digital labor

Grand entretien dans Sciences Humaines (mai 2019)

Comment internet nous met au travail : Rencontre avec Antonio Casilli.

Hélène FROUARD. Sciences humaines, mai 2019, n°314, pp. 30-33

A 12 ans, il tapait ses premières lignes de code informatique tout en jouant à Donjons & Dragons. Aujourd’hui il est un spécialiste reconnu de la sociologie de numérique…. Né en Italie dans un milieu populaire, attiré par la mouvance anarchiste et la pensée ouvriériste, Antonio A. Casilli commence son parcours par des études d’économie à la prestigieuse université Bocconi de Milan. Durant sa tesi di laurea (équivalent du Master 2) il écrit son premier livre, La Fabrique libertine (La Fabbrica libertina: de Sade e il sistema industriale, Manifesto Libri, 1997). Inspiré par une idée de Roland Barthes, Antonio Casilli s’y amuse à relire l’œuvre du Marquis de Sade à l’aune d’Adam Smith et de Marx. C’est dans cette même université qu’il avait découvert, quelques années auparavant, le premier serveur web accessible en se connectant à distance au CERN. Ceci allait le conduire à entreprendre un terrain d’étude sur la violence communicationnelle dans les entreprises qui développent les premiers tchat, mails, outils multimédias etc. Il en tire l’ouvrage Stop au harcèlement (Stop mobbing. Resistere alla violenza psicologica sul luogo di lavoro, 2000, editions Derive Approdi), qui s’accompagne d’un travail militant et associatif. Le thème le sensibilise aux problèmes de souffrance psychique et de santé . Antonio Casilli décide alors de venir à Paris rédiger sa thèse de sociologie sur le corps dans la culture numérique sous la direction de l’ historien George Vigarello. Il y aura ensuite une recherche sur les sites pro-ana (pro-anorexie). En 2010, le chercheur est finalement recruté à Télécom ParisTech. Il y retrouve d’autres personnalités atypiques, notamment des représentants de l’école française de la sociologie des usages ou de chercheurs issus des Orange Labs. Aujourd’hui Antonio Casilli publie au Seuil, un nouvel ouvrage. Intitulé En attendant les robots, il est l’occasion d’une réflexion originale et détaillée sur les nouvelles formes de travail qui se cachent derrière Twitter, Uber ou les chatbot.

SH- Dans votre dernier livre, vous vous intéressez au travail humain qui se dissimule dernière nos activités numériques. Ce travail n’est-il pas réalisé par des algorithmes et des robots ?

Antonio A. Casilli – La thèse centrale de mon livre est précisément de montrer qu’il n’y a pas de grand remplacement technologique ou automatique du travail humain, contrairement à ce que certains disent. Pour une simple raison : les machines n’ont pas les compétences de sens commun qu’ont les humains. Une machine ne peut distinguer un chat d’un chien qu’à partir de plusieurs centaines de milliers ou millions d’exemples préalablement enregistrés. Et si une nouvelle question lui est posée, il faudra à nouveau l’entrainer. Plus vous injectez de solutions intelligentes sur le marché, plus vous avez besoin de les entrainer d’abord, de les valider ensuite. Prenez l’exemple des enceintes connectées à qui l’on peut demander, de chez soi, de commander un hamburger ou de trouver le médecin le plus proche. La première a été lancée aux Etats-Unis. Si son concepteur veut l’installer en France, il doit lui apprendre à répondre à une nouvelle langue et de nouvelles exigences (par exemple des commandes de crêpes plutôt que de burgers). Elle doit donc réapprendre à faire ce qu’elle faisait avant dans une autre langue, et s’habituer à la variabilité des accents, des expressions etc. Or ce travail très concret engage de nombreuses personnes. Le mythe de l’intelligence artificielle qui remplacerait l’homme est une illusion.

SH – Concrètement, comment se fait ce travail humain nécessaire au fonctionnement de l’intelligence artificielle ?

AC- Il se fait par le micro-travail ou travail des foules (crowdworking), que j’appelle pour ma part la micro-tâcheronnisation. Cela consiste à externaliser des taches extrêmement fragmentées, qu’on confie à des personnes le plus souvent rémunérées à la pièce. Reprenez l’exemple de l’enceinte connectée : on va d’abord faire enregistrer à de nombreuses personnes la phrase « fais moi un café » via des plates-formes de micro-travail. Chaque travailleur sera payé quelques centimes pour enregistrer la phrase. Ensuite la machine va réaliser une première transcription, mais il faut la vérifier : voici à nouveau des microtâches à réaliser. Je prends un autre exemple : lorsque vous utilisez une plate-forme proposant des vidéos, des micro-travailleurs ont préalablement été pour regarder chacun 10 secondes et l’indexer, en mettant par exemple « vidéo en français, sketch drôle » ou « vidéo en anglais, enregistrement dans un laboratoire de recherche ».

SH- Ce sont ces microtâches que vous appelez travail du clic ?

