digital labor

Une loi sur les fake news : à quoi bon ? Tribune dans L’Obs (1 mars 2018)

Si la notion de « fausse nouvelle » est déjà définie par la loi sur la liberté de la presse de 1881, la « loi de fiabilité et de confiance de l’information » annoncée par Emmanuel Macron en 2018 va soi-disant obliger les plateformes numériques à plus de transparence sur les contenus sponsorisés. Toutefois, nous ne connaissons pas suffisamment bien les modes de diffusion de l’information problématique, ni les incitations économiques des grandes plateformes étrangères et des petits producteurs de faux contenus et fausses intéractions qui peuplent leurs écosystèmes. “L’Obs” a demandé à trois intellectuels (Slavoj Žižek, Emmanuel Todd et moi-même) de réfléchir à ce problème qui touche à la nature même du débat public en démocratie.

L’Obs

jeudi 1 mars 2018 – p. 91,92,93,94

Faut-il une loi sur les “fake news” ?

Par ANTONIO CASILLI

A l’heure où le gouvernement veut légiférer sur les fausses informations, le sociologue et spécialiste d’internet Antonio Casilli explique comment elles se fabriquent, et révèle les dessous d’un marché mondial.

Les colporteurs, d’après l’édition 1751 de l’« Encyclopédie », étaient « anciennement des gens de mauvaise foi qui rodoient de ville en ville, vendant & achetant de la vaisselle de cuivre, d’étain, & autres semblables marchandises ». Un peu marchands, un peu charlatans, ils vendaient du rêve sous forme de livres et de gazettes truffées d’histoires mêlant le monstrueux au prodigieux. Il serait aisé de tracer un parallèle historique entre la littérature de colportage et les fake news actuelles. L’Histoire pullule d’exemples de systèmes organisant la circulation d’informations non vérifiées. Citons les écrits apocryphes de l’Antiquité, qui entretiennent des similitudes avec les « faits alternatifs » et les théories complotistes actuelles, ou encore l’invention de la dezinformatsiya dans le « bureau spécial de désinformation » du KGB créé par Staline en 1923, et qui a servi de modèle à la production active d’ignorance et de confusion à des fins politiques. Mensonges et propagande ont toujours fait partie de la sphère publique. A première vue, les traits distinctifs des fake news ne ressortent pas de manière évidente. Même en admettant que la propagation actuelle de rumeurs et contre-vérités s’inscrive dans un cadre culturel et technologique inédit, dominé par les médias numériques, la cause de cette confusion généralisée demeure inconnue. Est-ce la possibilité que le web offre à n’importe qui de publier n’importe quoi qui ébranle la capacité des citoyens à se forger une opinion éclairée? Ou alors, comme le rappelle le chercheur Nikos Smyrnaios, serait-ce l’opinion largement partagée d’une presse soumise aux pouvoirs économiques et politiques qui pousse les publics à rechercher « une information “alternative”, pour le meilleur et pour le pire » ? Quelle qu’en soit la raison, la perte de légitimité des médias traditionnels a créé un appel d’air pour la production de fake news. Mais contrairement à ce qu’on dit souvent, leur diffusion n’est pas le fait de hordes de « colporteurs numériques » venus répandre librement leurs fausses nouvelles. C’est bien la manière dont les grandes plateformes numériques, comme Google ou Facebook, ont décidé de sélectionner l’information qui pose problème.

Les modèles économiques des médias sociaux s’appuient sur des régies publicitaires comme AdSense et AdWords de Google ou Audience Network de Facebook, qui collectent et mettent à profit les informations personnelles de leurs usagers : historiques de navigation, listes d’amis, localisation géographique, visionnages de vidéos ou « J’aime » sur des photos constituent cette fameuse data que vont monnayer les Gafam [Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft]. Dès lors que les médias sociaux ont intérêt à retenir leurs abonnés le plus longtemps possible pour collecter davantage de données personnelles, ils finissent par mettre en place des incitations économiques qui favorisent les contenus sensationnalistes. Dans le jargon des annonceurs, les histoires outrancières seraient plus sticky, plus « collantes ». Les contenus doivent émouvoir et polariser les opinions pour constituer une occasion de partage, d’engagement de l’attention, d’échanges entre amis et ennemis sur les médias sociaux – qu’importe leur degré de fiction. Cet intérêt pour l’attention des internautes pousse les producteurs d’information en ligne à se débarrasser des standards éthiques et des méthodes d’autorégulation qui avaient caractérisé le journalisme d’avant internet.

La ville de Veles, en Macédoine, en donne un exemple flagrant. Sans grande perspective d’emploi dans cette cité désindustrialisée, des jeunes ont mis en ligne des sites tels que TrumpVision365.com, USConservativeToday.com, DonaldTrumpNews.co, qu’ils ont utilisés comme base pour propager sur Facebook des millions de mèmes. Ces images cocasses ou choquantes, propageant des mensonges sur les adversaires politiques du candidat républicain, ont généré des flux de revenu publicitaire qui ont permis à ces adolescents, souvent en rupture scolaire, de joindre les deux bouts. Les modèles économiques des plateformes numériques ne favorisent pas tant la militance spontanée émanant de la base d’un parti, que des campagnes de propagande et de dénigrement montées de toute pièce. Les Américains les désignent par le néologisme crowdturfing, issu du terme anglais crowd (« foule ») et de la marque de gazon artificiel AstroTurf.

Mais l’artificialité du phénomène ne réside pas là où on le croit. Car ces contenus factices ne sont généralement pas créés par des « bots » – des agents automatiques, trop vite repérés par les filtres anti-spam des plateformes et par les usagers avec lesquels ils sont censés interagir. Les propagateurs sont en réalité des faux comptes animés par des êtres humains, qui la plupart du temps n’ont que faire de l’opinion politique des images ou textes qu’ils diffusent. Les faux followers, par exemple, sont créés par des internautes qui s’abonnent volontairement à une page, une chaîne, un compte en échange d’un micropaiement. Vu que pour le reste, leurs comportements sont ceux d’usagers communs, il est difficile de les détecter. En outre, ils peuvent influencer les électeurs par leurs messages et comportements. Le crowdturfing vise à produire des vagues de trafic et de viralité de l’information qui servent à « amorcer la pompe ».

