privacy

Dans Le Monde Diplomatique (sept. 2016)

Un article signé Pierre Rimbert à propos de digital labor et revenu de base, paru dans la livraison du mois de septembre 2016 du Monde Diplomatique.

Se réapproprier une ressource d’utilité publique

Données personnelles, une affaire politique
Pierre Rimbert

Il s’est vendu dans le monde 1,424 milliard de smartphones en 2015; deux cents millions de plus que l’année précédente. Un tiers de l’humanité porte un ordinateur dans sa poche. Tripoter cet appareil si pratique relève d’une telle évidence qu’on en oublierait presque le troc qu’il nous impose et sur lequel repose toute l’économie numérique : les entreprises de la Silicon Valley offrent des applications à des utilisateurs qui, en échange, leur abandonnent leurs données personnelles. Localisation, historique de l’activité en ligne, contacts, etc., sont collectés sans vergogne (1), analysés et revendus à des annonceurs publicitaires trop heureux de cibler « les bonnes personnes en leur transmettant le bon message au bon moment », comme le claironne la régie de Facebook. « Si c’est gratuit, c’est vous le produit », annonçait déjà un adage des années 1970.

Alors que les controverses sur la surveillance se multiplient depuis les révélations de M. Edward Snowden en 2013, l’extorsion de données à visée commerciale n’est guère perçue comme une question politique, c’est-à-dire liée aux choix communs et pouvant faire l’objet d’une délibération collective. En dehors des associations spécialisées, elle ne mobilise guère. Peut-être parce qu’elle est mal connue.

Dans les années 1970, l’économiste américain Dallas Smythe s’avise que toute personne affalée devant un écran est un travailleur qui s’ignore. La télévision, explique-t-il, produit une marchandise : l’audience, composée de l’attention des téléspectateurs, que les chaînes vendent aux annonceurs. « Vous apportez votre temps de travail non rémunéré et, en échange, vous recevez les programmes et la publicité (2). » Le labeur impayé de l’internaute s’avère plus actif que celui du téléspectateur. Sur les réseaux sociaux, nous convertissons nous-mêmes nos amitiés, nos émotions, nos désirs et nos colères en données exploitables par des algorithmes. Chaque profil, chaque « J’aime », chaque tweet, chaque requête, chaque clic déverse une goutte d’information valorisable dans l’océan des serveurs réfrigérés installés par Amazon, Google et Microsoft sur tous les continents.

« Travail numérique », ou digital labor, est le nom dont on a baptisé ces tâches de mise en données du monde réalisées gratuitement. Les mastodontes de la Silicon Valley prospèrent sur ce « péché originel ». « Ce qui gît au fond de l’accumulation primitive du capital, écrivait Karl Marx en 1867 dans Le Capital, c’est l’expropriation du producteur immédiat. » Pour clôturer les pâtures communes, mettre au travail salarié les paysans affamés ou coloniser le Sud, le capital recourut à « la conquête, l’asservissement, la rapine à main armée, le règne de la force brutale ». Au XXIe siècle, l’arsenal comprend aussi des armes légères, comme les vidéos de chatons rigolos.

L’histoire économique créditera peut-être le patronat en baskets d’avoir universalisé la figure du dépouillé ravi, coproducteur consentant du service qu’il consomme. Les 75 milliards de dollars de chiffre d’affaires de Google en 2015, principalement tirés de la publicité, indiquent assez l’ampleur d’une accumulation par dépossession qui ne se cache même plus. À l’annonce des résultats de Facebook au deuxième trimestre 2016, le site Re/Code s’esbaudissait de ce que le réseau social, fort de 1,71 milliard d’inscrits, « gagne encore plus d’argent sur chaque personne, 3,82 dollars par utilisateur (3) ».

Rien n’est donc plus mal nommé que la donnée : elle est non seulement produite, mais de surcroît volée. Si le travail involontaire des internautes fait l’objet de lumineuses analyses universitaires (4), la gauche politique ou syndicale n’a pas encore intégré cette dimension à son analyse – et encore moins à ses revendications. Pourtant, les formes matérielles et immatérielles de l’exploitation s’imbriquent étroitement. Le travail numérique n’est qu’un maillon d’une chaîne passée aux pieds des mineurs du Kivu contraints d’extraire le coltan requis pour la fabrication des smartphones, aux poignets des ouvrières de Foxconn à Shenzhen qui les assemblent, aux roues des chauffeurs sans statut d’Uber et des cyclistes de Deliveroo, au cou des manutentionnaires d’Amazon pilotés par des algorithmes (5).

