los ríspidos intercambios entre usuarios, propios de lo que se designa como los tuit clash, un fenómeno caracterizado por la confrontación de las personas en Twitter y que sube de tono en cuestión de minutos.

El tuit clash es un fenómeno en donde se mezclan actitudes ancestrales de las disputas humanas. Para Antonio Casilli (www.bodyspacesociety.eu/) este fenómeno es la continuación de una vieja práctica con nuevas interfaces. Ya en el pasado se conocieron en internet los flame wars. Esto fue propio de la última década del siglo XX, cuando en los foros de Usenet un usuario lanzaba un mensaje provocativo o abordaba un tema polémico que se hacía con el fin de generar discusión, y daba paso a respuestas insultantes. A diferencia del pasado en donde se argumentaba con intercambio de respuestas extensas, que incluso podían durar semanas o meses, hoy en las redes sociales son mensajes cortos y de poca duración.

En México hemos visto en estos días, y semanas atrás, que un sector de usuarios se embarca en una participación apasionada en las discusiones políticas, en donde los consabidos bots y troleros pasan a ser parte del coro que da vida a una especie de tragedia griega.

Lo importante de lo que refiere Casilli, y a la luz del entorno poselectoral que vivimos, es que las democracias contemporáneas se basan en la idea de consenso, en los acuerdos y diálogos razonados. Pero desde su punto de vista los tuits dan paso fácilmente a la confrontación, derivado de que las personas buscan, a través de la expresión de sus pasiones personales y políticas, convencer a otros de los méritos de sus posiciones o creencias.

Todo eso, por lo tanto, da lugar a una manifestación de desacuerdos que tiende a potenciarse con los hashtag, que lo mismo ayudan a describir temas que a generar adherencias, reforzar una postura o destacar atributos políticos. Pero al final el reenvío de los mismos sirve para avivar y multiplicar la disputa o confrontación, y en donde se percibe que el convencimiento arrolla cualquier ingrediente de razón y se nutre gracias a una cascada de dogmas.

Dans Huffington Post (Québec, 5 juillet 2012)

Le quotidien en ligne Huffington Post (édition du Québec) publie une intervention du journaliste de Radio Canada Florent Daudens inspirée par l’analyse de la signification socio-politique des tweet clash du sociologue Antonio Casilli, auteur de Les liaisons numériques. Vers une nouvelle sociabilité ? (Ed. du Seuil).

Les oiseaux de nuit ont pu assister hier soir à un vif échange sur Twitter entre la présidente de la Fédération universitaire du Québec, Martine Desjardins, et le chef de la Coalition avenir Québec, François Legault, au sujet des droits de scolarité.
À l’origine de ce « tweet-fight », ce message de M. Legault, qui a réanimé son compte Twitter depuis quelques jours : « Lorsqu’on compare avec le financement des universités du reste du Canada et qu’on voit des professeurs quitter, il y a sous-financement ».

La réplique de Mme Desjardins n’a pas tardé, celle-ci estimant qu’il s’agit d’une analyse réductrice. Les deux ont ensuite devisé pendant deux heures, parvenant difficilement à trouver un terrain d’entente.

Mal financement contre sous-financement

La présidente de la FEUQ a martelé la position qu’elle défend depuis le début du conflit étudiant : les universités sont mal financées, et non sous-financées. Elle estime pouvoir dégager des économies de 189 millions de dollars avec une meilleure gestion.

De son côté, François Legault soutient que les universités québécois accusent un écart de financement d’au minimum 500 millions de dollars avec celles du reste du pays. Il propose que les étudiants paient 200 millions et les contribuables 300.

Martine Desjardins a émis des doutes sur ces chiffres, affirmant au passage que les étudiants ont déjà dû payer 350 millions de plus ces cinq dernières années. Elle reproche au chef de la CAQ de ne pas disposer d’objectifs précis, notamment au niveau du nombre de professeurs nécessaires. « Pourquoi ne pas définir vos objectifs? Vérifier la gestion des universités? Au lieu d’augmenter l’endettement des étudiants et des familles? », écrit-elle.

Au fil de cet échange qui est resté courtois, chacun a tenu sa ligne; François Legault a insisté sur la comparaison avec les universités canadiennes, Martine Desjardins sur l’évaluation de la gestion des universités québécoises.

Toutefois, cette discussion publique a permis à plusieurs internautes de prendre connaissance des arguments des deux protagonistes, voire même de participer aux échanges.