Les campagnes électorales à l’heure des grandes plateformes se basent donc sur des masses grandissantes d’influenceurs numériques qui se font passer pour des militants mais sont essentiellement motivés par l’appât du gain. Ce phénomène ne se résume pas à la production d’intox : l’interaction sociale qui accompagne les fake news est tout aussi importante que leur contenu. Il existe sur internet des plateformes de crowdturfing où l’on achète à prix cassé commentaires, partage et retweets de messages haineux ou diffamatoires. Moyennant des paiements d’à peine quelques centimes d’euro, les experts en marketing politique peuvent recruter des myriades d’ouvriers du clic pour assurer la circulation des fake news, ou les faire remonter dans le référencement des moteurs de recherche et dans les tendances émergentes des médias sociaux. Pendant la présidentielle française de 2017, le chercheur belge Nicolas Vanderbiest a pu détecter sur Twitter des réseaux d’influence nationaux (Patriosphère, Sens Commun, etc.) et internationaux (provenant des Etats-Unis, de la Russie, et même de l’Arabie saoudite), qui ont vraisemblablement acheté le travail de foules de faux militants pour mettre en avant les hashtags #MacronLeaks, #PenelopeGate, etc.

La majorité de ces ouvriers du clic opèrent depuis chez eux et sont recrutés sur des services en ligne tout à fait légitimes comme UpWork ou FreeLancer. Selon une étude de l’université de Santa Barbara, entre 70% et 95% des requêtes négociées sur certaines plateformes de microtravail (MinuteWorkers, ShortTask, MyEasyTask, MicroWorkers) consistent en la création de faux profils, faux avis, faux liens vers sites web, etc. L’origine géographique des acheteurs de clics (Etats-Unis, Canada et Royaume-Uni, mais aussi France, et Espagne) et celle des producteurs (Bangladesh, Pakistan, Népal, Indonésie, Sri Lanka, Inde, Kenya, Madagascar) reproduit des tendances globales de délocalisation de « sales boulots » vers des zones du monde où la force de travail est marquée par une forte vulnérabilité à l’exploitation. Partager des messages de haine, faire augmenter le compteur de visionnage d’une vidéo diffamatoire voire créer des profils qui s’abonnent au fil d’une personnalité de l’extrême droite xénophobe : voilà les tâches que ces travailleurs se voient proposer. Selon les révélations de Business Insider, en 2015 Donald Trump aurait acheté près de 60% des fans de sa page Facebook aux Philippines, en Malaisie et… au Mexique.

Les grands médias sociaux jouent un rôle extrêmement ambigu dans cette économie du clic. D’une part, Facebook et Google s’engagent depuis 2016 dans des remaniements réguliers de leurs algorithmes de référencement et de ciblage publicitaire afin de corriger les biais qui ont permis aux fake news de se répandre et ils s’adonnent depuis toujours à des « purges » de faux profils, voire proscrivent les utilisateurs ayant recours aux plateformes de crowdturfing. Mais, d’autre part, le réseau de Mark Zuckerberg semble fonctionner grâce à des mécanismes d’achat de visibilité qui entretiennent de nombreuses similitudes avec le fonctionnement des usines à faux clics.

Entre 2012 et 2014, des experts ont mené des expériences à partir de pages-appâts conçues pour attirer des lecteurs. Tous arrivent à la même conclusion : l’essentiel des profils ayant partagé leurs contenus ont des comportements suspects, ils sont fans de milliers de marques et de personnalités politiques disparates situées en Inde comme en Amérique du Nord. Autre conclusion de ces expériences : ces faux clics ne sont pas un détournement mais bien le résultat de la politique commerciale de Facebook Facebook ne vend pas directement du clic, mais propose à ses usagers de « booster leurs publications », voire d’en augmenter la visibilité moyennant un petit paiement. Or selon ces mêmes experts, ce visionnage vendu par Facebook provient des mêmes pays en voie de développement. C’est ainsi que le crowdturfing chassé des profils reviendrait par la fenêtre de la publicité. Cela redimensionne considérablement les prétentions d’authenticité de l’information qui circule sur ces réseaux. La distinction entre expression politique « artificielle » et « vraie conviction » devient floue. Sans vouloir entrer dans les débats philosophiques sur « ce qu’est la vérité », il nous faut admettre une chose : les fake news mettent à mal la possibilité de s’entendre sur la réalité même d’une action politique bien informée, indépendante des logiques commerciales et dans laquelle les intermédiaires politiques et culturels opéreraient de manière transparente.

Toute intervention législative sur les fake news qui manquerait de prendre en compte ces aspects serait destinée à l’échec. Au lieu de cibler exclusivement les petits dealers de mal-information, il est nécessaire de se concentrer sur leurs mandataires et sur les infrastructures techniques qui rendent possible leur action. Il faudrait par exemple établir l’obligation, pour les formations politiques, de publier un « bilan numérique » faisant état des dépenses et de la nature de leur marketing politique sur internet, de façon à les décourager d’effectuer des opérations clandestines à base de marchandage de clics. Tout comme les médias audiovisuels adoptent une règle d’égalité du temps de parole des candidats pour garantir le pluralisme, il est urgent de s’assurer que les partis politiques n’obtiennent pas subrepticement du « temps de cerveau » supplémentaire en achetant des tweets, des « like » et des contenus viraux lors des campagnes.

Mais la responsabilité informationnelle des organisations politiques doit se conjuguer avec un renouvellement des modèles économiques des médias sociaux numériques, qui ont reposé jusqu’à présent sur l’expropriation des données personnelles de leurs usagers à des fins publicitaires et sur la mise en place de longues chaînes de sous-traitance de tâches informationnelles vers des pays dits « du Sud ». C’est non seulement leur viabilité économique, mais aussi leurs admissibilités politique et éthique qui doivent être aujourd’hui questionnées. Une dernière recommandation politique concerne alors la défense des droits des travailleurs du clic, non pas pour normaliser le système du crowdturfing mais pour s’en affranchir. Le respect des normes internationales du travail, la garantie pour ces travailleurs d’une rémunération équitable et de conditions de travail décentes – bref la possibilité de résister au chantage au travail à la micro-pièce – constituerait un levier de négociation qui leur permettrait de refuser de contribuer au système des fake news. Reconnaître le travail invisible de ces ouvriers du clic et les doter de méthodes pour se protéger et pour faire entendre leurs voix, est aussi – et avant tout – un enjeu de citoyenneté globale.

Pour un tournant décolonial numérique (Télérama, 5 févr. 2018)

Dans Télérama, l’entretien accordé au journaliste Romain Jeanticou.

La domination des géants du numérique est-elle un nouveau colonialisme ?

Romain Jeanticou Publié le 05/02/2018.

Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft… En offrant nos données personnelles à ces géants aussi puissants que des Etats, nous les laissons nous exploiter, selon le sociologue et chercheur italien Antonio Casilli, qui plaide pour un “tournant décolonial numérique”.

On les dit plus puissants que certains Etats. Les géants de l’économie numérique – Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft en tête – n’ont qu’à jeter un œil par les fenêtres que nous leur ouvrons sur nos vies pour savoir ce que nous faisons, ce que nous consommons ou ce à quoi nous rêvons. Sans nous en rendre compte, nous produisons chaque jour, gratuitement, et parfois même avec délectation, des données personnelles monétisées et revendues à des entreprises tierces ou à des Etats. L’autonomie des utilisateurs vantée par les plateformes cache en réalité l’exploitation de cette production bénévole : nous travaillons tous gratuitement pour Facebook ou Google. Nous serions même devenus de la « chair à algorithmes », comme le dénonce une tribune datée du 5 février, parue dans Le Monde, invitant chacun à monnayer ses données personnelles. 

Une position à laquelle s’oppose fermement le sociologue et chercheur italien Antonio Casilli, maître de conférences en humanités numériques à Télécom ParisTech et auteur, en 2010, des Liaisons numériques. Vers une nouvelle sociabilité ? (éd. Seuil). Dans un article paru en fin d’année dernière dans la revue académique américaine International Journal of Communication, il met toutefois en parallèle la « mise au travail » des internautes avec les modes de subordination appliqués à ses travailleurs par l’économie numérique. Dans le Nord – les chauffeurs Uber – mais aussi et surtout dans le Sud – les employés des « fermes à clics », ces « micro-travailleurs » engagés pour accomplir de toutes petites tâches censées enrichir ces mêmes plateformes.

Ces asymétries et ces rapports de force font émerger un discours critique de la situation de puissance des entreprises du numérique, de plus en plus assimilée à une forme de colonisation. Pour autant, Antonio Casilli appelle à définir ces relations de pouvoir inédites à l’aide de nouveaux concepts, parmi lesquels la « colonialité ».

Est-il pertinent de comparer les géants du numérique à des Etats ?

C’est très cohérent avec la rhétorique commerciale de ces entreprises. Etre comparé à un Etat est très flatteur lorsque l’on se présente comme capable de le remplacer. Plusieurs dirigeants des entreprises de la Silicon Valley sont proches des postures politiques libertariennes qui prônent le remplacement des structures publiques par des sociétés privées. Lorsque Google propose aux villes de développer des services de « smart cities », à Toronto par exemple, elle cherche à se substituer aux administrations locales. En développant ces services, ces entreprises nous mettent face à la possibilité de nous passer d’un gouvernement démocratiquement élu. Cette posture est possible parce que nos démocraties sont imparfaites et montrent leurs limites : depuis le tournant néolibéral de la fin du siècle dernier, elles ne garantissent plus le minimum de services indispensables d’un Etat-providence. Cette déficience crée un appel d’air qui permet aux plateformes de s’imposer comme fournisseurs de ces services tout en créant une proximité avec les citoyens. Avec un téléphone dans sa poche, on est toujours plus proche d’Apple que de l’administration publique.

Les tâcherons du clic

Selon vous, la dynamique d’exploitation de ces plateformes est double : la mise au travail des utilisateurs dans les pays riches, celle des micro-travailleurs dans les pays pauvres. Nous serions tous des ouvriers du travail numérique.

Ces plateformes, même les plus ludiques, sont basées sur des mécanismes de mise au travail de leurs usagers. Quatre milliards d’êtres humains connectés produisent en permanence des biens, des contenus et des données qui constituent l’actif immatériel de ces plateformes. Ceux-ci sont ensuite revendus et monétisés à des entreprises tierces ou à certains Etats. Vos recherches Internet permettent par exemple à des sites de vente en ligne de vous proposer des publicités ciblées. Il faut ajouter à cela une utilisation de ces données à des fins d’automatisation, c’est-à-dire pour l’apprentissage des machines à intelligence artificielle qui seront chargées d’évaluer, d’analyser et de trier ce contenu.

Ces bases de données sont produites quotidiennement par nous-mêmes, mais aussi par des « tâcherons du clic », ces travailleurs rémunérés en centimes pour cliquer sur des publicités ou modérer du contenu. Ils évoluent dans des conditions de précarité et de volatilité de revenus extrêmes. Le tout sans encadrement contractuel ni protection sociale. Cette économie est florissante dans le sud de l’hémisphère : dans les pays émergents ou en voie de développement comme les Philippines, l’Inde, le Népal, le Mexique, la Colombie…

Comment les gouvernements occidentaux participent-ils à la construction de ces systèmes de domination et d’exploitation ?

Il y participent par omission. A l’exception de certains efforts de réflexion comme ceux de France Stratégie [institution d’expertise rattachée au cabinet du Premier ministre, ndlr] ou du Conseil national du numérique en France, on assiste à une forme d’aveuglement des gouvernements face au développement de l’automatisation. Ils n’y voient que l’aspect technique – la montée en puissance de l’intelligence artificielle – et oublient l’humain dans l’équation – les ouvriers chargés d’entraîner les machines. Cette économie n’est pas faite que de robots, ni seulement d’ingénieurs ou d’experts de la gestion de données. Elle épouse même des formes de délocalisation : les entreprises occidentales achètent du clic à des usines de micro-travailleurs au Kenya ou en Thaïlande pour augmenter leurs revenus. C’est parfois cohérent avec l’histoire coloniale de certains pays : la France en Afrique, le Royaume-Uni en Inde, les Etats-Unis aux Philippines… Comme de nombreux autres secteurs de l’économie mondiale, cette mise au travail est construite sur des formes d’asymétrie globale qui ont affaire à des logiques d’exploitation historiques du Sud par le Nord.

Cette nouvelle économie est parfois comparée à du « néocolonialisme » ou à du « cybercolonialisme ». Quelles sont les limites de ces comparaisons ?

La première est l’historicisation immédiate qui en résulte. Le terme « colonialisme » a une histoire, celle de catastrophes humaines et économiques dont les effets courent encore sur de nombreux territoires de l’hémisphère Sud. Le récupérer, c’est risquer l’appropriation et l’effacement de ces spécificités historiques.

