Monthly Archives: July 2019

Recension dans La Vie des Idées (24 juillet 2019)

Cannibale machine À propos de : Antonio Casilli, En attendant les robots, Seuil


Des machines intelligentes à l’assaut du travail humain ? Enquêtant sur le digital labor qui se cache derrière les promesses de l’automatisation et des robots, Antonio Casilli soutient notamment que les médias sociaux constituent une forme de travail non rémunéré.

Aimer ou partager cet article sur Facebook, est-ce travailler ? Et regarder une vidéo sur YouPorn ? Oui, répond en substance Antonio Casilli dans En attendant les robots : enquête sur le travail du clic. Un livre à la fois dense, solidement documenté et stimulant.

Ce travail qui n’en a pas l’air, c’est ce que Casilli nomme – avec d’autres – le digital labor, un des concepts clés de cet ouvrage qu’on pourrait présenter comme une sociologie critique de l’intelligence artificielle. L’auteur, qui est lui-même sociologue du travail et chercheur à l’EHESS, nous propose de sortir de l’IA washing et de la hype pour mieux découvrir toutes ces petites mains humaines trop humaines qui œuvrent dans l’ombre des algorithmes d’IA.

L’erreur, soutient Casilli, serait de croire qu’avec l’automation, le travail va disparaître. Il va plutôt être « plateformisé » et digitalisé. Autrement dit, en attendant les robots qui, comme dans le Godot de Beckett, pourraient tarder à entrer en scène, on ferait bien d’examiner les changements concrets qui s’opèrent dans le travail humain. Car, en lieu et place d’un remplacement du travail par des robots, on a souvent affaire à un simple déplacement. C’est ce que montre bien l’exemple des guichets automatiques. Ceux-ci ne remplacent pas complètement le travail qui était jadis celui du guichetier : ce sont plutôt les clients qui prennent désormais en charge la responsabilité de faire fonctionner la machine. À plusieurs égards, cet exemple est symptomatique de notre difficulté à percevoir ces nouvelles formes de travail qu’analyse Casilli.

Le digital labor

Le concept de digital labor désigne d’abord le travail du doigt « qui sert à compter, mais aussi qui pointe, clique, appuie sur le bouton » (p. 48). Mais c’est aussi plus compliqué que ça. Et c’est tout l’objet de la partie centrale du livre qui prolonge un débat sur la pertinence de ce concept avec le sociologue Dominique Cardon. Situé dans une « zone grise entre le marchandage et l’emploi salarié », le digital labor s’inscrit « dans un rapport de subordination, de surveillance et d’inégalité de droit entre les travailleurs et les propriétaires de services numériques » (p. 267). On peut le décliner de trois manières.

Le travail à la demande, comme avec Uber ou Foodora, en constitue une première forme. Ces services de transport ou de livraison s’appuient ainsi sur des plateformes et mobilisent des processus de décision basés sur des algorithmes et des données qui bouleversent l’organisation du travail. Il s’agit en quelque sorte de pousser à son maximum la logique du fordo-taylorisme (le travail à la chaîne) en mesurant et en divisant toujours plus les tâches. Et les travailleurs ne semblent pas en sortir gagnants.

Le micro-travail auquel se consacre le quatrième chapitre est une deuxième forme de digital labor. Il s’agit de réaliser « de petites corvées telles que l’annotation de vidéo, le tri de tweets, la retranscription de documents scannés (…) » (p. 119). C’est sans doute l’un des apports les plus intéressants de l’ouvrage que de braquer le projecteur sur le travail de ces personnes — une centaine de millions dans le monde, dont 260 000 en France — souvent précaires, qui font tourner le capitalisme numérique.

Des services en ligne comme le Mechanical Turk permettent par exemple à des entreprises d’externaliser le « travail du clic ». La plateforme d’Amazon, née en 2005, emploie principalement des citoyens américains et indiens qui accomplissent des micro-tâches mal payées. Ces personnes travaillent chez elles, ne se rencontrent pas et ne connaissent pas leurs clients. Elles ne sont évidemment pas syndiquées, ni même organisées. Il y a d’ailleurs beaucoup d’ironie à ce que ce service d’« IA artificielle », comme le nomme Jeff Bezos, le PDG d’Amazon, reprenne le nom du Turc mécanique, cet automate du XVIIIe siècle qui prétendait jouer aux échecs, mais dissimulait en réalité un humain derrière ses engrenages inutiles. Comment ne pas percevoir un troublant écho avec la situation actuelle ?