« Une théatralisation du débat démocratique »

On a d’ailleurs pu assister à plusieurs échanges sur Twitter de la classe politique québécoise ces dernières semaines. Une tendance que l’on peut voir dans de nombreux pays, surtout dans l’arène politique. Interrogé à ce sujet par Owni, le sociologue Antonio Casilli estime que « le tweet clash théâtralise un débat démocratique en pleine mutation ». « Tout le jeu politique moderne est basé sur la recherche de consensus et de compromis. De ce point de vue, le tweet clash peut être lu comme la résurgence d’une forme de discorde démocratique ancienne », estime le sociologue.

Les différents partis politiques québécois tentent d’ailleurs de se positionner sur les réseaux sociaux alors que les rumeurs d’élections s’intensifient. À l’instar de François Legault qui s’est remis à twitter dernièrement, l’équipe du premier ministre Jean Charest a investi Facebook. Ce dernier n’est pas sur Twitter, tout comme Pauline Marois, tandis qu’Amir Khadir s’y trouve aussi.

"Tweetclash : Nadine Morano contre Sophocle" : interview d'Antonio Casilli (Owni, 02 juillet 2012)

Quel est le sens caché du tweetclash ? Une simple version 2.0 des flamewars des forums de discussion des années 1990 ou bien une “tragédie grecque en 140 caractères” ? Sur Owni, Claire Berthelemy et Pierre Leibovici interviewent Antonio Casilli, sociologue et auteur de Les liaisons numériques. Vers une nouvelle sociabilité ? (Editions du Seuil).

Guerre et tweet

Sur la planète Twitter, surgissent de temps à autre des conversations qui dérapent ou des affronts interpersonnels qui prennent les dimensions d’une guerre. Jamais étudiés jusqu’à présent, ces tweet clashes sont pourtant de plus en plus médiatisés. Dans un entretien avec Owni, le chercheur Antonio Casilli identifie le sens caché de ces joutes publiques.

Twitter, un îlot de partage, de pacifisme et de bienfaisance… Cette conception idéale du réseau de micro-blogging semble avoir fait son temps. Car, de plus en plus, le gazouillis s’énerve.

19 mai 2012, Audrey Pulvar interroge Harlem Désir sur le plateau de l’émission de France 2 On n’est pas couché. Le journaliste Jean Quatremer1 lance alors une courte joute verbale sur Twitter :

Clairement mise en cause, Audrey Pulvar réagit. S’entame alors une guerre entre les deux twittos, sous les yeux de leurs quelques milliers de followers.

Autre exemple ce lundi 2 juillet, et dans un autre registre, avec les journalistes Denis Brogniart et Pierre Ménès. Les deux hommes s’affrontaient sur l’annonce du départ de Laurent Blanc de son poste de sélectionneur des joueurs de l’équipe de France après une provocation de Pierre Ménès:

Le débat est suivi par des milliers d’internautes qui défendent tour à tour l’un ou l’autre des protagonistes. Bienvenue dans l’ère du tweet clash ! Un phénomène qui voit s’affronter deux abonnés sur Twitter en seulement quelques minutes et, conformément à la règle, pas plus de 140 caractères. Un phénomène, aussi, qui mélange les codes ancestraux de la conflictualité humaine à ceux du réseau des réseaux. Un phénomène, surtout, qui n’a jamais eu droit à une analyse sociologique. Antonio Casilli2, maître de conférence à l’Institut Mines Telecom et chercheur à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS), déchiffre le phénomène. Interview pacifique.

Est-ce que tout est nouveau dans le tweet clash ?

Pas tout à fait. D’après moi, le tweet clash s’inscrit dans la continuité de ces formes de conflictualité en ligne que l’on connait depuis les années 1990. A une époque, on les appelait les “flame wars”, ces batailles entre internautes sur des vieux forums de discussion ou sur Usenet. Un utilisateur provoquait un groupe d’autres utilisateurs, qui à leur tour argumentaient par de longues réponses. L’échange pouvait durer des jours, voire plusieurs mois.

J’aurais tendance à dire que les tweet clash sont une sorte de réédition de ces “flame wars”, mais à une cadence beaucoup plus rapide. Et avec beaucoup moins d’asymétrie entre locuteurs, bien sûr. Seulement quelques minutes, parfois quelques secondes, entre deux tweets… Le temps de latence entre le message agressif de celui qui lance l’attaque et la réponse de son interlocuteur se fait bien plus court et la bataille elle-même est plus brève. C’est en cela que le tweet clash est un fait inédit. Sa temporalité est plus dense, plus concentrée.