Les fermiers se rebiffent

Qui produit les données ? Qui les contrôle ? Comment se répartit la richesse qu’on en tire ? Quels autres modèles envisager ? Ériger ces questions en enjeu politique urge d’autant plus que la multiplication des objets connectés et l’installation systématique de capteurs tout au long des circuits de fabrication industrielle gonflent chaque jour les flux d’informations. « Les voitures actuelles produisent une quantité massive de données, fanfaronne le président de Ford, M. Mark Fields (Las Vegas, 6 janvier 2015) : plus de 25 gigaoctets par heure », soit l’équivalent de deux saisons de la série Game of Thrones. Des trajets aux paramètres de conduite en passant par les préférences musicales et la météo, tout atterrit sur les serveurs du constructeur. Et, déjà, des consultants s’interrogent : en échange, les conducteurs ne pourraient-ils pas négocier une ristourne (6) ?

Certaines forces sociales organisées et conscientes de leurs intérêts ont choisi d’élever le chapardage des données au rang de leurs priorités politiques. Par exemple les gros fermiers américains. Depuis plusieurs années, les engins agricoles bardés de capteurs moissonnent quantité d’informations qui permettent d’ajuster au mètre près l’ensemencement, les traitements, l’arrosage, etc. Début 2014, le semencier Monsanto et le fabricant de tracteurs John Deere ont, chacun de leur côté, proposé aux agriculteurs du Midwest de transmettre directement ces paramètres à leurs serveurs afin de les traiter.

Mais l’austère Mary Kay Thatcher, responsable des relations de l’American Farm Bureau avec le Congrès, ne l’entend pas de cette oreille. « Les agriculteurs doivent savoir qui contrôle leurs données, qui peut y accéder et si ces données agrégées ou individuelles peuvent être partagées ou vendues », affirme-t-elle dans une vidéo pédagogique intitulée « Qui possède mes données ? ». Mme Thatcher redoute que ce matériel capté par les multinationales ne tombe entre les mains de spéculateurs : « Il leur suffirait de connaître les informations sur la récolte en cours quelques minutes avant tout le monde (7). » La mobilisation a porté ses fruits. En mars 2016, prestataires informatiques et représentants des fermiers s’accordaient sur des « principes de sécurité et de confidentialité pour les données agricoles », tandis qu’une organisation, la Coalition des données agricoles (Agricultural Data Coalition), mettait sur pied en juillet 2016 une ferme de serveurs coopérative pour en mutualiser le stockage.

De telles idées n’effleurent pas les dirigeants de l’Union européenne. En octobre 2015, une série de plaintes déposées par un étudiant autrichien contre Facebook pour non-respect de la vie privée a conduit à l’invalidation d’un arrangement vieux de vingt ans qui autorisait le transfert des données vers les entreprises américaines (le Safe Harbor ). L’Union aurait alors pu imposer aux géants du Web de stocker les informations personnelles des Européens sur le Vieux Continent. Elle s’est au contraire empressée de signer, début 2016, un nouvel accord de transfert automatique, l’orwellien « bouclier de confidentialité » (le Privacy Shield ), en échange de l’assurance par le directeur du renseignement national américain qu’aucune « surveillance de masse indiscriminée » ne serait pratiquée – promis-juré ! Il suffit ainsi d’allumer son téléphone mobile pour pratiquer l’import-export sans le savoir. Au moment où la bataille contre le grand marché transatlantique rassemble des millions d’opposants, la réaffirmation du libre-échange électronique n’a pas suscité de réaction particulière.

L’existence et l’ampleur de mobilisations sur ces thèmes aiguilleront l’avenir du « travail numérique » sur l’une des pistes qui déjà se dessinent. La première, celle d’une défaite sans combat, consacrerait le statut de l’usager-courtier de ses propres données. Selon ce modèle imaginé aux Etats-Unis au début des années 2010 par Jaron Lanier, informaticien et gourou de la réalité virtuelle, « dès qu’une personne contribue par quelque moyen et si peu que ce soit à une base de données, (…) elle recevra un nanopaiement proportionnel à l’ampleur de la contribution et à la valeur qui en résulte. Ces nanopaiements s’additionneront et fonderont un nouveau contrat social (8) ». Tous (nano)boutiquiers !

