interview

Digital labor, privilège et invisibilisation de la pénibilité (grand entretien dans Le Monde, 11 mars 2017)

Le quotidien Le Monde démarre une enquête sur le digital labor. Le coup d’envoi ? Cette interview que j’ai accordée au journaliste Grégoire Orain.

« Sur Internet, nous travaillons tous, et la pénibilité de ce travail est invisible »

Le chercheur Antonio Casilli explique comment, derrière des services en apparence gratuits, Facebook, Amazon, Google… ont créé une « économie du clic ».

Par Grégoire Orain (propos recueillis par)

Quel est le point commun entre le moment ou vous remontez votre fil Facebook, celui où vous regardez des vidéos sur YouTube et lorsque vous cherchez des photos de chatons sur Google ? Dans les trois cas, vous l’ignorez sans doute, vous êtes en train de travailler.Sur Internet, les grandes plates-formes numériques américaines font tout pour capter notre attention et notre temps, nous offrant des services toujours plus sophistiqués pour communiquer, voyager, nous informer, ou tout simplement consommer.Des outils gratuits, du moins en apparence. Car derrière nos loisirs numériques se cache un bouleversement majeur, mondial, de la façon dont nous produisons de la valeur. De manière plus ou moins invisible, plus ou moins insidieuse, la Silicon Valley nous a tous mis au travail.Antonio Casilli est enseignant-chercheur à Télécom ParisTech et à l’Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS), auteur, avec le sociologue Dominique Cardon, de Qu’est-ce que le Digital Labor ? (INA éditions, 2015).

Dans votre ouvrage, vous expliquez que dès l’instant où quelqu’un se connecte à Facebook, voire à Internet en général, il est mis au travail. De quelle manière ?

C’est un concept que la communauté scientifique appelle le digital labor, c’est-à-dire un travail du clic, composé de plusieurs petites tâches, réalisé sur des plates-formes, qui ne demande pas de qualification et dont le principal intérêt est de produire des données. C’est un travail éminemment social.Sur les réseaux sociaux, par exemple, vous êtes toujours en train de coopérer avec quelqu’un – vous partagez son contenu, likez sa photo, et ainsi de suite –, mais également de travailler pour quelqu’un – le réseau social, qui exploite vos données. C’est ainsi que les grandes plates-formes numériques auxquelles nous avons accès produisent de la valeur.

Quelles sont ces plates-formes, et comment nous font-elles travailler ?

Il en existe quatre types. Le premier type, ce sont les plates-formes à la demande, comme Uber ou Airbnb, qui sous couvert d’une autre activité (transport, location, etc.) font de la production de données, enregistrent nos destinations, notre localisation, nos commentaires, notre réputation, nos évaluations, et qui revendent ensuite ces données.Du côté des chauffeurs du VTC, à lire : Uber crée « une nouvelle population de travailleurs pauvres et mal couverts »Le deuxième type, ce sont les plates-formes de microtravail comme Amazon Mechanical Turk, Upwork, l’application mCent… Des sites sur lesquels des millions de personnes dans le monde réalisent des tâches extrêmement simples [chercher sur Internet l’adresse d’un magasin, numériser les informations d’une carte de visite, décrire les éléments d’une image…] pour des rémunérations extrêmement faibles, de l’ordre de quelques centimes d’euros par minute.Le troisième type, ce sont les plates-formes de gestion de l’Internet des objets. Nos smartphones, nos montres connectées, mais aussi nos télévisions, nos ampoules ou nos thermostats connectés produisent de la donnée qui est ensuite exploitée. Nos maisons se transforment en usine à données, et cette production converge vers les immenses serveurs de Google ou d’Amazon.Le dernier type, enfin, ce sont les plates-formes sociales. Ecrire un post, formuler un tweet, filmer une vidéo pour la partager, mais aussi faire circuler des contenus, signaler ceux qui sont choquants ou inappropriés, c’est du travail, même s’il y a un côté jeu, un côté qui procure du plaisir.

Est-ce vraiment un problème de travailler indirectement et gratuitement pour Facebook ou pour Uber ? Après tout, ils fournissent aussi des services qui sont utiles et pour lesquels nous ne payons pas…

Les personnes qui ne voient pas le souci dans le digital labor sont des privilégiés. Ce sont les gens qui ont le temps et le capital social et culturel nécessaires pour profiter à l’extrême de ce qu’offre le Net. Internet a été conçu pour plaire à ces personnes-là, et celles-ci y trouvent un plaisir fou.  Mais dans le même temps, lorsque nous laissons parler notre privilège, nous faisons l’impasse sur des dizaines de millions de personnes en Inde, en Chine ou ailleurs qui nous permettent de profiter d’Internet pour un salaire de la faim.  Une plate-forme comme Upwork affiche 12 millions de travailleurs enregistrés, autant pour les Chinois de Witmart. Les microtâches réalisées sur ces plates-formes servent à améliorer les intelligences artificielles et les algorithmes des services que nous utilisons, à filtrer les contenus que nous ne voulons pas voir. Un travail invisible, une économie du clic, faite de travailleurs exploités à l’autre bout du monde.

Comment se fait-il que cet aspect de l’activité sur Internet soit méconnu des utilisateurs du réseau ?

Parce que ces entreprises font appel à des ruses pour nous convaincre de travailler pour elles. Pour commencer, la production de données est la plus simple possible. En 2011, Mark Zuckerberg affirmait qu’un partage sur Facebook devait se faire « sans aucune résistance ». On cherche à fluidifier la production de données.  La seconde ruse, qui rend le travail invisible à nos yeux, c’est la « ludification » ; on fait de la production un jeu, ce qui permet aux gens de tirer un plaisir du fait de passer des heures et des heures connectés à des systèmes qui, pourtant, ne cessent de leur adresser des injonctions : clique ici, « like » cette vidéo, commente ton expérience, etc.  Sur les plates-formes de microtravail, c’est la même chose. L’interface d’Amazon Mechanical Turk est assez sympa : des icônes partout, un effet d’émulation entre travailleurs, une valorisation de la réactivité, des scores qui débloquent d’autres jobs à accomplir, etc.  En somme, la ludification permet de pousser les gens à constamment interagir…  Pas seulement. En faisant de la production un jeu, et donc en la sortant de la transaction économique, on minimise le risque que les gens s’organisent, prennent conscience qu’ils sont en train de travailler et, finalement, demandent de l’argent.  C’est pour cette raison qu’il est très difficile d’organiser une prise de conscience collective : tout est fait pour que l’utilisateur soit mis en dehors de la logique contractuelle ou salariale.
Dans ce cas, le « digital labor » n’est-il pas un travail heureux ?