D’un autre côté, on n’a pas affaire au même public qu’il y a vingt ans…

Exactement ! La question du public est très intéressante, mais je l’élargirais même à celle des acteurs sociaux qui composent le cadre de l’affrontement entre deux personnes sur Twitter.

Le tweetclash est une tragédie grecque où les répliques font à peine 140 caractères. Tous les éléments du genre tragique sont réunis : un protagoniste, un “antagoniste”, un chœur et, enfin, le public. Le chœur, c’est un noyau d’individus qui permettent de comprendre pourquoi deux personnes se disputent, ils donnent les éléments de contexte du tweet clash.

Le meilleur exemple de contextualisation d’une dispute sur Twitter, c’est le hashtag. Il est avant tout une étiquette posée sur une conversation, un titre qui permet de la décrire et en même d’en agréger les morceaux. Mais il sert aussi pour donner le pouls de la situation ou pour faire des petits apartés sans pour autant interrompre le flux du tweetclash. Exactement comme le chœur des tragédies de Sophocle, les twittos résument, glosent, prennent parti…

Ceci est aussi lié à la taille d’un média généraliste comme Twitter, où le public est bien plus large que du temps des “flame wars”. Et à la “structure de son graphe social“, qui rappelle un archipel de petits groupes de locuteurs. Malgré la promesse commerciale de “pouvoir poser des questions à n’importe quelle personnalité sans intermédiation”, la grande masse des usagers est davantage en position d’observation. Mais quand les passions humaines se déchaînent le temps d’un tweetclash, ils sortent de cette passivité.

Comment expliquez-vous cette passion des uns pour le conflit avec les autres ?

Et bien justement, c’est un mécanisme qui permet de ne pas être des simples spectateurs. Pendant un affrontement en ligne, les usagers qui composent le public sont animés par l’envie d’être parties prenantes. Parce qu’il ne s’agit pas tant d’un “conflit” mais de “discorde”. La discorde, c’est un moyen de jouer du fait d’être dans l’espace public. Dans la Grèce antique, la discorde était une des forces motrices de la démocratie. Ses manifestations – parfois destructrices – permettaient de faire venir à la surface des tensions et des intérêts qui seraient restés autrement inexprimés. Et, dans la forme idéale de la démocratie athénienne, cette discorde s’harmonisait pour finalement donner une polyphonie politique.

Dans nos démocraties contemporaines, la situation est tout à fait différente : on n’assume pas que quelqu’un puisse être en désaccord avec nous. Tout le jeu politique moderne est basé sur la recherche de consensus et de compromis. De ce point de vue, le tweet clash peut être lu comme la résurgence d’une forme de discorde démocratique ancienne. Ce qu’on cherche avant tout, à travers l’expression des passions politiques et personnelles, c’est à convaincre les autres du bien-fondé de nos positions. Tout cela aboutit donc à une manifestation – du désaccord – qui aide à caractériser les positions parfois trop floues des hommes politiques.

Pour vous, en fait, le tweet clash est une sorte de continuité du débat démocratique sur le réseau ?

Je dirais plutôt que le tweet clash théâtralise un débat démocratique en pleine mutation. Aujourd’hui, le maître-mot est transparence. Et les hommes politiques utilisent le tweet clash comme une occasion pour donner l’impression d’être transparents dans leurs désaccords, et ainsi multiplier leurs chances de se démarquer.

Soyons clairs, Twitter est bien plus passionnant et dramatique, au sens grec du terme, qu’une émission sur La Chaine Parlementaire. Lors d’un tweet clash, on met en scène les passions et on personnalise donc sa position sur tel ou tel enjeu politique. Exemple, Nadine Morano twitte une énorme bêtise et un opposant réagit. Il y a une sorte de déclaration de guerre mais aussi un objectif : celui qui déclare la guerre veut avoir raison. À l’issue de cette guerre, le public et les médias, qui créent une caisse de résonance, vont décider qui des deux avait raison.