AC- C’en est une première forme. Il en existe deux autres. D’abord celle incarnée par des applications comme Uber ou Deliveroo. Il s’agit d’un travail à flux tendu, très local et très visible : nous voyons autour de nous les livreurs ou les chauffeurs. Mais derrière la partie tangible, ostensible – la livraison d’une pizza, le transport d’un passage – il y a tout un travail invisible. Une plate-forme comme Uber tire la plus grande part de sa valeur non pas du transport des passagers lui-même, mais des données numériques produites par les utilisateurs de l’application, chauffeurs ou passagers. Un chauffeur passe jusqu’à 2/3 de son temps à aller chercher un client, se rendre sur zone etc. Pendant ce temps, il n’est pas payé. En revanche la plate-forme utilise les données numériques qu’il produit. De même lorsque 10 chauffeurs effectuent le même trajet, Uber calcule grâce aux évaluations laissées par les passagers quel est celui qui a conduit le mieux, puis analyse son parcours et son mode de conduite. Cela va optimiser les tournées de véhicules  pour ses voitures dites « autonomes ». Ces données de connexion à l’application sont donc une forme de travail.

SH Notre usage des réseaux sociaux comme Facebook et Twitter peut-il aussi être assimilé à du travail ?

AC- Oui, à mon sens. Pensez au cas où nous ajoutons un hashtag sur Instagramm ou Twitter. Pour vous et moi, c’est une tâche gratuite dont la rémunération se fait par des incitations variées, ludiques. Même chose lorsqu’on remplit sur Google un re-Captcha pour prouver qu’on n’est pas un robot : ces Captcha permettent à Google d’indexer du contenu, de retranscrire des livres ou trier des images. Elles ont donc une valeur. Nous travaillons aussi lorsque nous ajoutons de la production de contenu, par exemple une image ou une vidéo en ligne. Et enfin, bien sur, nos métadonnées sont exploitées par les plates-formes. Certes, une partie de la communauté universitaire s’oppose à la définition de ces activités comme du travail : ces chercheurs parlent plutôt de participation heureuse, d’amateurisme harmonieux. A l’inverse, d’autres universitaires dénoncent une forme d’exploitation de travail gratuit. Pour ma part, je considère qu’il s’agit bien de travail, mais qu’il n’est pas gratuit ! Car à coté, ou plutôt derrière nous, il y a de nombreux travailleurs qui permettent à ces plates-formes de fonctionner : des modérateurs, des débogueurs, ou encore des travailleurs des fermes à clic. Ce sont des personnes, qui travaillent au Pakistan, en Indonésie etc. pour faire la même chose que nous, mais en réponse à une commande. Leur activité consiste à cliquer sur les contenus proposés – tel compte Instagram, telle page Facebook. En Inde, par exemple, un clic est rémunéré 0,008 centimes de dollar. On voit bien qu’il y a une continuité entre notre clic non rémunéré et le clic micro-rémunéré : entre les deux, il n’y a que la frontière d’une rémunération presque nulle.

SH- Pour décrire l’ensemble de ces formes de travail disparates, vous utilisez l’expression anglo-saxonne de « digital labor », plutôt que « travail numérique ». Pourquoi ?

AC- En France on utilise le mot numérique. Il évoque l’idée de calcul et de savoir expert : cela renvoie à la dimension savante de la discipline informatique. Or le travail que je décris ne présuppose pas d’expertise particulière. Au contraire, les travailleurs du clic sont dépourvus de compétences spécifiques. De façon contre-intuitive, ce sont même les tâches les plus complexes qui sont dévolues aux machines, et les hommes qui prennent en charge les tâches les plus simples comme enregistrer une phrase, cliquer sur les images contenant un feu rouge etc.… C’est donc moins un travail de l’esprit que du doigt. D’où ma préférence pour le mot digital. Quant au mot labor, il permet – ce que n’autorise pas le mot français travail – de se démarquer du travail en tant que « job » c’est-à-dire entendu comme identité professionnelle, et du travail en tant que «work » c’est à dire désignant le geste productif qui modifie notre rapport au monde. L’expression de « digital labor » permet ainsi de mettre en évidence la réalité très matérielle de ce travail.

SH- Pouvez vous estimez son ampleur ?

AC – Les estimations du digital labor varient selon ses modalités. Rien qu’en France, les personnes travaillant sur les applications à la demande seraient 40 000 selon l’IGAS. Et le nombre de personnes qui « travaillent implicitement » puisqu’ils produisent de la valeur sur Facebook ou Google, c’est de l’ordre de 55 millions d’internautes. En revanche, il est beaucoup plus complexe de mesurer le nombre des micro-tâcherons.

