digital labor

Recension dans La Vie des Idées (24 juillet 2019)

Cannibale machine À propos de : Antonio Casilli, En attendant les robots, Seuil


Des machines intelligentes à l’assaut du travail humain ? Enquêtant sur le digital labor qui se cache derrière les promesses de l’automatisation et des robots, Antonio Casilli soutient notamment que les médias sociaux constituent une forme de travail non rémunéré.

Aimer ou partager cet article sur Facebook, est-ce travailler ? Et regarder une vidéo sur YouPorn ? Oui, répond en substance Antonio Casilli dans En attendant les robots : enquête sur le travail du clic. Un livre à la fois dense, solidement documenté et stimulant.

Ce travail qui n’en a pas l’air, c’est ce que Casilli nomme – avec d’autres – le digital labor, un des concepts clés de cet ouvrage qu’on pourrait présenter comme une sociologie critique de l’intelligence artificielle. L’auteur, qui est lui-même sociologue du travail et chercheur à l’EHESS, nous propose de sortir de l’IA washing et de la hype pour mieux découvrir toutes ces petites mains humaines trop humaines qui œuvrent dans l’ombre des algorithmes d’IA.

L’erreur, soutient Casilli, serait de croire qu’avec l’automation, le travail va disparaître. Il va plutôt être « plateformisé » et digitalisé. Autrement dit, en attendant les robots qui, comme dans le Godot de Beckett, pourraient tarder à entrer en scène, on ferait bien d’examiner les changements concrets qui s’opèrent dans le travail humain. Car, en lieu et place d’un remplacement du travail par des robots, on a souvent affaire à un simple déplacement. C’est ce que montre bien l’exemple des guichets automatiques. Ceux-ci ne remplacent pas complètement le travail qui était jadis celui du guichetier : ce sont plutôt les clients qui prennent désormais en charge la responsabilité de faire fonctionner la machine. À plusieurs égards, cet exemple est symptomatique de notre difficulté à percevoir ces nouvelles formes de travail qu’analyse Casilli.

Le digital labor

Le concept de digital labor désigne d’abord le travail du doigt « qui sert à compter, mais aussi qui pointe, clique, appuie sur le bouton » (p. 48). Mais c’est aussi plus compliqué que ça. Et c’est tout l’objet de la partie centrale du livre qui prolonge un débat sur la pertinence de ce concept avec le sociologue Dominique Cardon. Situé dans une « zone grise entre le marchandage et l’emploi salarié », le digital labor s’inscrit « dans un rapport de subordination, de surveillance et d’inégalité de droit entre les travailleurs et les propriétaires de services numériques » (p. 267). On peut le décliner de trois manières.

Le travail à la demande, comme avec Uber ou Foodora, en constitue une première forme. Ces services de transport ou de livraison s’appuient ainsi sur des plateformes et mobilisent des processus de décision basés sur des algorithmes et des données qui bouleversent l’organisation du travail. Il s’agit en quelque sorte de pousser à son maximum la logique du fordo-taylorisme (le travail à la chaîne) en mesurant et en divisant toujours plus les tâches. Et les travailleurs ne semblent pas en sortir gagnants.

Le micro-travail auquel se consacre le quatrième chapitre est une deuxième forme de digital labor. Il s’agit de réaliser « de petites corvées telles que l’annotation de vidéo, le tri de tweets, la retranscription de documents scannés (…) » (p. 119). C’est sans doute l’un des apports les plus intéressants de l’ouvrage que de braquer le projecteur sur le travail de ces personnes — une centaine de millions dans le monde, dont 260 000 en France — souvent précaires, qui font tourner le capitalisme numérique.

Des services en ligne comme le Mechanical Turk permettent par exemple à des entreprises d’externaliser le « travail du clic ». La plateforme d’Amazon, née en 2005, emploie principalement des citoyens américains et indiens qui accomplissent des micro-tâches mal payées. Ces personnes travaillent chez elles, ne se rencontrent pas et ne connaissent pas leurs clients. Elles ne sont évidemment pas syndiquées, ni même organisées. Il y a d’ailleurs beaucoup d’ironie à ce que ce service d’« IA artificielle », comme le nomme Jeff Bezos, le PDG d’Amazon, reprenne le nom du Turc mécanique, cet automate du XVIIIe siècle qui prétendait jouer aux échecs, mais dissimulait en réalité un humain derrière ses engrenages inutiles. Comment ne pas percevoir un troublant écho avec la situation actuelle ?

« L’automation revient à une formule simple, résume Casilli : une façade avec un ingénieur qui vante les prouesses de sa machine et une arrière-boutique dans laquelle des travailleurs se tuent à la micro-tâche. » (p. 136) Ce micro-travail invisibilisé passe aussi par de nouvelles formes de contrôle puisqu’il faut garantir aux clients qu’il est bien effectué par des humains. Ceux-ci doivent donc remplir des tests de type CAPTCHA toutes les quarante-cinq minutes. Plus généralement, les données de ces travailleurs (les turkers) sont requises pour faire fonctionner la plateforme et les mettre en relation avec des requérants — la plateforme tirant, en définitive, une « rente d’intermédiation ».