« L’automation revient à une formule simple, résume Casilli : une façade avec un ingénieur qui vante les prouesses de sa machine et une arrière-boutique dans laquelle des travailleurs se tuent à la micro-tâche. » (p. 136) Ce micro-travail invisibilisé passe aussi par de nouvelles formes de contrôle puisqu’il faut garantir aux clients qu’il est bien effectué par des humains. Ceux-ci doivent donc remplir des tests de type CAPTCHA toutes les quarante-cinq minutes. Plus généralement, les données de ces travailleurs (les turkers) sont requises pour faire fonctionner la plateforme et les mettre en relation avec des requérants — la plateforme tirant, en définitive, une « rente d’intermédiation ».

On l’aura deviné, partager un article sur Facebook ou regarder une vidéo sur YouPorn ne relève ni du travail à la demande ni du micro-travail, puisque ce n’est ni une activité rémunérée, ni un service réclamé par un client. Mais il existe, poursuit Casilli, une troisième forme de digital labor, le travail social en réseau, qui correspond en particulier à la participation des usagers aux médias sociaux. Comment analyser ce phénomène ? Le cinquième chapitre présente en détail la controverse sur la nature exacte de ce « travail gratuit ».

Du travail gratuit ?

Selon une approche « hédoniste », les médias sociaux ne relèvent pas du travail parce qu’on y participe librement et pour le plaisir, à travers une nouvelle culture de l’amateurisme. Mais Casilli préconise plutôt une approche travailliste qui voit le « produsage », c’est-à-dire les activités qui entremêlent production et usage, comme s’inscrivant « dans un rapport d’exploitation » (p. 168). Le travail non rémunéré n’est pas une nouveauté : travail domestique, bénévole, forcé… Mais comment de simples clics sur des médias sociaux peuvent-ils être considérés comme du travail ? C’est qu’en créant des données (et des métadonnées), l’utilisateur crée de la valeur. En likant ou partageant un article sur Facebook, on enrichit une base de données qui permettra à l’entreprise de générer d’importants revenus publicitaires – 55 milliards de dollars en 2018.

Casilli montre que la démarcation entre professionnalisme et amateurisme est souvent poreuse. Existe-t-il vraiment une différence de nature entre le critique gastronomique, la Youtubeuse cuisine et le commentaire anonyme sur Yelp ? La modératrice payée pour filtrer les contenus violents fait-elle autre chose que le simple usager qui bloque, masque ou signale de tels contenus ? D’aucuns répliqueront peut-être que le travail se définit d’abord par son caractère pénible. Pour autant, pourquoi le fait qu’une tâche soit plaisante, conviviale ou créative la disqualifierait-elle comme travail ? D’ailleurs, est-on si certain que les médias sociaux sont dépourvus de pénibilité ? L’auteur cite des enquêtes de terrain où des jeunes de milieux populaires décrivent l’inconfort et la « corvée » d’être sur Facebook « pour maîtriser ce que les autres exposent de soi » (p.187).

Mais l’argument qui semble le plus décisif, c’est celui des « fermes à liens » et des « fermes à clics ». Ainsi, en 2013, les faux clics sur Facebook auraient rapporté 200 millions de dollars, avec des services comme GetPaidForLikes. Facebook même propose aujourd’hui aux usagers de « booster un post » pour quelques dollars. Or, si des personnes sont rémunérées dans des « fermes » pour effectuer le même genre de micro-tâches que celles exécutées par les usagés ordinaires, ne faut-il pas en conclure — par analogie — que ces dernières sont, elles aussi, du travail ?

Ainsi, en aimant ou en partageant un article sur Facebook, vous contribuez à lui donner une visibilité qui aurait pu être autrement acquise en payant le prix. Si la valeur de ce travail est infime (en Inde en 2019, le clic vaut 0,008 $, explique Casilli dans une entrevue), sa démultiplication et son agrégation créent une richesse importante — pour autant qu’une entreprise est capable de valoriser ces données. « Sur les plateformes sociales, conclut l’auteur, tout nouvel abonné se retrouve aujourd’hui pris à l’intérieur d’un système de production de clics fondé sur du travail invisibilisé, celui “gratuit” qu’il est amené à assurer et celui de ses homologues microrémunérés. » (p. 218) Autrement dit, en dépit de son caractère ludique et gratuit, le travail du clic participe incontestablement de l’économie numérique.

La valorisation des données

Mais si l’on a du mal à percevoir ce travail comme authentique, c’est peut-être parce qu’il est plus facile de comprendre la valeur attachée à un objet que celle attachée à une base de données ou à un flux d’information. Pour y voir plus clair, Casilli propose de distinguer trois formes de valorisation, c’est-à-dire trois manières de donner de la valeur à des données.

On peut d’abord qualifier un contenu, c’est-à-dire ajouter de l’information, comme lorsqu’on crée un profil d’utilisateur, que l’on fait un commentaire ou qu’on like une vidéo sur un réseau social (on estime à 4.3 milliards le nombre de like quotidiens sur Facebook). On peut également qualifier un autre usager — et activer des mécanismes réputationnels — comme c’est par exemple le cas dans les applications de rencontre (quand on swipe à gauche ou à droite sur Tinder).

