digital labor

Marché du travail : entre automation et modèles pré-capitalistes (Alternatives Economiques, 28 mars 2017)

Dans le magazine Alternatives Economiques, Franck Aggeri, professeur de management à Mines ParisTech, fournit une analyse en quatre temps de la question du travail à l’heure des plateformes numériques, à partir d’un compte-rendu d’un de mes séminaires portant sur les liens entre digital labor et automation.

4 idées reçues sur le travail à l’heure des plates-formes numériques

Le  développement fulgurant des plates-formes numériques ne va pas sans  susciter des craintes ou des espoirs que symbolise Uber, entreprise  érigée tantôt en modèle, tantôt en bouc émissaire. L’un des sujets les  plus discutés porte sur les conséquences de ces plates-formes sur le  travail : comment modifient-elles les formes de travail ? En quoi  remplacent-elles du travail salarié par du travail indépendant ? En quoi  contribuent-elles à saper les fondements de notre modèle social et de  notre droit du travail ? Des emplois sont-ils menacés par le travail des  algorithmes ?
Le problème est que l’impact des plates-formes sur  le travail suscite davantage de fantasmes et de conjectures que  d’analyses solides fondées sur des études empiriques. C’est précisément  l’objet du dernier numéro du Libellio d’Aegis,  revue scientifique en ligne, que d’éclairer à partir d’analyses  distanciées et informées les transformations du travail occasionnées par  l’irruption des plates-formes. On y trouve en particulier deux  contributions remarquables d’Aurélien Acquier, professeur de management à  l’ESCP-Europe, et d’Antonio Casilli, sociologue à Telecom ParisTech, et  auteur avec Dominique Cardon d’un livre remarqué sur le digital labor1.
Idée reçue n°1 : une menace pour l’emploi
Première  idée reçue : la révolution numérique menacerait l’emploi. Antonio  Casilli rappelle justement que la question de l’impact des nouvelles  technologies, et notamment du machinisme, est aussi ancienne que la  révolution industrielle. Dès le début du XIXème siècle, certains  économistes comme Thomas Mortimer ou David Ricardo s’inquiètent déjà de  la substitution massive du travail humain par des machines. Cette  crainte s’est avérée infondée car ils ont sous-estimé les potentialités  nouvelles ouvertes par les révolutions techniques qui ont certes détruit  certains emplois mais ont contribué à en créer d’autres dans de  nouveaux secteurs.
Au XIXème siècle, Thomas Mortimer ou David Ricardo  s’inquiétaient déjà de la substitution massive du travail humain par des  machines

A cet égard, le rapport controversé de  Frey et Osborne de l’université d’Oxford paru en 2013 sur  l’impact de l’économie numérique sur l’emploi ne fait que reproduire  les biais d’analyse de leurs illustres aînés. Ainsi, ils prédisent que  47% des emplois sont menacés par la révolution digitale d’ici à 2050 à  partir d’une recension de l’impact de ces technologies sur les métiers  existants sans tenir compte des créations d’emploi associées aux  nouveaux métiers que cette révolution numérique pourrait occasionner.
Idée reçue n°2 : des plates-formes peu intensives en travail
Seconde  idée reçue : ces plates-formes seraient peu intensives en travail.  Antonio Casilli indique que loin de l’imagerie d’un monde gouverné par  les algorithmes, ces plates-formes sont intensives en travail, mais  selon des modalités inhabituelles et largement invisibles du grand  public. Il a notamment le grand mérite de pointer du doigt une première  modalité qui constitue une face cachée de cette économie de  plate-forme : l’exploitation d’un lumpen proletariat en charge  de réaliser un ensemble de micro-tâches visant à compléter, améliorer ou  pallier les défaillances des algorithmes. Cela recouvre une variété de  petites tâches comme transcrire un ticket de caisse, écouter de la  musique et la classer, labelliser des images, identifier des messages ou  des sites douteux, etc. En échange, ces travailleurs perçoivent des  micro-rémunérations qui, à la fin du mois, peuvent aller de quelques  dollars à une centaine.
Quand un internaute reconnaît une image ou retranscrit une phrase, il travaille pour Google

L’autre modalité, également méconnue,  est le travail réalisé par les utilisateurs eux-mêmes. Cette idée que  les clients participent à la co-construction de l’offre n’est pas propre  à l’économie numérique mais elle atteint, dans ce cas, une ampleur sans  précédent. Par exemple, quand un internaute améliore une traduction  proposée, quand il traduit un bout de texte, reconnaît une image ou  retranscrit une phrase, il travaille pour Google. Ainsi, les clients  participent activement sans le savoir à l’activité de ces plates-formes.  Ils contribuent également à les enrichir puisque les clics et les likes  sont vendus à des entreprises commerciales qui sont prêtes à payer cher  pour mieux connaître les besoins et les goûts de clients potentiels.
Idée reçue n°3 : un modèle d’organisation du travail inédit
Troisième  idée reçue : les plates-formes constitueraient un modèle d’organisation  du travail inédit. Aurélien Acquier explique comment le modèle  d’intermédiation des plates-formes transactionnelles ressemble à s’y  méprendre au modèle pré-capitaliste du domestic system dans  lequel des agriculteurs réalisaient une activité ouvrière domestique  (comme coudre, tisser, filer ou tricoter) pour le compte de négociants  en échange d’une rémunération à la pièce ou à la tâche. Ces paysans  réalisaient cette activité avec leurs propres outils. Ils étaient donc  les détenteurs du capital. Comme dans le modèle du domestic system,  les plates-formes ne sont pas propriétaires des actifs (les véhicules  pour Uber, les appartements ou maisons pour AirBnB) ; elles ne gèrent  pas un espace de travail spécifique ; les travailleurs sont  contractuellement indépendants de l’apporteur d’affaires ; les activités  constituent souvent un appoint par rapport à une autre activité  principale.
Les produits et services issus de la vieille économie n’ont pas disparu

