sociologie du web

Dans Huffington Post (Québec, 5 juillet 2012)

Le quotidien en ligne Huffington Post (édition du Québec) publie une intervention du journaliste de Radio Canada Florent Daudens inspirée par l’analyse de la signification socio-politique des tweet clash du sociologue Antonio Casilli, auteur de Les liaisons numériques. Vers une nouvelle sociabilité ? (Ed. du Seuil).

Les oiseaux de nuit ont pu assister hier soir à un vif échange sur Twitter entre la présidente de la Fédération universitaire du Québec, Martine Desjardins, et le chef de la Coalition avenir Québec, François Legault, au sujet des droits de scolarité.
À l’origine de ce « tweet-fight », ce message de M. Legault, qui a réanimé son compte Twitter depuis quelques jours : « Lorsqu’on compare avec le financement des universités du reste du Canada et qu’on voit des professeurs quitter, il y a sous-financement ».

La réplique de Mme Desjardins n’a pas tardé, celle-ci estimant qu’il s’agit d’une analyse réductrice. Les deux ont ensuite devisé pendant deux heures, parvenant difficilement à trouver un terrain d’entente.

Mal financement contre sous-financement

La présidente de la FEUQ a martelé la position qu’elle défend depuis le début du conflit étudiant : les universités sont mal financées, et non sous-financées. Elle estime pouvoir dégager des économies de 189 millions de dollars avec une meilleure gestion.

De son côté, François Legault soutient que les universités québécois accusent un écart de financement d’au minimum 500 millions de dollars avec celles du reste du pays. Il propose que les étudiants paient 200 millions et les contribuables 300.

Martine Desjardins a émis des doutes sur ces chiffres, affirmant au passage que les étudiants ont déjà dû payer 350 millions de plus ces cinq dernières années. Elle reproche au chef de la CAQ de ne pas disposer d’objectifs précis, notamment au niveau du nombre de professeurs nécessaires. « Pourquoi ne pas définir vos objectifs? Vérifier la gestion des universités? Au lieu d’augmenter l’endettement des étudiants et des familles? », écrit-elle.

Au fil de cet échange qui est resté courtois, chacun a tenu sa ligne; François Legault a insisté sur la comparaison avec les universités canadiennes, Martine Desjardins sur l’évaluation de la gestion des universités québécoises.

Toutefois, cette discussion publique a permis à plusieurs internautes de prendre connaissance des arguments des deux protagonistes, voire même de participer aux échanges.

« Une théatralisation du débat démocratique »

On a d’ailleurs pu assister à plusieurs échanges sur Twitter de la classe politique québécoise ces dernières semaines. Une tendance que l’on peut voir dans de nombreux pays, surtout dans l’arène politique. Interrogé à ce sujet par Owni, le sociologue Antonio Casilli estime que « le tweet clash théâtralise un débat démocratique en pleine mutation ». « Tout le jeu politique moderne est basé sur la recherche de consensus et de compromis. De ce point de vue, le tweet clash peut être lu comme la résurgence d’une forme de discorde démocratique ancienne », estime le sociologue.

Les différents partis politiques québécois tentent d’ailleurs de se positionner sur les réseaux sociaux alors que les rumeurs d’élections s’intensifient. À l’instar de François Legault qui s’est remis à twitter dernièrement, l’équipe du premier ministre Jean Charest a investi Facebook. Ce dernier n’est pas sur Twitter, tout comme Pauline Marois, tandis qu’Amir Khadir s’y trouve aussi.

Sur InternetActu (05 juillet 2012)

Le site d’information InternetActu publie une analyse d’Hubert Guillaud sur le numérique, ses partisans et ses détracteurs. Le travail sur la conflictualité en ligne du sociologue Antonio Casilli, auteur de Les liaisons numériques. Vers une nouvelle sociabilité ? (Ed. du Seuil), y est cité en exemple de la recomposition du débat démocratique du Web.

L’internet est la nouvelle chienlit de notre société, disait ironiquement Jean-Marc Manach. Il cristallise tous les maux de notre société, parce qu’il les révèle, les fait saillir, resurgir… Partout, il est le bouc émissaire, car il semble le symptôme d’une transformation qu’on ne comprend pas. Et qu’il est plus facile d’accuser l’internet que de comprendre ce que l’internet renforce, souligne, surligne, déforme dans l’évolution actuelle de nos sociétés.

Le sociologue Antonio Casilli explique bien ce problème quand il revient sur le phénomène des Trolls, que le gouvernement britannique se propose de poursuivre. Chercher à punir les perturbateurs de communautés, ces commentateurs impolis voire grossiers, montre bien une fois encore qu’on a du mal à comprendre le phénomène social (plus qu’individuel) en cours. “Les gens trollent pour provoquer des modifications dans le positionnement structurel des individus au sein des réseaux”, rappelle le sociologue, afin de remodeler les hiérarchies établies dans les forums ou les médias en ligne. Contrairement à ce que l’on pense facilement en accusant le côté désinhibant des médias électronique, la bêtise de nos contemporains ou la baisse générale du niveau d’éducation et appelant à mettre fin à l’anonymat en ligne via des lois liberticides pour résoudre le problème, les Trolls ont une fonction particulière très précieuse, rappelle-t-il : ils aident les communautés en ligne à évoluer. “Le trolling ne doit pas être considéré comme une aberration de la sociabilité sur l’internet, mais comme l’une de ses facettes”, rappelle Casilli. En fait, la radicalité des Trolls est une réponse aux blocages des formes d’expression publiques, qu’elles soient en ligne ou pas. On s’énerve pour affirmer son propos, pour le faire exister, pour se faire entendre des autres. “L’existence même des trolls montre que l’espace public est largement un concept fantasmatique”, insiste avec raison le sociologue. Les Trolls (réels comme virtuels) risquent surtout de se développer à mesure que le dialogue démocratique se ferme ou se recompose. A mesure qu’on l’utilise, internet recompose les objets mêmes sur lesquels il agit, parce que la technologie porte en-elle des valeurs et pesanteurs qui lui préexistaient et qui sont loin d’être compatibles avec les promesses d’une société connectée idéale.

Hartmut Rosa dans son livre, Accélération, une critique sociale du temps, ne dit pas autre chose. Selon lui, la technique n’est pas la seule responsable de l’accélération du temps que nous vivons. Notre désir d’autonomie (ce “projet de la modernité”) est également en cause. Est-ce tant la technique qui nous aliène, que la façon dont nous nous l’approprions (et donc la façon dont nous la façonnons dans ce but) ? Est-ce la technologie ou l’idéologie technicienne chère à Jacques Ellul que nous avons fait nôtre, la cause première, comme le dénonce TechnoLogos ? Est-ce la technique ou la “la quête d’une (illusoire) efficacité maximale en toute chose” ? Est-ce la technologie ou les valeurs avec lesquelles elle est conçue (le travail, l’utilité, l’efficacité, la gestion, la croissance économique, le progrès…) qui sont en cause ? Le décalage ne vient-il pas du fait que les valeurs du système technicien ne sont pas nécessairement en adéquation avec les valeurs communautaires que porte internet (connaissance, fluidité, cherchabilité, égalité d’accès…), comme l’expliquait Dominique Cardon ?

La prochaine fois que vous entendrez quelqu’un s’en prendre au numérique – tout comme son exact inverse, ceux qui proposent un outil numérique pour résoudre un problème -, demandez-vous plutôt pourquoi il le fait, ce que sa proposition a pour conséquence et toujours, essayez d’extraire le numérique du problème. Vous verrez alors que bien souvent le numérique n’en fait partie qu’à la marge. Comme le disait Jacques-François Marchandise, “pour comprendre la plupart des domaines de notre monde, le numérique n’est souvent pas la bonne entrée, en tout cas il n’est jamais la seule”. Plus qu’une rupture, plus qu’une révolution, l’internet dessine bien souvent une continuité… qui a finalement plus tendance à renforcer les maux dont nos sociétés souffraient déjà qu’à leur trouver des solutions magiques.

Sauf que demain, il n’y aura pas de solutions aux problèmes que l’internet accentue… sans l’internet.