On l’aura deviné, partager un article sur Facebook ou regarder une vidéo sur YouPorn ne relève ni du travail à la demande ni du micro-travail, puisque ce n’est ni une activité rémunérée, ni un service réclamé par un client. Mais il existe, poursuit Casilli, une troisième forme de digital labor, le travail social en réseau, qui correspond en particulier à la participation des usagers aux médias sociaux. Comment analyser ce phénomène ? Le cinquième chapitre présente en détail la controverse sur la nature exacte de ce « travail gratuit ».

Du travail gratuit ?

Selon une approche « hédoniste », les médias sociaux ne relèvent pas du travail parce qu’on y participe librement et pour le plaisir, à travers une nouvelle culture de l’amateurisme. Mais Casilli préconise plutôt une approche travailliste qui voit le « produsage », c’est-à-dire les activités qui entremêlent production et usage, comme s’inscrivant « dans un rapport d’exploitation » (p. 168). Le travail non rémunéré n’est pas une nouveauté : travail domestique, bénévole, forcé… Mais comment de simples clics sur des médias sociaux peuvent-ils être considérés comme du travail ? C’est qu’en créant des données (et des métadonnées), l’utilisateur crée de la valeur. En likant ou partageant un article sur Facebook, on enrichit une base de données qui permettra à l’entreprise de générer d’importants revenus publicitaires – 55 milliards de dollars en 2018.

Casilli montre que la démarcation entre professionnalisme et amateurisme est souvent poreuse. Existe-t-il vraiment une différence de nature entre le critique gastronomique, la Youtubeuse cuisine et le commentaire anonyme sur Yelp ? La modératrice payée pour filtrer les contenus violents fait-elle autre chose que le simple usager qui bloque, masque ou signale de tels contenus ? D’aucuns répliqueront peut-être que le travail se définit d’abord par son caractère pénible. Pour autant, pourquoi le fait qu’une tâche soit plaisante, conviviale ou créative la disqualifierait-elle comme travail ? D’ailleurs, est-on si certain que les médias sociaux sont dépourvus de pénibilité ? L’auteur cite des enquêtes de terrain où des jeunes de milieux populaires décrivent l’inconfort et la « corvée » d’être sur Facebook « pour maîtriser ce que les autres exposent de soi » (p.187).

Mais l’argument qui semble le plus décisif, c’est celui des « fermes à liens » et des « fermes à clics ». Ainsi, en 2013, les faux clics sur Facebook auraient rapporté 200 millions de dollars, avec des services comme GetPaidForLikes. Facebook même propose aujourd’hui aux usagers de « booster un post » pour quelques dollars. Or, si des personnes sont rémunérées dans des « fermes » pour effectuer le même genre de micro-tâches que celles exécutées par les usagés ordinaires, ne faut-il pas en conclure — par analogie — que ces dernières sont, elles aussi, du travail ?

Ainsi, en aimant ou en partageant un article sur Facebook, vous contribuez à lui donner une visibilité qui aurait pu être autrement acquise en payant le prix. Si la valeur de ce travail est infime (en Inde en 2019, le clic vaut 0,008 $, explique Casilli dans une entrevue), sa démultiplication et son agrégation créent une richesse importante — pour autant qu’une entreprise est capable de valoriser ces données. « Sur les plateformes sociales, conclut l’auteur, tout nouvel abonné se retrouve aujourd’hui pris à l’intérieur d’un système de production de clics fondé sur du travail invisibilisé, celui “gratuit” qu’il est amené à assurer et celui de ses homologues microrémunérés. » (p. 218) Autrement dit, en dépit de son caractère ludique et gratuit, le travail du clic participe incontestablement de l’économie numérique.

La valorisation des données

Mais si l’on a du mal à percevoir ce travail comme authentique, c’est peut-être parce qu’il est plus facile de comprendre la valeur attachée à un objet que celle attachée à une base de données ou à un flux d’information. Pour y voir plus clair, Casilli propose de distinguer trois formes de valorisation, c’est-à-dire trois manières de donner de la valeur à des données.

On peut d’abord qualifier un contenu, c’est-à-dire ajouter de l’information, comme lorsqu’on crée un profil d’utilisateur, que l’on fait un commentaire ou qu’on like une vidéo sur un réseau social (on estime à 4.3 milliards le nombre de like quotidiens sur Facebook). On peut également qualifier un autre usager — et activer des mécanismes réputationnels — comme c’est par exemple le cas dans les applications de rencontre (quand on swipe à gauche ou à droite sur Tinder).

On peut ensuite créer de la valeur en monétisant des données personnelles. C’est ici le principal modèle d’affaire des plateformes qui vendent du ciblage publicitaire à des annonceurs. Les bases de données se composent du croisement d’informations parfois inattendues : marques des téléphones ou des ordinateurs, localisation, listes des contacts, comportement en ligne. Les courtiers en data (data brokers) sont les agents directs de cette valorisation des données par monétisation.