La vraie question n’est pas celle du bonheur ou du plaisir, mais celle de la pénibilité du travail, qui devient invisible. D’autres que nous se tapent les tâches pénibles, les visionnages de contenus méprisables, affreux, terribles, et font marcher le trafic organique dans Facebook. Les personnes qui filtrent les vidéos des égorgements de l’organisation Etat islamique sont aux Philippines, au Mexique, ailleurs. On a délocalisé la pénibilité.

Comment peut-on faire pour prendre en compte ces nouvelles formes de production qui échappent aux cadres habituels du temps de travail, des contrats, du salaire ?

Il y a un problème d’organisation au niveau international, un problème urgent, sérieux, pour lequel il n’y a pour l’instant pas de réponse. Aujourd’hui, si quelqu’un fait grève aux Philippines, un Indonésien va récupérer le travail. Mais ce n’est pas qu’une question de concurrence entre différents pays. Comment donner à tout le monde des droits, la possibilité de contester des conditions de travail ?  En revanche, dans les contextes nationaux, les choses bougent rapidement. Les syndicats, en France, en Allemagne, en Scandinavie, en Autriche, lancent des réflexions sur les travailleurs des plates-formes, de toutes les plates-formes, celles à la demande, bien sûr, comme Uber, mais aussi les plates-formes de microtâches.  Le syndicat allemand IGmetall, par exemple, a lancé Fair Crowd Work, un outil qui doit permettre à ceux qui accomplissent un microtravail de dénoncer les mauvaises pratiques, d’évaluer leurs employeurs, etc.

Si cette régulation ne vient pas, que se passera-t-il ?

Un syndicat, aujourd’hui, ne peut pas se permettre de continuer à avoir les mêmes logiques de dialogue social ou de financement, car les scénarios qui se préparent sont des scénarios de conflictualité.  Elle est déjà là : Uber et tant d’autres font face à des grèves, les modérateurs et les filtreurs s’organisent. Mais en face, les entreprises traditionnelles se « plateformisent » à mesure qu’elles se tournent vers l’exploitation de données, la mise en place d’algorithmes, etc. Cette polarisation demande que les corps intermédiaires sachent de quoi il est question, et quelles sont leurs responsabilités sociales et politiques.

Source: « Sur Internet, nous travaillons tous, et la pénibilité de ce travail est invisible »

Entretien Radio Canada (10 juillet 2016)

Du 4 au 8 juillet 2016, plus de 1 500 sociologues se sont réunis pour discuter de « Société en mouvement, sociologie en changement ». Les effets de la révolution numérique dans nos sociétés ont particulièrement animé les sociologues dont Antonio Casilli et Paola Tubaro, chercheurs à Paris qui ont livré une interview à ICI Radio-Canada.

Source: Sociologie et numérique au XXe Congrès international des sociologues de (…) – Consulat général de France à Québec

Comme d’autres disciplines, la sociologie doit s’adapter aux bouleversements sociaux induits par l’arrivée des nouvelles technologies et la mondialisation des échanges. Réunis cette semaine à Montréal à l’occasion de leur 20e congrès international, les sociologues de langue française ont exploré ces défis. Un reportage de Myriam Fimbry.

Ecouter l’émission:

Entretien dans Progressistes, Science, Travail & Environnement (n° 12, 27 juin 2016)

Les plate-formes bousculent l’équilibre entre travail reconnu et travail implicite, Entretien avec Antonio Casilli

n1-interview CasiliSociologue et chercheur à l’École des hautes études en sciences sociales, Antonio Casilli nous livre ses réflexions sur la manière dont le capitalisme de plates-formes en train de se déployer peut changer notre rapport au travail, à l’organisation du collectif, au politique.

Entretien réalisé avec Sébastien Elka.


Progressistes : Comme sociologue des réseaux numériques, est-ce que vous considérez que le numérique forme une sphère à part dans notre société? 
Il y a continuité entre technologie et société. Les plateformes numériques constituent des « écosystèmes » autour de leurs services, coordonnent et mettent en relation des acteurs divers, consommateurs et producteurs, fournisseurs et acheteurs. En faisant cela, elles formalisent et systématisent – suivant une logique algorithmique – des interactions humaines qui jusque là restaient largement invisibles. Elles révèlent ce que j’appelle le travail implicite, d’innombrables petites et grandes tâches qui ne relèvent pas formellement du travail salarié et qui pourtant résultent bien d’un travail humain et permettent à la société de fonctionner. En s’imposant comme intermédiaires indispensables de ce travail implicite, des plates-formes comme Google, Amazon ou Airbnb révèlent sa valeur sociale, dont elles s’emploient à accaparer le potentiel économique. L’important est que ce travail implicite, très éclaté, largement gratuit ou au mieux sous-évalué, se situe hors du cadre des protections du travail, exploitable avec très peu de contraintes légales et fiscales. D’où le succès ces dernières années de la logique d’externalisation et de crowdsourcing (« sous-traitance à la foule »), qui relève d’un modèle très libéral. Le chauffeur Uber, complètement soumis fonctionnellement à la plate-forme, est nominalement indépendant, entrepreneur de lui-même. Il porte le risque et doit gérer seul son éventuelle évolution et les aléas de son parcours personnel, sans aucun filet de sécurité mis en place par la plateforme.

Progressistes: Qu’est-ce qui fait que cela fonctionne ? 
Ces travailleurs sont pris dans une sorte d’ivresse volontariste, soigneusement entretenue. C’est la volonté de chacun qui est convoquée, la motivation personnelle, avec un flou autour des incitations réelles. Une application numérique est avant tout un design aguichant, un beau jeu qui attire les clics et capte l’attention de son utilisateur. Parfois les plates-formes proposent une rémunération, bien sûr, mais elles jouent aussi beaucoup de la ludification(1), de l’effet de communauté, de petits avantages et récompenses. On est loin de la reconnaissance acquise par le travail salarié.

Progressistes: Tout cela est très sombre. On entend pourtant aussi beaucoup de discours très positifs sur le numérique. Doit-on faire un choix entre les prophètes du grand soir du tout-numérique et ceux de l’Uber-apocalypse ? 