"Tweetclash : Nadine Morano contre Sophocle" : interview d'Antonio Casilli (Owni, 02 juillet 2012)

Quel est le sens caché du tweetclash ? Une simple version 2.0 des flamewars des forums de discussion des années 1990 ou bien une “tragédie grecque en 140 caractères” ? Sur Owni, Claire Berthelemy et Pierre Leibovici interviewent Antonio Casilli, sociologue et auteur de Les liaisons numériques. Vers une nouvelle sociabilité ? (Editions du Seuil).

Guerre et tweet

Sur la planète Twitter, surgissent de temps à autre des conversations qui dérapent ou des affronts interpersonnels qui prennent les dimensions d’une guerre. Jamais étudiés jusqu’à présent, ces tweet clashes sont pourtant de plus en plus médiatisés. Dans un entretien avec Owni, le chercheur Antonio Casilli identifie le sens caché de ces joutes publiques.

Twitter, un îlot de partage, de pacifisme et de bienfaisance… Cette conception idéale du réseau de micro-blogging semble avoir fait son temps. Car, de plus en plus, le gazouillis s’énerve.

19 mai 2012, Audrey Pulvar interroge Harlem Désir sur le plateau de l’émission de France 2 On n’est pas couché. Le journaliste Jean Quatremer1 lance alors une courte joute verbale sur Twitter :

Clairement mise en cause, Audrey Pulvar réagit. S’entame alors une guerre entre les deux twittos, sous les yeux de leurs quelques milliers de followers.

Autre exemple ce lundi 2 juillet, et dans un autre registre, avec les journalistes Denis Brogniart et Pierre Ménès. Les deux hommes s’affrontaient sur l’annonce du départ de Laurent Blanc de son poste de sélectionneur des joueurs de l’équipe de France après une provocation de Pierre Ménès:

Le débat est suivi par des milliers d’internautes qui défendent tour à tour l’un ou l’autre des protagonistes. Bienvenue dans l’ère du tweet clash ! Un phénomène qui voit s’affronter deux abonnés sur Twitter en seulement quelques minutes et, conformément à la règle, pas plus de 140 caractères. Un phénomène, aussi, qui mélange les codes ancestraux de la conflictualité humaine à ceux du réseau des réseaux. Un phénomène, surtout, qui n’a jamais eu droit à une analyse sociologique. Antonio Casilli2, maître de conférence à l’Institut Mines Telecom et chercheur à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS), déchiffre le phénomène. Interview pacifique.

Est-ce que tout est nouveau dans le tweet clash ?

Pas tout à fait. D’après moi, le tweet clash s’inscrit dans la continuité de ces formes de conflictualité en ligne que l’on connait depuis les années 1990. A une époque, on les appelait les “flame wars”, ces batailles entre internautes sur des vieux forums de discussion ou sur Usenet. Un utilisateur provoquait un groupe d’autres utilisateurs, qui à leur tour argumentaient par de longues réponses. L’échange pouvait durer des jours, voire plusieurs mois.

J’aurais tendance à dire que les tweet clash sont une sorte de réédition de ces “flame wars”, mais à une cadence beaucoup plus rapide. Et avec beaucoup moins d’asymétrie entre locuteurs, bien sûr. Seulement quelques minutes, parfois quelques secondes, entre deux tweets… Le temps de latence entre le message agressif de celui qui lance l’attaque et la réponse de son interlocuteur se fait bien plus court et la bataille elle-même est plus brève. C’est en cela que le tweet clash est un fait inédit. Sa temporalité est plus dense, plus concentrée.

D’un autre côté, on n’a pas affaire au même public qu’il y a vingt ans…

Exactement ! La question du public est très intéressante, mais je l’élargirais même à celle des acteurs sociaux qui composent le cadre de l’affrontement entre deux personnes sur Twitter.

Le tweetclash est une tragédie grecque où les répliques font à peine 140 caractères. Tous les éléments du genre tragique sont réunis : un protagoniste, un “antagoniste”, un chœur et, enfin, le public. Le chœur, c’est un noyau d’individus qui permettent de comprendre pourquoi deux personnes se disputent, ils donnent les éléments de contexte du tweet clash.

Le meilleur exemple de contextualisation d’une dispute sur Twitter, c’est le hashtag. Il est avant tout une étiquette posée sur une conversation, un titre qui permet de la décrire et en même d’en agréger les morceaux. Mais il sert aussi pour donner le pouls de la situation ou pour faire des petits apartés sans pour autant interrompre le flux du tweetclash. Exactement comme le chœur des tragédies de Sophocle, les twittos résument, glosent, prennent parti…

Ceci est aussi lié à la taille d’un média généraliste comme Twitter, où le public est bien plus large que du temps des “flame wars”. Et à la “structure de son graphe social“, qui rappelle un archipel de petits groupes de locuteurs. Malgré la promesse commerciale de “pouvoir poser des questions à n’importe quelle personnalité sans intermédiation”, la grande masse des usagers est davantage en position d’observation. Mais quand les passions humaines se déchaînent le temps d’un tweetclash, ils sortent de cette passivité.

Comment expliquez-vous cette passion des uns pour le conflit avec les autres ?

Et bien justement, c’est un mécanisme qui permet de ne pas être des simples spectateurs. Pendant un affrontement en ligne, les usagers qui composent le public sont animés par l’envie d’être parties prenantes. Parce qu’il ne s’agit pas tant d’un “conflit” mais de “discorde”. La discorde, c’est un moyen de jouer du fait d’être dans l’espace public. Dans la Grèce antique, la discorde était une des forces motrices de la démocratie. Ses manifestations – parfois destructrices – permettaient de faire venir à la surface des tensions et des intérêts qui seraient restés autrement inexprimés. Et, dans la forme idéale de la démocratie athénienne, cette discorde s’harmonisait pour finalement donner une polyphonie politique.

Dans nos démocraties contemporaines, la situation est tout à fait différente : on n’assume pas que quelqu’un puisse être en désaccord avec nous. Tout le jeu politique moderne est basé sur la recherche de consensus et de compromis. De ce point de vue, le tweet clash peut être lu comme la résurgence d’une forme de discorde démocratique ancienne. Ce qu’on cherche avant tout, à travers l’expression des passions politiques et personnelles, c’est à convaincre les autres du bien-fondé de nos positions. Tout cela aboutit donc à une manifestation – du désaccord – qui aide à caractériser les positions parfois trop floues des hommes politiques.

Pour vous, en fait, le tweet clash est une sorte de continuité du débat démocratique sur le réseau ?

Je dirais plutôt que le tweet clash théâtralise un débat démocratique en pleine mutation. Aujourd’hui, le maître-mot est transparence. Et les hommes politiques utilisent le tweet clash comme une occasion pour donner l’impression d’être transparents dans leurs désaccords, et ainsi multiplier leurs chances de se démarquer.

Soyons clairs, Twitter est bien plus passionnant et dramatique, au sens grec du terme, qu’une émission sur La Chaine Parlementaire. Lors d’un tweet clash, on met en scène les passions et on personnalise donc sa position sur tel ou tel enjeu politique. Exemple, Nadine Morano twitte une énorme bêtise et un opposant réagit. Il y a une sorte de déclaration de guerre mais aussi un objectif : celui qui déclare la guerre veut avoir raison. À l’issue de cette guerre, le public et les médias, qui créent une caisse de résonance, vont décider qui des deux avait raison.

Bien sûr, il y a un écho différent entre un clash qui concerne des personnes médiatisées ou publiques et celui qui concerne le citoyen lambda. Pour ces derniers, les échanges restent plus ou moins en ligne le temps nécessaire pour que Twitter se renouvelle et fasse disparaître ces propos. Dans le cas des célébrités, l’issue est autre : par exemple, l’auteur décide de retirer ce qu’il avait dit au départ du clash. Le fait qu’un message soit retiré ou pas est un très bon indicateur de l’issue d’un tweetclash. Le message initial représente le casus belli, l’acte de guerre. Le fait de le retirer équivaut à une forme de reddition. Il signe la défaite.

En même temps, tout le monde n’a pas envie de montrer ses opinions politiques sur le réseau. Est-ce qu’on peut faire des portraits-type de tweetclasheur ?