Avec le développement des systèmes d’intelligence artificielle, une troisième forme de valeur attachée aux données s’est développée : la valeur d’automation. En effet, les algorithmes d’apprentissage profond (deep learning) ont besoin d’être entraînés avec d’importantes quantités de données « personnelles » afin d’optimiser leurs prédictions (l’IA est essentiellement un outil de prédiction). Casilli donne comme exemple les applications controversées de reconnaissance faciale, mais on peut dire que c’est l’essentiel des systèmes d’IA aujourd’hui performants – de Google traduction à la reconnaissance de tumeurs – qui repose sur cette valeur d’automation des données.

On le voit, selon cette lecture, l’humain qui étiquette — de façon rémunérée ou non — apparaît comme la source principale de la valorisation des données. Dès lors, son occultation derrière les prouesses de l’IA et la promesse des robots accrédite la thèse d’une invisibilisation du travail humain au cœur de l’économie numérique. On peut toutefois se demander si l’automation fondée sur des données « non humaines » (issues par exemple d’animaux, de robots ou d’évènements météorologiques) ne risque pas d’ébranler ces analyses. De même, qu’adviendra-t-il de ce modèle si, comme l’espèrent les chercheurs en IA, l’apprentissage non supervisé, c’est-à-dire sans données étiquetées, se développe ?

Une critique sociale

Pour l’heure, il paraît difficile de contester à Antonio Casilli d’avoir mis le doigt sur une dimension importante de l’économie et de la sociologie contemporaine du numérique. D’autres ouvrages, comme le récent Ghost Work : how to stop Silicon Valley from building a new global underclass de Gray et Suri (2019) vont d’ailleurs dans le même sens. On ne sera pas surpris de voir le livre de Casilli déboucher, dans sa dernière partie, sur une critique sociale. Après tout, « le travail micro-, sous-, mal ou non payé est comme le fil rouge qui unit les différentes formes du digital labor » (p. 223). En attendant les robots entend donc promouvoir la reconnaissance du digital labor afin de créer une véritable conscience de classe parmi les travailleurs du clic.

Et pour mettre un visage sur ces travailleurs, Casilli mentionne le court documentaire The Moderators (2017) qui s’attache précisément à nous les montrer. Dans une salle de classe en Inde, on assiste à une semaine de formation pour de futurs modérateurs et modératrices de contenu. Pour la plupart d’entre eux, c’est un premier job qu’ils accueillent avec joie. Malgré la rumeur de la rue, ils écoutent avec attention les directives de la formatrice en sari : « Pourquoi ne voyez-vous pas de pornographie lorsque vous êtes sur Facebook, demande-elle ? Pensez-vous que c’est parce que personne n’en poste ? » Voilà tout le travail des modérateurs : s’assurer que Facebook ne devienne pas YouPorn. Et si ce documentaire complète très bien En attendant les robots, c’est parce qu’il donne à voir cette réalité très prosaïque : les images de pénis à rejeter, les gros ventilateurs au plafond, les chemises retroussées sur les manches et les regards concentrés sur l’écran.

En attendant les robots, l’économie numérique et l’IA vont avoir encore besoin des modérateurs indiens, des turkers américains et des données que nous créons, souvent à notre insu, sur les réseaux sociaux. Car tout cela produit de la valeur. Dans sa conclusion, l’auteur explore quelques pistes de redistribution, avec l’idée d’un revenu social numérique ou les travaux de Trebor Scholz sur le « coopérativisme de plateforme » et la propriété collective des moyens de production numérique.

Tous ces éléments font de ce livre à la lecture agréable une contribution importante à la sociologie critique de l’IA. Antonio Casilli propose incontestablement une description fine et très riche en exemples du digital labor. Il offre également des outils d’analyse et une perspective engagée dans le débat normatif. Sur ce dernier terrain, il y a évidemment place à la discussion. Qu’en est-il, par exemple, de ce travail du clic en termes de bien-être ?

Dans le cas du travail social en réseau, Casilli semble négliger la valeur du service rendu gratuitement par des plateformes comme YouPorn ou Facebook. Qu’il s’agisse de se masturber ou de s’informer, il ne fait guère de doute qu’une valeur est produite. Et même si c’est au prix des informations que partagent alors les usagers, on peut penser que ça reste un bon deal. On peut aussi penser que partager la recension d’un livre intéressant va produire de la valeur épistémique. Et c’est sans oublier qu’il est toujours bon pour l’ego de recevoir de l’attention, du love ou des likes. Antonio Casilli, En attendant les robots, Seuil, 2019, 400 p., 24 €.

par Martin Gibert, le 24 juillet

[Video] Einstein Forum Conference on fake news and digital labor (Germany, 5 July 2019)

Video of my Einstein Forum Lecture, Potsdam, 5 July 2019.

Automating Credulity. The Digital Labor Behind Fake News and Propaganda

In the wake of the Cambridge Analytica scandal, recent research has examined how unscrupulous politicians resort to content mills and click farms to influence the public opinion. Understanding how such specialized online services operate provides insights into the production process of fake content, malicious ads, and viral traffic for political messages. Interestingly, it also dispels the belief that disinformation is automatically spread by “bots”. On the contrary, much of the work is actually outsourced to developing or emerging countries, where it is performed by crowds of workers in exchange for remunerations as low as one cent or less per task. This new phenomenon highlights technological and industrial trends that, if left unaddressed, are bound to negatively affect arenas of public debate as well as labor rights.