On peut ensuite créer de la valeur en monétisant des données personnelles. C’est ici le principal modèle d’affaire des plateformes qui vendent du ciblage publicitaire à des annonceurs. Les bases de données se composent du croisement d’informations parfois inattendues : marques des téléphones ou des ordinateurs, localisation, listes des contacts, comportement en ligne. Les courtiers en data (data brokers) sont les agents directs de cette valorisation des données par monétisation.

Avec le développement des systèmes d’intelligence artificielle, une troisième forme de valeur attachée aux données s’est développée : la valeur d’automation. En effet, les algorithmes d’apprentissage profond (deep learning) ont besoin d’être entraînés avec d’importantes quantités de données « personnelles » afin d’optimiser leurs prédictions (l’IA est essentiellement un outil de prédiction). Casilli donne comme exemple les applications controversées de reconnaissance faciale, mais on peut dire que c’est l’essentiel des systèmes d’IA aujourd’hui performants – de Google traduction à la reconnaissance de tumeurs – qui repose sur cette valeur d’automation des données.

On le voit, selon cette lecture, l’humain qui étiquette — de façon rémunérée ou non — apparaît comme la source principale de la valorisation des données. Dès lors, son occultation derrière les prouesses de l’IA et la promesse des robots accrédite la thèse d’une invisibilisation du travail humain au cœur de l’économie numérique. On peut toutefois se demander si l’automation fondée sur des données « non humaines » (issues par exemple d’animaux, de robots ou d’évènements météorologiques) ne risque pas d’ébranler ces analyses. De même, qu’adviendra-t-il de ce modèle si, comme l’espèrent les chercheurs en IA, l’apprentissage non supervisé, c’est-à-dire sans données étiquetées, se développe ?

Une critique sociale

Pour l’heure, il paraît difficile de contester à Antonio Casilli d’avoir mis le doigt sur une dimension importante de l’économie et de la sociologie contemporaine du numérique. D’autres ouvrages, comme le récent Ghost Work : how to stop Silicon Valley from building a new global underclass de Gray et Suri (2019) vont d’ailleurs dans le même sens. On ne sera pas surpris de voir le livre de Casilli déboucher, dans sa dernière partie, sur une critique sociale. Après tout, « le travail micro-, sous-, mal ou non payé est comme le fil rouge qui unit les différentes formes du digital labor » (p. 223). En attendant les robots entend donc promouvoir la reconnaissance du digital labor afin de créer une véritable conscience de classe parmi les travailleurs du clic.

Et pour mettre un visage sur ces travailleurs, Casilli mentionne le court documentaire The Moderators (2017) qui s’attache précisément à nous les montrer. Dans une salle de classe en Inde, on assiste à une semaine de formation pour de futurs modérateurs et modératrices de contenu. Pour la plupart d’entre eux, c’est un premier job qu’ils accueillent avec joie. Malgré la rumeur de la rue, ils écoutent avec attention les directives de la formatrice en sari : « Pourquoi ne voyez-vous pas de pornographie lorsque vous êtes sur Facebook, demande-elle ? Pensez-vous que c’est parce que personne n’en poste ? » Voilà tout le travail des modérateurs : s’assurer que Facebook ne devienne pas YouPorn. Et si ce documentaire complète très bien En attendant les robots, c’est parce qu’il donne à voir cette réalité très prosaïque : les images de pénis à rejeter, les gros ventilateurs au plafond, les chemises retroussées sur les manches et les regards concentrés sur l’écran.

En attendant les robots, l’économie numérique et l’IA vont avoir encore besoin des modérateurs indiens, des turkers américains et des données que nous créons, souvent à notre insu, sur les réseaux sociaux. Car tout cela produit de la valeur. Dans sa conclusion, l’auteur explore quelques pistes de redistribution, avec l’idée d’un revenu social numérique ou les travaux de Trebor Scholz sur le « coopérativisme de plateforme » et la propriété collective des moyens de production numérique.

Tous ces éléments font de ce livre à la lecture agréable une contribution importante à la sociologie critique de l’IA. Antonio Casilli propose incontestablement une description fine et très riche en exemples du digital labor. Il offre également des outils d’analyse et une perspective engagée dans le débat normatif. Sur ce dernier terrain, il y a évidemment place à la discussion. Qu’en est-il, par exemple, de ce travail du clic en termes de bien-être ?