Cette forme organisationnelle revient au  premier plan parce que les technologies de l’information facilitent  l’accès à l’information et permettent son contrôle et qu’elles réduisent  les coûts de transaction. Les entreprises y ont recours parce qu’elles  leur permettent d’externaliser les coûts salariaux et les risques de  licenciement, et qu’elles sont peu intensives en capital. Il faut  cependant relativiser leur domaine d’extension. Les produits et services  issus de la vieille économie n’ont pas disparu. Bien au contraire, il  faut bien des contenus à vendre. Par exemple, le numérique n’a pas  remplacé le travail du journaliste ou celui du musicien, il a modifié  les supports pour qu’ils puissent circuler sur ces plates-formes,  fragilisant, il est vrai, les modèles d’affaire des entreprises qui  commercialisaient les anciens types de support (la presse papier ou les  maisons de disque). Pour produire ces contenus, et notamment ceux qui  réclament de l’innovation, il faut toujours des entreprises pour les  concevoir et les produire et organiser les activités y concourant.
Idée reçue n°4 : le travail salarié fragilisé
Quatrième  idée reçue : les plates-formes conduiraient à fragiliser le travail  salarié. Un tel risque existe mais les événements récents soulignent la  fragilité du modèle du travail indépendant associé au développement de  ses plates-formes. Comme le rappelle les procès en France ou aux  Etats-Unis auxquels Uber est confronté, l’entreprise, comme d’autres,  est menacée de voir le contrat commercial qui l’unit aux chauffeurs  considéré comme une forme déguisée de salariat et requalifié comme  contrat de travail.
La démonstration d’un lien de subordination entre une  plate-forme et ceux qui travaillent pour elle dépend du degré de  prescription des tâches

Sur le plan juridique, cette relation  dépend de la capacité à démontrer l’existence d’un lien de  subordination. S’il y a subordination, alors il faut requalifier les  chauffeurs indépendants en salariés, ce qui mettrait en péril le modèle  d’affaire d’Uber qui tire son avantage du fait que l’entreprise  n’endosse pas les mêmes coûts et contraintes que les compagnies de taxis  traditionnelles. Sur un plan technique, la démonstration d’un lien de  subordination éventuel dépend du degré de prescription des tâches,  explique Aurélien Acquier. Jusqu’où Uber prescrit-il aux chauffeurs le  contenu de leurs activités ? Quelle est leur marge de liberté  réelle dans le choix des clients, des trajets ou de la tarification,  etc. ? Si le juge peut établir qu’existe un degré de prescription élevé,  il est probable qu’il estime que le lien de subordination est effectif.  Aurélien Acquier souligne cependant que le degré de prescription est  variable d’une plate-forme à l’autre et qu’il faut éviter toute  généralisation hâtive. Si certaines d’entre elles, à l’instar d’Uber,  encadrent fortement l’activité de leurs chauffeurs, d’autres, comme  Leboncoin par exemple, ne prescrivent pas la nature des relations entre  les utilisateurs de la plate-forme.
Ces analyses sont utiles car  elles nous aident à mieux comprendre le fonctionnement réel des  plates-formes, les enjeux qu’elles soulèvent et les points de vigilance  sur lesquels il est urgent d’enquêter pour éventuellement mieux les  encadrer et les réguler. Elles montrent également que la grande  entreprise et le salariat ne constituent pas des référents adéquats pour  penser le travail sur ces plates-formes, et qu’à l’inverse, d’autres  modèles d’organisation plus anciens, comme le domestic system, peuvent nous aider à mieux éclairer leur fonctionnement et leurs effets concrets.

[Séminaire #ecnEHESS] Mary L. Gray “Amazon MTurk: les coulisses de l’intelligence artificielle” (10 avril 2017, 17h)

Enseignement ouvert aux auditeurs libres. Pour s’inscrire, merci de renseigner le formulaire.

Pour la séance du 10 avril 2017 EHESS Etudier les cultures du numérique, nous avons l’honneur d’accueillir Mary L. Gray, chercheuse chez Microsoft Research et membre du Berkman Center for Internet and Society de l’Université Harvard. Mary Gray a été l’une des pionnières des études sur Amazon Mechanical Turk et sur les liens entre micro-travail et intelligence artificielle.

Pour suivre le séminaire sur Twitter : hashtag #ecnEHESS.

ATTENTION : Le siège habituel étant fermé pour les vacances universitaires, cette  séance se déroulera le lundi 10 avril 2017, de 17h à 20h, amphi Opale, Télécom ParisTech, 46 rue Barrault, 13e arr. Paris.

Title: What is Going On Behind the API? Artificial Intelligence, Digital Labor and the Paradox of Automation’s “Last Mile.”

Speaker: Mary L. Gray

Abstract: On-demand digital labor has become the core “operating system” for a range of on-demand services. It is also vital to the advancement of artificial intelligence (AI) systems built to supplement or replace humans in industries ranging from tax preparation, like LegalZoom, to digital personal assistants, like Alexa. This presentation shares research that starts from the position that on-demand “crowdwork”—intelligent systems that blend AI and humans-in-the-loop to deliver paid services through an application programming interface (API)—will dominate the future of work by both buttressing the operations of future enterprises and advancing automation. For 2 years Mary L Gray and computer scientist Siddharth Suri have combined ethnographic fieldwork and computational analysis to understand the demographics, motivations, resources, skills and strategies workers drawn on to optimize their participation in this nascent but growing form of employment.  Crowdwork systems are not, simply, technologies. They are sites of labor with complicated social dynamics that, ultimately, hold value and require recognition to be sustainable forms of work.

La présentation et les débats se dérouleront en anglais.


Séminaire organisé en collaboration avec ENDL (European Network on Digital Labour).

Le micro-travail : des corvées peu gratifiantes et mal rémunérées (01net, 22 mars 2017)

Dans le magazine 01net du 22 mars 2017, une longue enquête sur les marchés du micro-travail du Sud Global, avec des extraîts d’un entretien que j’ai accordé au journaliste Gabriel Simeon.

Le Calvaire Des Forçats Du Net

Gabriel Simeon

Pour arrondir leurs fins de mois diffciles ou simplement gagner leur croûte, les besogneux du Web acceptent des corvées peu gratifiantes et très mal rémunérées.