Antonio A. Casilli is an Associate Professor at the Telecommunication School of the Paris Polytechnic Institute (Télécom ParisTech) and an Associate Fellow at the Critical Interdisciplinary Anthropology Center (LACI-IIAC) at the School for Advanced Studies in Social Sciences (EHESS, Paris). His main research foci are computer-mediated communication, work, and politics. In addition to several scientific publications in French, English, Spanish, Hungarian, and Italian, he is the author of En attendant les robots (Waiting for Robots, 2019); Qu’est-ce que le digital labor? (What is digital labor?, 2015); Les liaisons numériques (Digital relationships, 2010).

[Vidéo] Le micro-travail en France (séminaire CFE-CGC Orange, Paris, 1 juillet 2019)

Avec Paola Tubaro (CNRS), j’ai présenté lors du séminaire de la CFE-CGC Orange nos travaux concernant les « petites mains » cachées derrière les intelligences dites artificielles.

Ces « travailleurs et travailleuses du clic », qui sont plus de 260 000 en France et des millions à travers le monde, constituent un nouveau prolétariat, faisant le travail des robots et éduquant les logiciels d’intelligence artificielle (IA) pour quelques centimes par clic. En France, ces invisibles « néo-précaires du digital » sont majoritairement des femmes (56,1%), souvent sans réel contrat, et surtout sans stabilité d’emploi.

A l’heure des réflexions sur une IA éthique, l’étude du projet DiPlab pose clairement la question de la régulation et de la protection sociale généralement inexistante de cette nouvelle forme de travail : un défi pour les syndicats et les législateurs.

[Vidéo] Ailleurs en vidéo

(27 juin 2019) “Numérique et société”, colloque Agreenium, CNAM, Paris.
(25 juin 2019) “IA et micro-travail en France : résultats du projet DiPLab” (avec Paola Tubaro), Fondation Gabriel Péri, Paris.
(3 juin 2019) Présentation du livre “En attendant les robots” à l’Université Populaire d’Arcueil.
(8 février 2019) “Fake news et digital labor” (avec Francesca Musiani), colloque Post-vérité et infox : où allons-nous ?, Cité des sciences et de l’industrie, Paris.
(17 janvier 2019) IA et l’humanité qui vient (Rencontres philosophiques de Monaco), Monte Carlo.
(31 ottobre 2017) “Lavoro e capitalismo delle piattaforme”, ESC Atelier, Roma.

Grand entretien dans Sciences Humaines (mai 2019)

Comment internet nous met au travail : Rencontre avec Antonio Casilli.

Hélène FROUARD. Sciences humaines, mai 2019, n°314, pp. 30-33

A 12 ans, il tapait ses premières lignes de code informatique tout en jouant à Donjons & Dragons. Aujourd’hui il est un spécialiste reconnu de la sociologie de numérique…. Né en Italie dans un milieu populaire, attiré par la mouvance anarchiste et la pensée ouvriériste, Antonio A. Casilli commence son parcours par des études d’économie à la prestigieuse université Bocconi de Milan. Durant sa tesi di laurea (équivalent du Master 2) il écrit son premier livre, La Fabrique libertine (La Fabbrica libertina: de Sade e il sistema industriale, Manifesto Libri, 1997). Inspiré par une idée de Roland Barthes, Antonio Casilli s’y amuse à relire l’œuvre du Marquis de Sade à l’aune d’Adam Smith et de Marx. C’est dans cette même université qu’il avait découvert, quelques années auparavant, le premier serveur web accessible en se connectant à distance au CERN. Ceci allait le conduire à entreprendre un terrain d’étude sur la violence communicationnelle dans les entreprises qui développent les premiers tchat, mails, outils multimédias etc. Il en tire l’ouvrage Stop au harcèlement (Stop mobbing. Resistere alla violenza psicologica sul luogo di lavoro, 2000, editions Derive Approdi), qui s’accompagne d’un travail militant et associatif. Le thème le sensibilise aux problèmes de souffrance psychique et de santé . Antonio Casilli décide alors de venir à Paris rédiger sa thèse de sociologie sur le corps dans la culture numérique sous la direction de l’ historien George Vigarello. Il y aura ensuite une recherche sur les sites pro-ana (pro-anorexie). En 2010, le chercheur est finalement recruté à Télécom ParisTech. Il y retrouve d’autres personnalités atypiques, notamment des représentants de l’école française de la sociologie des usages ou de chercheurs issus des Orange Labs. Aujourd’hui Antonio Casilli publie au Seuil, un nouvel ouvrage. Intitulé En attendant les robots, il est l’occasion d’une réflexion originale et détaillée sur les nouvelles formes de travail qui se cachent derrière Twitter, Uber ou les chatbot.

SH- Dans votre dernier livre, vous vous intéressez au travail humain qui se dissimule dernière nos activités numériques. Ce travail n’est-il pas réalisé par des algorithmes et des robots ?