La deuxième limite se trouve dans la coupure opérée entre le Nord, que l’on assimilerait à de la production à forte valeur ajoutée et à de la contribution intellectuelle, et le Sud, qui ne produirait que de la matière brute. Ce dualisme contient un jugement de valeur qui fait fi de la production massive de contenu culturel dans le sud du monde. En Chine, on trouve à la fois d’immenses usines à clics et certaines des structures les plus innovantes de la planète en matière de haute technologie.

Enfin, il faut éviter de tomber dans le piège de l’orientalisme : en reléguant le Sud à un schéma statique et passif, on l’éloigne de toute évolution possible. Cette exotisation mène à considérer ces pays comme des territoires arriérés incapables de se défaire de leur position historique. En réalité, beaucoup ont la volonté de devenir compétitifs dans le secteur technologique, à l’image d’une ville comme Bangalore, aujourd’hui considérée comme la Silicon Valley indienne grâce à son important pôle de recherche et de production.

Un travail exploité et invisibilisé

A « colonialisme », vous préférez le concept philosophique de « colonialité ». Pourquoi ?

C’est un concept initié par le chercheur Nelson Maldonado-Torres, qui cherche à élargir la notion de colonialisme. Nous avons besoin d’une notion qui exprime ces formes d’asymétrie politique, économique et culturelle entre le Nord et le Sud tout en dépassant les caractéristiques historiques du colonialisme. La colonialité est détachée de l’expérience coloniale dans le sens où elle renvoie à un ressenti que l’on peut tout aussi bien trouver dans des pays sans histoire coloniale, voire dans des pays du nord de la planète. Lorsque l’on exploite ou vole nos données, nous sommes tous dans cette situation où le travail que nous fournissons pour ces entreprises est exploité et invisibilisé.

Vous plaidez désormais pour un « tournant décolonial numérique ».

On y vient petit à petit. De plus en plus de personnes se rendent compte de cette mise au travail et de sa non-reconnaissance, autant dans le nord que dans le sud. Cette prise de conscience se retrouve chez les chercheurs, mais aussi chez les travailleurs. Pensons aux luttes syndicales en cours : les travailleurs d’Uber et autres Deliveroo contestent partout le management algorithmique auquel ils sont soumis. Ajoutons à cela les groupes d’utilisateurs qui se demandent comment redistribuer la valeur créée sur ces plateformes, via la fiscalité numérique ou la contractualisation des algorithmes, pour contrôler la production de leurs contenus. Les syndicats en France, au Royaume-Uni, en Italie ou en Allemagne s’emparent de ces questions, mais dans le sud aussi une prise de conscience est en cours pour contrer la puissance de ces plateformes, à l’image de l’Inde et du Brésil qui se sont opposés à Facebook et WhatsApp.

 

 

100 milioni di microlavoratori e… 4 miliardi di operai del click (Il Manifesto, Italia, 27 genn. 2018)

Nell’edizione del 27 gennaio 2018 de Il Manifesto, l’inserto settimanale Alias ospita una dossier assai completo su lavoro, piattaforme e nuove prospettive dell’azione politica in cui compare un mio lungo articolo intitolato Sulle piattaforme digitali siamo tutti operai del click. Fra le altre firme presenti in occasione dell’uscita di “Forza Lavoro”, il nuovo libro di Roberto Ciccarelli, ritroviamo Ippolita, Toni Negri, Valerio De Stefano, Tiziana Terranova.

La vie privée et les travailleurs de la donnée (Le Monde, 22 janv. 2018)

Dans Le Monde du 22 janvier 2018, je publie avec Paola Tubaro une tribune à l’occasion des 40 ans de la CNIL.

Attention : La tribune a été traduite en portugais et publié sur le site brésilien Outras Palavras.

 

Notre vie privée, un concept négociable

Antonio Casilli (Télécom ParisTech/EHESS) et Paola Tubaro (CNRS)

La défense de nos informations personnelles ne doit pas exclure celle des droits des travailleurs de la donnée

L’idée que nous nous faisons de la vie privée a profondément changé ces dernières années. Lorsque, en 1890, les juristes américains Samuel Warren et Louis Brandeis définissaient the right to privacy comme ” le droit d’être laissé en paix “, ils ignoraient qu’un siècle plus tard, cette définition n’aurait pas de sens pour 4 milliards d’êtres humains connectés. Nous n’assistons pas à sa fin, mais à la transformation de la -notion héritée de la tradition étasunienne. Pour ceux d’entre nous qui sont activement en quête de correspondants, d’amis, de partenaires sur un réseau numérique, le souci de défendre nos informations personnelles d’ingérences extérieures se révèle accessoire par rapport au droit de savoir combien de personnes exactement les possèdent et quel usage en est fait.

Nos informations ne sont plus ” chez nous “. Elles sont disséminées sur les profils Facebook de nos amis, dans les bases de données des commerçants qui tracent nos transactions, dans les boîtes noires algorithmiques qui captent le trafic Internet pour les services de renseignement. Il n’y a rien de plus collectif qu’une donnée personnelle. La question est donc moins de la protéger de l’action d’intrus qui cherchent à en pénétrer la profondeur que d’harmoniser une pluralité d’acteurs sociaux qui veulent y avoir accès.

Exit la notion de privacy comme pénétration qui était à la base de la loi Informatique et libertés de 1978, place à celle de privacy comme négociation. Communiquer des informations personnelles ou même sensibles à des tiers divers et variés fait désormais partie de l’expérience quotidienne de tout individu, que ce soit pour accéder à des biens commerciaux ou à des services publics. Il s’agit par exemple de consulter son compte Ameli, de vérifier un itinéraire sur son GPS, parfois d’organiser une rencontre sur Tinder ou de mesurer sa performance sportive par un bracelet connecté. Auparavant, le consentement à la captation, au traitement et à la conservation des données était nécessaire pour qu’une -pénétration de l’intimité ne soit pas une violation. Maintenant, sa fonction a changé. On donne son consentement contre un service.

C’est là le premier sens de l’idée de négociation de la vie privée : un échange, marchand ou pas, où les données personnelles font fonction de monnaie. S’arrêter à cette seule interprétation serait pourtant fourvoyant et politiquement myope. La vie privée est aujourd’hui surtout une négociation collective, une -concertation entre plusieurs parties afin de définir des obligations réciproques et d’organiser une relation. Cette relation peut être conflictuelle. De la campagne indienne contre l’usage des données par l’application Free -Basics à la plainte de l’ONG Europe-v-Facebook invalidant l’accord Safe Harbor, qui autorisait la plate-forme à transférer les informations des citoyens européens vers les Etats-Unis, les usagers de médias sociaux s’insurgent régulièrement contre des conditions perçues comme abusives.