Si internet était un iceberg, la partie émergée serait peuplée de Youtubers et de blogueurs, de patrons de géants du net et de startup… Bref, de tous ceux qui ont décroché le pactole en surfant sur ce nouvel eldorado. Le dessous de l’iceberg, l’invisible et l’essentiel, serait composé de ces petites mains payées au clic ou à la tâche, et pour qui net rime d’abord avec cacahuètes. Ces microtâcherons, comme les nomme le sociologue Antonio Casilli, professeur à télécom Paristech et auteur de Qu’est-ce que le digital labor ? (2015), seraient plus d’une centaine de millions dans le monde. Leur point commun ? ils se sont un jour inscrits sur une plateforme Web de microtravail comme il en existe des dizaines : zhubajie (15millions de travailleurs), Upwork (12 millions), CrowdSource (8 millions)… autant de places de marché qui font miroiter des jobs faciles, réalisables depuis un ordinateur, bien au chaud, chez soi. Le paradis des laborieux ? On finirait presque par le croire, si les missions ne se révélaient pas aussi courtes, répétitives et payées au lance-pierre.

Comme sur mechanical turk, mturk pour les habitués. Cette place de marché pionnière, lancée en 2005 par amazon, tire son nom d’un canular fomenté par un ingénieur hongrois du XViisiècle. Le farceur prétendait avoir développé un automate capable de battre n’importe qui aux échecs. C’était bidon. Sous sa machine, se dissimulait un humain en chair et en os qui, lui, était réellement imbattable.

Des souris et des hommes. Ce clin d’oeil à ce subterfuge, censé annoncer la domination des machines sur l’homme, est désormais une des vitrines du géant du commerce en ligne. Sur son site, amazon qualifie très ironiquement son mechanical turk, d’artificial artificial intelligence, autrement dit “d’artificielle intelligence artificielle”. Une façon cynique de rappeler que les robots ne nous ont pas encore tout à fait remplacés. Le site mturk.com met donc en relation employeurs et stakhanovistes du mulot pour confier à ces derniers des travaux que les ordinateurs ne parviennent pas encore bien à réaliser. Par exemple, analyser une image, effectuer une présentation PowerPoint, donner de la visibilité à un site Web, traduire un texte… Signe des temps, beaucoup sont prêts à s’acquitter de ce genre de corvées, en échange d’une (petite) poignée de dollars ou de coupons de réduction.

Gains sans effort. au passage, l’entremetteur capte sa commission (20 % environ du budget consenti par l’employeur), ce qui ne freine en rien son succès. La plateforme compte quelque 500 000 inscrits et 15 000 travailleurs actifs par mois, dont un quart y consacrerait plus de vingt et une heures par semaine. La réussite est telle que d’autres ténors du net, et pas des moindres, se sont lancés sur ce créneau, tels microsoft avec UHRS ou iBm avec Spare. Cette idée de faire appel aux internautes pour exécuter des boulots fastidieux n’est pas tout à fait nouvelle. au début des années 2000, des universitaires avaient déjà eu l’idée de solliciter des amateurs de sciences pour découvrir d’autres étoiles sur des images prises au télescope, dans l’espace. “Depuis, Internet a poussé à l’extrême ce phénomène dit de crowdsourcing” , constate Antonio Casilli. Le système a également été favorisé par l’émergence des emplois à la pige ou en free-lance, ainsi que par le boom de la sous-traitance. Pour autant, les plateformes comme mturk ne sont pas totalement dénuées d’intérêt. grâce à elles, certains disposent maintenant d’un moyen d’arrondir leurs fins de mois, sans même avoir à sortir de chez eux, tout en contribuant aussi à faire progresser la recherche. Plus d’un tiers des activités proposées alimentent des études scientifiques. enfin, le site d’amazon soulage les entreprises en leur donnant accès à une main-d’oeuvre variée, taillable et corvéable à merci… et surtout, très low-cost.

Selon l’institut américain Pew Research Center, près de deux tiers des boulots offerts sur mturk sont rémunérés moins de 10 centimes (on parle de dollar, mais c’est à peu près la même chose en euro). il suffit de s’inscrire sur le site pour le vérifier. Une certaine Shery gould offre une récompense de 0,04 dollar pour qui récupérera les adresses mails des dirigeants d’une entreprise. Plus bas, on propose de convertir des prix américains en euros (0,07 dollar) ou de lister des ingrédients présents sur des photos de produits alimentaires (0,50 dollar, waouh !). À ce rythme, on vous laisse imaginer le nombre d’actions à enchaîner pour gagner sa croûte. Laura, une mère au foyer américaine, a fait le calcul et l’a publié sur un site de turkers (travailleurs mturker) mécontents : “La triste réalité, déplore-t-elle, c’est que j’ai gagné 0,75 dollar de l’heure ces deux dernières semaines, qui seront encore amputés de 15 % après impôts . ” Dix fois moins que le salaire minimum en vigueur dans tout le pays ! Pour les autres turkers, ce n’est guère mieux. La moitié engrange moins de 5 dollars de l’heure, et cela à raison de quarante heures par semaine sans avoir de vacances, soit 10 379 dollars (9 800 euros) à l’année ! tout ça, sans contrat à la clé. Leurs “patrons” ne cotisent ni pour leur santé ni pour leur retraite… et s’ils ne sont pas satisfaits du boulot, les turkers ne sont pas payés !

À la rigueur, le cyberesclave peut se faire une vague idée de la probité de son employeur en consultant son “taux d’approbation”, calculé en fonction des avis d’anciens employés, et mentionné sur son profil. S’il n’est pas content, il n’a qu’à aller trimer ailleurs. Ce ne sont pas les sites qui manquent.

Dix centimes le couple. Peut-être avez-vous déjà entendu parler de la nouvelle application de rencontres Once. Ses concepteurs promettent à chacun de leurs membres de les mettre en relation chaque jour avec une potentielle âme soeur, d’après l’analyse des profils des tourtereaux. alors que, jusqu’ici, la plupart de ces sites avaient recours à des algorithmes automatisés pour dégoter la perle rare, Once innove en faisant appel à des “matchmakers”. Selon le magazine Challenges , ces grouillots de l’amour chargés de trier les profils seraient au moins 150 à opérer en France. ils seraient payés 10 centimes par paire de profils établis. À raison d’un “match” réalisé toutes les trente secondes, sans prendre la moindre pause, ces travailleurs peuvent espérer empocher 12 euros de l’heure. mais attention, ils ne touchent l’argent que si les candidats accouplés ont vraiment le coup de foudre… Ce qui n’arrive qu’une fois sur deux. C’est déjà moins alléchant.