Antonio A. Casilli – La thèse centrale de mon livre est précisément de montrer qu’il n’y a pas de grand remplacement technologique ou automatique du travail humain, contrairement à ce que certains disent. Pour une simple raison : les machines n’ont pas les compétences de sens commun qu’ont les humains. Une machine ne peut distinguer un chat d’un chien qu’à partir de plusieurs centaines de milliers ou millions d’exemples préalablement enregistrés. Et si une nouvelle question lui est posée, il faudra à nouveau l’entrainer. Plus vous injectez de solutions intelligentes sur le marché, plus vous avez besoin de les entrainer d’abord, de les valider ensuite. Prenez l’exemple des enceintes connectées à qui l’on peut demander, de chez soi, de commander un hamburger ou de trouver le médecin le plus proche. La première a été lancée aux Etats-Unis. Si son concepteur veut l’installer en France, il doit lui apprendre à répondre à une nouvelle langue et de nouvelles exigences (par exemple des commandes de crêpes plutôt que de burgers). Elle doit donc réapprendre à faire ce qu’elle faisait avant dans une autre langue, et s’habituer à la variabilité des accents, des expressions etc. Or ce travail très concret engage de nombreuses personnes. Le mythe de l’intelligence artificielle qui remplacerait l’homme est une illusion.

SH – Concrètement, comment se fait ce travail humain nécessaire au fonctionnement de l’intelligence artificielle ?

AC- Il se fait par le micro-travail ou travail des foules (crowdworking), que j’appelle pour ma part la micro-tâcheronnisation. Cela consiste à externaliser des taches extrêmement fragmentées, qu’on confie à des personnes le plus souvent rémunérées à la pièce. Reprenez l’exemple de l’enceinte connectée : on va d’abord faire enregistrer à de nombreuses personnes la phrase « fais moi un café » via des plates-formes de micro-travail. Chaque travailleur sera payé quelques centimes pour enregistrer la phrase. Ensuite la machine va réaliser une première transcription, mais il faut la vérifier : voici à nouveau des microtâches à réaliser. Je prends un autre exemple : lorsque vous utilisez une plate-forme proposant des vidéos, des micro-travailleurs ont préalablement été pour regarder chacun 10 secondes et l’indexer, en mettant par exemple « vidéo en français, sketch drôle » ou « vidéo en anglais, enregistrement dans un laboratoire de recherche ».

SH- Ce sont ces microtâches que vous appelez travail du clic ?

AC- C’en est une première forme. Il en existe deux autres. D’abord celle incarnée par des applications comme Uber ou Deliveroo. Il s’agit d’un travail à flux tendu, très local et très visible : nous voyons autour de nous les livreurs ou les chauffeurs. Mais derrière la partie tangible, ostensible – la livraison d’une pizza, le transport d’un passage – il y a tout un travail invisible. Une plate-forme comme Uber tire la plus grande part de sa valeur non pas du transport des passagers lui-même, mais des données numériques produites par les utilisateurs de l’application, chauffeurs ou passagers. Un chauffeur passe jusqu’à 2/3 de son temps à aller chercher un client, se rendre sur zone etc. Pendant ce temps, il n’est pas payé. En revanche la plate-forme utilise les données numériques qu’il produit. De même lorsque 10 chauffeurs effectuent le même trajet, Uber calcule grâce aux évaluations laissées par les passagers quel est celui qui a conduit le mieux, puis analyse son parcours et son mode de conduite. Cela va optimiser les tournées de véhicules  pour ses voitures dites « autonomes ». Ces données de connexion à l’application sont donc une forme de travail.

SH Notre usage des réseaux sociaux comme Facebook et Twitter peut-il aussi être assimilé à du travail ?

AC- Oui, à mon sens. Pensez au cas où nous ajoutons un hashtag sur Instagramm ou Twitter. Pour vous et moi, c’est une tâche gratuite dont la rémunération se fait par des incitations variées, ludiques. Même chose lorsqu’on remplit sur Google un re-Captcha pour prouver qu’on n’est pas un robot : ces Captcha permettent à Google d’indexer du contenu, de retranscrire des livres ou trier des images. Elles ont donc une valeur. Nous travaillons aussi lorsque nous ajoutons de la production de contenu, par exemple une image ou une vidéo en ligne. Et enfin, bien sur, nos métadonnées sont exploitées par les plates-formes. Certes, une partie de la communauté universitaire s’oppose à la définition de ces activités comme du travail : ces chercheurs parlent plutôt de participation heureuse, d’amateurisme harmonieux. A l’inverse, d’autres universitaires dénoncent une forme d’exploitation de travail gratuit. Pour ma part, je considère qu’il s’agit bien de travail, mais qu’il n’est pas gratuit ! Car à coté, ou plutôt derrière nous, il y a de nombreux travailleurs qui permettent à ces plates-formes de fonctionner : des modérateurs, des débogueurs, ou encore des travailleurs des fermes à clic. Ce sont des personnes, qui travaillent au Pakistan, en Indonésie etc. pour faire la même chose que nous, mais en réponse à une commande. Leur activité consiste à cliquer sur les contenus proposés – tel compte Instagram, telle page Facebook. En Inde, par exemple, un clic est rémunéré 0,008 centimes de dollar. On voit bien qu’il y a une continuité entre notre clic non rémunéré et le clic micro-rémunéré : entre les deux, il n’y a que la frontière d’une rémunération presque nulle.