Avec mes collègues de l’équipe DiPLab, je viens de mener une enquête en France, qui aboutit à des estimations d’environ 15 000 travailleurs du clic très actifs, 50 000 réguliers, et 266 000 occasionnels[1]. A l’échelle mondiale, on parle de millions de personnes. Mais ce travail est invisibilisé. C’est là un point très important. Cette invisibilité est construite de plusieurs façons. D’une part les plates-formes privilégient une rhétorique qui éloigne volontairement l’usage de l’univers du travail : on parle d’amateurisme, de participation, de sharing économy, de collaboration etc. D’autre part, ce travail est invisibilisé en étant fragmenté , tâcheronnisé, réduit à des micro-tâches. Par exemple lorsque vous remplissez un Re-captcha vous ne voyez pas que c’est un travail. Enfin, il y a un phénomène d’externalisation et de délocalisation de ce travail. Des pans entiers de population sont mis au travail dans cette économie, mais nous ne les voyons pas car ils vivent dans d’autres pays comme l’Inde, l’Indonésie, la Tunisie, Madagascar etc. Et en Europe même, les travailleurs rémunérés pour des microtâches sont difficilement visibles. C’est souvent une main d’œuvre qui a du mal à avoir accès au marché du travail, par exemple les femmes, qui vont accomplir du travail de clic dans leur temps libre, une fois que leur travail domestique est achevé. Ce digital labor se fait donc hors des modalités classiques de la relation d’emploi.

SH – On est donc loin du rêve d’une libération du travail grâce à la machine ?

AC- Absolument. J’ai été formé intellectuellement dans la mouvance de l’ouvriérisme, qui émerge en Italie dans les années 1960 avec une figure comme Toni Negri. Le capitalisme y était pensé comme une forme d’assujettissement omniprésent, dans l’usine comme dans les rues, dont on ne pouvait sortir qu’en « refusant le travail ». Cela s’accompagnait aussi parfois d’évocations assez fantaisistes d’un régime de « pleine automation » qui nous aurait émancipés en nous débarrassant du devoir de produire. D’une certaine façon, je fais le deuil de tout cela dans ce livre : il me semble que la prophétie de l’automation complète qui nous libérerait du travail est fausse. Au contraire, on observe de plus en plus de personnes précarisées – ce qui est d’ailleurs paradoxal alors que parallèlement, le travail salarial se développe dans les pays du Sud. Pensez que Twitter par exemple ne compte officiellement que 3372 salariés : la partie la plus importante de sa valeur est pourtant produite par ses centaines de millions d’utilisateurs, qui publient de l’information, des fermiers du clic qui la font circuler, des modérateurs qui la trient, etc. L’idée d’une machine autonome qui rendrait caduque le travail humain est un horizon vers lequel on avance peut-être… mais qu’on n’atteint jamais.

SH Cette forme de précarité que vivent les travailleurs du clic vous semble-t-elle une nouveauté ?

AC- Non, elle recompose des éléments qu’on trouvait précédemment. D’une part elle réactualise les formes de travail de la première industrialisation : les ouvriers qu’on qualifiait de « tâcherons » ou des « piéçards » travaillaient de façon indépendante sur des projets, par exemple bâtir un mur, produire des sacs, etc. Le sociologue Claude Didry parle à cet égard de marchandange. Mais petit à petit ce marchandage a été déclaré hors la loi et remplacé par le travail salarié encadré formellement. Par définition, celui-ci est une forme de subordination protégée : il implique un lien de subordination, mais complété par une protection sociale généralisée. Or la situation actuelle sur les plates-formes numériques réunit le pire des deux : une subordination qui devient plus sournoise, se manifeste à travers des appels à l’action, des pastilles, des incitations permanentes à consulter les sites, participer, cliquer dessus, et à coté des formes de marchandage et de travail à la pièce.

SH – Votre parcours de chercheur et de militant vous conduit-il à réfléchir à des solutions pour améliorer ces formes de digital labor ?

AC- Effectivement, la grande question, c’est comment en sortir ? Il faut d’abord mettre fin au fantasme de l’automatisation complète car cette illusion de la fin du travail dans un avenir proche, empêche les travailleurs des plates formes de se constituer en classe, de se reconnaître comme une force sociale, de construire des formes de solidarité active. Ils pensent faire un travail éphémère qui n’a pas à être rémunéré car il n’a pas de noblesse, pas de qualité. Si les travailleurs du clic arrivaient à se débarrasser de cet horizon dystopique de l’automatisation complète, ils pourraient comprendre que leur travail a une stabilité historique destinée à durer. Cette prise de conscience, nécessaire, n’est toutefois pas suffisante. Il y a ensuite un éventail de stratégies possibles. D’une part il faut lutter par la syndicalisation, la réglementation, pourquoi pas en empruntant la voie judiciaire, pour obtenir la reconnaissance formelle de certaines formes de travail. C’est le cas par exemple lorsque des chauffeurs sont requalifiés comme salariés après un procès. Mais cela ne répond pas à la captation des données et à l’entrainement des algorithmes. C’est pourquoi il faut réfléchir à une deuxième piste : le développement du coopératisme de plates-formes, c’est à dire la mise en place d’un système de propriété collective et de gestion collective des algorithmes. Enfin la troisième idée, cette fois radicalement utopique mais sur laquelle je travaille beaucoup avec des collègues et compagnons de route, notamment dans des associations comme la Quadrature du net ou le Coop des communs, c’est l’idée de développer des communs numériques : il s’agit de mettre en place des modèles de gouvernance dans lesquels la gestion des ressources est faite par ceux qui les produisent ou les utilisent, en dehors de tout système de propriété. Je pense par exemple, à la plate forme MiData : les données de santé y sont collectées pour être mises à la disposition des patients ou des professionnels de santé, mais sans être vendues à assureurs et industries pharmaceutiques. Car paradoxalement, pour mieux protéger les données personnelles, il faut en reconnaitre la valeur collective, ce qui veut dire mettre en place des formes de rémunération qui ne soient pas individuelles. Si on reste dans la rémunération individuelle de nos données, de nos clics et de nos infos, telle qu’elle est proposée par certains think tanks de centre-droite, on se retrouve dans un micro-tâcheronnage généralisé.