Bon, on fait la fine bouche. Pourtant, dans des pays émergents comme on les nomme à présent, beaucoup sauteraient sur l’occase pour pouvoir manger. L’indonésie fournirait ainsi l’essentiel des micro-tâcherons du net, d’après Antonio Casilli. Là-bas, ces esclaves de la souris offcient carrément dans des fermes à clics, dans le but de partager et Liker des contenus publiés sur Facebook. tandis qu’en inde ou aux Philippines, les crève-la-faim s’échinent à apprendre l’allemand ou le russe pour, ensuite, proposer leur service de traduction contre des clopinettes.

Travailler à l’oeil. encore peuvent-ils s’estimer contents d’être payés. Car aujourd’hui, rémunérer les besogneux en espèces sonnantes et trébuchantes, c’est déjà dépassé. ainsi, les Local guides de google doivent-ils se contenter d’une gratification pour les bonnes adresses de restaurants, les photos qu’ils publient ou les avis qu’ils partagent dans le but d’enrichir la toile déployée par le colosse du Web. en échange, ces gentils Saint-Bernard gagnent un peu d’espace disque sur google Drive ou ont l’honneur de tester en avant-première des appareils promus par la marque. merci, c’est trop, vraiment, vous n’auriez pas dû…

De toute façon, plébéiens du réseau que nous sommes, nous ne réalisons même pas que nous bossons gracieusement pour les mastodontes du Web. n’avez-vous jamais coché la case Je ne suis pas un robot, avant de valider un téléchargement ? Ce système, qui nécessite parfois d’analyser une photo pour prouver qu’on est bien un humain, sert en fait à entraîner les programmes de reconnaissance d’images de google. Dur, dur d’être considéré comme un cyberprolo, quand on se prend pour un champion du mulot. n

Illustration(s) :
Des plateformes comme mTurc font florès sur le Net en offrant aux entreprises des cybertâcherons payés au lance-pierre : moins de 0,10 $ la tâche !
Afflux de Like sur les réseaux sociaux ? Les fermes à clics, comme celle-ci en Chine, sont entrées en action !
Des plateformes comme mTurc font florès sur le Net en offrant aux entreprises des cybertâcherons payés au lance-pierre : moins de 0,10 $ la tâche !
Afflux de Like sur les réseaux sociaux ? Les fermes à clics, comme celle-ci en Chine, sont entrées en action !

Facebook
Facebook est spécialisé dans les prestations de services de réseautage social en ligne. L’activité de la société s’organise autour de 3 pôles : – prestations de mise en réseau : notamment prestations
Facebook
Facebook specializes in online social networking services. The group’s activity is organized around 3 areas: – networking services: primarily information exchanging and photography sharing for the individuals (1.9 billion monthly

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Digital labor, privilège et invisibilisation de la pénibilité (grand entretien dans Le Monde, 11 mars 2017)

Le quotidien Le Monde démarre une enquête sur le digital labor. Le coup d’envoi ? Cette interview que j’ai accordée au journaliste Grégoire Orain.

« Sur Internet, nous travaillons tous, et la pénibilité de ce travail est invisible »

Le chercheur Antonio Casilli explique comment, derrière des services en apparence gratuits, Facebook, Amazon, Google… ont créé une « économie du clic ».

Par Grégoire Orain (propos recueillis par)

Quel est le point commun entre le moment ou vous remontez votre fil Facebook, celui où vous regardez des vidéos sur YouTube et lorsque vous cherchez des photos de chatons sur Google ? Dans les trois cas, vous l’ignorez sans doute, vous êtes en train de travailler.Sur Internet, les grandes plates-formes numériques américaines font tout pour capter notre attention et notre temps, nous offrant des services toujours plus sophistiqués pour communiquer, voyager, nous informer, ou tout simplement consommer.Des outils gratuits, du moins en apparence. Car derrière nos loisirs numériques se cache un bouleversement majeur, mondial, de la façon dont nous produisons de la valeur. De manière plus ou moins invisible, plus ou moins insidieuse, la Silicon Valley nous a tous mis au travail.Antonio Casilli est enseignant-chercheur à Télécom ParisTech et à l’Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS), auteur, avec le sociologue Dominique Cardon, de Qu’est-ce que le Digital Labor ? (INA éditions, 2015).

Dans votre ouvrage, vous expliquez que dès l’instant où quelqu’un se connecte à Facebook, voire à Internet en général, il est mis au travail. De quelle manière ?

C’est un concept que la communauté scientifique appelle le digital labor, c’est-à-dire un travail du clic, composé de plusieurs petites tâches, réalisé sur des plates-formes, qui ne demande pas de qualification et dont le principal intérêt est de produire des données. C’est un travail éminemment social.Sur les réseaux sociaux, par exemple, vous êtes toujours en train de coopérer avec quelqu’un – vous partagez son contenu, likez sa photo, et ainsi de suite –, mais également de travailler pour quelqu’un – le réseau social, qui exploite vos données. C’est ainsi que les grandes plates-formes numériques auxquelles nous avons accès produisent de la valeur.

Quelles sont ces plates-formes, et comment nous font-elles travailler ?

Il en existe quatre types. Le premier type, ce sont les plates-formes à la demande, comme Uber ou Airbnb, qui sous couvert d’une autre activité (transport, location, etc.) font de la production de données, enregistrent nos destinations, notre localisation, nos commentaires, notre réputation, nos évaluations, et qui revendent ensuite ces données.Du côté des chauffeurs du VTC, à lire : Uber crée « une nouvelle population de travailleurs pauvres et mal couverts »Le deuxième type, ce sont les plates-formes de microtravail comme Amazon Mechanical Turk, Upwork, l’application mCent… Des sites sur lesquels des millions de personnes dans le monde réalisent des tâches extrêmement simples [chercher sur Internet l’adresse d’un magasin, numériser les informations d’une carte de visite, décrire les éléments d’une image…] pour des rémunérations extrêmement faibles, de l’ordre de quelques centimes d’euros par minute.Le troisième type, ce sont les plates-formes de gestion de l’Internet des objets. Nos smartphones, nos montres connectées, mais aussi nos télévisions, nos ampoules ou nos thermostats connectés produisent de la donnée qui est ensuite exploitée. Nos maisons se transforment en usine à données, et cette production converge vers les immenses serveurs de Google ou d’Amazon.Le dernier type, enfin, ce sont les plates-formes sociales. Ecrire un post, formuler un tweet, filmer une vidéo pour la partager, mais aussi faire circuler des contenus, signaler ceux qui sont choquants ou inappropriés, c’est du travail, même s’il y a un côté jeu, un côté qui procure du plaisir.