«Je prends mes distances avec ceux qui prédisent le grand remplacement des humains par les machines, un classique que l’on entend depuis des siècles.»

«Je prends mes distances avec ceux qui prédisent le grand remplacement des humains par les machines, un classique que l’on entend depuis des siècles.»


Les deux positions sont biaisées. Je préfère me placer dans un possibilisme critique pour le numérique, mais en étant lucide sur les conditions de son déploiement. Je prends mes distances avec ceux qui prédisent le grand remplacement des humains par les machines, un classique que l’on entend depuis des siècles. Comme la spécificité du capitalisme de plates-formes est de bousculer le ratio entre travail reconnu et travail implicite, la mesure change, et il est difficile de dire si le volume total de travail réel baisse. Il y aura toujours une place pour des opérateurs humains dans n’importe quel système technique. En fait, c’est la forme des relations de travail qui est en train d’évoluer, avec une « tâcheronisation » de l’activité, un retour du travail à la tâche. Au-delà des cas bien connus d’Uber ou Airbnb, le cas emblématique de ce mouvement de fond est Amazon Mechanical Turk, une sorte de bourse du micro-travail qui met en relation offreurs et demandeurs de tout petits boulots numériques, souvent d’une simplicité et d’une banalité extrêmes, aux rémunérations très faibles. Un travail de clic qui ne demande rien de créatif et dont la finalité réelle est la mise au point par la plate-forme de systèmes automatisés équivalents, que l’on nommera – un peu vite – une « intelligence artificielle ». Dans ce mouvement, c’est tout notre système civilisationnel qui est en péril, avec des protections qui sautent et de nouvelles formes d’exploitation qui apparaissent.

Progressistes: Si le travail reste alors que l’emploi est à ce point fragilisé, est-ce que l’on va vers un dépassement du salariat ? 
C’est une vieille question du mouvement ouvrier. Dans des mouvements comme le postopéraïsme italien, le refus du travail se voulait un acte politique, pour se soustraire à la contrainte d’augmenter la valeur du capital et de diminuer la valeur de la vie. Il en reste sans doute quelque chose. Les plates-formes s’implantent d’ailleurs volontiers sur ce terreau là, en faisant tout pour que les tâches qu’elles invitent à accomplir n’apparaissent pas comme du travail, de manière à obtenir l’adhésion et l’engagement qui leur permettent de coloniser notre temps de vie.

Progressistes: Mais alors, quelles sont les réponses possibles ? 
Je vois se dessiner trois pistes. La première consiste à inventer un « salariat élargi », qui englobe ces formes d’activités. C’est ce que demandent aujourd’hui les chauffeurs d’Uber en grève en France, aux États-Unis et ailleurs, comme d’ailleurs les contributeurs d’autres plates-formes qui entrent dans des logiques de recours juridiques collectifs (class actions) contre Google ou les grands médias numériques. Ces travailleurs veulent être reconnus comme tels, avec les droits associés. On les comprend bien sûr, mais cette voie est une fausse piste. Trop en contradiction avec la mécanique de ces plates-formes, leurs revendications ont peu de chance d’aboutir. La deuxième piste consisterait à créer des statuts flexibles qui reconnaissent des droits « portatifs » alimentés au fil des travaux réalisés. C’est la logique du compte personnel d’activité du projet de loi El Khomri, et pour certains travailleurs bien insérés dans le système – des sublimes aurait-on dit au XIXe siècle – cela donnera sans doute un modèle de nomadisme heureux assez attrayant. Mais le déferlement des plates-formes dessine moins ce scénario qu’un monde du travail peuplé de tâcherons du clic comme ceux que l’on voit apparaître dans les déjà nombreuses click farms du Bangladesh ou des Philippines. Un modèle très pauvre à cotisations très faibles, incapable de fournir un niveau élevé de protection sociale. Reste la piste, à laquelle je crois beaucoup plus, d’un revenu de base qui reconnaisse le travail implicite, éclaté mais socialement utile, auquel nous contribuons tous. Et qui organise la rémunération de ce travail par la distribution d’un revenu qui permette de vivre, indépendamment de l’emploi et de sa rémunération. Il ne s’agit pas, entendons-nous bien, d’une logique de rémunération du clic, et donc d’acceptation de l’aliénation. Le revenu de base doit permettre la reconnaissance du travail implicite, de son importance, et libérer du temps sur lequel on puisse choisir son activité, et donc échapper autant à la parasubordination à ces plateformes qu’à la subordination classique du salariat.

Progressistes: Comment s’organiser pour porter un projet de ce type ?
Il y a aujourd’hui beaucoup de collectifs informels qui se créent par la base autour de ces enjeux, des gens concernés par ces plates-formes qui s’organisent pour les surveiller, décortiquer leurs pratiques et contrer leurs abus. Les syndicats commencent aussi à s’y pencher, surtout aux ÉtatsUnis où, par exemple, des chauffeurs Uber ont rejoint les Teamsters, l’un des plus anciens syndicats du pays. IG Metall en Allemagne vient de lancer la plate-forme FairCrowdWork.org pour que les travailleurs du numérique puissent partager de l’information sur leur rémunération et conditions de travail, disposer de conseils sur leurs droits, évaluer les plates-formes et s’organiser. En France, on n’en est qu’à la réflexion mais elle est actuellement très vive, comme à la CGT au niveau de l’UGICT avec le service expérimental T3r1, réseau de coopératives numériques au service de l’action syndicale. Et il y a aussi une question de rapport Nord-Sud, car la plupart des click farms sont aujourd’hui en Asie ou en Afrique.

Progressistes: Et au niveau des mouvements hacker et autres « activistes » du Net ? 
Ils continuent de jouer un rôle essentiel dans le développement de ces outils et actions. Bien sûr, connaissant très bien le fonctionnement du réseau et les subtilités du numérique, ils sont plus proches des sublimes que des tâcherons, une élite qui peut se sentir au-dessus de la mêlée. Mais pour autant ils n’échappent pas aux difficultés, et les autres ont besoin d’eux et de leur compétence technique pour construire des alternatives. Il faut créer des ponts. Ce n’est d’ailleurs pas spécifique aux « hackers », qui est un terme piégé. Tous les métiers créatifs, qui s’en sortent pour l’instant moins mal que les autres, sont concernés et doivent pouvoir être mobilisés.