SH- Etes-vous optimiste pour l’avenir ?

AC- Je vais vous répondre par une formule de Gramsci : il faut allier le pessimisme de la raison, et l’optimisme de la volonté.


[1] Clément Le Ludec, Paola Tubaro et Antonio C. Casilli, « Combien de personnes micro-travaillent en France ? Estimer l’ampleur d’une nouvelle forme de travail», i3 Working Papers Series, 2019, 19-SES-02.

Dans Futuribles (8 avril 2019)

En attendant les robots. Enquête sur le travail du clic

Par Michel Héry

Face aux débats consacrés à l’avenir de l’intelligence articielle, Antonio Casilli fait clairement le pari que ce sont les formes les plus faibles qui se développeront le plus massivement, en raison des limites techniques de l’apprentissage des machines. Il fait même référence à la notion d’intelligence artificielle « artificielle » tant l’intervention humaine lui apparaît importante dans les processus d’acquisition de la connaissance pour ces techniques.

C’est le fruit de ce qu’il désigne sous le terme de digital labor qui consiste notamment à alimenter les dispositifs d’intelligence artificielle en données préalablement traitées par l’homme.Cette notion de digital labor recouvre la mise en données des activités humaines qui a pour effet de réduire le travail à la réalisation d’une succession de tâches unitaires fortement prescrites et normalisées, qui pourront être effectuées par des tâcherons, localisés dans le monde entier grâce à l’essor des technologies de l’information et de la communication.

Le digital labor devient alors un outil mis au service d’une automatisation organisée par des intelligences artificielles faibles nourries ainsi par une quantité énorme de contributions humaines. À ce titre, l’auteur englobe sous la notion les fermes à clics où des milliers de travailleurs pauvres effectuent des tâches liées aux technologies de l’information et de la communication, dont la plupart d’entre nous pensent à tort qu’elles sont automatisées, mais aussi le travail gratuit des consommateurs, la réalisation à distance de petits travaux par des indépendants payés à l’unité quelques fractions de cents ou quelques cents (annotation de vidéos, tri de tweets, modération de contenu des réseaux sociaux, etc.). L’auteur identifie trois types de digital labor : l’activité à la demande (mise en relation de demandeurs et de fournisseurs de prestations, via une plate-forme d’intermédiation comme Uber ou Deliveroo), le microtravail (Amazon Mechanical Turk qui consiste à mettre en relation un requérant et un indépendant qui effectuera des microtâches, la plate-forme facturant au requérant la mise en relation)et le travail social en réseau (avec en particulier la fourniture de contenus pour les réseaux sociaux effectuée le plus souvent gratuitement et valorisée financièrement à leur prot par les plates-formes).Ces trois types de travail ont en commun que la valeur produite est captée par les plates-formes au détriment des travailleurs indépendants, des tâcherons, des contributeurs volontaires non rémunérés.

Cette valeur est identifiée sous trois formes différentes par l’auteur :— valeur de qualification : elle est issue du travail effectué par les usagers, elle permet aux plates-formes d’améliorer leur architecture technique ;— valeur de monétisation : elle correspond au ciblage publicitaire des usagers dont les données sont revendues directement ou indirectement à des annonceurs ;— valeur d’automation : elle recouvre l’entraînement des algorithmes ou la constitution des bases de données utilisées dans le cadre du deep learning pour l’intelligence artificielle.Au bilan, ce à quoi on assiste à travers le développement du digital labor, ce n’est pas tant à la disparition du travail qu’à son « invisibilisation » : à travers, par exemple, le déplacement du salariat des pays développés vers le travail à la tâche des travailleurs des pays du Sud, la contribution volontaire etgratuite des usagers à la fabrication de contenus valorisés ensuite par des plates-formes auprès des publicitaires.

En somme, à travers une transformation progressive des modes de production, la captation de la richesse par les plates-formes de tous types aboutit à la précarisation et à l’exclusion sociale, au Nord comme au Sud. Cette nouvelle forme d’organisation de la production a un effet transformateur profond sur l’économie en ce sens que beaucoup d’entreprises issues du secteur traditionnel commencent à adopter le modèle : il existe par exemple des plates-formes industrielles qui vont coordonner la réalisation des biens en s’interposant à travers leurs algorithmes dans les relations entre acteurs du secteur et en prélevant au passage une partie significative de la plus-value.