Est-ce vraiment un problème de travailler indirectement et gratuitement pour Facebook ou pour Uber ? Après tout, ils fournissent aussi des services qui sont utiles et pour lesquels nous ne payons pas…

Les personnes qui ne voient pas le souci dans le digital labor sont des privilégiés. Ce sont les gens qui ont le temps et le capital social et culturel nécessaires pour profiter à l’extrême de ce qu’offre le Net. Internet a été conçu pour plaire à ces personnes-là, et celles-ci y trouvent un plaisir fou.  Mais dans le même temps, lorsque nous laissons parler notre privilège, nous faisons l’impasse sur des dizaines de millions de personnes en Inde, en Chine ou ailleurs qui nous permettent de profiter d’Internet pour un salaire de la faim.  Une plate-forme comme Upwork affiche 12 millions de travailleurs enregistrés, autant pour les Chinois de Witmart. Les microtâches réalisées sur ces plates-formes servent à améliorer les intelligences artificielles et les algorithmes des services que nous utilisons, à filtrer les contenus que nous ne voulons pas voir. Un travail invisible, une économie du clic, faite de travailleurs exploités à l’autre bout du monde.

Comment se fait-il que cet aspect de l’activité sur Internet soit méconnu des utilisateurs du réseau ?

Parce que ces entreprises font appel à des ruses pour nous convaincre de travailler pour elles. Pour commencer, la production de données est la plus simple possible. En 2011, Mark Zuckerberg affirmait qu’un partage sur Facebook devait se faire « sans aucune résistance ». On cherche à fluidifier la production de données.  La seconde ruse, qui rend le travail invisible à nos yeux, c’est la « ludification » ; on fait de la production un jeu, ce qui permet aux gens de tirer un plaisir du fait de passer des heures et des heures connectés à des systèmes qui, pourtant, ne cessent de leur adresser des injonctions : clique ici, « like » cette vidéo, commente ton expérience, etc.  Sur les plates-formes de microtravail, c’est la même chose. L’interface d’Amazon Mechanical Turk est assez sympa : des icônes partout, un effet d’émulation entre travailleurs, une valorisation de la réactivité, des scores qui débloquent d’autres jobs à accomplir, etc.  En somme, la ludification permet de pousser les gens à constamment interagir…  Pas seulement. En faisant de la production un jeu, et donc en la sortant de la transaction économique, on minimise le risque que les gens s’organisent, prennent conscience qu’ils sont en train de travailler et, finalement, demandent de l’argent.  C’est pour cette raison qu’il est très difficile d’organiser une prise de conscience collective : tout est fait pour que l’utilisateur soit mis en dehors de la logique contractuelle ou salariale.
Dans ce cas, le « digital labor » n’est-il pas un travail heureux ?

La vraie question n’est pas celle du bonheur ou du plaisir, mais celle de la pénibilité du travail, qui devient invisible. D’autres que nous se tapent les tâches pénibles, les visionnages de contenus méprisables, affreux, terribles, et font marcher le trafic organique dans Facebook. Les personnes qui filtrent les vidéos des égorgements de l’organisation Etat islamique sont aux Philippines, au Mexique, ailleurs. On a délocalisé la pénibilité.

Comment peut-on faire pour prendre en compte ces nouvelles formes de production qui échappent aux cadres habituels du temps de travail, des contrats, du salaire ?

Il y a un problème d’organisation au niveau international, un problème urgent, sérieux, pour lequel il n’y a pour l’instant pas de réponse. Aujourd’hui, si quelqu’un fait grève aux Philippines, un Indonésien va récupérer le travail. Mais ce n’est pas qu’une question de concurrence entre différents pays. Comment donner à tout le monde des droits, la possibilité de contester des conditions de travail ?  En revanche, dans les contextes nationaux, les choses bougent rapidement. Les syndicats, en France, en Allemagne, en Scandinavie, en Autriche, lancent des réflexions sur les travailleurs des plates-formes, de toutes les plates-formes, celles à la demande, bien sûr, comme Uber, mais aussi les plates-formes de microtâches.  Le syndicat allemand IGmetall, par exemple, a lancé Fair Crowd Work, un outil qui doit permettre à ceux qui accomplissent un microtravail de dénoncer les mauvaises pratiques, d’évaluer leurs employeurs, etc.

Si cette régulation ne vient pas, que se passera-t-il ?

Un syndicat, aujourd’hui, ne peut pas se permettre de continuer à avoir les mêmes logiques de dialogue social ou de financement, car les scénarios qui se préparent sont des scénarios de conflictualité.  Elle est déjà là : Uber et tant d’autres font face à des grèves, les modérateurs et les filtreurs s’organisent. Mais en face, les entreprises traditionnelles se « plateformisent » à mesure qu’elles se tournent vers l’exploitation de données, la mise en place d’algorithmes, etc. Cette polarisation demande que les corps intermédiaires sachent de quoi il est question, et quelles sont leurs responsabilités sociales et politiques.

Source: « Sur Internet, nous travaillons tous, et la pénibilité de ce travail est invisible »

The business performativity of Mark Zuckerberg’s manifesto

Whenever I hear a businessman talk about building a “healthy society”, my sociologist sense tingles… And although I haven’t been discussing Zuckerberg’s recent tirade, I feel reassured by the fast and compelling reactions I’ve read. Countering Zuckerberg’s brand of simplistic technodeterminism is crucial. For instance, you might want to examine Aral Balkan’s piece, or appreciate the relentless logic of Annalee Newitz, exposing contradictions and dangers in the manifesto.

Of course, we’ve been here before. Facebook’s founder customarily posts messages, rants, and edicts. And unfortunately their criticism is not enough. Because there is a performativity to Zuckerberg’s essays. Although they are constantly spinned to the media as heart-felt cries from Mark-Zuckerberg-the-person, they actually serve as program frameworks for the company run by Mark-Zuckerberg-the-CEO. The fact of stemming from “trainwrecks” (term used by both Annalee Newitz and danah boyd in a seminal paper penned almost a decade ago) doesn’t diminish the power of these pronouncements.

Capitalism feeds on crises. And Facebook (being the ultimate capitalist scheme) feeds on “trainwrecks”— it uses them as devices to establish its dominance. So the 2008/9 “privacy trainwreck” jumpstarted its extensive market for personal data. The 2013 “connectivity crisis” spawned Free Basics. And what will the 2016 “fake news disaster” be exploited for? Smart money says: “turning Facebook’s colossal user-base in a training ground for AI”.

