sociologie du travail

Dans Le Temps (Suisse, 27 janv. 2016)

Dans le quotidien Le Temps de Genève, qui avait déjà accueilli des articles et des interviews sur mes travaux, le journaliste Nic Ulmi revient sur la question du financement du revenu de base via une fiscalité adaptée des géants du numérique. Cet article intervient dans le débat en cours au sein de la Confédération Helvétique en vue du référendum sur le revenu de base de juin 2016.

Des clics et des «likes» pour financer le revenu de base

Un rapport présenté au gouvernement français envisage l’allocation universelle comme une manière de redistribuer la richesse générée par les usagers du Web


Publié mercredi 27 janvier

Comment se fait-ce? C’est la question que posait il y a quelque temps Jaron Lanier, pionnier de la réalité virtuelle, entrepreneur et observateur du numérique depuis les années 80. «Nous vivons à une époque où il y a deux tendances contradictoires. D’un côté, tout le monde dit: n’est-ce pas formidable, cette décentralisation du pouvoir, grâce à Twitter etc? De l’autre côté, la richesse est de plus en plus centralisée. Comment est-il possible que le pouvoir soit décentralisé et la richesse de plus en plus centralisée?» se demandait le Californien dans une interview publiée par Le Monde. Le numérique produit une richesse faramineuse, il démultiplie les possibilités de nos vies, oui. Mais par son échec à gérer la valeur de sa matière première – l’information –, il est en train selon Lanier «de détruire la classe moyenne et l’économie de marché».

C’était en 2013: avant le débat généralisé sur la «quatrième révolution industrielle», sur la «fin du travail» dans un avenir automatisé et sur le 99% du patrimoine mondial possédé par 1% de la population. L’expression digital labor venait d’être inventée et l’initiative populaire fédérale «Pour un revenu de base inconditionnel» (RBI) venait d’être déposée. Justement: la reconnaissance du digital labor et l’introduction du RBI apparaissent aujourd’hui comme une piste possible pour naviguer dans les courants contradictoires qui menacent de déchirer nos économies et nos sociétés. C’est l’idée d’Antonio Casilli, professeur d’humanités numériques à la grande école Télécom ParisTech et chercheur au Centre Edgar-Morin de l’Ecole des hautes études en sciences sociales. C’est aussi l’un des chantiers de réflexion dont le Conseil national du numérique (CNUM) recommande l’ouverture dans un rapport remis le 6 janvier dernier au gouvernement français.

Travailler inconsciemment

Digital labor: Le Temps s’en entretenait avec Casilli il y a tout juste une année (LT du 13.01.2015). Omniprésent, élusif, très lucratif pour qui en récolte le fruit, c’est le travail fourni par la main-d’œuvre numérique que nous sommes, à chaque fois que, en en pianotant sur Google ou en «likeant» sur Facebook, nous produisons de l’information. Ce «travail gratuit inconscient», selon les termes du rapport du CUNM, fait la fortune des plateformes du Web qui sont en mesure d’extraire la valeur de cette information. C’est paradoxal («Si on m’offre un service gratuit, est-ce tout de même de l’exploitation?») et c’est controversé: pour le sociologue Dominique Cardon, c’est seulement le travail de transformation fourni par la plateforme qui donne «un sens et une valeur aux productions individuelles des internautes». Mais une réalité est incontestable: nos clics génèrent une richesse qui nous passe, si l’on ose dire, par dessus la tête.

On dit «nos clics», mais en réalité le clic est déjà dépassé. Notre simple présence est un gisement d’information, donc de valeur, à partir du moment où nous sommes connectés. «La massification de l’usage d’Internet et des terminaux numériques multiplie les capteurs et les sujets d’observation possibles: comportements, interrelations, goûts, déplacements… Cette tendance devrait prendre une importance croissante avec le développement de l’Internet des objets et des projets visant à rendre les transports, les bâtiments, les villes plus intelligents (smart cities)», note le CNUM.

Berne, Helsinki, Kingston

Revenu de base inconditionnel: la Suisse va voter là-dessus le 5 juin prochain. La Finlande est en train d’étudier sa mise en œuvre. La municipalité de Kingston, Ontario, s’affiche depuis décembre dernier comme la première collectivité publique canadienne à soutenir son introduction dans le pays. Les détracteurs de cette mesure, consistant à verser à chaque habitant un revenu qui «doit permettre à l’ensemble de la population de mener une existence digne et de participer à la vie publique», parlent de dépendance, de démotivation, voire du risque de dumping salarial et social. Ses partisans la défendent comme un socle permettant, entre autres, d’accomplir des activités qui contribuent au bien-être collectif et à sa durabilité, mais qui ne sont pas monétisées. Il s’agit également de redistribuer une richesse générée de façon diffuse – par le digital labor, par exemple – et captée par un petit nombre d’acteurs économiques de manière privée.