J’aurais plutôt tendance à classer les individus qui s’adonnent à des tweet clash sur la base des stratégies qu’ils mettent en place. Il ne faut pas croire que le côté passionnel du tweet clash évacue complètement les éléments de rationalité stratégique. Au contraire, ces affrontements sont très raisonnés, moins improvisés qu’on ne le croie. Évidemment, il y a des moments où ça dérape, où l’action échappe aux interlocuteurs, mais on doit tout de suite supposer qu’il y a derrière ce dérapage une intentionnalité et une rationalité de l’acteur.

Dès lors, pour faire une sorte de typologie des tweet clasheurs, il faut s’interroger sur leur réseau personnel respectif, sur leur cercle de connaissances, c’est-à-dire sur leurs followers et ceux qu’ils “followent”.

Quelqu’un dont le réseau est très peu développé, qui suit et est suivi par des personnes de son milieu social, ira plutôt chercher le clash avec quelqu’un qu’il ne connaît pas. Dans ce cas, on est plutôt dans une logique de trolling, de l’inconnu qui vient vous déranger avec des propos forcément décalés parce qu’il est traversé par des préoccupations personnelles ou sociales qui sont éloignées des vôtres.

Mais d’autres usagers affichent des comportements, et des structures relationnelles, très différents. Si on regarde le profil d’un homme politique ou d’une personnalité médiatique, on se retrouve face à quelqu’un qui a un réseau forcément très élargi, avec des personnes qu’il ne “maîtrise” pas toujours. Il n’a pas besoin de s’éloigner pour rechercher le clash : ceci aura lieux chez lui, pour ainsi dire, dans son cercle de followers. Ces clashs sont différents, ils sont plutôt des prolongements d’échanges professionnels, à la limite. Mais ils ne sont pas avec des inconnus, ils sont avec des personnes avec qui ils partagent un certain point de vue, un noyau de compétences, de valeurs…

C’est pourquoi, si Audrey Pulvar s’en prend à un journaliste de Libération, le tweet clash aura lieu entre deux personnes qui se connaissent et dont les cercles de connaissances se recoupent. Le tout est basé sur un type de stratégie affichée. Alors que dans le type d’attaque qui se fait entre deux personnes n’appartenant pas à la même sphère ou au même réseau, il y a forcément un élément d’impertinence, de manque de conscience des enjeux de la dispute.
En parlant d’homme ou de femme politique, comment être sûr de l’identité de celui qui prend part à un tweet clash ?

En fait, il faut toujours se poser cette question : “qui parle au travers d’un fil Twitter” ? La question peut paraitre simple. Mais, sur Twitter, on part du principe que malgré le grand nombre de pseudonymes et de noms fantaisistes, les personnes qui parlent sont celles qu’elles disent être.

Les interactions sur Twitter valident l’authenticité de celui qui parle. Même les comptes officiels de certains personnages publics qui sont alimentés par des équipes de comm’, doivent inventer des stratagèmes pour vaincre la méfiance, pour induire une “suspension volontaire de l’incrédulité” des autres usagers. Par exemple, sur le compte du président des Etats-Unis, il est précisé que les tweets signés “BO” sont rédigés par Barack Obama en personne.

Le tweet-clash participe de cet effet d’authenticité au fur et à mesure que l’on s’engage dedans. C’est un outil de validation de l’identité de celui qui twitte. On a la preuve que c’est bien lui qui parle. Sa passion constitue le gage de son identité.

À qui feriez-vous plus confiance : à quelqu’un dont le discours reste toujours figé, ou bien à quelqu’un qui de temps à autre se laisse aller à une saine colère ? Je ne serais pas surpris qu’on révèle, d’ici quelques années, que certains clashs étaient des mises en scène pour valider les identités des propriétaires de leurs comptes Twitter, pour les montrer sous un jour plus humain, plus accessible.

"Les trolls court-circuitent l'espace public" : tribune d'Antonio Casilli sur Owni (26 juin 2012)

Sur le site d’information Owni, une tribune d’Antonio Casilli, auteur de Les liaisons numériques. Vers une nouvelle sociabilité ? (Ed. du Seuil), sur les formes de la conflictualité en ligne, la liberté d’expression – et les trolls. (Texte initialement paru en anglais sur le blog Bodyspacesociety, traduction de Guillaume Ledit).

Les trolls, ou le mythe de l’espace public

Les trolls, ces héros. Pour le sociologue Antonio Casilli, les fameux perturbateurs de communautés en ligne sont plus que de simples utilisateurs d’Internet aigris. Méprisés par les commentateurs autorisés, ils contribuent en effet à repenser l’espace public.

Au Royaume-Uni, la Chambre des communes a récemment mis au vote un amendement du “British Defamation Bill1 spécifiquement destiné à s’attaquer aux trolls2 sur Internet. L’amendement prévoit de contraindre les fournisseurs d’accès ou les propriétaires de sites web à révéler l’adresse IP et les informations personnelles des utilisateurs identifiés comme auteurs de “messages grossiers”3. Rien que de très habituel : à chaque fois qu’une information liée aux technologies de l’information et de la communication attire l’attention du public, les législateurs britanniques sortent une loi ad hoc de leur chapeau. De préférence, une loi qui méprise bêtement la vie privée et la liberté d’expression.

Pourquoi les médias ont peur des trolls ?

Dans un effort remarquable de bercer le public d’une compréhension faussée des cultures numériques, le Guardian a consacré une session spéciale à cet étrange phénomène dans son édition du 12 juin. La pièce de résistance, intitulée “What is an Internet troll ?”, est signée Zoe Williams.

Un article concocté à partir de l’habituelle recette des médias dès qu’il s’agit d’aborder le sujet : une pincée de professeur de psychologie livrant ses déclarations profondes sur “l’effet désinhibant” des médias électroniques, un zeste de journaliste pleurnichant sur la baisse du niveau d’éducation et sur les propos incitant à la haine omniprésents, et un gros morceau d’anecdotes tristes concernant de quelconques célébrités au sort desquelles nous sommes censés compatir.

La conclusion de cet essai qui donne le ton (“Nous ne devrions pas les appeler ‘trolls’. Nous devrions les appeler personnes grossières.”) serait sans doute mieux rendue si elle était prononcée avec la voix aiguë de certains personnages des Monty Pythons. Comme dans cet extrait de La vie de Brian :

Les autres articles oscillent entre platitudes (“Souvenez-vous : il est interdit de troller” – Tim Dowling “Dealing with trolls: a guide”), affirmations techno déterministes sur la vie privée (“L’ère de l’anonymat en ligne est sans doute bientôt terminée” – Owen Bowcott “Bill targeting internet ‘trolls’ gets wary welcome from websites”), et pure pédanterie (“Le terme a été détourné au point de devenir un de ces insipides synonyme” – James Ball “You’re calling that a troll? Are you winding me up?”). On trouve même un hommage pictural au tropisme familier de l’utilisateur-d’Internet-moche-et-frustré, dans une galerie d’ “importuns en ligne” croqués par Lucy Pepper.

Évidemment, les médias grand public n’ont pas d’autre choix que d’appuyer l’agenda politique liberticide du gouvernement britannique. Ils doivent se défendre de l’accusation selon laquelle ils fournissent un défouloir parfait aux trolls dans les sections consacrées à la discussion de leurs éditions électroniques. Ils ont donc tracé une ligne imaginaire séparant la prose exquise des professionnels de l’information des spéculations sauvages et des abus de langages formulés par de détestables brutes.

La journaliste du Guardian Zoe Williams est tout à fait catégorique : elle est autorisée à troller, parce qu’elle est journaliste et qu’elle sait comment peaufiner sa rhétorique.

Bien sûr, il est possible de troller à un niveau beaucoup moins violent, en parcourant simplement les communautés dans lesquelles les gens sont susceptibles de penser d’une certaine manière. L’idée est d’y publier pour chercher à les énerver. Si vous voulez essayer ce type de trolling pour en découvrir les charmes, je vous suggère d’aller dans la section “Comment is Free” du site du Guardian et d’y publier quelque chose comme : “Les gens ne devraient pas avoir d’enfants s’ils ne peuvent pas se le permettre financièrement”. Ou : “Les hommes aiment les femmes maigres. C’est pour ça que personne ne pourra me trouver un banquier avec une grosse. QUI POURRA ?” Ou : “Les hommes aiment le sexe. Les femmes les câlins. ASSUMEZ-LE”. Bizarrement, je me sens un peu blessée par ces remarques, bien que ce soit moi qui les aies faites.