Notre privacy cesse aujourd’hui d’être un droit individuel et se rapproche de l’idée d’un faisceau de droits et de prérogatives à allouer entre les citoyens, l’Etat et les entreprises du numérique. La négociation n’est pas simple et se complique d’autant plus que, par leurs -algorithmes, de puissantes plates-formes -tentent d’infléchir nos comportements. Un contact créé par deux usagers de leur propre initiative et un contact créé sous le conseil d’un système de recommandation automatisé sont-ils équivalents? Qui détient un droit sur les informations que cette relation engendre?

Il faut alors s’interroger non seulement sur les conditions d’usage, mais aussi sur les -modes de production des données, lesquels sont profondément influencés par les modèles d’affaires et les architectures logicielles -imposées par les plates-formes.

En effet, au-delà de la production de données brutes, des problèmes d’ordre nouveau apparaissent lorsqu’on étend son regard à leurs enrichissement, codage, étiquetage, mise en forme – opérations nécessaires pour rendre les données exploitables par des techniques de machine learning, soit l’apprentissage automatique. Les photos des vacances mises en ligne par les usagers d’une plate-forme sociale peuvent, par exemple, être labélisées par des tags qui identifient les lieux. Ces informations ont une valeur économique : -elles peuvent être vendues à des régies publicitaires ou, mieux, être utilisées pour calibrer des intelligences artificielles qui proposent automatiquement de prochains séjours aux vacanciers. Parfois, ce sont les usagers eux-mêmes qui ajoutent ces informations; parfois, les entreprises ont recours à du ” microtravail ” payé à la pièce. Moyennant quelques centimes, des services comme Amazon -Mechanical Turk leur permettent de demander à des myriades d’ouvriers du clic, souvent situées dans des pays en voie de développement, de trier ou d’améliorer photos, textes ou vidéos. Ces services recrutent des prestataires majoritairement précaires et peu rémunérés, remettant en question d’anciens acquis en termes de conditions de travail et d’appropriation de son produit. Ces nouvelles formes de digital labor s’imposent comme une -urgence pour le régulateur.

Pour corriger les distorsions et les abus provoqués par cette situation, la solution -consiste à élargir le domaine d’action des autorités de régulation des données comme la CNIL. Il s’agit non seulement de s’intéresser aux architectures techniques des plates-formes qui permettent l’extraction et la circulation des données personnelles, mais aussi de créer les conditions pour que le travail de production et d’enrichissement des données (autant de la part des services de microtravail que des usagers de plates-formes généralistes comme Instagram ou Google) reste respectueux des droits des personnes et du droit du travail. Le défi qui attend la CNIL est de devenir non pas un gardien de la propriété sur les données, mais un défenseur des droits des travailleurs de la donnée.

Antonio Casilli et Paola Tubaro

Pourquoi la vente de nos données personnelles (contre un plat de lentilles) est une très mauvaise idée

Jacob dit : ‘Vends-moi aujourd’hui tes données”.
“Voici”, s’exclama Esaü, “je m’en vais mourir de faim !
A quoi me servent ces données ?” (…) Alors Jacob donna
à Esaü du pain et du potage de lentilles. Il mangea et but,
puis se leva et s’en alla. C’est ainsi qu’Esaü méprisa le droit
de disposer des fruits de son travail numérique. (Génèse 25:31-34 ?)

The Economist (ou du moins le journaliste Ryan Avent qui a écrit l’article paru sous le titre “The digital proletariat” dans la première livraison de 2018 du magazine britannique) découvre avec une décennie de retard l’existence du digital labor, au hasard de la lecture d’un “fascinating new economics paper”.  Pour la petite histoire, le papier en question vient tout juste d’être publié sur ArXiv et s’intitule “Should we treat data as labor?”. Il s’agit d’un résumé en clé économiciste des études existantes dans le domaine, mais avec un twist très Jaron Lanier (qui est par ailleurs l’un des co-auteurs) : “les données sont le fruit du travail des usagers, sauf si ces derniers les revendent DE MANIERE TOUT A FAIT TRANSPARENTE ET EQUITABLE HEIN à des multinationales qui ne veulent que leur bonheur.”.

Et si cela résonne avec les propositions ultra-libérales de certains think tanks bien de chez nous, qui vous proposent de vendre vos données en échange du proverbial “plat de lentilles” (v. le récent rapport de Génération Libre), et bien… c’est parce que c’est la même chose. Sachez quand même que celle-ci est une position très minoritaire au sein des études sur le digital labor, qui revendiquent en général une approche plutôt “commoniste” des données. Comme je le disais ailleurs (2016), “il n’y a rien de plus collectif qu’une donnée personnelle”. Et, comme je le répète depuis 2015 :

“[La proposition de revendre les données issues du digital labor] pose d’abord un problème éthique: de fait, la commercialisation des données personnelles créerait un énième « marché répugnant », formule parfois utilisée pour définir les marchés (comme l’achat d’organes, ou les paris en bourse sur les attentats terroristes) qui sont problématiques et intrinsèquement imprudents. A-t-on le droit de vendre un bras ou un œil? Le fait de vendre les données pose le même type de difficultés car ce marché présupposerait un droit de propriété privée sur les données personnelles. C’est une dérive très dangereuse vers la « privatisation de la privacy », que j’ai dénoncée ailleurs. Ces considérations s’appliquent à plus forte raison au digital labor, qui produit de la valeur en s’appuyant sur un contexte collectif – les sociabilités ordinaires, le partage au sein de communautés d’utilisateurs. Quoique personnelles, ces données, ces productions digitales, ne sont pas du ressort de la propriété privée, mais le produit d’un commun, d’une collectivité. Par conséquent, la rémunération devrait chercher à redonner aux commons ce qui a été extrait des commons.”