Progressistes: Vous ne dites rien des forces politiques. Les partis seraient hors course?
Tout le monde essaie de parler de numérique, et les partis conventionnels cherchent à appréhender les phénomènes sociaux grâce à leurs outils théoriques. À droite comme à gauche, un nombre croissant de formations politiques doivent aussi leur succès aux mobilisations sur la Toile : des partis comme Syriza ou Podemos, mais aussi UKIP en Grande-Bretagne ou Cinq Étoiles en Italie. Certains prennent à bras-le-corps des sujets comme les communs ou les libertés en ligne, et rencontrent vite des associations qui ont un coup d’avance sur ces enjeux. Des « partis pirates » se sont constitués à partir de mouvements en ligne, mais on y trouve de tout, de l’ultralibéralisme à l’anarchocommunisme. La question n’est pas de tout réinventer à partir du numérique mais, surtout, de voir avec quelles forces politiques ces mouvements animés par des travailleurs du numérique peuvent interagir et s’agglomérer. Pour un parti comme le PCF, il s’agit sans doute déjà de sortir de ses réflexes bien ancrés, de faire évoluer sa vision du travail, de reposer la question du partage de la valeur, de reconnaître et de comprendre ces sujets pour trouver comment accompagner les revendications.

(1) Ludification : pratique consistant à donner les formes d’un jeu à des activités « sérieuses ».

Source: Les plate-formes bousculent l’équilibre entre travail reconnu et travail implicite, Entretien avec Antonio Casilli | PROGRESSISTES, Science, Travail & Environnement

Dans Coded Publics (Australia, 23 juin 2016)

The production of value online is always collective

My research is situated in a wider field than the simple automation of productive labour. The most controversial question, which is generating a lot of discussion about digital labour, is the return of implicit work, of invisible work. It is often boiled down to this question: is posting on Facebook working? But this is really a quite cursory way of phrasing the issue which makes me uncomfortable, even though I know journalists like these sorts of shortcuts. Said like that, it is just a provocation which does not account for the central point in my thinking, which is that the digital economy is largely based on hidden work, undeclared work that is sometimes unpaid.

Digital platforms enable us to perform activities which bring great benefits to us, but they also lead us to engage in practices which bring great benefits to their owners and investors. The identification of such types of value extraction from society is not a new concept in the social sciences. Before the Internet even existed, the analysis of the invisible labour of women, for example, led to long cycles of struggles for the recognition of this work, which occurred from the 1960s to the 1980s.

Several research areas converge so as to render visible a new way of understanding a labour that does not tell its name. My understanding of digital labour is part of a theoretical tradition. I can cite Marie-Anne Dujarier and her consumer work, or the whole Italian post-operaismo school, which emphasised immaterial labour, as well as Dallas Walker Smythe’s analysis of audience labour. In the end my thinking on informal labour in the context of digital networks revisits and reinterprets, revitalises these great research traditions, which have sometimes been neglected.

Digital labour occurs in several sectors of the economy. Let’s look first at the sharing economy. With companies like Uber, the peril for workers is obvious from the get-go. Neither the French state nor French city officials have done what the government did in South Korea, that is to say create a ‘counter-Uber’ by encouraging companies like Kakaotaxi, but also by creating an infrastructure that aims to transform Seoul into a “sharing city” (not only for cars, but also for lodgings and objects). This is a counterpower represented by public cooperative platforms… in France, these tensions generated classical forms of conflicts, which were, in my opinion, misunderstood by the press. The media applied old categories, and presented the conflicts of June and September 2015 between Uber and taxis as a defence, by the latter, of the status quo, of an antiquated corporatism. Basically, their argument was: ‘look at these remains of the past which are resurfacing and preventing the emergence of innovation’. The news media milieu is highly influenced by industrial interests and by the neoliberal doxa. And also, they are using an outdated rhetoric: the grand narrative of the forces of obscurantism, resisting innovation. But they did not see that it was a case of one platform battling another platform! And traditional trade unions working closely with new, emerging trade unions. The taxi drivers who burnt a few tires and flipped a car, they did put on quite a show, but they work for a platform, too. It is called for example Taxis Bleus or G7… Journalists did not notice either that in June, taxis were demonstrating against Uber, but in September Uber drivers themselves were organising their own trade union, and rallying in the streets to protest against the San Francisco-based company.

And this is also where research on digital labour progressively departs from previous studies on Internet use, on online contributions, because these studies were focused on content: photos, texts and videos voluntarily published on the Internet. With digital labour, we are less focussing on content as such, and deal a lot more with the metadata hiding behind the content. If I publish a picture on a digital platform, of course the human eye will look at the subject of the image, but the algorithm (the machine’s eye, so to speak) will zero in on the metadata. For example, the date, the place, the timestamp, the camera, the IP address on which the photo was routed. So, there are two completely different ways to think about the possible uses of this photo: academics who are interested in online engagement will analyse the wealth of content, the drive to participation, generosity, etc, but those who analyse how data is exploited and how wealth is captured by platforms will concentrate on the economics of the transformation of data into commercial value…

The question, then, is that of the value produced by platform users and of how it should be identified. And I will start by saying that we should not fall into the trap of considering such value as produced by each individual independently of all others.

The main problem is that, too often, researchers play into the hands of platform owners by concentrating on individual production and individual contributions. However, these contributions are intertwined. They are always collective, social activities. My data, my content has no intrinsic value, it only acquires value inasmuch as it is connected to my social graph, as I am linked to other profiles, other pages, other entities: there is a network effect. So, value is never singular, it does not originate from a social void. In contrast, platforms insist that contributions should be evaluated individually. Why? Because obviously for them, this approach has the benefit of atomising, fragmenting the efforts for recognition of digital labourers who end up being remunerated according to discrete tasks, and mostly very poorly. If you read the scientific literature on the various aspects of digital labour, you will see that these studies are often led by researchers working (or partnering) with the very firms that dominate the tech world. Facebook, Google and large telco companies have been trying to figure out for a while at what cost users would be prepared to sell their data, just in case…

 

Translated from the French by Mathieu O’Neil

This post presents extracts from an interview given by Casilli to the French-language INA Global site. The original article is here: http://www.inaglobal.fr/numerique/article/le-digital-labor-une-question-de-societe-8763