SH- Pour décrire l’ensemble de ces formes de travail disparates, vous utilisez l’expression anglo-saxonne de « digital labor », plutôt que « travail numérique ». Pourquoi ?

AC- En France on utilise le mot numérique. Il évoque l’idée de calcul et de savoir expert : cela renvoie à la dimension savante de la discipline informatique. Or le travail que je décris ne présuppose pas d’expertise particulière. Au contraire, les travailleurs du clic sont dépourvus de compétences spécifiques. De façon contre-intuitive, ce sont même les tâches les plus complexes qui sont dévolues aux machines, et les hommes qui prennent en charge les tâches les plus simples comme enregistrer une phrase, cliquer sur les images contenant un feu rouge etc.… C’est donc moins un travail de l’esprit que du doigt. D’où ma préférence pour le mot digital. Quant au mot labor, il permet – ce que n’autorise pas le mot français travail – de se démarquer du travail en tant que « job » c’est-à-dire entendu comme identité professionnelle, et du travail en tant que «work » c’est à dire désignant le geste productif qui modifie notre rapport au monde. L’expression de « digital labor » permet ainsi de mettre en évidence la réalité très matérielle de ce travail.

SH- Pouvez vous estimez son ampleur ?

AC – Les estimations du digital labor varient selon ses modalités. Rien qu’en France, les personnes travaillant sur les applications à la demande seraient 40 000 selon l’IGAS. Et le nombre de personnes qui « travaillent implicitement » puisqu’ils produisent de la valeur sur Facebook ou Google, c’est de l’ordre de 55 millions d’internautes. En revanche, il est beaucoup plus complexe de mesurer le nombre des micro-tâcherons.

Avec mes collègues de l’équipe DiPLab, je viens de mener une enquête en France, qui aboutit à des estimations d’environ 15 000 travailleurs du clic très actifs, 50 000 réguliers, et 266 000 occasionnels[1]. A l’échelle mondiale, on parle de millions de personnes. Mais ce travail est invisibilisé. C’est là un point très important. Cette invisibilité est construite de plusieurs façons. D’une part les plates-formes privilégient une rhétorique qui éloigne volontairement l’usage de l’univers du travail : on parle d’amateurisme, de participation, de sharing économy, de collaboration etc. D’autre part, ce travail est invisibilisé en étant fragmenté , tâcheronnisé, réduit à des micro-tâches. Par exemple lorsque vous remplissez un Re-captcha vous ne voyez pas que c’est un travail. Enfin, il y a un phénomène d’externalisation et de délocalisation de ce travail. Des pans entiers de population sont mis au travail dans cette économie, mais nous ne les voyons pas car ils vivent dans d’autres pays comme l’Inde, l’Indonésie, la Tunisie, Madagascar etc. Et en Europe même, les travailleurs rémunérés pour des microtâches sont difficilement visibles. C’est souvent une main d’œuvre qui a du mal à avoir accès au marché du travail, par exemple les femmes, qui vont accomplir du travail de clic dans leur temps libre, une fois que leur travail domestique est achevé. Ce digital labor se fait donc hors des modalités classiques de la relation d’emploi.

SH – On est donc loin du rêve d’une libération du travail grâce à la machine ?

AC- Absolument. J’ai été formé intellectuellement dans la mouvance de l’ouvriérisme, qui émerge en Italie dans les années 1960 avec une figure comme Toni Negri. Le capitalisme y était pensé comme une forme d’assujettissement omniprésent, dans l’usine comme dans les rues, dont on ne pouvait sortir qu’en « refusant le travail ». Cela s’accompagnait aussi parfois d’évocations assez fantaisistes d’un régime de « pleine automation » qui nous aurait émancipés en nous débarrassant du devoir de produire. D’une certaine façon, je fais le deuil de tout cela dans ce livre : il me semble que la prophétie de l’automation complète qui nous libérerait du travail est fausse. Au contraire, on observe de plus en plus de personnes précarisées – ce qui est d’ailleurs paradoxal alors que parallèlement, le travail salarial se développe dans les pays du Sud. Pensez que Twitter par exemple ne compte officiellement que 3372 salariés : la partie la plus importante de sa valeur est pourtant produite par ses centaines de millions d’utilisateurs, qui publient de l’information, des fermiers du clic qui la font circuler, des modérateurs qui la trient, etc. L’idée d’une machine autonome qui rendrait caduque le travail humain est un horizon vers lequel on avance peut-être… mais qu’on n’atteint jamais.

SH Cette forme de précarité que vivent les travailleurs du clic vous semble-t-elle une nouveauté ?