La solution n’est pas, AMHA, une rémunération individuelle des données, sous forme de royalties ou de micro-paie. La rémunération à la pièce est déjà en vigueur sur les plateformes de micro-travail–et cela se solde par un nivellement par le bas des rémunérations de ceux qui y travaillent, surtout dans le cas des fermes à clic installées aux Philippines, au Madagascar, au Kenya, etc. Au vu des asymétries d’information et de pouvoir entre les grands oligopoles numériques et les usagers, cette situation est destinée à se reproduire dans les négociations avec les publics généralistes. Une contractualisation sur base individuelle de la valeur de la donnée n’entraînerait qu’une généralisation de la condition de sous-prolétaire numérique. Pour en sortir, j’ai à plusieurs reprises prôné un revenu universel numérique financé par des impôts sur les profits des plateformes. Dans une interview récente, je résumais ma position de la manière suivante :

“[A universal basic income would protect the digital labor workforce] by recognizing the data labor that flows through the platforms. This has already been argued by a report by the French Ministry of Finance in 2013, and in a report by the Rockefeller Foundation last year. The digital giants should not be taxed on the basis of how many data centers or offices they have in a country, but on the basis of the data produced by the users of the platforms. If there are 30 million Google users in Italy, it is fair to tax Google based on the profits they made from these users’ activities. In this way, one could fund a basic income, arising from the digital labor that each of us carries out on the internet or on the mobile apps we use.”

PS. Pour aller plus loin, n’hésitez pas à consulter ces quelques articles, ouvrages ou chapitres que j’ai publié entre 2013 et 2017 :

M, le maudit chatbot (ou, de l’impossibilité de l’automation complète au lendemain de l’échec de l’assistant virtuel de Facebook)

L’année 2018 commence fort chez Zuckerberg. Facebook a décidé de mettre fin à l’expérience de son assistant virtuel, M. Par rapport aux autres chatbots sur le marché, M avait une particularité : il ne cachait pas la présence d’humains derrière les rideaux de l’automation, pour ainsi dire. Facebook allait jusqu’à intégrer cet attribut dans ses arguments de vente. M était présenté comme une intelligence artificielle « mue par des humains » (human powered).

Il s’agissait d’un logiciel qui envoyait des messages via l’application Messenger, initialement disponible pour un nombre limité d’usagers-testeurs (10 000 résidents de San Francisco) qui l’utilisaient surtout pour des opérations commerciales. La plupart des tâches réalisées par le chatbot nécessitaient de personnes pour assister, entraîner, vérifier ses réponses — et parfois se faire carrément passer pour M. D’où la suspicion que son nom ne soit pas un clin d’œil à l’assistant de James Bond, miss Moneypenny, mais une référence assez claire au “micro-travail”…

L’objectif de Facebook avec cet agent conversationnel était de développer une technologie d’intelligence artificielle capable d’automatiser presque n’importe quelle tâche (“Facebook put no bounds on what M could be asked to do“). C’est toujours la vieille promesse du machine learning : tu fais réaliser des tâches par des humains, puis “la machine” apprend et — bam ! tu te débarrasses des humains. Néanmoins, malgré les vastes ressources techniques de Facebook, le taux d’automation de M semble n’avoir jamais dépasse 30%. Presque trois quarts des tâches, donc, étaient effectuées par des petites mains payées à la pièce, entre San Francisco et Katmandou (si le bruit selon lequel elles étaient recrutées via le bureau népalais de la plateforme de micro-travail Cloudfactory était confirmé).

L’histoire de M contient une moralité pour toute entreprise qui développe ou achète des solutions de IA : quand on prend en compte le coût de the human in the loop, l’automation revient très chère. C’est à cause de l’importance de ces coûts (et de la médiocrité des résultats) que Facebook a définitivement décidé de discontinuer M en 2018.

L’autre leçon à retenir ici est que dans la mesure où l’objectif final de M était de préparer le développement de solutions IA qui auraient pu automatiser presque toutes les tâches que les usagers réalisent en ligne, l’automation complète s’avère être un fantasme de silconvallards. A chaque fois qu’on automatise une tâche, les êtres humains avec qui l’IA interagit en redemandent, et de plus en plus complexes. Comme Wired le souligne :

“Another challenge: When M could complete tasks, users asked for progressively harder tasks. A fully automated M would have to do things far beyond the capabilities of existing machine learning technology. Today’s best algorithms are a long way from being able to really understand all the nuances of natural language.”

Il faut alors recommencer et recommencer à concevoir-entraîner-tester-micro-travailler etc. Comme quoi, nous (autant les centaines de millions de tâcherons du clic sur les plateformes de micro-travail que les milliards de micro-tâcherons dissimulés que nous sommes sur les plateformes de médias sociaux) avons devant nous une longue carrière de dresseurs d’IA. Très longue. Interminable même, à en croire certains jeunes experts d’automation. Parmi eux, un nommé Ernest Mandel, lequel affirmait, dans un texte paru en… 1986 :

“Sous le capitalisme, l’automation complète, l’introduction de robots sur grande échelle sont impossibles car elles impliqueraient la disparition de l’économie de marché, de l’argent, du capital et des profits. (…) La variante la plus probable sous le capitalisme, c’est précisément la longue durée de la dépression actuelle, avec seulement le développement d’une automation partielle et d’une robotisation marginale, les deux étant accompagnées par une surcapacité de surproduction sur grande échelle (une surproduction de marchandises), un chômage sur grande échelle, une pression sur grande échelle pour extraire de plus en plus de plus-value d’un nombre de jours de travail et d’ouvriers productifs tendant à stagner et à décliner lentement. Cela équivaudrait à une augmentation de la pression à la surexploitation de la classe ouvrière (en faisant baisser les salaires réels et les prestations de Sécurité sociale), en affaiblissant ou détruisant le mouvement ouvrier organisé et en sapant les libertés démocratiques et les droits de l’homme.”

Dans le Monde Diplomatique (déc. 2017)

Dans Le Monde Diplomatique (plus précisément dans son bimestriel « Manière de voir »), Thibault Henneton se penche sur la vie et les conditions de travail des click-workers : évaluateurs, modérateurs, censeurs et parfois “petites mains” des campagnes politiques et du marketing viral. Mes travaux (ainsi que ceux de Sarah Roberts et Alain Supiot) y sont abondamment cités.

Les tâcherons du clic

Sur Internet, l’adage « si c’est gratuit, c’est que tu es le produit » devrait plutôt s’énoncer : « si c’est gratuit, c’est que tu travailles ». L’activité de chacun sur les réseaux en cache une autre, et les millions de petites mains qui l’exécutent.

Le 23 septembre 2017, Microsoft et Facebook célébraient la pose de Marea, un câble sous-marin long de 6 600 kilomètres entre Bilbao et l’État de Virginie, destiné notamment à soutenir le trafic en provenance et à destination de l’Europe. Que le premier réseau social du monde investisse dans une telle infrastructure prouve son désir de maîtriser les tuyaux. Quand bien même Facebook n’existerait plus comme réseau social, il continuerait à traiter des big data ! Mais son modèle économique impliquerait un travail très différent de la part de ses deux milliards d’utilisateurs que celui dont il profite aujourd’hui. Ce labeur, largement invisible, s’accomplit plus ou moins bénévolement dès connexion à la plate-forme. Chaque trimestre, Facebook en récolte en moyenne 4,75 dollars de profits publicitaires par tête.