La deuxième voie est celle d’une reprise en main par les États. Depuis le début des années 2010 aux États-Unis et le renforcement de l’austérité, l’exaspération monte contre la grande évasion fiscale pratiquée par les entreprises de haute technologie. En marge des procédures ouvertes par le commissariat européen à la concurrence contre Google et des diverses enquêtes nationales pour fraude, l’idée a germé en France de taxer les entreprises technologiques sur la valeur générée par les données personnelles. Dans leur rapport sur la fiscalité du secteur numérique, les hauts fonctionnaires Nicolas Colin et Pierre Collin militent pour que « la France recouvre un pouvoir d’imposer les bénéfices issus du “travail gratuit” des internautes localisés sur le territoire français » selon le principe du « prédateur-payeur » (9).

S’appuyant sur cette méthode, le sociologue Antonio Casilli a proposé que cette taxe finance un revenu inconditionnel de base. Ce dernier, explique-t-il, serait envisagé à la fois « comme levier d’émancipation et comme mesure de compensation pour le digital labor (10) ». La métamorphose de la question des données personnelles en une question politique progressiste trouve ici une formulation. On peut en imaginer d’autres, qui reposeraient non plus sur la marchandisation, mais sur la socialisation.

Dans les domaines du transport, de la santé, de l’énergie, les informations de masse n’ont jusqu’ici servi qu’à mettre en musique l’austérité en réalisant des économies. Elles pourraient tout aussi bien contribuer à améliorer la circulation urbaine, le système sanitaire, l’allocation des ressources énergétiques, l’éducation. Plutôt que de migrer par défaut outre-Atlantique, elles pourraient échoir par obligation à une agence internationale des données placée sous l’égide de l’Organisation des Nations unies pour l’éducation, la science et la culture (Unesco). Des droits d’accès différenciés étageraient la possibilité de consultation et d’usage : automatique pour les individus concernés; gratuite mais anonymisée pour les collectivités locales, les organismes de recherche et de statistique publics; possible pour les animateurs de projets d’utilité collective non commerciaux.

L’accès des acteurs privés à la précieuse matière première serait en revanche conditionné et payant : priorité au commun, et non plus au commerce. Une proposition connexe, mais envisagée à l’échelon national, dans une optique de souveraineté, a été détaillée en 2015 (11). Une agence internationale présenterait l’avantage de regrouper d’emblée autour de normes strictes un ensemble de pays sensibles aux questions de confidentialité et désireux de contester l’hégémonie américaine.

 Une colère qui se trompe d’objet

L’élan nécessaire pour populariser une propriété et un usage socialisés des données se heurte encore au sentiment d’infériorité technique qui conjugue le « C’est trop complexe » au « On n’y peut rien ». Mais, malgré sa sophistication et son lexique emberlificoté, le domaine numérique n’est pas détaché du reste de la société, ni placé en apesanteur politique. « Nombre de concepteurs d’Internet déplorent le devenir de leur créature, mais leur colère se trompe d’objet, observe le critique Evgeny Morozov : la faute n’incombe pas à cette entité amorphe, mais à la gauche, qui s’est montrée incapable de proposer des politiques solides en matière de technologie, des politiques susceptibles de contrecarrer l’innovation, le “bouleversement”, la privatisation promus par la Silicon Valley (12). »

La question n’est plus de savoir si un débat émergera autour du contrôle des ressources numériques, mais si des forces progressistes prendront part à cet affrontement. Des revendications comme la réappropriation démocratique des moyens de communication en ligne, l’émancipation du travail numérique, la propriété et l’usage socialisés des données prolongent logiquement un combat vieux de deux siècles. Et déjouent le fatalisme qui situe inéluctablement l’avenir au croisement de l’État-surveillant et du marché prédateur.