Dans le même temps, on voit se développer l’hyperemploi qui contraint les travailleurs à être mobilisables à tout moment, y compris dans la sphère privée pour effectuer des travaux qui échappent à la codification habituelle du travail (rapport de sujétion, règles de lieu et de temps). Au bilan, il y a multiplication des formes de dépendance, avec la création d’une zone grise entre salariat et professions indépendantes. Cela induit une situation de dépendance bien identifiée des travailleurs par rapport aux plates-formes (règles à appliquer, flexibilité à sens unique nourrie par le risque de déconnexion, rémunération faible, absence ou carences des systèmes de protection sociale) qui est niée par ces dernières. On assiste à des tentatives des plates-formes de verrouiller juridiquement les « conditions générales d’utilisation » pour bénéficier d’un réservoir d’emploi captif avec toutes les subordinations possibles, tout en ne risquant pas une requalification de l’emploi.

Un des grands atouts du livre est la capacité de l’auteur de donner à voir des phénomènes généraux à travers la diversité des situations qu’il décrit, diversité elle-même liée aux multiples formes d’influence des technologies de l’information et de la communication dans la production de biens et de services. Si révolution il y a, ce n’est certainement pas dans la technologie et notamment pas dans l’intelligence artificielle, mais bien dans les modes d’organisation du travail, cette révolution ne s’inscrivant pas dans une logique de progrès ni d’émancipation.

[Séminaire #ecnEHESS] Travail domestique, travail numérique : même combat ? (Maud Simonet, 18 avril 2019, 17h)

Enseignement ouvert aux auditeurs libres. Pour s’inscrire, merci de renseigner le formulaire.

Pour la quatrième et dernière séance d’approfondissement ouverte aux auditeurs libres de l’édition 2018/19 de notre séminaire #ecnEHESS Etudier les cultures du numérique, nous aurons le plaisir d’accueillir Maud Simonet, directrice de recherches CNRS et directrice de l’IDHES-Nanterre (Université Paris Nanterre). Le point de départ de son séminaire sera son ouvrage Travail gratuit : la nouvelle exploitation ?, paru chez Textuel en septembre 2018.

Le séminaire aura lieu le jeudi 18 avril 2019, 17h00-19h00, salle séminaire 1.1, Institut des Systèmes Complexes, 113 rue Nationale, 75013, Paris.

N’hésitez pas à faire circuler cette information au sein de vos propres contacts et sur les réseaux.

Travail gratuit, du numérique au domestique et vice versa

En repartant des débats scientifiques autour du travail numérique, Maud Simonet montrera combien ils font écho aux analyses féministes du travail domestique. Ces dernières peuvent apporter un éclairage nouveau aux approches du “digital labor”. Plus largement, l’analyse du travail gratuit dans ses différentes formes (domestiques, civiques, numériques) permet de saisir les transformations du travail, de sa valeur et de son exploitation. C’est, pour le dire autrement, une analyse du travail par sa face gratuite qu’il faudra alors entreprendre.

Dans Sciences et Avenir (avril 2019, n° 866)

Tous forçats du numérique

Arnaud Devillard

Derrière l’intelligence artificielle, d’innombrables petites mains sous-payées œuvrent dans l’ombre.

Le sociologue Antonio Casilli a mené une enquête sur les dessous
du « clic », et révèle comment chacun d’entre nous, volontairement ou non, travaille pour l’industrie des géants du Web. Souvent au mépris des lois.

ÉCONOMIE. À qui le Time Magazine avait-il décerné sa traditonnelle couverture et le prix de la personnalité de l’année en décembre 2006 ? À « You » (« vous »), écrit en grosses lettres dans un écran d’ordinateur. Le magazine pressentait que l’internaute deviendrait la cheville ouvrière de l’économie numérique. Car commander une course de taxi sur

l’application Uber, louer un appartement par AirBnB, publier un commentaire sur Facebook… tout cela va bien au-delà de la simple utilisation d’un service comme le détaille le sociologue Antonio Casilli, spécialiste du digital labor (travail numérique), un terme apparu en 2014. Un travail qui revêt divers aspects. D’une part, des tâches réelles,

ou microtâches : elles sont microrémunérées (pas toujours en argent) et ne sont nullement encadrées par le droit social — un contrat par exemple — car les géants du Web prennent grand soin de se présenter comme des fournisseurs de technologie et non de services. Ils noient la notion de travail dans un discours orienté vers le « fun » (plaisir), la « participation », la glorification de l’amateurisme. D’autre part, une exploitation des données des usagers et de leurs comportements pour peaufiner des algorithmes, et donc créer de la valeur. Parfois, ces données sont même revendues.