Le terme digital labor désigne ces activités. Mal cerné par la traduction « travail numérique » — à ne pas confondre avec le travail informatique —, il a bénéficié d’un soudain coup de projecteur grâce à… l’élection de M. Donald Trump. Cherchant hors de ses frontières (de préférence dans l’est de l’Europe) les raisons d’un tel coup de théâtre, une partie de la presse occidentale s’est émue de l’existence de « fermes de contenus » à Saint-Pétersbourg, capables de produire, en anglais, des propos sulfureux sur l’immigration, la race ou le port d’armes. Celles-ci payaient ensuite Facebook pour mettre en valeur ces contenus dans les flux d’actualités de millions d’électeurs.

Dans le même temps, une ville de 55 000 habitants en Macédoine, Vélès, voyait bourgeonner une centaine de sites au service de la communication du candidat républicain. Leurs auteurs, décrits comme de jeunes entrepreneurs, plagiaient des sites d’informations avant de diffuser dans des groupes de militants leurs vrais faux articles derrière de vrais faux profils Facebook. Achetés quelques dizaines de centimes chacun, deux cents profils leur permettaient de drainer quantité d’internautes électrisés par la campagne. Grâce à AdSense, la (…)

Cliquer pour télécharger le pdf.

“I lavoratori sono il cuore dell’algoritmo” : intervista ne Il Manifesto (Italia, 9 dicembre 2017)

[NB: This interview has been translated in English, Spanish, and Portuguese]

Nel quotidiano Il Manifesto di sabato 9 dicembre 2017, c’è una mia lunga intervista proposta da Roberto Ciccarelli. Eccola in versione integrale.

Antonio Casilli: «I robot non rubano il lavoro. Siamo noi il cuore dell’algoritmo»

09.12.2017

Lavoro digitale. Intervista ad Antonio Casilli, autore di ricerche pionieristiche sul nuovo capitalismo e sulle lotte da Amazon a Uber. “I lavoratori creano i criteri sulla base dei quali operano le macchine. E poi le educano ad apprendere come migliorare”

Antonio Casilli, professore alla Télécom ParisTech, è considerato uno dei maggiori esperti di capitalismo delle piattaforme. È noto per le ricerche pionieristiche sul «lavoro digitale» che rovesciano il senso comune apocalittico secondo il quale il lavoro è finito a causa dell’automazione. «Siamo noi a formare i robot con il nostro lavoro – sostiene – Produciamo i criteri sulla base dei quali operano. E poi li educhiamo ad apprendere come migliorare. Il problema non è che i robot ci rubano il lavoro, noi continuiamo a lavorare sempre di più e le piattaforme frammentano e rendono invisibile il lavoro necessario per fare funzionare gli algoritmi».

In Italia hanno fatto molto discutere i licenziamenti di due lavoratori Ikea, Marica a Corsico (Milano) e Claudio a Bari. Sono stati licenziati perché le loro vite non si sono incastrate con l’algoritmo che governa la forza lavoro. Siamo tornati all’Ottocento?
Il capitalismo delle piattaforme digitali irrigidisce la disciplina del lavoro, impone una misura e una valutazione apparentemente «scientifiche» che possono assomigliare alle vecchie manifatture industriali. La differenza fondamentale è che i lavoratori, in cambio della sottomissione alla disciplina, non ottengono la protezione sociale e la rappresentatività politica che prima ottenevano in cambio della subordinazione. Questo nuovo taylorismo ha tutti gli svantaggi e nessuna delle compensazioni del vecchio. I lavoratori sono prigionieri di una contraddizione in termini: subordinati e precari al tempo stesso.

Dopo lo sciopero Amazon a Piacenza ha consigliato ai sindacati di fare attenzione anche alla politica dei dati, non solo a quella del lavoro. Cosa significa?
A Piacenza si è vista solo la parte visibile dell’iceberg. Quello è stato uno sciopero in un luogo fisico per ottenere condizioni di lavoro su attività materiali. Esiste tutta una altra parte di Amazon che da anni è in lotta. Penso ai micro-cottimisti di Amazon Mechanical Turk, un sistema di creazione e addestramento di intelligenze artificiali alimentato da micro-lavoratori, persone pagate a cottimo per qualche centesimo per realizzare mansioni di gestione dati, immagini o testi. Questi lavoratori devono auto-organizzarsi per ottenere migliori compensi e condizioni di lavoro più umane. Su questo i sindacati devono recuperare terreno perché i “Turkers” svolgono mansioni troppo piccole per essere visibili ai loro occhi.

Lo stanno facendo?
Sì, anche se al momento con iniziative diverse su scala nazionale. In Germania i metalmeccanici dell’IgMetall ha messo a disposizione una piattaforma per le rivendicazioni: FairCrowdWork. In Francia la Cgt ha creato Syndicoop che aiuta i sindacalisti a federare lavoratori attorno a una campagna. In Belgio c’è SMart: una cooperativa, e non un sindacato, che si occupa di lavoratori freelance e lavora anche con i rider delle consegne a domicilio. È in atto un processo dove i sindacati classici cercano di “piattaformizzarsi”, mentre le cooperative creano servizi su base mutualistica per i lavoratori delle piattaforme.

Dalle lotte dei rider italiani è emersa la richiesta di essere inquadrati nel contratto della logistica. È così in Francia e negli altri paesi?
Nell’economia alla domanda i servizi basati su piattaforme e prodotti in tempo reale sono al centro di una grande controversia legale e politica sulla contrattualizzazione dei lavoratori. Fino a ora l’obiettivo è regolarizzare la loro posizione in un contratto di settore che assomigli a quello della piattaforma. Su Uber in America, in Europa e in Corea le lotte sindacali convergono sul riconoscimento da lavoratori del settore dei trasporti urbani. In Amazon si cerca il riconoscimento del contratto degli operatori postali. Serve allargare ancora lo schema di azione.

In che modo?
Riconoscendo tutti i micro-lavori fatti dai «lavoratori del click», anche quelli pagati a cottimo per qualche centesimo per realizzare mansioni come la gestione dei dati, delle immagini o dei testi. Il loro lavoro serve al machine learning, a insegnare alla macchina ad apprendere e a creare l’intelligenza artificiale.