Les facteurs sociaux du trolling ne devraient pas être sous-estimés

En tant que citoyen responsable et universitaire qui étudie les interactions conflictuelles en ligne depuis quelques années (cf ici, ici, et ici), je considère ces procédés narratifs des médias comme hautement malhonnêtes et mal informés.

Dès que les trolls sont représentés dans les médias, leurs actions sont habituellement explicitées en termes de “perversion”, “narcissisme”, “désinhibition”. De telles notions, appartenant au domaine de la psychologie clinique, dissimulent les facteurs sociaux sous-jacents du trolling. Ce type de comportement en ligne n’est pas un phénomène individuel. Au contraire, c’est un processus social : on est toujours le troll de quelqu’un.

De plus, le trolling a une dimension collective. Les gens trollent pour provoquer des modifications dans le positionnement structurel des individus au sein des réseaux. Certains le font pour acquérir une position centrale, en attirant l’attention et en gagnant quelques “followers”. D’autres pour renvoyer leurs adversaires aux marges d’une communauté en ligne. Parfois, le trolling est utilisé pour contester l’autorité des autres et remodeler les hiérarchies établies dans les forums de discussions ou les médias en ligne. De ce point de vue, malgré leur attitude perturbatrice, les trolls peuvent aider les communautés en ligne à évoluer – et les cultures numériques à développer de nouveaux contenus et de nouveaux points de vue.

Espace public fantasmatique

Le trolling est un phénomène complexe, qui découle du fait que les structures sociales en ligne sont fondées sur des liens faibles. Les loyautés, les valeurs communes ou la proximité émotionnelle ne sont pas toujours essentielles. Surtout lorsqu’il s’agit de rendre possible en ligne de nouvelles sociabilités en mettant en contact les utilisateurs avec de parfaits inconnus. C’est l’effet principal du web social, et c’est aussi ce qui rend le trolling possible : les “parfaits inconnus” sont souvent loin d’être parfaits. Par conséquent, le trolling ne doit pas être considéré comme une aberration de la sociabilité sur Internet, mais comme l’une de ses facettes. Et les politiques ne peuvent le congédier ou le réprimer sans brider l’une des sources principales de changement et d’innovation de la sociabilité en ligne : le fait d’être confronté à des contenus, postures ou réactions inhabituels. Les ripostes sévères suscitées par les trolls à l’échelon politique doivent êtres analysées comme des ouvertures vers des problèmes et des paradoxes sociaux plus larges.

Essentiellement, l’amendement proposé à cette loi sur la diffamation est une démonstration de force d’un gouvernement qui doit prouver qu’il peut encore contrôler l’expression en ligne. Histoire de tenir la promesse de l’accès au débat démocratique pour un maximum de citoyens, dans une situation d’incertitude maximale. En ce sens, le trolling menace de court-circuiter et de remodeler, de façon dialectique et conflictuelle, les espaces de discussion civilisés (ndlr : polis) que les démocraties modernes considèrent toujours comme leur espace politique idéal. L’existence même de trolls anonymes, intolérants et aux propos décalés témoigne du fait que l’espace public (défini par le philosophe allemand Jürgen Habermas comme un espace gouverné par la force intégratrice du langage contextualisé de la tolérance et de l’apparence crédible.) est un concept largement fantasmatique.

“L’objet de cet espace public est évident : il est censé être le lieu de ces standards et de ces mesures qui n’appartiennent à personne mais s’appliquent à tout le monde. Il est censé être le lieu de l’universel. Le problème est qu’il n’y a pas d’universel – l’universel, la vérité absolue, existe, et je sais ce que c’est. Le problème, c’est que vous le savez aussi, et que nous connaissons des choses différents, ce qui nous place quelques phrases en arrière, armés de nos jugements universels irréconciliables, apprêtés mais sans nulle part où obtenir un jugement d’autorité. Que faire ? Eh bien, vous faites la seule chose que vous pouvez faire, la seule chose honnête : vous affirmez que votre universel est le seul véritable, même si vos adversaires ne l’acceptent clairement pas. Et vous n’attribuez pas leur esprit récalcitrant à la folie, ou à la pure criminalité – les catégories publiques de condamnation – mais au fait, bien que regrettable, qu’ils soient sous l’emprise d’une série d’opinions erronées. Et il vous faut abandonner, parce que la prochaine étape, celle qui tend à prouver l’inexactitude de leurs opinions au monde, même à ceux qui sont sous leur emprise, n’est pas une étape possible pour nous, humains finis et situés.

Il nous faut vivre en sachant deux choses : que nous sommes absolument dans le juste, et qu’il n’y a pas de mesure globalement acceptée par laquelle notre justesse peut être validée de façon indépendante. C’est comme ça, et on devrait simplement l’accepter, et agir en cohérence avec nos opinions profondes (que pourrait-on faire d’autre?) sans espérer qu’un quelconque Dieu descendra vers nous, comme le canard dans cette vieille émission de Groucho Marx, et nous dire que nous avons prononcé le mot juste.”

Stanley Fish, Postmodern warfare: the ignorance of our warrior intellectuals, Harper’s Magazine, Juillet 2002

"Web et insurrections" : interview d'Antonio Casilli dans DLN (Grèce, 12 juin 2012)

 

Le site web hacktiviste grec DLN (Digital Liberation Network) accueille le sociologue Antonio Casilli, auteur de Les liaisons numériques. Vers une nouvelle sociabilité ? (Ed. du Seuil) pour une interview sur socialisation, “démocratie insurgeante” et nouvelles technologies. Texte en grec et en anglais.

Συνέντευξη του Antonio Casilli στο DLN

Ο Antonio A. Casilli είναι αναπληρωτής καθηγητής των Ψηφιακών Ανθρωπιστικών Σπουδών στο ParisTech (Ίδρυμα Τεχνολογίας του Παρισιού) και ερευνητής Κοινωνιολογίας στο Edgar Morin Centre, Σχολή Ανωτάτων Σπουδών στις Κοινωνικές Επιστήμες (EHESS, Παρίσι). Είναι ο συγγραφέας του Les liaisons numériques (Ed. du Seuil, 2010). Αρθρογραφεί διαδικτυακά για την έρευνα και την κοινωνία στο BodySpaceSociety, τουϊτάρει ως @bodyspacesoc, και είναι τακτικός σχολιαστής στο Radio France Culture. Συναντήσαμε τον Antonio στα περιθώρια του διεθνούς επιστημονικού συνεδρίου “The New Sensorium”, που έλαβε χώρα στην Αθήνα στις 20 – 21 Απριλίου 2012, και με χαρά μας παραχώρησε την παρακάτω συνέντευξη :

DLN : Έχετε εργαστεί πολύ σε διαμεσολάβηση επικοινωνίας ανθρώπου-υπολογιστών…

Α: Έχω σπουδάσει Κοινωνιολογία των Τεχνολογιών Πληροφορικής και Επικοινωνίας (ΤΠΕ). Αλλά κυρίως έχω εστιάσει στην διαμεσολαβούμενη από Η/Υ  σωματοποίηση. Μελετάω τον τρόπο με τον οποίο οι άνθρωποι επικοινωνούν μέσα από την αλληλεπίδραση της φυσικής παρουσίας και των τεχνολογικών διεπαφών. Από την αρχή της σταδιοδρομίας μου έχω αναμφισβήτητα δείξει ενδιαφέρον για την πολιτική διάσταση αυτής της διαδικασίας. Το πρώτο μου βιβλίο “La Fabrica Libertina” [“Το Διεφθαρμένο Εργοστάσιο”] (Ρώμη, εκδόσεις Manifestolibri, 1997) ήταν ένα καλό παράδειγμα αυτού του ενδιαφέροντος. Πώς μπορούμε να ξαναερμηνεύσουμε τις κλασικές μαρξιστικές έννοιες όπως: εκμετάλευση, συσσώρευση, εμπορευματικός φετιχισμός από την οπτική της διαμεσολάβησης των υπολογιστών; Μετά από αυτό, μελέτησα την επικοινωνιακή βία στο χώρο εργασίας για το δεύτερο βιβλίο μου “Stop Mobbing” [“Τέρμα στην Παρενόχληση”] (Ρώμη, εκδόσεις Derive Approdi).