En décortiquant les business models d’Uber ou de
la plate-forme Amazon Mechanical Turk — qui propose des microtâches répétitives en échange de quelques centimes — l’auteur dévoile les coulisses de cette industrie. Le lecteur sera ainsi peut-être surpris d’apprendre que derrière les technologies innovantes mises au point pour la conduite des véhicules autonomes ou la publicité en ligne, d’innombrables petites mains humaines anonymes trient, classent, vérifient, cliquent… gratuitement ou pour un salaire très en deçà des minima légaux. Quand l’intelligence artificielle devient… artificielle.

Grand entretien dans Les Inrockuptibles (9 mars 2019)

La face cachée de l’intelligence artificielle : comment les forçats du clic font fonctionner les robots

Propos recueillis par Nidal Taibi.

Dans son ouvrage “En attendant les robots”, le sociologue Antonio Casilli enquête sur le travail du clic, l’autre versant de l’intelligence artificielle, et remet en question la thèse du “grand remplacement” de l’homme par les robots dans le monde du travail. Entretien.

Les premières inventions de la révolution industrielle au XIXe siècle ont témoigné de l’émergence d’un climat de panique généralisé chez les travailleurs, qui ont longtemps vécu sous la crainte d’un “grand remplacement” de l’homme-travailleur par les machines. A l’ère des technologies numériques, cette crainte se voit désormais dirigée à l’encontre des robots, qui seraient en train de supplanter les hommes dans le monde du travail.Cette analyse est devenue si hégémonique qu’elle est défendue—dans les champs médiatique ou politique—non seulement par les chantres du néolibéralisme mais également par quelques personnalités qui se veulent attachées à la justice sociale et aux acquis sociaux. Tel est le cas, par exemple, du candidat socialiste à la présidentielle de 2017, Benoît Hamon, qui avait établi son programme sur l’hypothèse de la substitution des robots aux hommes dans le monde du travail ; d’où la proposition axiale de son programme qu’était celle du revenu universel.

Pour Antonio Casilli, sociologue, enseignant-chercheur à Télécom ParisTech et chercheur associé au LACI-IIAC de l’EHESS, l’automation intégrale des machines est une arlésienne, promise depuis plusieurs décennies, voire siècles. Mais derrière les automates se cachent des millions de forçats du clic, rémunérés, dans certains cas, à moins d’un centime par clic, et sans lesquels les appareils guidés par l’”intelligence artificielle” ne pourraient jamais fonctionner. A cette analyse qu’il documente dans son ouvrage En attendant les robots(Seuil), le sociologue propose des pistes de solution à cette nouvelle forme de précarisation, poussée à l’extrême. Il revendique ainsi la nature politique de son travail. Entretien.

Qu’entendez-vous exactement par l’expression du titre de votre ouvrage, “en attendant les robots”?

Antonio Casilli – Le titre de l’ouvrage est une allusion à la pièce de théâtre de Samuel Beckett En attendant Godot. L’idée du dramaturge, que je reprends ici, est de véhiculer une sensation d’attente d’une entité transcendante, surnaturelle, qui finalement ne se manifeste jamais. Quand on prête attention au discours et à la mythologie concernant les robots, ceux-ci promettent toujours des choses qui n’arrivent jamais: cela fait plus de deux siècles qu’on ne cesse d’entendre que le travail humain disparaîtrait, que l’être humain serait condamné à l’oisiveté totale à cause de son remplacement par les robots, etc. Or, force est de constater que les transformations ne se manifestent pas dans les termes de ces différentes prophéties. Je voudrais aussi souligner que le noyau de cette expression est le terme “robot”, que j’utilise selon une acception précise. D’habitude, quand on parle de robots on pense automatiquement à des machines anthropomorphiques, telles qu’elles sont représentées dans les films de science-fiction ou dans l’iconographie de l’intelligence artificielle. Ici, je parle de «robot» en tant que machine intelligente et communicante, donc surtout en tant que machine de l’intelligence artificielle. Précisément, quand je parle de robots, je parle des data,de leurs valeurs, de leurs modalités d’extraction et de production, et de leur utilisation aussi bien à des fins de ciblage publicitaire qu’à des fins d’automatisation, c’est-à-dire comment elles sont utilisées pour entraîner et pour calibrer les machines de l’intelligence artificielle.

Vous entendez par là que l’intelligence artificielle n’est finalement pas si artificielle qu’on le laisse entendre?

Je démontre en effet dans le livre que l’intelligence artificielle ne l’est pas vraiment dans la mesure où elle est faite à la main, ou plutôt au doigt. D’où l’usage du terme digital labor,qu’on utilise pour la caractériser et qui fait référence au travail du clic nécessaire pour faire fonctionner l’intelligence artificielle.Il faut souligner aussi que lien entre “intelligence artificielle” et “robot” est l’automation, qui sert à véhiculer l’idée selon laquelle les machines sont capables de penser. C’est cela justement le pari des scientifiques et des investisseurs qui se nourrissent de cet espoir. Parfois les entreprises trichent en quelque sorte dans le sens où elles essayent de vendre du rêve aux investisseurs. Pour cela, ils mettent en place de la “fautomation”, c’est-à-dire de la fausse automation, ou de l’intelligence artificielle qui est artificielle, qui consiste à injecter du travail humain invisibilisé, et qu’on évite d’appeler travail, qu’on divise en une multitude de micro-tâches et qu’on ne rémunère pas ou trop peu. A proprement parler, il n’y a pas d’artifice dans ces machines.