Admittedly, this doesn’t come as a surprise. The ambition to “solve AI” by extracting free/micropaid digital labor from users is evident. Facebook AI Research (FAIR) division is devoted to “advancing the field of machine intelligence and to give people better ways to communicate” by relying on quality datasets produced by… people communicating on Facebook.

What is new is how the “fake news trainwreck” has ended up supporting this ambition by turning Facebook human users into a “social infrastructure” for AI (cf. Zuckerberg). More importantly, it provides a rationale for the company’s strategy. And throws in “terror” for good measure, to render it unavoidable…:

“A healthy society needs these communities to support our personal, emotional and spiritual needs. In a world where this physical social infrastructure has been declining, we have a real opportunity to help strengthen these communities and the social fabric of our society. (…) The guiding principles are that the Community Standards should reflect the cultural norms of our community, that each person should see as little objectionable content as possible, and each person should be able to share what they want while being told they cannot share something as little as possible. The approach is to combine creating a large-scale democratic process to determine standards with AI to help enforce them. (…) Right now, we’re starting to explore ways to use AI to tell the difference between news stories about terrorism and actual terrorist propaganda so we can quickly remove anyone trying to use our services to recruit for a terrorist organization. This is technically difficult as it requires building AI that can read and understand news, but we need to work on this to help fight terrorism worldwide. (…) The path forward is to recognize that a global community needs social infrastructure to keep us safe from threats around the world, and that our community is uniquely positioned to prevent disasters, help during crises, and rebuild afterwards. Keeping the global community safe is an important part of our mission — and an important part of how we’ll measure our progress going forward.”

[Séminaire #ecnEHESS] Mark Graham & Karen Gregory “Digital Labor and Global Exploitation” (20 févr. 2017, 17h)

Enseignement ouvert aux auditeurs libres. Pour s’inscrire, merci de renseigner le formulaire.

Une séance spéciale, folks ! Dans le cadre de notre séminaire EHESS Etudier les cultures du numérique, nous allons accueillir Karen Gregory (maître de conférences en digital sociology à l’Université d’Édimbourg) et Mark Graham (professeur d’internet geography à l’Université d’Oxford), deux des plus importants jeunes chercheurs européens sur le digital labor, pour une conférence à deux voix.

De manière exceptionnelle, cette séance du séminaire se déroulera en anglais, le lundi 20 février 2017, de 17h à 20h, salle Lombard, EHESS, 96 bd. Raspail, Paris 6e arr.

Pour suivre le séminaire sur Twitter : hashtag #ecnEHESS.

Title: Three Phases of Digital Labor: Locating Exploitation in the Digital Economy

Speaker: Karen Gregory (University of Edinburgh)

Abstract: This lecture functions not only as introduction to the topic of digital labor, but asks to consider the deeply political implications of the digital economy, particularly as it relates to social, civil, and racial justice. The rise of information and communication technologies has both drawn global economies together, as well as given rise to stark inequalities. We can see three distinct “phases” of digital labor, with each phase speaking to new understandings of exploitation, as well as new arrangements of data collection, surveillance, and control.

Title: The Global Gig Economy and Its Implications for Digital Workers

Speaker: Mark Graham (University of Oxford)

Abstract: A global market for digitally-outsourced work now exists. It offers significant benefits and opportunities but also poses significant risks and costs for digital workers around the world. Some of these risks emerge when work is seen as a commodity to be bought and sold, and workers see themselves as individual entrepreneurs. When that is the case, it is rational to exploit co-workers; and many have internalized these visions of individuality, competition and predatory behavior. Instead of seeing digital work as operating in a global, ephemeral, virtual dimension beyond the realm of regulation or worker organization, we can reflect on its real geographies and reveal sites of strength and solidarity for workers.

(more…)

Ni bots, ni e-militants : François Fillon et l’exploitation des travailleurs du clic

Ce billet a été publié dans L’Obs / Rue89 le 3 février 2017.

Dans le sillage du PenelopeGate, l’affaire des prétendus “bots” de François Fillon représente une illustration parfaite de l’impact des dispositifs d’extraction de travail implicite de foules d’usagers de plateformes numériques (digital labor) sur les modalités de délibération démocratique. Ici, je présente quelques réflexions (initialement publiées sous forme de tweets) pour encourager le débat sur ces questions.

Tout d’abord, un élément de contexte: en novembre 2016, j’avais commis une tribune dans l’Obs sur le rôle des “tâcherons du clic” dans la campagne de Donald Trump. Il y était surtout question de micro-tâches (une slide, une fake news, un like, un partage) payées quelques centimes (ou parfois beaucoup moins que ça) à des travailleurs issus de pays émergents ou en voie de développement. Certains ont été surpris par ces quelques exemples, mais il existe des vrais marchés du micro-travail, où marques, particuliers ou personnalités politiques passent des annonces comme celui-ci :

Annonce parue sur Freelancer.com

Et en France ? Lors d’un entretien récent sur Médiapart, François Bonnet me demandait si le succès de Fillon à la primaire de la droite était dû au même phénomène. Et moi de lui répondre : “Je ne pense pas que Fillon soit le type de candidat qui va acheter du digital labor dans des fermes à clic” (11’58”).

Par cela je voulais dire que, somme toute, je ne le croyais pas à ce point sans scrupules. Mais les règles du marketing politique contemporain sont impitoyables. Et personne n’y échappe. Même les socialistes français ont eu recours à des plateformes qui monétisent des clics. Mais dans leur cas il s’agissait moins d’un achat direct de fans ou de partages que d’un système pyramidal de sollicitation d’influencers qui à leur tour mettaient à contribution les membres de leurs “commus”. Et on parle de 35-70¢/like— donc on est loin du salaire de la faim des “fermes à clic” dans le Sud global (0,006¢/clic).

Et Fillon dans tout ça ? Suite au PenelopeGate, il a eu besoin d’un petit coup de buzz sur internet. Et tout le monde a hâtivement crié au bot.