DLN : Πείτε μας για το πιο πρόσφατο έργο σας σε ζητήματα ανθρώπινης κοινωνικής επαφής; Οι ΤΠΕ τελικά μας αποξενώνουν ή μας φέρνουν πιο κοντά; Ποια είναι η επίδραση των μέσων κοινωνικής δικτύωσης σε αυτό;

Α: Ξεκινώντας απο αυτήν την οπτική, το τελευταίο βιβλίο μου “Les liaisons numériques. Vers une nouvelle sociabilité?” [Digital relationships. Towards a new sociability?] (Paris, Editions du Seuil, 2010) παρέχει μια πιο εμπεριστατωμένη ανάλυση. Η βασική ιδέα είναι ότι κατά τη διάρκεια της δεκαετίας του 1990 και τη δεκαετία του 2000, έχουμε εκτεθεί σε μια σειρά ανυπόστατων ισχυρισμών σχετικά με την εικαζόμενη αρνητική επίδραση της τεχνολογίας στην κοινωνική συνοχή. Ο παγκόσμιος ιστός έχει κατηγορηθεί ότι παρουσιάζει μια ψευδή αίσθηση της κοινότητας και ότι τελικά μας αποξενώνει από τον περίγυρο. Γάλλοι θεωρητικοί, όπως ο Jean Baudrillard και Paul Virilio, ή εξέχοντες πολιτικοί επιστήμονες όπως ο Robert Putnam, επιμένουν στο εξής σημείο: οι κοινωνικοί δεσμοί έχουν σπάσει λόγω των ηλεκτρονικών μέσων. Αλλά αν κοιτάξουμε αυτό το θέμα λεπτομερώς, ανακαλύπτουμε ότι ο παγκόσμιος ιστός είναι μόνο ένα εργαλείο που οι άνθρωποι χρησιμοποιούν ώστε να οικοδομήσουν εξειδικευμένες στρατηγικές για την ενίσχυση της κοινωνικής τους ύπαρξης. Παίζουν τα χαρτιά τους, ας πούμε, σε πολλά τραπέζια ταυτόχρονα, εντός και εκτός δικτύου. Κανείς δεν ξεφεύγει από τον υλικό κόσμο πηγαίνοντας να κρυφτεί σε ένα καθαρά ενημερωτικό “κυβερνοχώρο”. Ο καθένας χρησιμοποιεί την τεχνολογία για να ζήσει στον κόσμο που του δόθηκε, αλλάζοντάς τον και αναμορφώνοντάς τον από μέσα, μεγιστοποιώντας τον αντίκτυπο και την σημασία των πράξεών του.

DLN : Έχοντας υπόψη τις τεχνο – ντετερμινιστικές και κοινωνιο – ντετερμινιστικές προσεγγίσεις στον επιστημονικό κλάδο των ΜΜΕ, πώς μπορούμε να καθορίσουμε, κατά τη γνώμη σου, με πιο αξιόπιστο τρόπο τη σχέση μεταξύ τεχνολογίας και κοινωνικής αλλαγής;

Α: Τα τελευταία χρόνια, η συζήτηση για τις κοινωνικές συνέπειες των επικοινωνιών μέσω υπολογιστή ήταν εξαιρετικά ζωηρή, τόσο εντός όσο και εκτός της ακαδημαϊκής κοινότητας. Σκεφτείτε τη διαμάχη Malcolm Gladwell vs. Clay Shirky για το ρόλο των μέσων κοινωνικής δικτύωσης στις επαναστάσεις. Ο κίνδυνος της εμπορικής ανάκτησης αυτής της συζήτησης δεν είναι αμελητέα. Ό,τι κι αν λένε, οι κριτικές καταλήγουν να ηχούν σαν ένα είδος τοποθέτησης προϊόντος στο Twitter ή στο Facebook… Κατά τη γνώμη μου αυτό το είδος των πολωτικών συζητήσεων είναι απλοϊκό – στην καλύτερη περίπτωση. Μιλάμε για πολύπλοκες κοινωνικές διαδικασίες. Η μείωση τους σε μια μονοδιάστατη εξήγηση είναι γνωσιολογικό λάθος και πολιτικό ατόπημα. Το ερώτημα δεν είναι εάν ή όχι τα social media προωθούν την εξέλιξη, αλλά σε ποιο βαθμό οι κοινωνικοί φορείς επιθέτουν ερμηνείες σε μια σειρά από συχνά άσχετες τεχνολογικά συσκευές (geolocated smartphones, φόρουμ συζητήσεων, πλατφόρμες ανταλλαγής βίντεο, κλπ.), προκειμένου να προωθήσουν μια ατζέντα πολιτικών αλλαγών. Μετά τον Καστοριάδη, ενδιαφέρομαι και εγώ για τον καθορισμό σύγχρονων κοινωνικών διαδικασιών, λαμβάνοντας υπόψην την φαντασιακή τους διάσταση. Αυτή είναι η γραμμή που συνδέει τις επιμέρους, έμφυτες εμπειρίες σε λογικές κοινωνικής αλλαγής – η οποία είναι, σε κάποιο βαθμό, υπερβατική. Ενδιαφέρομαι να ανακαλύψω τα κίνητρα, τα πρότυπα λόγου και τις πολιτιστικές κατευθύνσεις που επιτρέπουν στον άνθρωπο να κατανοήσει τις ΤΠΕ και να τις μετατρέψει σε πολιτικό θέλγητρο. Αλλά σίγουρα δεν πιστεύω ότι είναι ο Ιστός ή οι σχετικές τεχνολογίες εκ φύσεως εργαλεία της κοινωνικής αλλαγής. Επιπλέον, έχω την τάση να είμαι δύσπιστός ως προς τις ντετερμιστικές προσεγγίσεις, καθώς μεταδίδουν ιδεολογικές μετα-αφηγήσεις, όπως ο Γάλλος φιλόσοφος Jean-François Lyotard θα έλεγε. Αυτό έχει επίσης να κάνει με τη Φιλοσοφία της Ιστορίας. Για μένα, η Ιστορία δεν είναι γραμμική, υποχρεωτικά εξελίξιμη από ένα λιγότερο σε ένα περισσότερο πολιτισμένο στάδιο. Είναι περισσότερο σαν ένα πεδίο κοινωνικών εντάσεων, όπου συγκλίνουν διαφορετικές δυνάμεις με ένα μη-γραμμικό τρόπο.

DLN : Η κοινωνική αλλαγή προϋποθέτει τη συλλογική επικοινωνία, την αλλαγή της αντίληψής μας για τον κόσμο και την κατασκευή νέων κοινών εννοιών. Πιστεύεις ότι η επανάσταση στην ανθρώπινη επικοινωνία, που κατέστη δυνατή με τα νέα μέσα επικοινωνίας, μπορεί να συμβάλει σε μια πιο αυθεντική δημοκρατία ή ακόμη και σε έναν ριζοσπαστικά δημοκρατικό κοινωνικό μετασχηματισμό;