La carte d’identité pour s’inscrire sur les médias sociaux, ou le durcissement des intermédiaires d’identité souples

Les internets se sont insurgés, comme il était prévisible, suite à la proposition de l’élu d’extrême-extrême droite français Eric Ciotti : imposer « la carte d’identité pour s’inscrire sur les réseaux sociaux ». Je pourrais me joindre au concert de critique qui a accueilli cet énième bêlement de partisan de l’identification forcée comme outil de « civilisation d’internet » via une politique des « vrais noms ».

Mais à ce stade, ma modeste proposition se limite à encourager toute personne intéressée à (re)lire l’article de Zarsky & de Andrade (2013) Regulating electronic identity intermediaries. Selon les auteurs le processus d’identification passe de manière générale par la définition du rôle des « intermédiaires d’identité ». (Ce n’est pas une nouveauté : il y a une vaste littérature sur les documents d’identité et leurs intermédiaires en histoire). Les intermédiaires d’identité participent à la « création, l’authentification, la vérification et l’accompagnement d’identités stables par lesquelles nous interagissons, envoyons et recevons de l’information en ligne, et, aussi bien, structurent notre identité et notre personnalité » (2013 : 1339). L’activité d’intermédiation est cruciale car elle met en évidence le rôle politique grandissant d’acteurs allant de l’État au secteur privé.

Il existe différentes catégories d’acteurs remplissant ce rôle d’intermédiaires d’identification. Ils se succèdent dans le temps. Historiquement, le premier intermédiaire d’identité est l’Etat (ex. obligations légales d’enregistrement des naissances, données biométriques, participation à la statistique publique [recensements…], authentification des actes légaux). L’État institue une identification «dure», dont la contrainte majeure est la nécessité pour la personne qui s’identifie de se trouver en présence physique de l’intermédiaire d’identité.

Avec le temps, d’autres intermédiaires se sont ajoutés à l’Etat : banques, compagnies téléphoniques, assurances, fournisseurs d’électricité… (Ex. Une carte bleue ou une facture de votre fournisseur d’énergie peuvent dans plusieurs situations valider une identifications formelle). Cette deuxième catégorie d’intermédiaires a souvent assoupli les modalités de mise en présence des sujets candidats à l’identification. Une rencontre physique est toujours présupposée mais les lieux sont variables (pas forcément dans un bureau étatique mais par ex chez vous).

Troisième catégorie, plus récente d’un point de vue chronologique: les systèmes de médiation numérique (fournisseurs email, FB, comptes clients…). Zarsky & de Andrade situent son apparition autour de 1999 lors du lancement de la directive européenne eSig. Ils l’appellent régime de « soft eID ». Pour ces systèmes, la présentation initiale d’un titre d’identité certifié, voire la présence physique, devient progressivement accessoire. Plateformes publicitaires, médias sociaux,les sites d’e-commerce ou de démarches administratives en ligne: des « intermédiaires de soft eID ». Ils jouent un rôle similaire d’identification, mais dans un cadre légal différent (d’où controverses fréquentes sur l’anonymat/pseudonymat…).

Bref, M. Ciotti est en train de demander qu’on s’inscrive avec un identifiant « dur » (étatique, ex. une pièce d’identité) sur un service d’identification «soft» (privé, ex sur Facebook). C’est une demande de rapprochement qui est (hélas) cohérent avec plusieurs évolutions récentes autant des intermédiaires privés (ex. la politiques des «vrais noms» sur les médias sociaux) que des intermédiaires publics (ex. le dispositif France Connect « le premier composant de l’Etat plateforme »…). Le constat de cette tendance récente à la convergence ne doit pas, pour autant, nous faire croire que le proposition de M. Ciotti soit réalisable, ni même raisonnable. La proposition de rapprocher de manière sauvage ces deux modalités d’identification (identification régalienne et identification par des entreprises privées) il nous met face à l’incompatibilité des circonstances pratiques (où s’inscrire sur FB ? à la mairie ? chez soi ? dans n’importe quel commerce ?) et légales (est-ce qu’à terme mon ID Apple féra foi en justice ?), tout en réaffirmant l’inquiétante proximité politique de ces systèmes — durs ou souples — d’identification et de gouvernement des individus.

Ce texte est une version remix du chapitre “La fausse piste du processus d’identification” de l’article co-publié avec Fred Pailler S’inscrire en faux: Les fakes et les politiques de l’identité des publics connectés, Communication, vol. 33/2 | 2015.