Biographical note: Italian-born Antonio Casilli has emerged as one of the preeminent theoreticians of online sociality in the French speaking world. Casilli teaches at Telecom ParisTech (the Telecommunication College of the Paris Institute of Technology) and also runs a monthly seminar on Theoretical and practical approaches of digital cultures at the prestigious École des hautes études en sciences sociales (EHESS). In 2015 Casilli co-authored Qu’est-ce que le Digital Labor? (‘What is digital labour?’). He can be found online at http://www.casilli.fr/

Source: [CP01] Antonio Casilli on digital labour | Coded Publics

Dans Télérama (14 juin 2016)

Microsoft rachète LinkedIn pour 26 milliards de dollars : une certaine vision du travail

En rachetant le réseau social professionnel pour une somme astronomique, Microsoft s’offre surtout plus de 400 millions de CV. De quoi accentuer son contrôle sur nos vies…

Vous rouliez des yeux quand Facebook a racheté WhatsApp pour 19 milliards de dollars en février 2014 ? Rajustez vos orbites : lundi 13 juin, Microsoft a annoncé l’acquisition de LinkedIn pour 26,2 milliards de dollars. Fort d’une communauté de 433 millions d’utilisateurs (dont 128 aux Etats-Unis, et 11 en France), le réseau social professionnel aux profils impeccablement repassés a connu une croissance endémique depuis sa création en 2002, multipliant par près de 100 000 le nombre de ses inscrits. Même s’il est encore loin d’un Facebook et de son milliard et demi d’utilisateurs, il tient ainsi la dragée haute à Twitter (310 millions).

Dans un communiqué, Jeff Weiner, le patron de LinkedIn, s’est (évidemment) réjoui de ce deal stratosphérique : « Comme nous avons changé la façon dont le monde se connecte aux opportunités, ce partenariat avec Microsoft – et la combinaison de leur cloud avec [notre] réseau – nous offre la possibilité de changer la façon dont le monde travaille. Depuis treize ans, nous jouissons d’une position unique pour mettre en contact des professionnels, les rendre plus productifs et performants, et je me réjouis de mener notre équipe à travers ce nouveau chapitre de notre histoire ». Même son de cloche du côté de Satya Nadella, le boss de Microsoft, dont le champ lexical diffère peu de celui de son homologue. « Nous poursuivons le même objectif : donner du pouvoir aux gens et aux organisations », écrit-il dans une note interne publiée par The Verge. « Avec notre croissance autour d’Office 365 et de Dynamics (un logiciel de gestion à destination des entreprises, NDLR), ce rachat est fondamental si nous avons l’ambition de réinventer la productivité et le travail ».

Digital labor

Productivité, performance, travail, trois mots qui pourraient éclairer ce rachat. Qu’on résumera ainsi : en acquérant LinkedIn, Microsoft fait d’abord main basse sur nos vies professionnelles. Une base de données qui permettra au géant américain de fusionner des « graphes sociaux » (la cartographie des connexions entre les utilisateurs), mais aussi d’accroître ses profits grâce aux internautes ? « Ce n’est pas un hasard si les patrons de LinkedIn et Microsoft insistent sur une sémantique liée au travail, estime Antonio Casilli, chercheur à Télécom ParisTech. C’est un vocabulaire cohérent avec l’extraction de données des utilisateurs qui valorisent les grandes plateformes ».

C’est le principe du digital labor : qu’il s’agisse de l’ami que vous ajoutez sur Facebook, du tweet que vous postez, ou de n’importe quel champ que vous renseignez sur un site ou un réseau social, chaque clic produit de la valeur. Soit la version théorisée de cette antienne numérique : « Si c’est gratuit, c’est toi le produit ». Pour Antonio Casilli, « il existe une richesse énorme liée à l’incitation, voire l’injonction – par le jeu des mails et des notifications – à réaliser du travail gratuit pour ces plateformes. En achetant WhatsApp, Facebook a obtenu des centaines de millions de numéros de téléphone ; en faisant l’acquisition de LinkedIn, Microsoft obtient plus de 400 millions de CV, et autant d’annuaires professionnels ».

Emprise quasi-totalitaire ?

Mais pour quoi faire ? Le rachat de LinkedIn dit-il quelque chose de Microsoft et de sa vision du travail ? Selon Antonio Casilli, le danger d’une subordination technique des travailleurs guette, tapi derrière la machine à café : « Microsoft assume sa volonté de prendre en charge toute la vie d’une entreprise, de son univers bureautique, bureaucratique même, en passant par ses outils de formation ou son système d’exploitation. Qui revêt ici un sens très littéral, puisque le système remplace le supérieur hiérarchique dans le rôle du donneur d’ordres. La vision du travail selon Microsoft, c’est celle d’un hypertravail qui peut pénétrer tous les moments de notre vie ».

Dès lors, faudrait-il analyser les prises de guerre du web – WhatsApp et Instagram par Facebook ou Skype par Microsoft – à travers le prisme d’une emprise quasi-totalitaire et très féodale sur nos existences ? « Les géants d’internet sont moins intéressés par une oligarchie à quatre ou cinq que par un contrôle hégémonique sur tous nos usages », tranche Antonio Casilli. Et dans une approche transactionnelle de la vie privée (selon laquelle notre compte LinkedIn, fruit d’une division équitable, vaudrait 53 euros), 26 milliards de dollars, c’est finalement pas cher payé.

Source: Microsoft rachète LinkedIn pour 26 milliards de dollars : une certaine vision du travail – L’actu Médias / Net – Télérama.fr

[Radio] Le digital labor à La Tête au Carré (France Inter, 12 nov. 2015)

C’est toujours un réel plaisir que d’être accueilli par Mathieu Vidard et l’équipe de Le Tête au Carré, émission scientifique de France Inter. Cette fois-ci on a parlé de digital labor avec deux chercheuses que j’apprécie énormément : la sociologue du travail Marie-Anne Dujarier et la vice-présidente du Conseil National du Numérique Valérie Peugeot.

Le digital labor désigne le travail invisible qui se manifeste au travers de nos traces numériques : ces contenus générés par les utilisateurs, qui finissent par nourrir les profits des industriels. Mais quels sont les enjeux de cette réflexion?

Source: Le digital labor / France Inter

Digital labor sed labor : interview (Stratégies, 12 nov. 2015)

Dans le magazine Stratégies, mon interview avec la journaliste Capucine Cousin (agrémentée d’une photo très Star Trek).