Dans le cas du travail social en réseau, Casilli semble négliger la valeur du service rendu gratuitement par des plateformes comme YouPorn ou Facebook. Qu’il s’agisse de se masturber ou de s’informer, il ne fait guère de doute qu’une valeur est produite. Et même si c’est au prix des informations que partagent alors les usagers, on peut penser que ça reste un bon deal. On peut aussi penser que partager la recension d’un livre intéressant va produire de la valeur épistémique. Et c’est sans oublier qu’il est toujours bon pour l’ego de recevoir de l’attention, du love ou des likes. Antonio Casilli, En attendant les robots, Seuil, 2019, 400 p., 24 €.

par Martin Gibert, le 24 juillet

Grand entretien dans L’Echo (Belgique, 22 juillet 2019)

Antonio Casilli: “Derrière l’intelligence artificielle, il y a des humains peu rémunérés”

Non, les robots ne vont pas remplacer le travail humain. Au contraire, c’est le travail humain qui est mis au service de l’automation. Entretien avec Antonio Casilli, sociologue, enseignant et chercheur à Telecom Paris et à l’EHESS.

Dans une étude magistrale (“En attendant les robots. Enquête sur le travail du clic“, Seuil, 2019), Antonio Casilli, sociologue, enseignant et chercheur à Telecom Paris et à l’EHESS, révèle, derrière les discours enflammés relatifs à l’intelligence artificielle (IA), une tout autre réalité: les armées de travailleurs du clic qui entraînent les algorithmes et qui optimisent en permanence nos applis préférées. Même Google Search exploite ces petites mains. Un travail invisible, peu ou pas rémunéré, engendrant un “cybertariat” mondialisé qui échappe à toute législation.

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Le grand remplacement technologique de l’homme par le robot n’aura pas lieu; pourquoi? L’IA ne remplit pas ses promesses?

Un feu de communication marchande a surjoué les promesses de l’IA. Née à la moitié du 20e siècle, l’IA aspirait à simuler complètement la cognition humaine – l’”IA forte”. Mais l’évolution technique a conduit à ne développer en réalité que de “l’IA faible”. Celle-ci suppose l’apprentissage automatique (“machine learning”) mais pour apprendre, les algorithmes ont besoin qu’on les nourrisse en données provenant des plateformes numériques. Or cet apprentissage est effectué par des foules de personnes, peu ou pas rémunérées, chargées d’entraîner les algorithmes pour les rendre efficaces.

Comment s’opère ce déplacement et quel est son impact sur la nature du travail?

Ce faux remplacement technologique cache en réalité une dynamique de “tâcheronnisation”, c’est-à-dire une fragmentation de l’activité travaillée. Autour de l’IA se met en place un travail fait de micro-tâches, le microtravail: des tâches de quelques secondes ou minutes payées en centimes. Des plateformes de micro-travail mettent en relation d’un côté une entreprise client qui veut automatiser un processus-métier (la comptabilité, l’étiquetage d’images, la reconnaissance vocale, etc.) et de l’autre, des personnes qui, à la place de l’IA, font le travail d’interpréter les voix humaines, reconnaître les images ou retranscrire les tickets de caisse. Ce travail entraîne les IA qui, en principe, seront capables de faire ce qu’elles promettent. En pleine expansion, ces plateformes embauchent de plus en plus de micro-tâcherons. Il y en aurait déjà au moins 100 millions, principalement en Asie et en Afrique. En France, on compte 23 plateformes pour un total de 260.000 travailleurs, dont 15.000 assidus.

Quel est leur statut?

Ces travailleurs du clic, qui ne sont pas reconnus comme travailleurs, n’ont aucune stabilité dans leur rémunération, leur statut, ou leur activité. Leur travail est déqualifié. Sur certaines plateformes de microtravail, des graphistes diplômés sont engagés pour dessiner un pixel. Ailleurs, des journalistes ou des traducteurs traduisent ou écrivent quelques mots, quelques lignes. Des savoirs experts (traducteurs, codeurs,…) ne sont pas remplacés par des robots, mais concurrencés par du microtravail délocalisé, sous-payé. “C’est l’automation qui met le travail humain au service du robot. Je parle de servicialisation du travail.”

Cette évolution du travail amplifie certaines tendances anciennes: la logique fordiste de division du travail s’intensifie dans l’hyper-fragmentation de l’activité; le freelancing, en pleine expansion, devient de plus en plus précaire. L’emploi n’est donc pas remplacé par l’automation mais par du travail invisible très précarisé. C’est l’automation qui met le travail humain au service du robot. Je parle de servicialisation du travail. Lors du lancement de la plateforme de microtravail la plus connue, Amazon Mechanical Turk, Jeff Bezos l’avait dit clairement: human as a service! Les humains réduits à des services.

Pourquoi parler de “digital labor”? Quels types de travail recouvrent cette expression?