Pour qualifier ce phénomène du travail du clic, vous préférez utiliser le terme de plateformisation. Pourquoi insistez-vous sur le choix de ce terme?

Je considère en effet que le terme plateformisation permet de bien définir le processus historique qui se cache derrière la soi-disant automation. Très souvent, quand on annonce l’automatisation d’un processus métier, en réalité, on ne fait que le plateformiser, c’est-à-dire qu’on le délègue à une plateforme qui réalloue ces mêmes processus mais sous une forme fragmentée en tâches destinées à une myriade de tâcherons du clic.Le terme plateformisation permet également de pointer un changement radical par rapport aux cadres du travail dans l’entreprise, et dans le marché d’un point de vue général. La plateforme, en tant que paradigme technologique et économique, est une nouveauté dans le sens où le travailleur renégocie constamment les règles, les rémunérations, la quantité de travail, en bref: toutes les conditions de travail. Dans une entreprise, la confrontation entre employeur et salariés s’interrompt, du moins pour un temps, avec le contrat de travail. Dans les plateformes, cette stabilité disparaît et les négociations ne s’interrompent jamais.

Le terme plateforme pousse à imaginer une structure horizontale, régie par un fonctionnement démocratique. Vous défendez dans l’ouvrage que c’est le contraire qui s’y passe…

Je me réfère sur ce point aux travaux de Tarleton Gillespie [Professeur au département de communication à l’Université de Cornell, NDLR]. Il insiste sur le fait que le terme plateforme et la rhétorique dont il fait l’objet impliquent la platitude et l’horizontalité, alors qu’en réalité les plateformes sont des structures verticales et très hiérarchisées. Pensez par exemple à Amazon: l’entreprise se présente comme une plateforme d’e-commerce et de Cloud, alors qu’on yretrouve les formes les plus radicales de verticalité dans la gestion du personnel, ce qui pousse au burn-out et à d’autres formes d’épuisement professionnel. Cela se voit plus clairement dans l’organisation du travail dans les entrepôts de l’entreprise, où on assiste à des hiérarchies tayloristes.Cette logique est poussée à l’extrême particulièrement dans la branche Amazon Mechanical Turk, qui est une plateforme de micro-travail où on retrouve la verticalité la plus totale, alors qu’on essaye de donner l’impression de faire participer tout le monde au même projet. Au contraire, c’est un structure qui fait l’intermédiaire entre des entreprises qui offrent des tâches et des tâcherons du clic qui les exécutent.

L’origine du nom de la plateforme Amazon Mechanical Turk a une histoire bien particulière, qui en dit sans doute long sur son esprit. Pourriez-vous nous la rappeler?

Le nom est emprunté au Turc mécanique, qui est un automate du XVIIIe siècle. Il avait rempli le rôle d’un joueur d’échec déguisé en Turc ,ottoman, et qui était censé être la première intelligence artificielle dans l’histoire. C’était un robot qui défiait des joueurs d’échec humains, et le but était de simuler les processus cognitives humains. Or, il s’agissait d’un simple canular: à l’intérieur de l’automate se cachait un être humain.Cette métaphore a été reprise au premier degré par Jeff Bezos [fondateur et directeur-président général d’Amazon, NDLR] quand il a lancé en2005 ce service d’Amazon Mechanical Turc, qui est un service d’externalisation du travail à la tâche. C’est une sorte d’Uber ou de Deliveroo mais poussé à l’extrême: le requérant paye quelques centimes pour l’exécution de petites tâches: traiter des textes, taguer des vidéos, etc. Ces petites tâches participent à entraîner des processus automatiques de l’intelligence artificielle. D’où la définition que Bezos a proposé pour présenter son service: “une intelligence artificielle artificielle”. Parce que finalement il s’agit d’une intelligence artificielle où le calcul est exécuté par les êtres humains.

Il paraît curieux que Amazon ait repris et revendique le nom d’un canular. A votre avis, pourquoi l’entreprise reprend ce nom alors que ce n’est pas forcément quelque chose de glorieux ni de valorisant ?

D’un certain point de vue, Amazon est sûr de ne pas subir les conséquences de cette initiative. Mais il faut aussi souligner un changement qui a eu lieu au sein d’Amazon Mechanical Turc entre le moment où la plateforme a été lancée et aujourd’hui: on s’est rendu qu’on peut vendre ce service aux entreprises d’une manière, dirais-je, un peu plus “noble”. L’idée est d’avouer qu’on n’est pas encore véritablement entré dans l’ère de l’intelligence artificielle tout en promettant qu’on s’y dirige.Il s’agit d’une nouvelle rhétorique qui s’est imposée à partir des années 2010. Elle consiste à dire “oui, aujourd’hui on n’est pas dans l’automation complète. Mais attendez, ça va arriver”.