Strategies121115

Et si nous travaillions à notre insu, au fil de nos tweets, «likes», «posts» de photos, et nos requêtes sur les moteurs de recherche? Des formes de micro-travail théorisées par Antonio Casilli, chercheur à l’EHESS, qui parle de «digital labor».

 

Greek national newspaper I Kathimerini about “Qu’est-ce Que le Digital Labor?” (1 Nov. 2015)

Ioanna Fotiadi interviewed me for the Greek national newspaper I Kathimerini about our recent book “Qu’est-ce que le digital labor?”

Η ΚΑΘΗΜΕΡΙΝΗ
Τα «ίχνη» μας αποδίδουν κέρδη…

ΙΩΑΝΝΑ ΦΩΤΙΑΔΗ

 

Την επόμενη φορά που θα σας κατηγορήσουν ότι «χαζολογάτε» στο facebook και ξημεροβραδιάζεστε ασκόπως μπροστά στον υπολογιστή, απαντήστε χωρίς περιστροφές ότι εργάζεστε. Αν σας αμφισβητήσουν, παραπέμψτε τους στο συγγραφικό πόνημα των Antonio Casilli και Dominique Cardon «Qu’est-ce que le Digital Labor? » [«Τι είναι η ψηφιακή εργασία;»]. «Κάθε μας δημοσίευση, κάθε σχόλιο ή ακόμα και σύνδεσή μας σε εφαρμογή του κινητού ή σε κάποιο από τα κοινωνικά δίκτυα πρέπει να θεωρείται κάτι ανάλογο με εργασία», εξηγεί στην «Κ» κατηγορηματικά ο Ιταλός κοινωνιολόγος Antonio Casilli, ένας από τους δύο συγγραφείς του βιβλίου, καθηγητής στο Paris Tech (Paris Institute of Technology) και συνεργάτης ερευνητής στο EHESS (Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales).Εως σήμερα μπορεί να θεωρούσαμε τους χρήστες του διαδικτύου «καταναλωτές», στην ουσία όμως αποτελούν την κινητήριο δύναμή του. «Οτιδηποτε μοιραζόμαστε στο διαδίκτυο, όχι μόνο αφήνει ανεξίτηλα “ίχνη’ αλλά θέτει σε εγρήγορση μια ολόκληρη παραγωγική διαδικασία», περιγράφει ο κ. Casilli. «Χωρίς τους χρήστες το Ιντερνετ και οι μεγάλες διαδικτυακές πλατφόρμες δεν θα είχαν λόγο ύπαρξης». Ουσιαστικά, αυτό αφορά κάθε μορφή διαδικτυακής παρουσίας μας στο Ιντερνετ: από ένα απλό κλικ για να δηλώσουμε ότι επικροτούμε κάτι μέσω του like στο facebook ή του RΤ στο Twitter έως ένα κείμενο που θα ανεβάσουμε στο προσωπικό μας blog, μια φωτογραφία στο Instagram, το προφίλ του σπιτιού που υπενοικιάζουμε μέσω airbnb. Αρκεί να φανταστούμε τι θα συνέβαινε αν για ένα 24ωρο κατεβάζαμε όλοι τα χέρια μας από τα πληκτρολόγια εν είδει απεργίας… Θα κατέρρεε το σύστημα ή όχι;Η Google ή το facebook από την καθημερινή μας δραστηριότητα «βγάζει» χρήματα, «από τη διαφήμιση που στηρίζεται στα προφίλ μας, από τα οποία εξάγονται συμπεράσματα για τις κοινωνικές και πολιτικές μας προτιμήσεις». Εξ ου και εμφανίζονται μπροστά μας διαφημίσεις «κομμένες και ραμμένες» στα γούστα μας. «Είναι σαφές, λοιπόν, ότι η ύπαρξη, η λειτουργία και η βιωσιμότητα όλων αυτών των ιστοσελίδων στηρίζεται στη δική μας δραστηριότητα, εμείς δίνουμε τροφή στους αλγορίθμους», υπογραμμίζει ο Ιταλός κοινωνιολόγος. «Και οτιδήποτε παράγει αξία αποτελεί μορφή εργασίας».Ο ίδιος παρομοιάζει την εργασία αυτήν με τις εργατοώρες μιας μητέρας και νοικοκυράς που τα καθήκοντά της αντιστοιχούν σε μια μορφή αδήλωτης εργασίας προς όφελος της οικογένειάς της, που συνήθως υπερβαίνουν αυτά μιας οριοθετημένης εργασίας οκταώρου.Επομένως, στο σύγχρονο ψηφιοποιημένο εργασιακό περιβάλλον εργαζόμαστε επτά μέρες την εβδομάδα, τα δεδομένα μας «αναπαράγονται» ακόμα και όταν κοιμόμαστε ή κάνουμε τζόκιγκ, ενώ βέβαια συνεχίζουμε την εν λόγω άτυπη εργασία μας ακόμα και στις διακοπές – ίσως, μάλιστα, οι ένθερμοι χρήστες των κοινωνικών δικτύων ως αδειούχοι «χτυπούν» περισσότερες υπερωρίες!«Η ψηφιοποιημένη εργασία συνεπάγεται κατ’ ουσίαν μιαν αδιάκοπη προέκταση του πεδίου εργασίας στον χωροχρόνο», παρατηρεί ο Casilli. H εργασία λαμβάνει χώρα εκτός των παραδοσιακά ορισμένων χώρων εργασίας: μπορούμε να γράφουμε από το κρεβάτι ή την παραλία, χωρίς αυτό να μειώνει την αξία της δουλειάς μας – τα κέρδη, δηλαδή, που μπορεί αυτή να αποφέρει στις εταιρείες-κολοσσούς του διαδικτύου. «Οι ίδιες οι εταιρείες ασχολούνται ενδελεχώς με τη δραστηριότητά μας, την οποία αναλύουν συνεχώς, προσδίδοντάς της συνεπώς συγκεκριμένη εμπορική αξία». Αυτό αποτελεί, άλλωστε, και ένα βασικό αντεπιχείρημα έναντι όσων ισχυρίζονται ότι η δραστηριότητα στο Ιντερνετ δεν αποτελεί δουλειά, αλλά διασκέδαση του χρήστη.Η Amazon, που διαθέτει το σύστημα Mechanikal Turk, έχει ξεκινήσει να πληρώνει τους χρήστες έναντι cents για ορισμένα τακτικά καθήκοντα, όπως συμπλήρωση ερωτηματολογίων, οργάνωση των playlists κ.λπ.«Βέβαια, αυτή την τακτική την καθιέρωσε όχι από διάθεση ανταμοιβής των χρηστών, αλλά στοχεύοντας στην ταχύτερη επέκταση της ιστοσελίδας», επισημαίνει ο Casilli.Μεταξύ των χρηστών μπορούμε, σύμφωνα με τον Casilli, να διακρίνουμε δύο κατηγορίες: τους συνειδητούς, που με τη θέλησή τους «τρέφουν» το σύστημα με πληροφορίες, και εκείνους που το κάνουν ασυνείδητα.«Τα όρια μεταξύ των δύο κατηγοριών είναι δυσδιάκριτα. Ουσιαστικά όλοι μας έχουμε μοιραστεί δεδομένα, άλλοτε συνειδητά άλλοτε ασυνείδητα». Μια φωτογραφία των διακοπών που αυθόρμητα μοιραζόμαστε με τους «διαδικτυακούς» μας φίλους μπορεί να θεωρηθεί ως κίνηση «στρατευμένης» βούλησης. «Ας μην ξεχνάμε ότι το σύστημα αποθηκεύει τις γεωγραφικές συντεταγμένες όπου βρισκόμαστε τη στιγμή λήψης της φωτογραφίας, την ημερομηνία, τον τύπο της φωτογραφικής μηχανής, τη διεύθυνση του υπολογιστή μας κ.λπ.». Πόσο διαφορετική θα μπορούσε άραγε να είναι η συμπεριφορά μας αν το facebook, αντί να μας ρωτάει καθημερινά «τι σκεφτόμαστε», μας έθετε το ερώτημα αλλιώς: «Θέλετε να μοιραστείτε αυτό που σκέφτεστε με την παγκόσμια διαδικτυακή κοινότητα»;Κάπου εκεί επανέρχεται το ζήτημα της χρήσης των προσωπικών μας δεδομένων. «Ακόμα και αν είμαστε ανενεργοί ή διαγράψουμε, για παράδειγμα, τον λογαριασμό μας στο facebook, τα προσωπικά μας δεδομένα εξακολουθούν να υπάρχουν και να κυκλ