[Vidéo] La sociologie à l’ère du numérique : lien social, vie privée, travail (5 juil. 2016)

L’AISLF (Association Internationale des Sociologues de Langue Française) m’a fait l’honneur de m’inviter en tant que “grand conférencier”, à son XXe colloque “Sociétés en mouvement, sociologie en changement”, qui a eu lieu du 4 au 8 juillet 2016 à l’Université de Montréal et à l’Université du Québec à Montréal. Ma conférence Réinterroger les sciences sociales à l’heure du numérique (5 juillet 2016) est résumé dans cette vidéo, qui propose aussi des extraits d’un plus long entretien.

Keynote speaker au XXe Congrès de l’AISLF (4-8 juillet 2016, Montréal)

La vidéo de cette intervention est disponible gratuitement sur la chaîne télé Canal Savoir.

J’ai le plaisir d’annoncer ma participation, en tant que “grand conférencier”, au XXe colloque de l’Association Internationale des Sociologues de Langue Française (AISLF). Le colloque aura lieu du 4 au 8 juillet 2016 à l’Université de Montréal et à l’Université du Québec à Montréal. Le sujet de cette édition est : “Sociétés en mouvement, sociologie en changement”.

Mon intervention, qui a pour titre Réinterroger les sciences sociales à l’heure du numérique, aura lieu mardi 5 juillet à 11h dans le cadre de la session plénière “De nouveaux mondes à comprendre”.

Capture d’écran 2016-07-01 à 15.17.24

[Slides] Séminaire #ecnEHESS “Combien vaut un clic ?” (4 janv. 2016)

Dans le cadre de mon séminaire EHESS Étudier les cultures du numérique : approches théoriques et empiriques, le 4 janvier 2016 nous avous eu le plaisir d’accueillir Geoffrey Delcroix (pilote des projets de prospective, Direction des Technologies et de l’Innovation, CNIL), Martin Quinn (Telecom Paristech, Chaire VPIP) et Vincent Toubiana (service de l’expertise technologique, CNIL) pour une séance sur la valorisation des données personnelles dans les industries culturelles et par le biais des plateformes d’optimisation d’achat et de vente d’espaces publicitaires.

 

Retrouvez le livetweet du séminaire sur Twitter : hashtag #ecnEHESS.

Titre : “Combien vaut un clic ? Données, industries culturelles et publicité”.

Intervenants : Geoffrey Delcroix (CNIL), Martin Quinn (CVPIP), Vincent Toubiana (CNIL)

Résumé : Dans le domaine des contenus culturels, la création de valeur semble se concentrer autour des enjeux de personnalisation et de recommandation. Derrière la magie des algorithmes, quelle « valeur » est réellement créée pour l’utilisateur, au cœur de quels modèles économiques ? Que veut dire lire, écouter, regarder et jouer à l’heure de la personnalisation, des algorithmes et du big data ?
Quels modèles économiques coexistent et s’hybrident autour du rôle des données (à la fois par les contenus créés par l’utilisateur et par les traces « inconscientes ») dans ces secteurs pionniers ? Par ailleurs, et pas seulement dans le seul domaine culturel, lorsque l’internaute consomme des contenus en ligne (gratuits ou payant), il crée aussi de la valeur pour les éditeurs (en alimentant ses algorithmes ou par  la publicité ciblée). Dans certaines conditions cette valeur peut être très précisément observée, et nous permet ainsi de mieux comprendre les algorithmes qui gouvernent par exemple l’affichage publicitaire. Quelle valeur représente un internaute spécifique dans une situation précise ? Quels comportements individuels et collectifs les annonceurs adoptent dans le but de maximiser leurs profits?

Compte- rendus des séances précédentes :

Prochaines séances :

  • 1 février 2016Yann Moulier-Boutang “Capitalisme cognitif et digital labor”.
  • 7 mars 2016Jérôme Denis (Télécom ParisTech) et Karën Fort (Université Paris-Sorbonne) “Petites mains et micro-travail”.
  • 4 avril 2016Camille Alloing (Université de Poitiers) et Julien Pierre (Université Stendhal Grenoble 3) “Questionner le digital labor par le prisme des émotions”.
  • 2 mai 2016Judith Rochfeld (Paris 1 Panthéon-Sorbonne) et Valérie-Laure Benabou (UVSQ) “Le partage de la valeur à l’heure des plateformes”.
  • 6 juin 2016Bruno Vétel (Télécom ParisTech) et Mathieu Cocq (ENS) “Les univers de travail dans les jeux vidéos”.