«L’enjeu consiste à reconnaître le digital labor comme une activité productive centrale dans la société numérique», explique au téléphone Antonio Casilli, co-auteur d’un ouvrage récent sur la question* et associé aux travaux du Conseil national du numérique en qualité d’expert. Comment? «Le rapport du CNUM préconise de décorréler l’emploi et le travail et de se poser la question de comment rémunérer l’acte productif selon des formes qui dépassent la notion de salaire là où elle est périmée. Pour cela, il faut réfléchir notamment – c’est la recommandation finale du rapport – au revenu de base.»

Salaire ou dividende

Payés pour cliquer? Le salaire du «likeur»? «Attention, il ne faudrait pas envisager cela comme une rémunération du fruit du travail sur les plateformes numériques. Si on faisait cela, on s’inscrirait dans un cadre désormais suranné. On n’a pas à être salarié de ces plateformes, mais plutôt à envisager les revenus redistribués comme des dividendes», précise Antonio Casilli.

Comment, au juste, collecter ces sommes auprès de ceux qui, jusqu’ici, se l’approprient? «La piste la plus intéressante, mais sans doute la plus difficile, est celle d’une redistribution qui aurait lieu via une fiscalité adaptée au numérique.» Cette route a été ouverte: «Il y a des réflexions audacieuses dans le rapport Collin/Colin sur la fiscalité de l’économie numérique, remis au ministère de l’économie en 2013, et dans la note d’analyse Charrié/Janin sur ce thème, présentée au gouvernement en 2015. Ces deux documents n’évoquent pas le revenu de base, mais ils avancent l’idée que l’impôt payé par les entreprises du numérique doit être basé sur la quantité de données collectées, source de leur richesse.» Or, ces données «s’appuient sur le contenu produit par les utilisateurs d’une manière qui est assimilable à un travail gratuit».

Le principe du RBI sera peut-être adopté en Suisse (un sondage du Tages Anzeiger donnait en octobre 49% de oui) et progressera sans doute ailleurs dans le monde. La diversité de ses défenseurs, porteurs de projets de société allant du plus solidaire au plus néolibéral, présage alors d’autres batailles à venir, portant sur son financement et ses modalités.

* Dominique Cardon & Antonio A. Casilli, «Qu’est-ce que le digital labor?» (Paris, Editions de l’INA, 2015)

INA Global : tous les articles du dossier spécial digital labor (janvier 2016)

Après le retentissement international de notre ouvrage Qu’est-ce que le digital labor ? (2015), son développement dans mon séminaire EHESS (2015/16) et son utilisation dans le dernier rapport du Conseil National du Numérique consacré au nouvelles tendances de l’emploi (2016), le débat autour de l’impact du numérique sur le travail bat son plein. La revue INA Global a dédié un dossier spécial à ce sujet et a invité des universitaires, des entrepreneurs et des praticiens à développer un dialogue autour du digital labor.
Voilà les liens vers les articles, en accès libre :

1) Le digital labor : une question de société (Antonio Casilli)

2) Le digital labor est-il vraiment du travail ? (Sébastien Broca)

3) Le digital labor profite aussi à l’internaute (Gilles Babinet)

4) Du digital labor à l’ubérisation du travail (Olivier Ertzscheid)

5) Digital labor : une exploitation sans aliénation (Dominique Cardon)

6) Digital labor ? Le travail collaboratif malgré tout (Patrick Peccatte)

7) Digital labor, travail du consommateur: quels usages sociaux du numérique ? (Marie-Anne Dujarier)

8) Le digital labor, un amateurisme heureux ou un travail qui s’ignore ? (Patrice Flichy)

Work in Progress : quand les syndicats rencontrent les innovateurs (21 janv. 2016)

Dans la foulée de la journée Sharers & Workers organisée par l’IRES (où j’avais assuré le rôle de keynote speaker), le NUMA, haut-lieu parisien de l’innovation et du coworking, a hébergé le 21 janvier 2016 “À néo-salariat, néo-syndicat ?”, première rencontre de la série de débats Work In Progress. Sur invitation du modérateur Arthur de Grave (Ouishare), j’ai participé à cette soirée stimulante, au cours de laquelle syndicalistes, entrepreneurs, freelancers et représentants du monde associatif se sont retrouvés pour discuter les évolutions récentes du monde du travail.