Source: Τα «ίχνη» μας αποδίδουν κέρδη… | Διαδίκτυο | Η ΚΑΘΗΜΕΡΙΝΗ

Grand entretien dans L’Echo (Belgique, 17 oct. 2015)

Dans le quotidien belge L’Echo, une interview à partir de notre dernier ouvrage Qu’est-ce que le digital labor ? (INA, 2015).

Antonio Casilli “L’internaute est un travailleur qui s’ignore”

  • Rafal Naczyk

Antonio Casilli est maître de conférences en digital humanities au département SES de Télécom ParisTech et chercheur en sociologie au Centre Edgar Morin de l'Ehess. © DIDIER GOUPY

Antonio Casilli est maître de conférences en digital humanities au département SES de Télécom ParisTech et chercheur en sociologie au Centre Edgar Morin de l’Ehess. © DIDIER GOUPY

 

Internaute, blogueur, utilisateur des médias sociaux, on vous exploite, on vous spolie. Aller de lien en lien, arpenter les arcanes du web ne serait plus un innocent loisir, mais aussi du travail. L’internaute est un travailleur qui s’ignore. C’est la thèse défendue par le sociologue Antonio Casilli dans son ouvrage “Qu’est-ce que le Digital Labor?” (éd. INA), coécrit avec le sociologue Dominique Cardon. Chercheur à l’Ehess à Paris, auteur de plusieurs ouvrages sur les cultures numériques, Antonio Casilli est un des grands spécialistes à interroger la transformation des relations entre capital et travail à l’ère numérique.

Consulter ses mails, son mur Facebook et tweeter dès le réveil, c’est travailler ou s’adonner à un loisir?

C’est travailler dans la mesure où l’on produit de la valeur pour les plateformes numériques, qui collectent et exploitent les données non seulement d’un point de vue informatique, mais aussi économique. Seulement, cette activité est brouillée: notre vie connectée entrecroise à tel point notre vie professionnelle qu’elle crée un “espace hybride”, dans le sens où il n’est jamais complètement consacré au travail ni jamais entièrement consacré au loisir…

C’est pourquoi les sciences sociales proposent d’adopter de nouveaux termes pour définir ces activités mixtes travail-loisir, comme le mot-valise “weisure” (de work et leisure, NDLR) ou encore la notion de “playbor” (de play et labor, NDLR). D’autant plus que notre activité en ligne n’a même plus besoin d’une intervention active de notre part.

Qu’entendez-vous par là?

À mesure que se développent les objets connectés qui enregistrent nos comportements dans les interstices mêmes de notre existence (comme nos repas, nos activités sportives, voire notre sommeil), on entre dans ce que je définis comme “l’internet d’émission”. Un internet qui sollicite de moins en moins la volonté de l’usager. On ne vous demande plus de poster en ligne des photos ou des textes, mais on est capable de faire produire aux dispositifs qui nous entourent des données personnelles, qui relèvent soit de votre activité, soit de vos emplacements. En d’autres termes, notre activité de production ne s’arrête donc jamais. Et certainement pas au moment où l’on rentre chez soi après une journée de travail… Le cri de ralliement du mouvement syndical “8h pour travailler, 8h pour nous éduquer, 8h pour nous reposer” n’a donc plus de sens.

À ce titre, vous parlez de “digital labour”. Comment le définissez-vous?

C’est un ensemble d’activités générées par notre présence en ligne. Des activités qui se déroulent sur des plateformes numériques comme les médias sociaux, mais aussi des applications mobiles comme Uber qui vous poussent constamment à cliquer, liker, donner des évaluations… Ces activités sont assimilables à du travail, parce qu’aussi bien les contenus générés par les utilisateurs que les extractions de données sont sujets à une forme de monétisation par les entreprises. Si vous publiez la photo de votre chaton sur Facebook, Facebook est capable de le monétiser. Le génie du “digital labor”, c’est que le travail n’a plus de limites, il devient interminable, 24 heures sur 24, 7 jours sur 7, sans que cette aliénation soit forcément ressentie.