[Video] “Negotiating privacy: a digital labor?” (Manufacturing Transparency conference, UC Berkeley, Oct 28, 2015)

On October 28, 2015 I was invited to deliver a keynote presentation at the Manufacturing Transparency conference, organized by the Berkeley Center for New Media, University of California Berkeley. My presentation, Negotiating privacy and transparency: a digital labor?, was mainly based on my books Against the Hypothesis of the End of Privacy (Springer, 2014) and Qu’est-ce que le digital labor? (INA, 2015).

Dans le Cahier IP – CNIL (17 nov. 2015)

Dans le Cahier Innovation CNIL “Les Données, Muses & Frontières de la Création” j’ai le plaisir d’être interviewé avec le collègue Dominique Cardon au sujet d’algorithmes, big data, et digital labor.

CahiersIP_CNILClick to enlarge

Lire, écouter, regarder et jouer en ligne à l’heure de la personnalisation : découvrez le nouveau cahier IP

17 novembre 2015

Nos consommations de contenus culturels dématérialisés deviennent massivement productrices de données. Ce nouveau cahier IP alimente le débat sur la place des algorithmes dans nos choix et sur les manières de redonner du contrôle aux utilisateurs.

Les industries culturelles et créatives ont été les premières à connaître de profondes mutations sous l’impulsion des usages numériques et de la dématérialisation des contenus. Elles constituent ainsi un formidable laboratoire de la mise en données du monde, au-delà de l’image réductrice des données comme « pétrole de l’économie numérique ».

Aujourd’hui, la plus-value des services de distribution de contenus culturels et ludiques dématérialisés se concentre dans leur capacité à analyser les habitudes de consommation des utilisateurs à des fins de personnalisation.

  • 2/3 tiers des utilisateurs de services de streaming musical ou de vidéo à la demande sur abonnement (dite « SVOD ») utilisent et apprécient les recommandations (étude Médiamétrie réalisée pour la CNIL, octobre 2015).

Pour Isabelle Falque-Pierrotin, Présidente de la CNIL :

« la lecture, la musique, les films et les séries mais aussi sans doute les jeux vidéo, bien au-delà du divertissement qu’ils nous procurent, ne sont-ils pas les lieux par excellence où ne cesse de s’élaborer et de se réinventer notre identité ? Les œuvres se situent au carrefour du plus collectif et du plus intime, au cœur de nos destins publics autant que personnels ».

Extrait de la page 23 du cahier IP

La « magie » des algorithmes ?

Indispensables pour naviguer dans l’immensité des catalogues de contenus, les algorithmes peuvent tout autant favoriser la découverte qu’enfermer les individus dans des goûts stéréotypés ou des horizons limités.

  • Près d’un utilisateur sur deux s’est d’ailleurs déjà demandé sur quelle base étaient produites ces recommandations.

Le 3ème cahier IP explore cette utilisation intensive des données personnelles au travers de tendances clefs et émergentes, d’interviews d’experts (Nicolas Curien, Eric Schérer, Olivier Ertzscheid, Dominique Cardon, Antonio Casilli) et de scénarios exploratoires.

Il analyse en particulier:

  • la diversité des modèles économiques  et le rôle croissant que les données y tiennent
    • Partie 1 INDUSTRIES CRÉATIVES, CONTENUS NUMÉRIQUES ET DONNÉES
  • la nature des données utilisées dans les usages actuels et émergents pour chacun des secteurs
    • Partie 2 LES CONTENUS CULTURELS VUS AU TRAVERS DU PRISME DES DONNÉES
  • les mythes et réalités de la recommandation et « fact-check » sur la « magie » des algorithmes
    • Partie 3 LE GRAAL DE LA RECOMMANDATION ET DE LA PERSONNALISATION
  • 4 scénarios explorant les futurs possibles du couple « données + culture » => Partie 4 DEMAIN, QUELLES CRÉATIONS ET QUELS USAGES DATA-DRIVEN ?