Voilà l’enregistrement vidéo du débat.

Et voilà le Storify.

[Séminaire #ecnEHESS] Yann Moulier-Boutang “Capitalisme cognitif et travail digital” (1 févr. 2016)

Pour la séance du lundi 1er février 2016 de mon séminaire EHESS Étudier les cultures du numérique : approches théoriques et empiriques nous avons eu le plaisir d’accueillir Yann Moulier-Boutang, professeur à l’Université de Technologie de Compiègne, co-fondateur de la revue Multitudes, et auteur entre autres des ouvrages L’abeille et l’économiste (Carnets Nord, 2010) et Capitalisme cognitif (Ed. Amsterdam, 2007).

Le séminaire a eu lieu à l’EHESS, salle 13, 105 bd. Raspail, 75006 Paris.

Retrouvez le livetweet du séminaire sur Twitter : hashtag #ecnEHESS.

Titre : Capitalisme cognitif et travail digital : un aller et retour.

Intervenant : Yann Moulier-Boutang.

Résumé : Qu’est-ce que l’approche théorique du capitalisme cognitif telle que Y. Moulier-Boutang la développe depuis 1999 peut apporter à l’analyse précise de toutes les formes de travail et d’activités subsumées dans la production de valeur actuelle ? Réciproquement qu’est-ce que l’analyse de terrain du travail digital (sur les moteurs de recherche, sur les plates-formes collaboratives des entreprises, dans l’économie sociale et solidaire numérisées, sur les réseaux sociaux, dans les Tiers lieux) peut-elle apporter à l’analyse de la composition sociale et technique du rapport capitaliste et donc des nouvelles classes sociales qui se désignent, des formes de cristallisation des résistances ou des subversion de l’ordre numériques ? Les humanités numériques ou digitales ne se bornent pas à des descriptions des fonctionnements nouveaux d’extraction de valeur; elles repèrent les contradictions nouvelles, les points de bifurcation qui acquièrent d’autant plus d’importance que la codification de l’activité aujourd’hui constitue l’un des enjeux majeurs des régimes de gouvernance qui cherchent à s’installer.


Compte- rendus des séances précédentes :

Prochaines séances :

  • 7 mars 2016Jérôme Denis (Télécom ParisTech) et Karën Fort (Université Paris-Sorbonne) “Petites mains et micro-travail”.
  • 4 avril 2016Camille Alloing (Université de Poitiers) et Julien Pierre (Université Stendhal Grenoble 3) “Questionner le digital labor par le prisme des émotions”.
  • 2 mai 2016Judith Rochfeld (Paris 1 Panthéon-Sorbonne) et Valérie-Laure Benabou (UVSQ) “Le partage de la valeur à l’heure des plateformes”.
  • 6 juin 2016Bruno Vétel (Télécom ParisTech) et Mathieu Cocq (ENS) “Les univers de travail dans les jeux vidéos”.

Dans le Cahier IP – CNIL (17 nov. 2015)

Dans le Cahier Innovation CNIL “Les Données, Muses & Frontières de la Création” j’ai le plaisir d’être interviewé avec le collègue Dominique Cardon au sujet d’algorithmes, big data, et digital labor.

CahiersIP_CNILClick to enlarge

Lire, écouter, regarder et jouer en ligne à l’heure de la personnalisation : découvrez le nouveau cahier IP

17 novembre 2015

Nos consommations de contenus culturels dématérialisés deviennent massivement productrices de données. Ce nouveau cahier IP alimente le débat sur la place des algorithmes dans nos choix et sur les manières de redonner du contrôle aux utilisateurs.

Les industries culturelles et créatives ont été les premières à connaître de profondes mutations sous l’impulsion des usages numériques et de la dématérialisation des contenus. Elles constituent ainsi un formidable laboratoire de la mise en données du monde, au-delà de l’image réductrice des données comme « pétrole de l’économie numérique ».

Aujourd’hui, la plus-value des services de distribution de contenus culturels et ludiques dématérialisés se concentre dans leur capacité à analyser les habitudes de consommation des utilisateurs à des fins de personnalisation.