E come si fa?
Tutto passa dalla quantità di informazione prodotta. E su come e quanto le piattaforme approfittano di questa produzione di dati. Uber prende tra il 20 e il 40 per cento su ogni transazione che avviene sulla piattaforma e conosce bene il valore prodotto. Bisogna redistribuire una parte della ricchezza prodotta ai lavoratori delle piattaforme. Pur non essendo salariale questa redistribuzione sarebbe senz’altro più equa di quella esistente.

Quali sono altri esempi di micro-lavoro digitale?
Ce ne sono tantissimi. È un mercato globale che contiene almeno 100 milioni di lavoratori. In Cina, in India,nelle Filippine, in Indonesia esistono piattaforme e servizi poco conosciuti in Europa. Sviluppano lavori estremamente diversi che permettono alle economie digitali occidentali di funzionare. In questi paesi è possibile incontrare il valutatore (rater) del motore di ricerca di Google. Sono i lavoratori che controllano che i risultati di una ricerca siano giusti e correggono il tiro aggiustando l’algoritmo. Oppure ci sono i moderatori di contenuti su Facebook o su Youtube che passano le loro giornate a giudicare se un video o una foto rispettano le condizioni di uso delle piattaforme. Insegnano agli algoritmi di filtraggio quali sono i contenuti da censurare. Possiamo anche parlare dei clickworkers che condividono, mettono “like”, spingono messaggi pubblicitari o video di celebrità per i quali sono pagati anche meno di un centesimo al click. Sono il vero carburante del marketing virale che fa vivere le marche più famose sui social network.

L’economia alla domanda è anche un’economia della reputazione e dell’attenzione dove è centrale la figura del consumatore. In che modo i lavoratori possono coinvolgerli nelle loro rivendicazioni?
Prima di tutto riconoscendo che il consumatore fa lo stesso lavoro del fattorino di Deliveroo o del micro-cottimista di Amazon Mechanical Turk.

In cosa consiste il lavoro del consumatore?
Anche lui produce dati. Questi dati sono usati per addestrare l’intelligenza artificiale. Il consumatore produce una massa critica di scambi e transazioni che permettono alla piattaforma di esistere sul mercato. Un consumatore è parte attiva e cruciale dell’esistenza dell’algoritmo. Svolge quotidianamente una quantità enorme di gesti produttivi che sono assimilabili a quelli dei lavoratori digitali. Anche chi usa Youtube modera gratuitamente i video, segnala quelli che non sono appropriati. Chi si serve di Google allena l’algoritmo del motore di ricerca a imparare i termini più ricercati sulla base delle parole inserite da noi e da altri. Il consumatore è un produttore. Le frontiere tra questi soggetti dell’economia convergono al punto che si potrebbe dire che quando la piattaforma non vuole pagarti ti chiama consumatore e invece quando è disposta a pagarti (poco) ti chiama cottimista o micro-lavoratore.

Ha parlato di “lavoro gratuito”. Qual è il ruolo che occupa nell’economia digitale?

Il lavoro gratuito è stato definito da Tiziana Terranova già vent’anni fa. Anche allora stare in rete era un lavoro perché produceva contenuti per i siti e quelli che all’epoca si chiamavano “portali”. Negli ultimi dieci anni questa idea del lavoro gratuito è cambiata quando ci siamo resi conto che le piattaforme non commercializzano solo i nostri contenuti, ma commercializzano soprattutto i nostri dati personali e le informazioni. Quali marche ci piacciono o a che ora ascoltiamo musica. Dove siamo con il Gps. Il lavoro gratuito dell’utente di internet non è un lavoro creativo, ma è un lavoro inconscio e molto meno soddisfacente perché invisibile. In quanto tale alienante nella misura in cui non ci rendiamo conto a cosa servono e come sono usati i dati quando facciamo un recaptcha su Google o mettiamo una Tag su un’immagine su Instagram.

Per cosa sono usati questi dati?
Per produrre valore monetario per le grandi piattaforme che fanno compravendita di informazioni ma sono anche usati per creare il valore di automazione: addestrare intelligenze artificiali, insegnare alle chat box a dialogare con gli esseri umani, creare assistenti virtuali come Siri sull’Iphone o Alexa su Amazon che parlano con noi e ci aiutano a fare scelte anche al posto nostro.


Il tratto comune tra le lotte dei ciclo-fattorini di Foodora o di Deliveroo, quelle di Amazon e quelle nei paesi dei “lavoratori del click, è dunque il lavoro digitale?

Sì, queste lotte sono accomunate da una forma di lavoro diversa rispetto a quelle a cui eravamo abituati nel secolo scorso. Oggi il lavoro digitale passa attraverso le piattaforme digitali che vanno considerate come un tipo di organizzazione produttiva. In più, le piattaforme sono imprese e mercati. Amazon è un’impresa delle più tradizionali con una cultura brutale della disciplina del lavoro, lo si vede ad esempio nei magazzini ma anche negli uffici. Ma Amazon è anche un mercato, un marketplace basato su un enorme catalogo e su compravendite meno conosciute, quelle dei dati. Deliveroo è la stessa cosa: è un impresa, con dipendenti, risorse materiali e immateriali ed è al tempo stesso un mercato del lavoro che connette clienti, attività produttive e fattorini. In questo caso la piattaforma opera un matching algoritmico, crea una correlazione tra soggetti diversi. In Amazon la correlazione è tra chi produce un prodotto e chi lo compra.

Lei è un sostenitore del reddito di base. In che modo può tutelare la forza lavoro digitale intermittente e precaria?
Riconoscendo il lavoro dei dati che passa dalle piattaforme. Lo ha già sostenuto un rapporto del ministero francese delle finanze nel 2013 e un rapporto della fondazione Rockfeller l’anno scorso. I giganti del digitale non vanno tassati sulla base di quanti data center o uffici hanno in un paese, ma sulla base dei dati prodotti dagli utenti delle piattaforme. Se in Italia ci sono 30 milioni di utenti di Google, è giusto tassare Google sulla base dei profitti ottenuti grazie alla loro attività. Così si può finanziare un reddito di base, un reddito digitale connesso al lavoro digitale che ciascuno di noi svolge su Internet o sulle «app» mobili.

***Antonio Casilli ha scritto, tra l’altro, Qu’est-ce que le digital labor? Editions de l’INA con D. Cardon, 2015; Stop Mobbing (DeriveApprodi, 2000); La Fabbrica Libertina (Manifestolibri, 1997)