Α : Οι ΤΠΕ περιβάλλονται από μια αύρα πολιτικής αισιοδοξίας που θα ήταν δύσκολο να απορρίψουμε ως απλό ευφημισμό. Υπάρχει το γεγονός ότι, ιστορικά, οι σύγχρονες δημοκρατίες δεν κατάφεραν αυτά που υποσχέθηκαν: την κοινωνική δικαιοσύνη, την ελευθερία, την αλληλεγγύη. Έτσι, επιχειρούμε να προβάλλουμε τις αρχές αυτές σε έναν εξιδανεικευμένο χώρο κοινωνικής αλληλεπίδρασης μέσω Η/Υ και αναμένουμε από τις υποδομές των νέων μέσων να εξασφαλίσουν γνήσια δημοκρατικές αξίες. Αλλά με αυτή την έννοια, το διαδίκτυο δεν είναι καθ’ εαυτό δημοκρατικό. Πρόκειται για ένα δίκτυο που δημιουργήθηκε από τον στρατό, βοηθά στην εξόρυξη προσωπικών δεδομένων από εταιρείες, φιλτράρεται και επιτηρείται από ηθικά σκαιούς οργανισμούς. Παρ ‘όλα αυτά, “θέλουμε” να είναι μια ελεύθερη δημόσια σφαίρα – θέλουμε να μας καθησυχάσει στην πεποίθησή μας ότι η αληθινή δημοκρατία είναι ακόμα δυνατή. Με τη δική μου οπτική, αν οι ΤΠΕ μπορούν να συμβάλουν σε μια ριζική κοινωνική αλλαγή, δεν θα είναι με ένα πολιτισμένο, ήσυχο τρόπο. Θα είναι περισσότερο μεσω μιας ταραχώδους, ασταθούς έκπληξης. Καλής ή κακής έκπληξης. Και ως εκ τούτου, θα επιτρέψουν την ελεύθερη έκφραση απροσδόκητων επιθυμιών, στυλ, ουτοπιών. Η συνεχής εργασία μου στα κοινωνικά μέσα και τις αναταραχές (βλ. ICCU research project) που πραγματοποιήθηκε μαζί με την Paola Tubaro στο Πανεπιστήμιο του Greenwich (UK), δείχνει ότι οι στιγμαίες ψηφιακές επικοινωνίες, όταν δεν λογοκρίνονται, δημιουργούν μια κατάσταση που θυμίζει την «δημοκρατία ανταρτών», που περιγράφεται καλύτερα από τον φιλόσοφο Miguel Abensour: μία αγωνιώδης σκηνή όπου αντικρουόμενα ιδιωτικά συμφέροντα, κρατικές δομές και η κοινωνία των πολιτών μπορούν να πραγματωθούν. Πρόκειται για μια ριζοσπαστική δημοκρατία που συνορεύει με την αναρχία, μια μόνιμη εξέγερση που τροφοδοτείται από την ασυμφωνία και χαρακτηρίζεται από τους κύκλους της ειρήνης και τις αιχμές της πολιτικής βίας. Και εμείς πρέπει συνεχώς να αναρωτιόμαστε αν είμαστε έτοιμοι για αυτή τη νέα δημοκρατική μεταρύθμιση.

(In English)

Antonio A. Casilli is associate professor of Digital Humanities at the ParisTech (Paris Institute of Technology) and researcher in sociology at the Edgar Morin Centre, School for Advanced Studies in Social Sciences (EHESS, Paris). He is the author of Les liaisons numériques (Ed. du Seuil, 2010). He blogs about research and society on BodySpaceSociety <http://www.bodyspacesociety.eu>, tweets as @bodyspacesoc <http://twitter.com/bodyspacesoc>, and he’s a regular commentator for Radio France Culture <http://www.franceculture.fr/personne-antonio-a-casilli>. We met Antonio during the international scientific symposium titled “The New Sensorium”, which took place in Athens on April 20 – 21, 2012, where he gladly gave us the following interview :

DLN : You have been working a lot on computer – mediated human relationships…

A: By training, I am a sociologist of information and communication technologies (ICTs). But my main focus is computer-mediated embodiment. I study the way people interact through the interplay of physical presence and technological interfaces. And since the beginning of my career, I’ve been definitely interested in the political dimension of this process. My first book “La fabbrica libertina” [The Libertine Factory] (Rome, Manifesto Libri, 1997 <http://www.amazon.fr/fabbrica-libertina-Sade-sistema-industriale/dp/8872852137/ref=sr_1_3?ie=UTF8&qid=1338138113&sr=8-3>) was a good example of this interest. How can we reinterpret classic marxist notions such as exploitation, accumulation, commodity fetishism in a technologically-mediated perspective? After that I’ve been studying communicational violence in the workplace for my second book “Stop Mobbing” (Rome, DeriveApprodi, 2000 <http://books.google.fr/books?id=3bE_AAAACAAJ>).

Q: What about your more recent work on socialization? Are ICTs finally alienating us or bringing us together ? What is the effect of online social networks in this?

A: On this particular aspect, my latest book “Les liaisons numériques. Vers une nouvelle sociabilité?” [Digital relationships. Towards a new sociability?] (Paris, Editions du Seuil, 2010 <http://www.amazon.fr/Les-liaisons-num%C3%A9riques-nouvelle-sociabilit%C3%A9/dp/202098637X>) provides a more thorough analysis. The underlying idea is that during the 1990s and the 2000s, we’ve been exposed to a series of fact-free claims on the alleged negative influence of technology on social cohesion. The Web has been accused of introducing a spurious sense of community and ultimately of alienating us from our peers. French theorists like Jean Baudrillard and Paul Virilio, or prominent political scientist like Robert Putnam have been insisting on the same point: social ties are broken, due to electronic media. But if we look at this topic more in detail, we discover that the social Web is only a tool people use to build more sophisticated social strategies to enhance their existence. They play their cards, so to say, on several tables at once, both online and offline. Nobody escapes the material world and goes hiding in a purely informational “cyberspace”. Everybody uses technology to live in the world they are given, but to change and reconfigure it from within, by maximizing the impact and significance of their actions.

Q: Having in mind technodeterministic and sociodeterministic approaches in media studies, how can we specify in your opinion the relation between technology and social change?

A: In recent years, the debate over the social consequences of computer communication has been extremely lively, both inside and outside the academia. Think about the whole Malcolm Gladwell vs. Clay Shirky controversy over the role of social media in revolutions. The risk of the commercial recuperation of this debate is not negligible. Whatever they say, critics end up sounding like some kind of product placement managers for Twitter or Facebook… In my opinion this kind of polarized debates are simplistic – at best. We’re talking about complex social processes. Reducing them to one-factor explanations is an epistemic mistake and a political faux pas. The question is not whether or not social media make evolutions, but to what extent social actors superpose meaning to a set of sometimes unrelated technological devices (geolocated smartphones, discussion forums, video-sharing platforms, etc.), in order to prompt an agenda of political change. After Castoriadis, I’m interested in defining contemporary social processes by taking into account their imaginary dimension. That is the line connecting the individual, immanent experiences to the logics of social change which are, to an extent, transcendent. I’m interested in discovering motivations, discursive patterns and cultural orientations that allow people to appropriate ICTs and turn them into political attractors. But I certainly don’t believe that the Web or related technologies are, by their very nature, tools of social change. Thus I tend to mistrust deterministic approaches, as they convey ideological meta-narratives – as the French philosopher Jean-François Lyotard would have said. This has also something to do with my philosophy of history. To me, history is not a linear, mandatory progression from a less to a more civilized stage. It’s more like a field of social tensions, where different forces converge in a non-linear way.

Q: Social change presupposes collective communication, changes in our perception of the world and the construction of new common meanings. Do you believe that the breakthrough in human communication that has been made possible by new media can contribute to a more authentic democracy or even to a radically democratic social transformation?

A: Information and communication technologies are surrounded by an aura of political optimism that would be difficult to dismiss as a simple infatuation. There is the fact that, istorically, modern democracies have not delivered what they promised: social justice, liberty, mutual support. Thus we transpose those principles in the ideal space of computer-mediated social interactions and we ask the information infrastructure to ensure genuine democratic values. But in this sense, Internet is not democratic “per se”. It is a network created by the military, data-mined by corporations, filtered and watched over by morally shady organizations. Nonetheless, *we want* it to be a free public sphere – we want it to comfort us in our belief that true democracy is still possible. In my perspective, if ICTs can contribute to a radical social transformation, it won’t be in a civilized, peaceful fashion. It will be more by introducing turmoil, instability, surprise. Good or bad surprise. And therefore by allowing a free expression of unexpected desires, styles, utopias. My ongoing work on social media and riots (ICCU research project <https://iccu.wikispaces.com/>), carried out with Paola Tubaro at the University of Greenwich (UK), indicates that instant digital communications, when not censored, brings forth a situation reminiscent of the “insurgent democracy” best described by the philosopher Miguel Abensour: an agonistic scene where conflicting interests of individuals, state structures, and civil society can be actualized. It is a radical democracy bordering on anarchy, on permanent insurrection, fuelled by discordance and characterized by cycles of peace and peaks of civil violence. And we constantly have to ask ourselves if we are ready for this new democratic configuration.