Parce que les bots c’est l’avant-garde, parce que les bots font baver les technofuturistes et insurger les luddites à deux sous, parce que les bots font jaser les journalistes qui ont peur d’être remplacé.e.s à leur tour. Néanmoins, quelques minutes après, Libération relate qu’il ne s’agit pas d’une armée d’entités artificielles, mais bien d’une plateforme qui tweete automatiquement à partir de vrais comptes Twitter et Facebook. Rien de différent d’une de ces applis que chacun d’entre nous a pu installer, à un moment ou à un autre, et qui spamme nos followers de messages sur nos exploits sportifs, nos paper.li (remember ?), et nos scores à Pokémon Go (remember ???).

Et comme toujours, derrière le bots se cachent des foules de micro-travailleurs humains. C’est la règle du crowdturfing, terme hybride de crowdsourcing (externalisation de tâches productives à des foules d’usagers/travailleurs) et astroturfing (faux activisme). C’est une pratique qui se généralise pour contrer la capacité des grandes plateformes à reconnaître et intercepter le trafic artificiel : au lieu de payer 100$ à un développeur qui va coder pour vous un logiciel qui envoie 10 000 tweets, vous pouvez recruter 10 000 tâcherons du clic payés 1¢ chacun, voir moins. Simple non ? Voilà un article qui vous explique comment il fonctionne. On retrouve deux cas de figure : la version centralisée du crowdturfing (cf. les fans Facebook de Donald Trump) et celle distribuée (basée sur des recruteurs intermédiaires, comme dans le cas de la Primaire de Gauche).


Source : Serf and Turf: Crowdturfing for Fun and Profit (Wang et al., 2012)

Et la plateforme de Fillon ? Elle fait un crowdturfing d’un type particulier, *sans échange monétaire*. Mais il s’agit bel et bien de digital labor, c’est à dire d’une suite de tâches allouées à des cliqueurs : s’inscrire, se connecter à son compte Twitter et Facebook, “réaliser des actions”.

 


Captures d’écran E-militants de l’Alternance

Zéro spontanéité, zéro loisir, zéro autonomie. Rien qu’une suite d’ordres pénibles et aliénants à réaliser “en zombie”. Le tout est mesuré, tracé, surveillé, et transformé en gratification non pas monétaire (c-à-d un micro-salaire) mais en “points”. Le maître mot ici, c’est gamification. La majorité des tâches valent 1 point. Certaines, plus urgentes/importantes, sont rémunérées 2 ou 3 points. D’autres ont des objectifs a atteindre (116 tweets ou 2k partages FB)…

     

Captures d’écran E-militants de l’Alternance

Mais alors, vous me direz, si ce n’est pas payé et en plus c’est un jeu, ce n’est pas du travail. Ah my dear friends, si vous saviez… Les mécanismes de ludification sont inhérents à la gestion du travail sur les plateformes numériques. Amazon Mechanical Turk les adopte, Uber les adopte, Facebook les adopte.

Derrière la ludification, le spectre de l’exploitation. Déjà en 2013, le philosophe Ian Bogost proposait de remplacer la notion de “gamification” par celle “exploitationware” (logiciel d’exploitation) :

“In particular, gamification proposes to replace real incentives with fictional ones. Real incentives come at a cost but provide value for both parties based on a relationship of trust. By contrast, pretend incentives reduce or eliminate costs, but in so doing they strip away both value and trust.

When companies and organizations provide incentives to help orient the goals of the organization against the desires of its constituency, they facilitate functional relationships, one in which both parties have come to an understanding about how they will relate to one another. Subsequent loyalty might exist between an organization and its customers, an organization and its employees, or a government and its citizens.

For example: an airline offers a view of its business model, and frequent flyers who advance those expectations get rewards. An employer offers a view of its goals, and employees who help meet those goals enjoy raises, perks, and promotions. When loyalty is real it’s reciprocal. It moves in two directions. Something real is at stake for both parties.
Gamification replaces these real, functional, two-way relationships with dysfunctional perversions of relationships. Organizations ask for loyalty, but they reciprocate that loyalty with shams, counterfeit incentives that neither provide value nor require investment.”

[Bogost, I. (2013). Exploitationware. In R. Colby, M. S. S. Johnson, & R. S. Colby (Éd.), Rhetoric/Composition/Play through Video Games (p. 139‑147). Palgrave Macmillan]

Bref, on revient aux bases du digital labor : ce n’est pas parce que vous n’êtes pas payé.e.s que vous ne travaillez pas pour autant. Et ce n’est pas parce que François Fillon inscrit ses tâcherons dans un mécanisme ludique que sa campagne est moins fondée sur l’extraction de valeur à partir de tâches réalisées par des usagers de plateformes numériques. La prise de conscience de cette relation de “parasubordination technique“ entre tâcherons du clics (rémunérés ou pas) et recruteurs (marques, politiques, etc) est nécessaire pour éviter les dérives culturelles et politiques auxquelles ce système nous expose.

Qui a fait élire Trump ? Pas les algorithmes, mais des millions de “tâcherons du clic” sous-payés

Ce billet a été publié par L’Obs / Rue89 le 19 novembre 2016. Une version en anglais est disponible ici.

Le débat sur les responsabilités médiatiques (et technologiques) de la victoire de Trump ne semble pas épuisé. Moi par contre je m’épuise à expliquer que le problème, ce ne sont pas les algorithmes. D’ailleurs, la candidate “algorithmique” c’était Clinton : elle avait hérité de l’approche big data au ciblage des électeurs qui avait fait gagner Obama en 2012, et sa campagne était apparemment régie par un système de traitement de données personnelles surnommé Ada.

Au contraire, le secret de la victoire du Toupet Parlant (s’il y en a un) a été d’avoir tout misé sur l’exploitation de masses de travailleurs du clic, situés pour la plupart à l’autre bout du monde. Si Hillary Clinton a dépensé 450 millions de dollars, Trump a investi un budget relativement plus modeste (la moitié en fait), en sous-payant des sous-traitants recrutés sur des plateformes d’intermédiation de micro-travail.

Une armée de micro-tâcherons dans des pays en voie de développement

Vous avez peut-être lu la news douce-amère d’une ado de Singapour qui a fini par produire les slides des présentation de Trump. Elle a été recrutée via Fiverr, une plateforme où l’on peut acheter des services de secrétariat, graphisme ou informatique, pour quelques dollars. Ses micro-travailleurs résident en plus de 200 pays, mais les tâches les moins bien rémunérées reviennent principalement à de ressortissants de pays de l’Asie du Sud-Est. L’histoire édifiante de cette jeune singapourienne ne doit pas nous distraire de la vraie nouvelle : Trump a externalisé la préparation de plusieurs supports de campagne à des tacherons numériques recrutés via des plateformes de digital labor, et cela de façon récurrente. L’arme secrète de la victoire de ce candidat raciste, misogyne et connu pour mal payer ses salariés s’avère être l’exploitation de travailleuses mineures asiatiques. Surprenant, non ?