Bien sûr, il y a un écho différent entre un clash qui concerne des personnes médiatisées ou publiques et celui qui concerne le citoyen lambda. Pour ces derniers, les échanges restent plus ou moins en ligne le temps nécessaire pour que Twitter se renouvelle et fasse disparaître ces propos. Dans le cas des célébrités, l’issue est autre : par exemple, l’auteur décide de retirer ce qu’il avait dit au départ du clash. Le fait qu’un message soit retiré ou pas est un très bon indicateur de l’issue d’un tweetclash. Le message initial représente le casus belli, l’acte de guerre. Le fait de le retirer équivaut à une forme de reddition. Il signe la défaite.

En même temps, tout le monde n’a pas envie de montrer ses opinions politiques sur le réseau. Est-ce qu’on peut faire des portraits-type de tweetclasheur ?

J’aurais plutôt tendance à classer les individus qui s’adonnent à des tweet clash sur la base des stratégies qu’ils mettent en place. Il ne faut pas croire que le côté passionnel du tweet clash évacue complètement les éléments de rationalité stratégique. Au contraire, ces affrontements sont très raisonnés, moins improvisés qu’on ne le croie. Évidemment, il y a des moments où ça dérape, où l’action échappe aux interlocuteurs, mais on doit tout de suite supposer qu’il y a derrière ce dérapage une intentionnalité et une rationalité de l’acteur.

Dès lors, pour faire une sorte de typologie des tweet clasheurs, il faut s’interroger sur leur réseau personnel respectif, sur leur cercle de connaissances, c’est-à-dire sur leurs followers et ceux qu’ils “followent”.

Quelqu’un dont le réseau est très peu développé, qui suit et est suivi par des personnes de son milieu social, ira plutôt chercher le clash avec quelqu’un qu’il ne connaît pas. Dans ce cas, on est plutôt dans une logique de trolling, de l’inconnu qui vient vous déranger avec des propos forcément décalés parce qu’il est traversé par des préoccupations personnelles ou sociales qui sont éloignées des vôtres.

Mais d’autres usagers affichent des comportements, et des structures relationnelles, très différents. Si on regarde le profil d’un homme politique ou d’une personnalité médiatique, on se retrouve face à quelqu’un qui a un réseau forcément très élargi, avec des personnes qu’il ne “maîtrise” pas toujours. Il n’a pas besoin de s’éloigner pour rechercher le clash : ceci aura lieux chez lui, pour ainsi dire, dans son cercle de followers. Ces clashs sont différents, ils sont plutôt des prolongements d’échanges professionnels, à la limite. Mais ils ne sont pas avec des inconnus, ils sont avec des personnes avec qui ils partagent un certain point de vue, un noyau de compétences, de valeurs…

C’est pourquoi, si Audrey Pulvar s’en prend à un journaliste de Libération, le tweet clash aura lieu entre deux personnes qui se connaissent et dont les cercles de connaissances se recoupent. Le tout est basé sur un type de stratégie affichée. Alors que dans le type d’attaque qui se fait entre deux personnes n’appartenant pas à la même sphère ou au même réseau, il y a forcément un élément d’impertinence, de manque de conscience des enjeux de la dispute.
En parlant d’homme ou de femme politique, comment être sûr de l’identité de celui qui prend part à un tweet clash ?

En fait, il faut toujours se poser cette question : “qui parle au travers d’un fil Twitter” ? La question peut paraitre simple. Mais, sur Twitter, on part du principe que malgré le grand nombre de pseudonymes et de noms fantaisistes, les personnes qui parlent sont celles qu’elles disent être.

Les interactions sur Twitter valident l’authenticité de celui qui parle. Même les comptes officiels de certains personnages publics qui sont alimentés par des équipes de comm’, doivent inventer des stratagèmes pour vaincre la méfiance, pour induire une “suspension volontaire de l’incrédulité” des autres usagers. Par exemple, sur le compte du président des Etats-Unis, il est précisé que les tweets signés “BO” sont rédigés par Barack Obama en personne.

Le tweet-clash participe de cet effet d’authenticité au fur et à mesure que l’on s’engage dedans. C’est un outil de validation de l’identité de celui qui twitte. On a la preuve que c’est bien lui qui parle. Sa passion constitue le gage de son identité.

À qui feriez-vous plus confiance : à quelqu’un dont le discours reste toujours figé, ou bien à quelqu’un qui de temps à autre se laisse aller à une saine colère ? Je ne serais pas surpris qu’on révèle, d’ici quelques années, que certains clashs étaient des mises en scène pour valider les identités des propriétaires de leurs comptes Twitter, pour les montrer sous un jour plus humain, plus accessible.