“Digital” renvoie au geste même, le travail du doigt (“digitus”) qu’est le travail du clic: le geste ultime, le plus dévalorisé.

Le digital labor le plus connu est celui du travail à la demande (Uber, Deliveroo, etc.). Ces plateformes ont une dimension ostensible très forte: on voit les travailleurs dans la rue. Mais on ignore l’importance, même en termes de production de valeur, du temps passé sur l’appli à produire de la data. Pour les chauffeurs d’Uber, cela représente environ 60% de leur temps. Cette activité sur l’appli concerne la communication des données relatives aux trajets, la notation des passagers et tout ce qui sert à améliorer l’algorithme. A quoi s’ajoute la data utile au projet de véhicules autonomes d’Uber, nourrie par les données produites autant par les chauffeurs que par les passagers.

Ensuite, il y a les plateformes de micro-travail où se réalisent, entre autres, les tâches nécessaires au machine learning. On y rencontre aussi les modérateurs des réseaux sociaux – généralement issus de pays très pauvres – qui font le sale boulot en filtrant le pire des photos et des vidéos du Web. Ajoutons-y aussi les “fermes à clics”: des gens payés pour liker des images ou des commentaires afin de gonfler l’audience et donc la viralité d’un post. Durant sa campagne électorale, Trump a utilisé ce type de procédé.

Ce type de micro-travail est donc inévitable…

Même Google en a besoin pour vérifier ce que le moteur de recherche a produit. Qu’il s’agisse de la recherche d’une pharmacie au Wisconsin ou du porno d’un type particulier, des personnes s’assurent que Google a fourni les résultats les plus pertinents. Sur Google aussi, on vérifie tout à la main! Ce qui ne va pas sans soulever un monstrueux problème de vie privée: qui peut savoir que je suis en train de chercher tel médecin parce que j’ai telle pathologie? Eh bien, beaucoup de monde! Lire plus

Enfin, sur les réseaux sociaux, les usagers réalisent aussi du digital labor: chaque fois qu’on like ou qu’on laisse un commentaire, on contribue à produire de la valeur pour les plateformes et surtout à entraîner leurs algorithmes.

Ces plateformes ne se distinguent pas trop des autres types de digital labor. D’abord, elles récupèrent les données qui permettent de savoir si telle interface ou tel algorithme de la plateforme marchent bien. Ensuite, nos données personnelles sont monétisées à des tiers. Enfin, ces données sont exploitées pour automatiser tout ce qui est possible: par exemple, sur Amazon, le meilleur livre à acheter.

Nous sommes donc tous des micro-travailleurs?

C’est déjà une ancienne controverse, mais oui, on peut effectivement assimiler nos activités sur les réseaux sociaux à du travail au sens traditionnel. Est-on soumis à des formes de mesures, de métriques? Oui: on est tracé du matin au soir. Ce n’est pas un travail libre, ni du jeu. Quand on joue vraiment, on n’est pas surveillé. Ensuite, est-ce une activité entièrement dépourvue de conséquences économiques? Non, au contraire; on produit de la valeur. Est-ce une activité libre, en dehors de tout cadre contractuel? Non encore: on a signé un contrat (les CGU), qui s’arrange pour ne pas se présenter comme un contrat de travail. Et enfin, question-clé, y a-t-il un lien de subordination? Eh bien oui, par le biais d’un flux d’ordres, de notifications à l’impératif (“connectez-vous”, “faites ci”, “faites ça”). On ne peut pas assimiler ces injonctions à une situation de consommation pure.

Que faire face à la “tâcheronnisation” du travail et au travail déguisé sur les réseaux sociaux?

Du côté d’Uber ou de Deliveroo, les actions en justice pour la reconnaissance des droits des travailleurs se multiplient. Sur les réseaux sociaux comme Facebook, le groupe néerlandais “Data Union” mène une action de type syndical. Concernant le microtravail et le travail à la demande, IG Metall, syndicat allemand, ou Force Ouvrière en France se sont positionnés pour défendre ces travailleurs. Une autre piste, d’inspiration mutualiste et coopérativiste, consiste à créer des Uber ou Twitter du peuple, des plateformes dont la propriété est entre les mains des travailleurs. Des banques financent ce type de projets. Malheureusement, Google aussi…

Enfin, et c’est le plus difficile, il faudrait reconnaître que les données que nous produisons sont des communs de connaissances, et donc de valeur, et que cette valeur peut être redistribuée aux producteurs-usagers. C’est pourquoi je propose un Revenu Universel Numérique, c’est-à-dire un montant mensuel reversé à chaque utilisateur de services. En 2013, le ministère des Finances français avait imaginé une fiscalité imposant les plateformes sur base du travail invisible des usagers, un dispositif parfait pour rémunérer le revenu numérique. Mais ce projet a été abandonné. Avec le digital labor, la question fiscale est complexe parce qu’on ne sait pas quel est le territoire de ces plateformes. Il faut donc d’abord admettre qu’on y travaille; et ensuite, qu’il faut rétribuer ces travailleurs. La fiscalité du numérique, c’est étourdissant… Mais on n’en est qu’au début! Étienne Bastin