 

« Réalité, leurre et simulacre » (France Culture, La Grande Table, 06 juin 2012)

Podcast de La Grande Table, le magazine culturel de la mi-journée sur France Culture, à l’occasion de la parution du livre Paris est leurre de Xavier Boissel. Pour en parler, sur le plateau de Caroline Broué, l’historien Christophe Prochasson, l’écrivain Marc Weitzmann et le sociologue Antonio Casilli, auteur de Les liaisons numériques. Vers une nouvelle sociabilité ? (Ed. du Seuil).

Pour écouter d’autres podcast d’Antonio Casilli sur France Culture.

A la fin de la première guerre mondiale l’armée française, craignant les attaques aériennes allemandes, décide de recourir à une “ruse de guerre” : faire surgir, à quelques kilomètres à peine de la capitale, un faux Paris, avec des gares en bois, des monuments en plâtre et des usines en toiles translucides pour tromper les pilotes ennemis. Ce projet – jamais abouti – est le point de départ de “Paris est un leurre”, petit ouvrage curieux de Xaviel Boissel, tout juste publié aux éditions Inculte. L’auteur entreprend tout d’abord une exploration de l’endroit où ce faux Paris était censé être bâti, à l’Orme de Morlu, tout près de Villepinte. Son but déclaré : tenter l'”épuisement d’un lieu”, selon la démarche préconisée par Georges Perec. Mais d’autres penseurs (de Jean Baudrillard à Carl von Clausewitz, de Guy Débord à Mike Davis) l’entrainent dans un périple qui, en passant par la théorie militaire et par l’histoire de l’art, l’amène a conclure que le vrai Paris “n’est qu’un moment du faux”…

"Contre la censure du Net" : video du TEDx talk d’Antonio Casilli (Paris, 19 mai 2012)

A l’occasion du TEDx Paris Universités, le sociologue Antonio Casilli, auteur de Les liaisons numériques. Vers une nouvelle sociabilité ? (Ed. du Seuil) a présenté les résultats de l’étude ICCU (Internet Censorship and Civil Unrest) conduit avec Paola Tubaro (Université de Greenwich, Londres). La vidéo de son talk est désormais disponible en ligne.

La censure est extrêmement difficile à étudier du point de vue des sciences sociales. Dans la mesure où elle est une interruption de flux d’information, les données relatives à ses conséquences et à son efficacité prétendue sont souvent inaccessibles aux chercheurs. C’est pourquoi nous devons nous appuyer sur une méthode innovante : la simulation sociale.  Cette méthode consiste à construire des simulations informatiques (en l’occurrence des systèmes multi-agents), c’est-à-dire des logiciels modélisant des phénomènes empiriquement observés. Les simulations poussent les logiques des faits sociaux à l’extrême et nous aident à réfléchir à leurs déterminantes.  Pour illustrer cette démarche, faisons un petit pas en arrière dans le temps. C’est le début du mois d’août 2011 –  et Londres brûle. Les émeutes britanniques ont commencé.

La situation est extrêmement complexe : bavures de police, violence civile des émeutiers, grogne des citoyens et surtout le premier ministre David Cameron qui annonce à la télé son intention de censurer les médias sociaux qu’il qualifie de « porteurs d’un discours de haine et de violence ».  Ce même Cameron avait été, quelques mois auparavant, le premier leader occidental à se rendre en Egypte après la chute de Moubarak. A cette occasion, il avait salué le rôle d’Internet dans le Printemps Arabe. Ô sublime hypocrisie des hommes politiques ! Vecteurs de démocratie en Egypte, les médias sociaux étaient désormais devenus les graines de l’anarchie au Royaume-Uni.  Anarchie, ou plutôt simple criminalité : les conservateurs anglais s’accordent pour dire que les émeutes de l’été 2011 n’ont aucune dimension politique. Le maire de Londres, Boris Johnson, déclare haut et fort : « Je ne veux plus d’explications sociologiques : je veux de la répression ».

Le schéma d’explication de l’action sociale adopté par le gouvernement anglais est très clair – et très réducteur. Les acteurs de ces événements appartiennent à deux catégories. D’une part, les émeutiers : des voleurs, des criminels dont le seul mobile est leur soif de pillage. De l’autre, les forces de l’ordre chargées de les réprimer.  Mais en se rendant sur le terrain, l’observation des lieux touchés par les émeutes, la collecte de documentation (par ex. les sources de presse), l’exploration en ligne ou la veille dans les médias sociaux, et bien sûr les conversations avec des personnes concernés par ces événements – nous restituent un tout autre tableau. Un jeu d’acteurs et de règles de comportement fort différent se dessine. Le degré zéro de ce fait social qu’est une émeute est représenté par un « citoyen » lambda, en situation de calme. Il s’adonne à ses activités quotidiennes mais, quand le niveau de ressentiment et de mécontentement dépasse un certain seuil, il peut devenir « actif ». Il passe alors en mode émeute, et il y reste tant que l’intervention de la « police » ne le contienne, en rendant inactif pendant une période plus ou moins importante tout individu « interpellé ».

Voyons alors qu’est-ce que cela donne dans notre simulation informatique. Nous avons une simple interface dans laquelle un certain nombre de variables (densité relative de citoyens et de policiers, légitimité du gouvernement, etc.) sont configurées.  Dans son état initial, cette simulation présente une grille peuplée exclusivement de citoyens en calme et de policier.  Une fois mise en marche, la simulation nous montre une situation de violence civile : les émeutiers s’activent, se groupent, résistent à la police qui cherche à les arrêter et à les transformer en inactifs.  Nous pouvons suivre, en regardant les courbes à la droite de l’écran, la progression du nombre d’émeutiers, du nombre de personnes interpellées (qui se stabilise) et du nombre de citoyens qui ne participent pas aux émeutes (qui diminue depuis le début).  Nous pouvons aussi suivre le comportement d’un seul citoyen. On a choisi celui-là, par exemple. On va l’appeler Ted. Il est entouré par un cercle qui représente sa « vision », c’est-à-dire sa capacité à connaître les événements qui se passent autour de lui. Il passe à travers plusieurs états : initialement il est inactif, mais ensuite il participe aux émeutes et parfois il se fait arrêter par la police.

Et les médias sociaux, dans tout cela ? Facebook, Twitter et le réseau de BlackBerry BBM ont été pointés du doigt pendant les faits de l’été 2011. Pourtant, nous ne pouvons pas croire à l’hypothèse simpliste qu’il « déclenchent » les émeutes. Tout au plus, ils les accompagnent, ils les équipent.  Mais comment ? Grâce à ce qu’on a défini comme la « vision » de chaque individu. C’est le cercle qui entoure notre citoyen Ted dans notre simulation. Dans une situation normale, le cercle à un diamètre 1 et Ted ne peut voir que dans son contexte proche. Mais s’il se sert des médias sociaux, son diamètre de vision devient plus important. Il peut alors savoir ce qui se passe à 1, à 5 ou à 50 kilomètres de chez lui. Il peut décider de se rendre dans un autre quartier, par exemple, pour prendre part aux actions des émeutiers. Mais quand la censure intervient, son champ de vision rétrécit. La censure interrompt des flux de communication. Elle diminue la capacité des individus à saisir les caractéristiques de leur contexte. Dans ce sens, la censure aveugle les acteurs sociaux.

Et quelles sont ses conséquences? Comment influence-t-elle la violence civile au niveau agrégé et dans le temps. Les résultats de nos simulations sont clairs. 1) Dans le cas d’une censure totale, la violence monte tout de suite, atteint un plateau et reste au maximum. C’est ce qu’on appelle « le scénario Moubarak », voire la situation dans laquelle avait été précipitée l’Egypte après la décision de couper l’accès à Internet. 2) Dans le deuxième cas, de censure partielle, nous devons nous attendre à un pic de violence initial. Ensuite elle se stabilise à un niveau très important et on a un contexte d’instabilité politique permanente. 3) Enfin, en cas d’absence de censure, le pattern de la violence civile est très différent : la violence a des montées très spectaculaires (les émeutes) mais ensuite elle revient à zéro. Entre un pic et l’autre, on a des périodes de paix sociale très longs. Ce qui plus est, le niveau agrégé de violence civile, représenté par la ligne de tendance blanche, est beaucoup moins important que dans les deux autres cas.  C’est pourquoi l’absence de censure lors des révoltes est préférable. Dans ce cas, la société converge vers un équilibre de paix après des pics d’émeutes. On appelle cette situation un « équilibre ponctué ». L’harmonie sociale n’est pas constante, mais elle est cyclique. Entre un cycle et l’autre, le nombre de citoyens en état de calme (la courbe blanche) monte. Et ces citoyens ont la possibilité d’exprimer leur désaccord et leur contestation librement, ce qui peut parfois provoquer des manifestations violentes de conflictualité.