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Hrithie, la “tâcheronne numérique” qui a produit les slides de Donal Trump…

Mais certains témoignages de ces micro-travailleurs offshore sont moins édifiants. Vous avez certainement lu l’histoire des “spammeurs de Macédoine”. Trump aurait profité de l’aide opportuniste d’étudiants de milieux modestes d’une petite ville post-industrielle d’un pays ex-socialiste de l’Europe centrale devenus des producteurs de likes et de posts, qui ont généré et partagé les pires messages de haine et de désinformation pour pouvoir profiter d’un vaste marché des clics.

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How Teens In The Balkans Are Duping Trump Supporters With Fake News

A qui la faute ? Au modèle d’affaires de Facebook

A qui la faute ? Aux méchants spammeurs ou bien à leur manditaires ? Selon Business Insider, les responsables de la comm’ de Trump ont directement acheté presque 60% des followers de sa page Facebook. Ces fans et la vaste majorité de ses likes proviennent de fermes à clic situées aux Philippines, en Malaysie, en Inde, en Afrique du Sud, en Indonesie, en Colombie… et au Méxique. (Avant de vous insurger, sachez que ceci est un classique du fonctionnement actuel de Facebook. Si vous n’êtes pas au fait de la façon dont la plateforme de Zuckerberg limite la circulation de vos posts pour ensuite vous pousser à acheter des likes, cette petite vidéo vous l’explique. Prenez 5 minutes pour finaliser votre instruction.)

Bien sûr, le travail dissimulé du clic concerne tout le monde. Facebook, présenté comme un service gratuit, se révèle aussi être un énorme marché de nos contacts et de notre engagement actif dans la vie de notre réseau. Aujourd’hui, Facebook opère une restriction artificielle de la portée organique des posts partagés par les utilisateurs : vous avez 1000 « amis », par exemple, mais moins de 10% lit vos messages hilarants ou regarde vos photos de chatons. Officiellement, Facebook prétend qu’il s’agit ainsi de limiter les spams. Mais en fait, la plateforme invente un nouveau modèle économique visant à faire payer pour une visibilité plus vaste ce que l’usager partage aujourd’hui via le sponsoring. Ce modèle concerne moins les particuliers que les entreprises ou les hommes politiques à la chevelure improbable qui fondent leur stratégies marketing sur ce réseau social : ces derniers ont en effet intérêt à ce que des centaines de milliers de personnes lisent leurs messages, et ils paieront pour obtenir plus de clics. Or ce système repose sur des « fermes à clics », qui exploitent des travailleurs installés dans des pays émergents ou en voie de développement. Cet énorme marché dévoile l’illusion d’une participation volontaire de l’usager, qui est aujourd’hui écrasée par un système de production de clics fondé sur du travail caché—parce que, littéralement, délocalisé à l’autre bout du monde.

Flux de digital labor entre pays du Sud et pays du Nord

Une étude récente de l’Oxford Internet Institute montre l’existence de flux de travail importants entre le sud et le nord de la planète : les pays du Sud deviennent les producteurs de micro-tâches pour les pays du Nord. Aujourd’hui, les plus grands réalisateurs de micro-taches se trouvent aux Philippines, au Pakistan, en Inde, au Népal, à Hong-Kong, en Ukraine et en Russie, et les plus grands acheteurs de leurs clics se situent aux Etats-Unis, au Canada, en Australie et au Royaume-Uni. Les inégalités classiques Nord/Sud se reproduisent à une échelle planétaire. D’autant qu’il ne s’agit pas d’un phénomène résiduel mais d’un véritable marché du travail : UpWork compte 10 millions d’utilisateurs, Freelancers.com, 18 millions, etc.

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Micro-travailleurs d’Asie, et recruteurs en Europe, Australie et Amérique du Nord sur une plateforme de digital labor.

Nouvel “i-sclavagisme” ? Nouvel impérialisme numérique ? Je me suis efforcé d’expliquer que les nouvelles inégalités planétaires relèvent d’une marginalisation des travailleurs qui les expose à devoir accepter les tâches les plus affreuses et les plus moralement indéfendables (comme par exemple aider un candidat à l’idéologie clairement fasciste à remporter les élections). Je l’explique dans une contribution récente sur la structuration du digital labor en tant que phénomène global (attention : le document est en anglais et fait 42 pages).  Que se serait-il passé si les droits de ces travailleurs du clics avaient été protégés, s’ils avaient eu la possibilité de résister au chantage au micro-travail, s’il avaient eu une voix pour protester contre et pour refuser de contribuer aux rêves impériaux d’un homme politique clairement dérangé, suivi par une cour de parasites corrompus ? Reconnaître ce travail invisible du clic, et le doter de méthodes de se protéger, est aussi – et avant tout – un enjeux de citoyenneté globale. Voilà quelques extraits de mon texte :

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Extrait de “Is There a Global Digital Labor Culture?” (Antonio Casilli, 2016)

Conclusions:

  1. Pour être plus clair : ce ne sont pas ‘les algorithmes’ ni les ‘fake news’, mais la structure actuelle de l’économie du clic et du digital labor global qui ont aidé la victoire de Trump.
  2. Pour être ENCORE plus clair : la montée des fascismes et l’exploitation du digital labor s’entendent comme larrons en foire. Comme je le rappelais dans un billet récent de ce même blog :

L’oppression des citoyens des démocraties occidentales, écrasés par une offre politique constamment revue à la baisse depuis vingt ans, qui in fine a atteint l’alignement à l’extrême droite de tous les partis dans l’éventail constitutionnel, qui ne propose qu’un seul fascisme mais disponible en différents coloris, va de pair avec l’oppression des usagers de technologies numériques, marginalisés, forcés d’accepter une seule offre de sociabilité, centralisée, normalisée, policée, exploitée par le capitalisme des plateformes qui ne proposent qu’une seule modalité de gouvernance opaque et asymétrique, mais disponible via différents applications.