Recension vidéo dans Xerfi Canal (16 juillet 2019)

Une enquête sur les travailleurs de force du CLIC

Ghislain Deslandes – Professeur à l’ESCP Europe et directeur de programme au Collège International de Philosophie

Nous pensons généralement que le travail numérique est externalisé dans des machines, et que c’est là sa principale caractéristique.

Eh bien en cela nous avons tort, tant il existe sans que nous le sachions aux Philippines, au Mozambique ou en Ouganda, par exemple, des régions entières où les personnes se consacrent à faire ce que l’intelligence artificielle est supposée faire sans s’en montrer toutefois capable. Il suffit de regarder fonctionner le service lancé en 2005 l’Amazon Mechanical Turk, le Turc mécanique d’Amazon, pour s’en convaincre. Celui-ci recrute dans le monde entier des travailleurs du clic qui se consacrent à de micro-tâches comme identifier et classer des sons et des images, renommer des fichiers, faire des requêtes sur des sites dédiés ou produire des commentaires courts. Dans l’économie de la data qui se cesse de prendre de l’ampleur, on évalue en effet la valeur d’un like sur Facebook de 0,0005 dollar minimum à 174 dollars, la valeur d’un tweet quant à elle se situant entre 0,001 et 560 dollars.

Or ces « poinçonneurs de l’IA », pour reprendre l’expression du sociologue Antonio Casilli qui étudie ce phénomène de grande ampleur dans son ouvrage En attendant les robots, seraient donc comme « des milliards de petites mains qui, au jour le jour, actionnent la marionnette de l’automation faible ». Ce phénomène issu de l’émergence concomitante des plateformes mondiales et de la gig economy, notre sociologue choisit de le qualifier en tant que digital labor. Labor pour signifier une main d’œuvre qui ne peut être assimilée à un emploi salarié (dans ce cas c’est le mot work en anglais qui aurait été privilégié). Et « digital » parce qu’il s’agit bien d’une besogne que réalise le doigt, en transformant des masses d’informations à faible valeur ajoutée en données négociables sur les marchés mondiaux.

Ce livre révélateur et fort bien documenté, contredit au moins deux croyances trop souvent partagées s’agissant de l’avenir du travail : d’une part sa fin telle que la prédit Jérémy Rifkin, qui apparaît dès lors comme une vue de l’esprit.
D’autre part le mythe de l’automatisation totale, qui apparaît comme inatteignable. Car celles et ceux qui fournissent le carburant aux systèmes de traitement des données, se sont certes les cliqueurs précarisés de l’hémisphère sud mais également les « produsagers », utilisateurs de Facebook ou d’Instagram, c’est-à-dire vous et moi et beaucoup d’autres. Il en sera de même pour les automobiles dites « autonomes », qui nécessiteront quand même un « opérateur de véhicules » que vous, anciens pilotes, serez bientôt.


Cette recherche héritière de la tradition « opéraïste » italienne, a aussi le mérite de lever le voile sur l’immensité du marché du fake qu’alimente l’activité à moitié secrète des « fermes à liens, les click farms. Celles-ci, chargées d’optimiser le nombre de followers d’une marque ou simplement d’entretenir le buzz, représentent un immense marché. Selon l’auteur on estimait déjà qu’en  2013 « la vente de faux followers sur Twitter représentait un chiffre d’affaires de 360 millions de dollars par an, alors que sur Facebook, les faux clics auraient généré 200 millions. » Aussi, dans une série de pages particulièrement saisissantes pour les utilisateurs de Uber, on comprend mieux pourquoi près des deux tiers de la journée d’un conducteur consiste en réalité à mettre à jour son profil, à entretenir la relation client, à sélectionner les bonnes courses et à refuser adroitement les autres, pour tenter de limiter les « dead miles » (les « kilomètres morts »). Casilli d’évoquer alors des stratégies de « rétro-ingénierie de la plateforme » de la part des chauffeurs.

A la lecture de ce livre deux sentiments l’emportent devant cette économie de la microtâche qui s’annonce. L’un qui l’emporte est certes pessimiste, qui consiste à «  condamner à la précarité une partie de la force de travail globale, tout en assujettissant l’autre à un loisir producteur de valeur », pour employer une autre formulation critique de l’auteur. L’autre serait plus optimiste malgré tout : car travailler sans le savoir, produire de la valeur sans en avoir l’air, en se distrayant grâce à des interfaces « gamifiées », ou agglomérer subrepticement des collectifs de connaissances susceptibles à terme de constituer des savoirs partageables à l’infini, ne serait-ce pas entrevoir la possibilité de nouvelles formes d’organisation du travail, contributives et capacitantes, défaites des rapports de subordination du salariat traditionnel ?