Cette étude nous rappelle une bonne règle à suivre dans des situations de changement social : ne pas renoncer à nos valeurs et à la liberté d’expression (surtout la liberté d’expression en ligne) pour un sentiment de sécurité illusoire. Les efforts pour censurer et filtrer le Web se multiplient. Nos efforts pour contrer cette censure doivent se multiplier aussi. Une approche de recherche basée sur la simulation sociale peut, je le crois, contribuer à nous montrer une voie de sortie de la logique de la censure – de cette caverne dans laquelle nos libertés sont enfouies, ensevelies.

A la journée d'études "Potlatch notionnel sur la performance" (EHESS, Paris, 29 mai 2012)

Le mardi 29 mai 2012, le sociologue Antonio Casilli, auteur de Les liaisons numériques. Vers une nouvelle sociabilité ? (Ed. du Seuil), intervient lors du “Potlatch notionnel sur la performance” (journée d’études organisée par l’EHESS et l’Université Paris Ouest-Nanterre, de 9h30 à 17h45, Amphithéâtre François Furet, 105 bd Raspail, Paris) pour parler de Corps, santé et performativité dans les communautés pro-ana. Pour le programme complet, cliquer ici.

Le mot de performance s’est imposé dans le monde de l’art et dans celui de pratiques les plus diverses. L’importance que l’on accorde à ce phénomène est à rapprocher des déplacements majeurs de culture et d’idées et en particulier, la prise en compte du pragmatisme et de l’expérience renversant le paradigme idéaliste ancien. Le privilège incontestable est donné alors au faire, ce qui transforme les perspectives épistémologiques et plus largement culturelles. C’est le versant strictement matériel d’une action. Rien d’autre, dans ce cas, que le thème concret et unique de « l’accomplissement » : aucune prise en compte de gradation ou d’échelle, aucune distribution du meilleur ou du mauvais, seul existe le fait de réaliser, seul existe l’épaisseur quasi physique d’une mise en acte. Le mot anglais « performance » le dit plus spécifiquement encore : « The act of performing, execution, accomplishment » (Webster’s Dictionary). Ce sens ne saurait être négligé dans l’absolu, révélant l’intérêt possible porté aux préoccupations opérationnelles, rappelant l’attention plus particulièrement anglo-saxonne centrée sur le pragmatisme, l’efficacité, l’engagement dans les choses et le concret.

Quant aux grands champs dans lesquels la performance peut être interrogée, Richard Schechner a très justement rappelé, lors de nos rencontres précédentes en mai 2011, qu’elle s’élabore dans trois champs : celui du rituel, celui de l’art et de la mise en scène esthétique et celui de la vie quotidienne. Ce qui étend considérablement la réflexion que nous portons sur elle, c’est bien cette perspective d’ouverture qui est la plus stimulante, c’est elle qui peut donner tout son sens à nos rencontres.

Cette grande diversité du phénomène implique de facto une pluralité des approches, des outils ou des méthodologies mis à l’œuvre pour l’appréhender. Dans cette perspective, nous avons choisi de prolonger nos réflexions et d’inviter à l’Ecole de Hautes Etudes avec la collaboration de l’Université de Paris X, des chercheurs en études théâtrales, anthropologie, arts visuels… L’objet sera d’explorer la définition de la performance dans chacun des domaines de recherche et d’indiquer sa pertinence voire son utilité. C’est cette ouverture également qui devrait nous aider à toujours mieux comprendre l’originalité de la performance. C’est elle aussi qui devrait nous aider à mieux saisir ce qu’il en est de ce corps perçu, vécu, existant hors langage avec une étrange densité.

"Art et viralité": dans Libération (25 mai 2012)

Dans Libération du 25 mai 2012, un article de Marie Lechner sur virus informatiques, imaginaires de la viralité et art contemporain. L’occasion de présenter les travaux d’Antonio Casilli, auteur de Les liaisons numériques. Vers une nouvelle sociabilité ? (Ed. du Seuil).

Y A DU VIRUS DANS L’ART

La Gaîté lyrique accueille mardi un événement qui explore les liens entre biologie, pouvoir et technologie.
En avril, les virus refaisaient la une avec Flash-back, un programme malveillant dont l’originalité est d’infecter les ordinateurs Mac, censés être immunisés contre ce fléau. De flashback, il sera aussi question à V1RUS, événement proposé par Upgrade ! Paris autour du virus, tant biologique qu’informatique, mardi, à la Gaîté lyrique.

Entité biologique singulière, qui se réplique en utilisant les ressources de la cellule qu’elle parasite, le virus a progressivement glissé, par analogie, dans le champ informatique au milieu des années 80, au moment où les ordinateurs personnels infiltraient la sphère privée. Officiellement, c’est en 1983 que le chercheur Fred Cohen présente son premier virus fonctionnel, soit l’année même où est isolé le VIH. Le virus informatique désigne un code malicieux capable d’infiltrer un logiciel, de se reproduire de manière autonome et de se propager à d’autres ordinateurs dont il perturbe le fonctionnement. Jusqu’en 1988, observe le sociologue Antonio Casilli, c’est plutôt la terminologie militaire qui avait cours (attaque, exploiter une vulnérabilité), mais, écrit-il, «alors que l’attention des médias sur la pandémie du sida atteignait son point culminant, la presse mainstream a commencé à adapter les métaphores de la virulence et du comportement à risque à l’informatique personnelle», soulignant une superposition dans l’imaginaire entre la pathologie du corps et le dysfonctionnement de l’ordinateur : «La panique qui entourait l’idée de connexion entre les ordinateurs finit par refléter la peur qui entoure le contact physique.»

A rebours du discours ambiant de l’époque qui prônait la tolérance zéro et l’exclusion afin d’empêcher toute contamination, les activistes et penseurs progressistes comme Donna Haraway, auteure du Manifeste cyborg, suggéraient plutôt de vivre avec. Et d’envisager son devenir mutant. Nathalie Magnan, théoricienne des médias et activiste féministe, retracera, lors de la conférence, cette histoire parallèle et la manière dont les Net artistes se sont emparés de cette forme au potentiel fascinant, du premier virus artistique lâché à la Biennale de Venise par 0100101110101101.org et Epidemic, qui proliféra non pas tant dans les ordinateurs que dans les médias, au concept de «virus culturel» systématisé par les agitateurs d’Etoy, en passant par les premières œuvres de Jodi qui semaient le chaos sur l’écran, faisant croire à l’utilisateur qu’un programme indésirable avait détraqué sa machine.

Le virus, potentiellement destructeur, est aussi un médium de transmission redoutable. Ce qui n’a pas échappé aux spécialistes du marketing, qui ont récupéré la dissémination virale à des fins publicitaires. Le virus comme véhicule artistique et hacktiviste fera l’objet, dès 17 heures, d’un atelier «programmer un virus», organisé par /dev/art qui en dressera un bestiaire. «Le virus classique, incapacitant et destructeur, est aujourd’hui supplanté par les botnets, qui cherchent à contaminer le poste sans se faire repérer pour collecter un maximum d’informations», analysent les organisateurs, qui établissent un parallèle entre le mode opératoire des virus et celui des Anonymous. Le virus sert de porte d’entrée à la conférence, qui creusera plus largement les liens entre biologie et technique, à l’heure où l’organisme est réduit à un «code» génétique à déchiffrer, en information à traiter, en ADN à programmer. L’anthropologue et généticien Michel Tibon-Cornillot soulèvera les enjeux de la mécanisation du vivant et du contrôle accru des corps, avant une table ronde autour de l’art et des biotechnologies avec Jens Hauser, Emmanuel Ferrand et Maria Ptqk.

MARIE LECHNER