AC- Non, elle recompose des éléments qu’on trouvait précédemment. D’une part elle réactualise les formes de travail de la première industrialisation : les ouvriers qu’on qualifiait de « tâcherons » ou des « piéçards » travaillaient de façon indépendante sur des projets, par exemple bâtir un mur, produire des sacs, etc. Le sociologue Claude Didry parle à cet égard de marchandange. Mais petit à petit ce marchandage a été déclaré hors la loi et remplacé par le travail salarié encadré formellement. Par définition, celui-ci est une forme de subordination protégée : il implique un lien de subordination, mais complété par une protection sociale généralisée. Or la situation actuelle sur les plates-formes numériques réunit le pire des deux : une subordination qui devient plus sournoise, se manifeste à travers des appels à l’action, des pastilles, des incitations permanentes à consulter les sites, participer, cliquer dessus, et à coté des formes de marchandage et de travail à la pièce.

SH – Votre parcours de chercheur et de militant vous conduit-il à réfléchir à des solutions pour améliorer ces formes de digital labor ?

AC- Effectivement, la grande question, c’est comment en sortir ? Il faut d’abord mettre fin au fantasme de l’automatisation complète car cette illusion de la fin du travail dans un avenir proche, empêche les travailleurs des plates formes de se constituer en classe, de se reconnaître comme une force sociale, de construire des formes de solidarité active. Ils pensent faire un travail éphémère qui n’a pas à être rémunéré car il n’a pas de noblesse, pas de qualité. Si les travailleurs du clic arrivaient à se débarrasser de cet horizon dystopique de l’automatisation complète, ils pourraient comprendre que leur travail a une stabilité historique destinée à durer. Cette prise de conscience, nécessaire, n’est toutefois pas suffisante. Il y a ensuite un éventail de stratégies possibles. D’une part il faut lutter par la syndicalisation, la réglementation, pourquoi pas en empruntant la voie judiciaire, pour obtenir la reconnaissance formelle de certaines formes de travail. C’est le cas par exemple lorsque des chauffeurs sont requalifiés comme salariés après un procès. Mais cela ne répond pas à la captation des données et à l’entrainement des algorithmes. C’est pourquoi il faut réfléchir à une deuxième piste : le développement du coopératisme de plates-formes, c’est à dire la mise en place d’un système de propriété collective et de gestion collective des algorithmes. Enfin la troisième idée, cette fois radicalement utopique mais sur laquelle je travaille beaucoup avec des collègues et compagnons de route, notamment dans des associations comme la Quadrature du net ou le Coop des communs, c’est l’idée de développer des communs numériques : il s’agit de mettre en place des modèles de gouvernance dans lesquels la gestion des ressources est faite par ceux qui les produisent ou les utilisent, en dehors de tout système de propriété. Je pense par exemple, à la plate forme MiData : les données de santé y sont collectées pour être mises à la disposition des patients ou des professionnels de santé, mais sans être vendues à assureurs et industries pharmaceutiques. Car paradoxalement, pour mieux protéger les données personnelles, il faut en reconnaitre la valeur collective, ce qui veut dire mettre en place des formes de rémunération qui ne soient pas individuelles. Si on reste dans la rémunération individuelle de nos données, de nos clics et de nos infos, telle qu’elle est proposée par certains think tanks de centre-droite, on se retrouve dans un micro-tâcheronnage généralisé.

SH- Etes-vous optimiste pour l’avenir ?

AC- Je vais vous répondre par une formule de Gramsci : il faut allier le pessimisme de la raison, et l’optimisme de la volonté.


[1] Clément Le Ludec, Paola Tubaro et Antonio C. Casilli, « Combien de personnes micro-travaillent en France ? Estimer l’ampleur d’une nouvelle forme de travail», i3 Working Papers Series, 2019, 19-SES-02.

Dans Futuribles (8 avril 2019)

En attendant les robots. Enquête sur le travail du clic

Par Michel Héry

Face aux débats consacrés à l’avenir de l’intelligence articielle, Antonio Casilli fait clairement le pari que ce sont les formes les plus faibles qui se développeront le plus massivement, en raison des limites techniques de l’apprentissage des machines. Il fait même référence à la notion d’intelligence artificielle « artificielle » tant l’intervention humaine lui apparaît importante dans les processus d’acquisition de la connaissance pour ces techniques.

C’est le fruit de ce qu’il désigne sous le terme de digital labor qui consiste notamment à alimenter les dispositifs d’intelligence artificielle en données préalablement traitées par l’homme.Cette notion de digital labor recouvre la mise en données des activités humaines qui a pour effet de réduire le travail à la réalisation d’une succession de tâches unitaires fortement prescrites et normalisées, qui pourront être effectuées par des tâcherons, localisés dans le monde entier grâce à l’essor des technologies de l’information et de la communication.

Le digital labor devient alors un outil mis au service d’une automatisation organisée par des intelligences artificielles faibles nourries ainsi par une quantité énorme de contributions humaines. À ce titre, l’auteur englobe sous la notion les fermes à clics où des milliers de travailleurs pauvres effectuent des tâches liées aux technologies de l’information et de la communication, dont la plupart d’entre nous pensent à tort qu’elles sont automatisées, mais aussi le travail gratuit des consommateurs, la réalisation à distance de petits travaux par des indépendants payés à l’unité quelques fractions de cents ou quelques cents (annotation de vidéos, tri de tweets, modération de contenu des réseaux sociaux, etc.). L’auteur identifie trois types de digital labor : l’activité à la demande (mise en relation de demandeurs et de fournisseurs de prestations, via une plate-forme d’intermédiation comme Uber ou Deliveroo), le microtravail (Amazon Mechanical Turk qui consiste à mettre en relation un requérant et un indépendant qui effectuera des microtâches, la plate-forme facturant au requérant la mise en relation)et le travail social en réseau (avec en particulier la fourniture de contenus pour les réseaux sociaux effectuée le plus souvent gratuitement et valorisée financièrement à leur prot par les plates-formes).Ces trois types de travail ont en commun que la valeur produite est captée par les plates-formes au détriment des travailleurs indépendants, des tâcherons, des contributeurs volontaires non rémunérés.