Réf.

Antonio Casilli (2019), En attendant les robots, enquête sur le travail du clic, Seuil, Paris.

Ailleurs dans les médias (avr. – sept. 2019)

(17 sept. 2019) Vers un coopératisme de plate-forme ?, Futuribles.

(29 août 2019) « Les robots ne vont pas remplacer le travail humain mais le reconfigurer », Usbek & Rica.

(27 août 2019) Culture numérique, NonFiction.

(8 août 2019) Derrière Cortana et Skype, des humains vous écoutent… depuis plus de deux ans, Les Numériques.

(30 juill. 2019) « Les syndicats français sont attentifs à ces questions, et sont équipés pour les traiter », La lettre FO-Cadres (n°174).

(27 juill. 2019) Derrière Siri, des oreilles humaines peuvent aussi vous écouter, Les Numériques.

(19 juill. 2019) L’emprise des géants du numérique, Ouest-France.

(10 juill. 2019) La galère des travailleurs connectés, 01net.

(9 juill. 2019) Pas besoin d’automatisation totale pour que la technologie éclipse l’humain, Et vous n’avez encore rien vu/

(28 juin 2019) Caso Amazon: cosa determina la natura del «nuovo» lavoro, Rassegna Sindacale.

(27 juin 2019) Le numérique est-il raciste ?, Manifesto XXI.

(26 juin 2019) Fake news, infox et deepfakes : pourquoi la technologie est beaucoup moins en cause que le modèle économique des réseaux sociaux, Atlantico.

(23 juin 2019) Les travailleurs du clic, Emission Underscore.

(21 juin 2019) Les travailleurs du clic et l’intelligence artificielle, Projet AJC.

(19 juin 2019) Travail digital : la nouvelle aliénation, Entre Les Lignes.

(18 juin 2019) Ouvriers du clic : extension du domaine de la machine, Alternatives Economiques.

(13 juin 2019) 當假消息不斷入侵,我們到底該怎麼辦?──從法國反假新聞法案與「數位稅」談起, Panx Asia.

(7 juin 2019) L’« online shaming », version moderne du goudron et des plumes sur les réseaux sociaux, Le Monde.

(25 mai 2019) L’idéologie de la Silicon Valley// Une nouvelle génération de militants, France Culture.

(24 mai 2019) L’impact du numérique sur le monde du travail, KBS World Radio.

(23 mai 2019) La Minute Emploi – 16 – Assistant de l’intelligence artificielle de l’application de serviette partagée IServiette, JetFM.

(15 mai 2019) Le travail numérique (Casilli, En attendant les robots) – META#BOOKS

(14 mai 2019) Fighting fake news requires comprehensive approach: French scholar, Focus Taiwan.

(15 mai 2019) Psychologie de la connerie, Millennial Burn-out… 4 livres à lire absolument, L’ADN.

(14 mai 2019) Fighting fake news requires comprehensive approach: French scholar, Focus Taiwan.

(10 mai 2019) Vendredi Lecture – En attendant les robots, Obsevatoire de la Compétence Métier.

(7 mai 2019) Pourquoi les plateformes multifaces triomphent sur le marché, Harvard Business Review France.

(6 mai 2019) Le « travail du clic » : une nouvelle forme de travail invisible, E-RSE

(3 mai 2019) Intelligence artificielle : « La complexité de la modélisation du cerveau humain a toujours été sous-estimée », Le Monde.

(3 mai 2019) O nó humano da inteligência artificial, Isto é Dinheiro.

(2 mai 2019) Triche ou optimisation : mais qui sont ces marques qui utilisent des bataillons de travailleurs du clic ?, Atlantico.

(30 avr. 2019) Le micro-travail en France enfin chiffré, Emploi Parlons Net.

(15 avr. 2019) Travaillons-nous gratuitement pour les géants du Web?, Korii Slate.

(8 avril) Les livres du mois : En attendant les robots, Pour la Science.