Outiller l’individu pour innover dans l’expérience utilisateur

Ce cahier se veut aussi un appel à l’innovation des acteurs économiques.

Pour ces entreprises qui misent tout sur l’expérience utilisateur, relever le défi de l’éthique et de la confiance passe aussi par des informations plus claires et la mise à disposition d’outils innovants (portabilité, tableaux de bord, politiques de confidentialité lisibles et illustrées).

Pour créer des expériences d’usage « sans frictions » les plateformes doivent renforcer leurs efforts de transparence et de loyauté, en particulier en ce qui concerne les algorithmes.

New York to San Francisco: my U.S. conference tour (October 20-29, 2015)

If you happen to be in one of these fine US cities, come meet me. I’ll be on a tour to promote a coupla books of mine. Talks are open (but you have to register), plus it’s always a pleasure to have a chat afterwards.

Tour dates

New York City, The New School
Digital Labor in a Material World
I’ll be presenting my latest book Qu’est-ce que le digital labor? (INA, 2015) at the New School, ft. Richard Maxwell (Queens College, CUNY),  Laura Y. Liu and Trebor Scholz (New School).
Oct. 20, 2015
4:30-6PM
The New School, Orozco Room, 66 West 12th Street, 
Room A712
, New York, NY 10011.

 

Pittsburgh, City of Asylum
Four theses on mass surveillance and privacy negotiation
A salon reading about my book Against the Hypothesis of the End of Privacy (Springer, 2014) at the-now mythical Pittsburgh City of Asylum, a sanctuary for exiled and endangered writers in residence.
Oct. 22, 2015
7-9PM
City of Asylum, 330 Sampsonia Way, Pittsburgh,PA 15212.

Boston, Boston Book Festival
Trolls (and what they do to the public sphere)
The French Cultural Center host a talks co-presented with the Boston Book Festival. I’ll be chatting with internet activist Willow Brugh about problematic speech online, its dark sides and how to turn it into a field of opportunities for social justice and civil rights. Somewhat based to my book Les Liaisons Numériques (Seuil, 2010).
Oct. 24, 2015
2-4PM
The French Cultural Center, 53 Marlborough Street, Boston, MA 02116.

 

Berkeley, University of California Berkeley, Berkeley Center for New Media
Negotiating privacy and transparency: a digital labor?
My keynote speech at the Manufacturing Transparency international conference. Based on my books Against the Hypothesis of the End of Privacy (Springer, 2014) and Qu’est-ce que le digital labor? (INA, 2015).
Oct. 28, 2015
9-10AM
Berkeley Center for New Media, 426 Sutardja Dai Hall, University of California Berkeley, CA 94720.

Santa Clara, Santa Clara University, Markkula Center for Applied Ethics
How can someone be a troll?
From Montesqieu to internet trolls… A public lecture at the very heart of the Silicon Valley, to define the ethical role of tech companies in overcoming present-day ambivalent attitudes towards trolling. Based on my books Les Liaisons Numériques (Seuil, 2010) and Qu’est-ce que le digital labor? (INA, 2015).
Oct. 29, 2015
7-8:30PM
Santa Clara University, Vari Hall, The Wiegand Center, 500 El Camino Real, Santa Clara, CA 95053.

NB: unfortunately, due to a time conflict the seminar about “pro-ana” and ED-sufferers online communities previously scheduled at the University of Southern California, Institute for Health Promotion Research, Los Angeles, has been cancelled.

Thanks to the Book Department of the NYC French Embassy and the San Francisco French consulate for building this thing up from scratch.

Dropbox : pourquoi les nouvelles conditions d'utilisation contribuent à exploiter votre digital labor

Ce billet a été cité par le site d’information Numérama.

Si, comme moi, vous êtes des utilisateurs de Dropbox, le 20 février 2014 vous avez reçu un mail qui présente les nouvelles conditions d’utilisation de la très populaire plateforme de sauvegarde et partage de fichiers. Ces conditions entreront en vigueur le 24 mars.