Cette valeur est identifiée sous trois formes différentes par l’auteur :— valeur de qualification : elle est issue du travail effectué par les usagers, elle permet aux plates-formes d’améliorer leur architecture technique ;— valeur de monétisation : elle correspond au ciblage publicitaire des usagers dont les données sont revendues directement ou indirectement à des annonceurs ;— valeur d’automation : elle recouvre l’entraînement des algorithmes ou la constitution des bases de données utilisées dans le cadre du deep learning pour l’intelligence artificielle.Au bilan, ce à quoi on assiste à travers le développement du digital labor, ce n’est pas tant à la disparition du travail qu’à son « invisibilisation » : à travers, par exemple, le déplacement du salariat des pays développés vers le travail à la tâche des travailleurs des pays du Sud, la contribution volontaire etgratuite des usagers à la fabrication de contenus valorisés ensuite par des plates-formes auprès des publicitaires.

En somme, à travers une transformation progressive des modes de production, la captation de la richesse par les plates-formes de tous types aboutit à la précarisation et à l’exclusion sociale, au Nord comme au Sud. Cette nouvelle forme d’organisation de la production a un effet transformateur profond sur l’économie en ce sens que beaucoup d’entreprises issues du secteur traditionnel commencent à adopter le modèle : il existe par exemple des plates-formes industrielles qui vont coordonner la réalisation des biens en s’interposant à travers leurs algorithmes dans les relations entre acteurs du secteur et en prélevant au passage une partie significative de la plus-value.

Dans le même temps, on voit se développer l’hyperemploi qui contraint les travailleurs à être mobilisables à tout moment, y compris dans la sphère privée pour effectuer des travaux qui échappent à la codification habituelle du travail (rapport de sujétion, règles de lieu et de temps). Au bilan, il y a multiplication des formes de dépendance, avec la création d’une zone grise entre salariat et professions indépendantes. Cela induit une situation de dépendance bien identifiée des travailleurs par rapport aux plates-formes (règles à appliquer, flexibilité à sens unique nourrie par le risque de déconnexion, rémunération faible, absence ou carences des systèmes de protection sociale) qui est niée par ces dernières. On assiste à des tentatives des plates-formes de verrouiller juridiquement les « conditions générales d’utilisation » pour bénéficier d’un réservoir d’emploi captif avec toutes les subordinations possibles, tout en ne risquant pas une requalification de l’emploi.

Un des grands atouts du livre est la capacité de l’auteur de donner à voir des phénomènes généraux à travers la diversité des situations qu’il décrit, diversité elle-même liée aux multiples formes d’influence des technologies de l’information et de la communication dans la production de biens et de services. Si révolution il y a, ce n’est certainement pas dans la technologie et notamment pas dans l’intelligence artificielle, mais bien dans les modes d’organisation du travail, cette révolution ne s’inscrivant pas dans une logique de progrès ni d’émancipation.

[Séminaire #ecnEHESS] Travail domestique, travail numérique : même combat ? (Maud Simonet, 18 avril 2019, 17h)

Enseignement ouvert aux auditeurs libres. Pour s’inscrire, merci de renseigner le formulaire.

Pour la quatrième et dernière séance d’approfondissement ouverte aux auditeurs libres de l’édition 2018/19 de notre séminaire #ecnEHESS Etudier les cultures du numérique, nous aurons le plaisir d’accueillir Maud Simonet, directrice de recherches CNRS et directrice de l’IDHES-Nanterre (Université Paris Nanterre). Le point de départ de son séminaire sera son ouvrage Travail gratuit : la nouvelle exploitation ?, paru chez Textuel en septembre 2018.

Le séminaire aura lieu le jeudi 18 avril 2019, 17h00-19h00, salle séminaire 1.1, Institut des Systèmes Complexes, 113 rue Nationale, 75013, Paris.

N’hésitez pas à faire circuler cette information au sein de vos propres contacts et sur les réseaux.

Travail gratuit, du numérique au domestique et vice versa

En repartant des débats scientifiques autour du travail numérique, Maud Simonet montrera combien ils font écho aux analyses féministes du travail domestique. Ces dernières peuvent apporter un éclairage nouveau aux approches du “digital labor”. Plus largement, l’analyse du travail gratuit dans ses différentes formes (domestiques, civiques, numériques) permet de saisir les transformations du travail, de sa valeur et de son exploitation. C’est, pour le dire autrement, une analyse du travail par sa face gratuite qu’il faudra alors entreprendre.