  • 2/3 tiers des utilisateurs de services de streaming musical ou de vidéo à la demande sur abonnement (dite « SVOD ») utilisent et apprécient les recommandations (étude Médiamétrie réalisée pour la CNIL, octobre 2015).

Pour Isabelle Falque-Pierrotin, Présidente de la CNIL :

« la lecture, la musique, les films et les séries mais aussi sans doute les jeux vidéo, bien au-delà du divertissement qu’ils nous procurent, ne sont-ils pas les lieux par excellence où ne cesse de s’élaborer et de se réinventer notre identité ? Les œuvres se situent au carrefour du plus collectif et du plus intime, au cœur de nos destins publics autant que personnels ».

Extrait de la page 23 du cahier IP

La « magie » des algorithmes ?

Indispensables pour naviguer dans l’immensité des catalogues de contenus, les algorithmes peuvent tout autant favoriser la découverte qu’enfermer les individus dans des goûts stéréotypés ou des horizons limités.

  • Près d’un utilisateur sur deux s’est d’ailleurs déjà demandé sur quelle base étaient produites ces recommandations.

Le 3ème cahier IP explore cette utilisation intensive des données personnelles au travers de tendances clefs et émergentes, d’interviews d’experts (Nicolas Curien, Eric Schérer, Olivier Ertzscheid, Dominique Cardon, Antonio Casilli) et de scénarios exploratoires.

Il analyse en particulier:

  • la diversité des modèles économiques  et le rôle croissant que les données y tiennent
    • Partie 1 INDUSTRIES CRÉATIVES, CONTENUS NUMÉRIQUES ET DONNÉES
  • la nature des données utilisées dans les usages actuels et émergents pour chacun des secteurs
    • Partie 2 LES CONTENUS CULTURELS VUS AU TRAVERS DU PRISME DES DONNÉES
  • les mythes et réalités de la recommandation et « fact-check » sur la « magie » des algorithmes
    • Partie 3 LE GRAAL DE LA RECOMMANDATION ET DE LA PERSONNALISATION
  • 4 scénarios explorant les futurs possibles du couple « données + culture » => Partie 4 DEMAIN, QUELLES CRÉATIONS ET QUELS USAGES DATA-DRIVEN ?

Outiller l’individu pour innover dans l’expérience utilisateur

Ce cahier se veut aussi un appel à l’innovation des acteurs économiques.

Pour ces entreprises qui misent tout sur l’expérience utilisateur, relever le défi de l’éthique et de la confiance passe aussi par des informations plus claires et la mise à disposition d’outils innovants (portabilité, tableaux de bord, politiques de confidentialité lisibles et illustrées).

Pour créer des expériences d’usage « sans frictions » les plateformes doivent renforcer leurs efforts de transparence et de loyauté, en particulier en ce qui concerne les algorithmes.

[Radio] Le digital labor à La Tête au Carré (France Inter, 12 nov. 2015)

C’est toujours un réel plaisir que d’être accueilli par Mathieu Vidard et l’équipe de Le Tête au Carré, émission scientifique de France Inter. Cette fois-ci on a parlé de digital labor avec deux chercheuses que j’apprécie énormément : la sociologue du travail Marie-Anne Dujarier et la vice-présidente du Conseil National du Numérique Valérie Peugeot.

Le digital labor désigne le travail invisible qui se manifeste au travers de nos traces numériques : ces contenus générés par les utilisateurs, qui finissent par nourrir les profits des industriels. Mais quels sont les enjeux de cette réflexion?

Source: Le digital labor / France Inter

La blogosphère à propos de “Qu’est-ce que le digital labor?” (sept.-oct. 2015)

Sur son blog chez Rue89, Antonin Benoit analyse les liens entre micro-travail sur Amazon Mechanical Turk et son ancêtre médiéval, le Verlaagssystem (11 sept. 2015) : Internet réinvente l’ouvrier du textile du Moyen Age | Déjà-vu | Rue89 Les blogs

Le blogueur italien Luca De Biase pose la question : “digital labor,  métaphore ou bien nouvel outil de réflexion ?” (22 sept. 2015) : Antonio Casilli e i lavoratori del web – Luca De Biase

Serge Coosemans, blogueurs pour le magazine belge Le Vif, pointe les risques du “digital tipping” (micro-rémunération du “travail numérique à la pièce”) (28 sept. 2015) : Cacahouètes pour tous: sur Internet aussi, tout travail mérite salaire – Multimédia – FocusVif.be