La production de ces contenus n’est pas inscrite dans une relation de subordination… Alors comment parler de travail?

Il faut voir la subordination où elle se cache… La plupart des plateformes numériques sont caractérisées par le “Vendor Lock-In” (l’enfermement propriétaire, NDLR): elles vous enferment dans la plateforme même, en imposant une série de contraintes pour récupérer vos données, vos contacts, vos préférences ou vos contenus.

La deuxième forme de subordination est d’ordre contractuel. Le contrat est représenté par les “conditions générales d’usage” qui, en soi, sont assimilables à un contrat de travail dans la mesure où elles régulent très précisément qui profite du fruit de votre activité en ligne et de vos traces numériques. Que fait la plateforme avec vos données, que fait-elle avec vos contenus, à qui est-elle autorisée à les revendre, quel type de contenus vous devez produire pour la plateforme… Tout y est dit. En d’autres termes, l’internaute est un travailleur qui s’ignore.

La troisième forme de subordination, elle, est moins visible car elle concerne les formes d’injonctions à la participation. Par exemple à travers les relances ou les alertes. Si, pendant plusieurs jours, vous cessez de publier sur certaines plateformes comme Tumblr, la plateforme vous rappelle à l’ordre. Aux états-Unis, le réseau social LinkedIn va d’ailleurs devoir dédommager à hauteur de 13 millions de dollars certains usagers qui estiment avoir reçu trop de rappels intempestifs de sa part.

Vous parlez d’invisibilisation des opérations productives. Ce serait donc un travail inconscient?

Il s’agit plutôt de “travail implicite”. Implicite car il ne dit pas son nom, parce qu’il n’est pas reconnu en tant que tel, et parce qu’il n’est même pas ressenti comme tel… Ce “travail implicite” n’est pas très éloigné du “travail invisible”, caractéristique du siècle passé. Pensez à l’importance du travail des femmes au foyer qui, par la prise en charge des tâches domestiques, soutiennent en réalité la force de travail.

La reconnaissance de ces tâches a longtemps été décrédibilisée, sous prétexte qu’elles les faisaient par amour. Pourtant, les luttes pour la reconnaissance des droits des femmes ont fait en sorte que ce “travail invisible” soit reconnu et rémunéré au travers des politiques sociales.

Or, le “digital labor” ne relève pas de la décision, il se passe complètement de la question de la volonté et échappe à l’utilisateur dans tous les sens du terme. Et ce n’est pas parce que ce dernier prend du plaisir à être sur Facebook que ce n’est pas du travail! Dès lors qu’il y a création de valeur, il y a travail.

Vous dites que le capitalisme numérique profite surtout des tâches non spécialisées et à faible niveau d’implication… En d’autres termes, internet réinvente-t-il l’ouvrier du textile du Moyen âge?

Le “digital labor” ne demande pas des compétences ou des talents particuliers. Il participe à la déqualification de certains métiers en atomisant une série de tâches. À chaque fois, le travail fourni consiste en des gestes simples, insignifiants. C’est l’idéal du travailleur flexible – le contraire de l’homme de métier.

Nous ne sommes pas très loin du “travail en miettes” de Georges Friedmann, qui décrivait, avant l’invention d’internet, l’assèchement du travail par l’hyper-spécialisation. Dans ce schéma, les hackers seraient l’incarnation moderne des “sublimes”, ces ouvriers spécialisés de la fin du XIXe siècle qui étaient tellement doués qu’ils pouvaient choisir leur employeur. Sauf qu’avec le “digital labor”, on assiste à une prolétarisation progressive, car on s’expose à un travail tellement émietté qu’on n’arrive même plus à développer de savoirs autour.

Vous avez un exemple concret?

Le cas le plus flagrant est peut-être celui du Mechanical Turk d’Amazon. Cette plateforme met en relation des travailleurs qui réalisent des microtâches répétitives, des “Hits”, pour des entreprises qui les rémunèrent quelques centimes. Leur job consiste à remplir des questionnaires, écrire un commentaire, cliquer, organiser des playlists, regarder une vidéo, etc. Ce nouveau prolétariat numérique vend en fait son temps de vie pour une misère. Mais la logique du “digital labor” va bien au-delà. Ce travail, parcellaire et atomisé, n’est pas toujours rémunéré. En fait, il ne l’est que rarement. Pour “vérifier que vous n’êtes pas un robot”, Google vous demande parfois de déchiffrer des mots déformés. Sans le savoir, vous aidez à la numérisation de Google Books. Gratuitement.

Faut-il taxer ou rémunérer ce travail numérique?

C’est une question à traiter avec beaucoup de précaution. Je ne suis pas pour une rémunération à la tâche des utilisateurs, car elle expose l’usager à des formes encore plus extrêmes d’exploitation. On se retrouverait devant une clause léonine, une négociation totalement asymétrique à l’avantage des propriétaires des plateformes. Avec des tarifs forcément à la baisse… C’est l’exemple à ne pas suivre, parce qu’aujourd’hui, il n’y a pas de lieu de négociation avec les plateformes numériques. Face aux géants du web, le “digital laborer” ne pèse rien.

Alors que faire?

Il faut explorer des modalités alternatives. Il y a la piste d’une rémunération en droits d’auteur sur le mode “royalties de la donnée” – vous devez me payer quand vous utilisez un de mes posts ou une de mes photos. Mais cette solution est impraticable. Selon moi, il faut d’abord reconnaître le “digital labor” comme une entreprise collective. Le principe même d’internet, le partage sur Facebook, les RT sur Twitter font que la donnée personnelle est un enjeu forcément collectif. C’est pourquoi je défends plutôt l’idée d’un “revenu de base inconditionnel”, qui serait financé par une taxation des plateformes numériques. En France, la taxation des données utilisateurs a déjà été préconisée par le rapport Colin et Collin du ministère des Finances, qui, dès 2014, introduisait la notion de “travail gratuit” que fournissent les utilisateurs. Mais les entreprises aussi ont tout intérêt à évaluer la valeur produite par ce travail invisible. Car en produisant des données, elles travaillent sans s’en rendre compte pour les géants du web.

“Qu’est-ce que le Digital Labor?”, par Antonio Casilli et Dominique Cardon, éd. INA, 2015, 103 p., 6 euros.

Source: Antonio Casilli “L’internaute est un travailleur qui s’ignore” | L’Echo