(5 avr. 2019) “FAKE NEWS !” (4/5) – Fermes à clics, usines à trolls et deep fake : la post-vérité industrialisée, LCI

Recension dans “Hommes & Liberté” (revue de la Ligue des Droits de l’Homme, n. 187, juill. 2019)

HL186-Notes-4.-En-attendant-les-robots

Alors que se multiplient les dis-cours sur le remplacement de tout ou partie du travail humain par l’intelligence artificielle (IA), Antonio A. Casilli renverse la perspective : pour lui, la réalité est que l’intelligence artificielle ne peut pas exister sans travail humain, mais un travail rendu invisible, morcelé, précarisé, sous-payé, quand il n’est pas gra-tuit : depuis les livreurs à vélo des plateformes de distribution jusqu’aux utilisateurs des réseaux sociaux, nous travaillons tous et créons de la valeur qui est captée par les géants d’Internet. C’est le « digital labor», qu’il définit comme « un mouvement de mise en tâches (tacheronisation) et de mise en données (datafication) des activités productives humaines ».Dans son livre, il décrit trois types de travail. Le premier est le plus connu : le « travail à la demande », celui des chauffeurs d’Uber ou des coursiers à vélo, ces petits boulots prétendument indépendants mais soumis au contrôle étroit des plateformes. Mais ce que met en lumière Antonio A. Casilli, c’est que ces travailleurs produisent également, en interaction avec leurs clients, des données qui vont être exploitées et revendues par les plateformes. Le deuxième type de travail est le «microtravail» : des tâches fractionnées, « tacheronnisées », telles que tagguer des photos, trier des messages, identifier des images, modérer des contenus… indispensables pour permettre à « l’intelligence artificielle » de fonctionner et de s’améliorer. Elles sont accomplies par des travailleurs peu ou pas qualifiés, dispersés dans le monde, mis en concurrence entre eux et généralement (mal) payés à la pièce… Ceux-ci sont mis en relation avec des clients qui ont besoin d’eux par des plateformes dont la première, Mechanical Turk, a été créée par Amazon. Le troisième type est le « travail social en réseau» : c’est celui que chacun de nous réalise en utilisant les réseaux sociaux, en produisant des textes ou des images, en les commentant, en les notant… Non seulement cette activité, en apparence ludique, génère une masse de données commercialisables, mais elle contribue aussi au fonctionnement de l’IA : elle produit ainsi de la valeur.Le livre d’Antonio A. Casilli est épais, documenté, précis et rigoureux. Il est parfaitement lisible par un non-spécialiste et – ce qui ajoute à son intérêt – il ne se contente pas de décrire mais, se référant sans cesse à des valeurs, il esquisse des solutions et des alter-natives possibles, pour peu que le débat politique s’en empare.

[Video] Einstein Forum Conference on fake news and digital labor (Germany, 5 July 2019)

Video of my Einstein Forum Lecture, Potsdam, 5 July 2019.

Automating Credulity. The Digital Labor Behind Fake News and Propaganda

In the wake of the Cambridge Analytica scandal, recent research has examined how unscrupulous politicians resort to content mills and click farms to influence the public opinion. Understanding how such specialized online services operate provides insights into the production process of fake content, malicious ads, and viral traffic for political messages. Interestingly, it also dispels the belief that disinformation is automatically spread by “bots”. On the contrary, much of the work is actually outsourced to developing or emerging countries, where it is performed by crowds of workers in exchange for remunerations as low as one cent or less per task. This new phenomenon highlights technological and industrial trends that, if left unaddressed, are bound to negatively affect arenas of public debate as well as labor rights.

Antonio A. Casilli is an Associate Professor at the Telecommunication School of the Paris Polytechnic Institute (Télécom ParisTech) and an Associate Fellow at the Critical Interdisciplinary Anthropology Center (LACI-IIAC) at the School for Advanced Studies in Social Sciences (EHESS, Paris). His main research foci are computer-mediated communication, work, and politics. In addition to several scientific publications in French, English, Spanish, Hungarian, and Italian, he is the author of En attendant les robots (Waiting for Robots, 2019); Qu’est-ce que le digital labor? (What is digital labor?, 2015); Les liaisons numériques (Digital relationships, 2010).

[Vidéo] Le micro-travail en France (séminaire CFE-CGC Orange, Paris, 1 juillet 2019)

Avec Paola Tubaro (CNRS), j’ai présenté lors du séminaire de la CFE-CGC Orange nos travaux concernant les « petites mains » cachées derrière les intelligences dites artificielles.

Ces « travailleurs et travailleuses du clic », qui sont plus de 260 000 en France et des millions à travers le monde, constituent un nouveau prolétariat, faisant le travail des robots et éduquant les logiciels d’intelligence artificielle (IA) pour quelques centimes par clic. En France, ces invisibles « néo-précaires du digital » sont majoritairement des femmes (56,1%), souvent sans réel contrat, et surtout sans stabilité d’emploi.

A l’heure des réflexions sur une IA éthique, l’étude du projet DiPlab pose clairement la question de la régulation et de la protection sociale généralement inexistante de cette nouvelle forme de travail : un défi pour les syndicats et les législateurs.