Ce n’est certainement pas la première fois que les CGU de Dropbox suscitent la colère des utilisateurs. Cette fois-ci, beaucoup de polémiques ayant dénoncé la nature arbitraire de ces modifications et le ton abrupt de leur formulation ont porté sur la nouvelle clause qui impose aux usagers de passer par une procédure d’arbitrage en cas de litige. En lisant les commentaires sur le blog de Dropbox, je vois bien les enjeux pour les citoyens américains de se conformer à cette nouvelle condition, et l’intérêt de faire un opt-out. Je vois mois bien comment cette clause s’applique à des citoyens de pays tiers.

La lutte des class action

Par contre, la nouvelle condition qui a attiré mon attention (à cause de ses conséquences pour tout le monde) est la suivante :

Pas de recours collectif. Vous pouvez uniquement résoudre les litiges avec nous sur une base individuelle, et ne pouvez pas déposer de réclamation dans une procédure de recours collectif, consolidé, ou en représentation conjointe. Les arbitrages collectifs, recours collectifs, actions d’ordre général avec avocat privé et consolidation avec tout autre type d’arbitrage ne sont pas autorisés.

Ici, pas de possibilité de faire opt-out… Et c’est dommage, parce que ce changement intervient un mois à peine après l’introduction en France du système de procédure collective (adopté le 13 février dernier, au bout d’un parcours législatif long et tourmenté). Et ce recours collectif, mieux connu à l’étranger sous le nom de class action, s’avère chaque jour plus efficace pour contrer les changements subreptices des grandes plateformes potentiellement nuisibles pour les intérêts des usagers. Un exemple parmi d’autres : regardez ce qui se passe avec Facebook, qui depuis 2011 n’arrive pas à faire cesser cette plainte de familles et d’associations d’usagers qui s’opposent à l’utilisation de photos de mineurs dans les sponsored stories (cette feature a été entre temps abandonnée).

Négociation collective et conflit social sur les plateformes du web

Si vous connaissez mes travaux sur la négociation des droits des utilisateurs des plateformes sociales, ou mon nouveau livre sur les conflits entourant les politiques de privacy des géants du web (Against the Hypothesis of the End of Privacy, tout juste publié chez Springer, co-écrit avec Paola Tubaro et Yasaman Sarabi), vous savez qu’autour des termes d’utilisation c’est désormais guerre ouverte entre les utilisateurs, soucieux de voir leur autonomie et leurs droits respectés, et les propriétaires des plateformes, intéressés à maximiser leurs profits tout en minimisant leur respect des lois en vigueur.

dropboxlabor

En interdisant à ses utilisateurs de consolider leurs actions légales, Dropbox s’efforce de leur empêcher de s’organiser et de mener une action coordonnée de protection de leurs droits. La petite mise à jour des CGU est assimilable aux politiques patronales du siècle passé visant à entraver l’action syndicale et à imposer une pacification forcée des relations sociales. L’entreprise de San Francisco cherche en somme à atomiser l’action sociale de ceux qui produisent les contenus qui circulent sur ses réseaux, sont stockés sur ses serveurs, constituent l’objet de l’activité économique exercée par les 4 millions d’entreprises qui adhèrent à l’offre payante Dropbox for Business. Si le travail invisible des utilisateurs doit être reconnu à sa juste valeur (c’est ce qu’on appelle désormais le digital labor), les droits des utilisateurs/travailleurs méritent tout aussi d’être protégés. Tout ceci s’inscrit, pour le dire avec les rédacteurs de la revue Multitudes, dans une dynamique plus vaste de conflictualité sociale qui traverse désormais le monde du numérique. Et les conditions d’utilisations sont justement l’un des lieux où ces controverses et de ces conflits se déploient.

Update [samedi 22 février 12h20]

Quelques messages intéressants, tirés de la discussion Twitter entre le sociologue Pierre Grosdemouge et la juriste Eve Matringe, suite à la parution de ce billet :

About the chilling effect of communication surveillance on free speech (a letter from the President of the USA)

A French version of this post has been featured in Slate, La Libre Belgique, and Yahoo News.

“I owe you a political letter. Yet the infidelities of the post office and the circumstances of the times are against my writing fully and freely, whilst my own dispositions are as much against mysteries, innuendoes and halfconfidences.

I know not which mortifies me most, that I should fear to write what I think, or my country bear such a state of things.”

[Thomas Jefferson, letter to John Taylor, November 26, 1798]

Just a memo…