Tandis que le sociologue que vous êtes estime que cela ne va pas arriver?

Je viens d’un pays, l’Italie, où on avait un fameux dicton qui dit “la révolution c’est pas pour aujourd’hui, mais peut-être pour demain, et certainement pour après-demain”. Ce qui n’est qu’une manière de procrastiner.On retrouve la même idée dans la rhétorique entourant l’automation. Cela est par excellence la définition marxiste de l’aliénation. A savoir la promesse d’un futur transcendant meilleur, qu’il soit d’ordre religieux, politique ou technologique. Ainsi, on étrangle toute tentative de changement de la situation dans le présent. C’est ce que je développe dans la dernière partie de mon livre où je démontre que ce genre de travail manque de reconnaissance, et que là les syndicats ont un rôle à jouer. C’est pour ça que j’appelle à la grande méfiance vis-à-vis du discours des artificiers de l’intelligence artificielle qui essayent de faire croire à ces travailleurs que leur travail est voué à disparaître et à être complètement remplacé par l’automation. Ce qui sous-entend: “votre travail est éphémère et vous n’avez aucun intérêt à vous organiser à moyen ou à long terme”.Je peux ajouter un exemple d’actualité: Amazon vient de lancer, en 2019, Amazon scout, qui est un robot présenté comme automatique et censé assurer la livraison des colis. Or ce sont des robots dirigés par ce qu’on appelle des “overseers”, c’est-à-dire des gardiens du qui accompagnent le robot dans son fonctionnement. Amazon se défend sur ce point en disant que le besoin de ces “overseers” n’est que temporaire. Mais en réalité, ils tiennent le même discours depuis plusieurs années.

Dans ces conditions de travail particulières, vous défendez que l’exploitation des travailleurs prend de nouvelles formes, plus radicales. Pourriez-vous nous les présenter?

Il y a plusieurs manières d’approcher l’exploitation dans ce contexte. Dans mon cadrage théorique, par exploitation j’entends surtout le travail dans des conditions qui ne sont pas formalisées et où les travailleurs ne sont pas rémunérés de manière adéquate.Il existe aussi d’autres formes d’exploitation qui renvoient à—selon l’expression de certains—de nouvelles formes de colonialisme. Pour ma part, je préfère parler d’immigration à distance. Je pense à la délocalisation de certains processus métiers dans des pays tiers en voie de développement, où le salaire est très faible. Il faut souligner que pour la même tâche réalisée en France ou à Madagascar, le prix est incomparable: dans le premier cas la rémunération peut atteindre quelques dizaines de centimes, voire quelques euros, dans le second on est à moins d’un centime par tâche.La troisième forme d’exploitation, qui est plus occulte et plus difficile à voir, est celle du travail gratuit. Il faut savoir que chaque utilisateur lambda des médias sociaux ou les plateformes, en créant des données (par exemple en taguant sur des photos, en notant ou en commentant un article qu’il a acheté, etc.) crée de la valeur. Cette valeur est ensuite captée, gratuitement, par ces entreprises.

Sur ce point, il existe une controverse entre universitaires : entre, d’une part, les “travaillistes”, qui considèrent les activités que vous venez de citer comme du travail, et, d’autre part, les “hédonistes”, qui les considèrent plutôt comme une activité ludique. Pourriez-vous nous préciser ces deux approches ?

Les premiers appréhendent la participation sur les médias sociaux comme une relation sociale relevant du travail et caractérisent l’appropriation par les grandes plateformes de la valeur qui en résulte comme un rapport d’exploitation. Quant aux seconds, ils interprètent la production de ces contenus comme l’expression d’une quête de plaisir et une participation librement consentie à une nouvelle culture de l’amateurisme, et, par là, nient la pertinence même de la notion de digital labor. A vrai dire, ce clivage est assez simpliste et j’essaye dans mon livre de le dépasser; mais disons que ma position est plutôt du côté travailliste puisqu’après tout, c’est du travail que s’efforce de réaliser l’usager dans ces circonstances, ne serait-ce que par l’effort cognitif qu’il engage …

Cela nous amène au cœur de votre démarche. Votre travail ne se limite pas à présenter des constats mais défend également des points de vue, argumente des choix politiques, propose des solutions.C’est un parti pris délibéré ?

Effectivement, c’est un ouvrage sociologique et politique aussi. Il faut se méfier des travaux sociologiques qui présentent des conclusions sous des allures de neutralité. Dans la mienne, intitulée “Que faire?”, je propose explicitement plusieurs pistes de solution, telles que l’inscription du digital labor dans l’orbite du salariat avec l’appui des syndicats, le “coopérativsme de plateforme”comme le propose Trebor Scholz dans son livre-manifesteou encore l’élaboration d’une gouvernance commune sur les données.


Antonio Casilli, En attendant les robots. Enquête sur le travail du clic, Seuil, 2019.