My interview with journalist Pierric Marissal was published in the French newspaper L’Humanité on Thursday, January 29, 2026, discussing a troubling trend: companies increasingly citing artificial intelligence and automation as rationale for large-scale layoffs, even as the reality behind these claims reveals a more complex—and often contradictory—picture.
Antonio Casilli : « Avec l’IA, Capgemini transforme son plan de licenciement en argument marketing »
L’Humanité
Pierric Marissal
La multinationale du conseil vient d’annoncer 2 400 suppressions de postes en France, au prétexte de l’intelligence artificielle. Pour le sociologue Antonio Casilli, il s’agit d’un effet d’annonce : l’entreprise réduit ses coûts tout en mettant en avant l’efficacité des systèmes d’IA qu’elle vend dans le même temps.
— Capgemini a annoncé la semaine dernière 2 400 suppressions de postes en France, prenant l’intelligence artificielle comme prétexte. Comment interprétez-vous cette annonce ?
Les géants du conseil surfent aujourd’hui sur l’inquiétude qu’ils ont eux-mêmes éprouvée en découvrant, en 2023-24, l’ampleur de l’utilisation de l’IA générative par leurs propres équipes. Les collaborateurs de Capgemini, Accenture, McKinsey, EY et consorts se servaient déjà massivement de ces outils au quotidien. Cela a constitué une sorte de banc d’essai avant que les directions ne décident de transformer cette découverte en opportunité commerciale, amplifiant au passage les craintes du marché pour mieux se positionner comme solution. C’est dans leur ADN, finalement : identifier une tendance et la convertir en business. Parce que les GAFAM et OpenAI ne sont pas les seuls à commercialiser l’IA. Quand une entreprise du CAC 40 veut mettre en place une solution d’IA, elle ne s’adresse pas nécessairement directement au créateur de la technologie. Elle passe plutôt par un intermédiaire, Capgemini par exemple, qui lui promet de développer la solution idéale et de la personnaliser selon ses besoins spécifiques.
Et c’est là que ces entreprises transforment leurs propres plans de licenciements en argument marketing, une manière de dire aux clients : « regardez, nos outils sont tellement bons, tellement disruptifs, que nous aussi nous avons pu réduire le coût de notre propre travail ». Un message qui passe tout à fait bien également auprès des actionnaires.
— Ces derniers mois, il y a eu des licenciements similaires chez Accenture, Amazon, Microsoft, Meta, Tata Consulting Group… Tous relèvent de la même logique ?
Certains sont en effet des effets d’annonce de ce type, pour d’autres, il s’agit plutôt d’un ajustement de la force de travail. Par exemple, pendant le Covid, Facebook a eu une politique de recrutement très agressive pour capter des ingénieurs et ne pas les laisser à ses concurrents. Puis le groupe a tout aussi massivement licencié, en laissant croire que l’IA en était la cause. L’an passé, Amazon a mis à la porte 30 000 personnes, toujours au même prétexte. Sauf que dans la foulée, un cadre dirigeant de la multinationale a expliqué qu’il n’y avait pas réellement d’automatisation ni de motif économique à ces suppressions de postes, mais qu’il s’agissait d’un « changement de culture ».
Cela veut dire que chez Amazon notamment, l’intelligence artificielle devient aussi un moyen de discipliner la force de travail : les travailleurs doivent accepter d’être sous la menace permanente d’une épée de Damoclès, qui prend la forme d’une IA, mais qui reste au fond un chantage à l’emploi classique. Les entreprises ont compris que lorsqu’elles prétendent que c’est l’IA la cause des suppressions de postes, le législateur ne s’insurge pas, les corps intermédiaires pas vraiment non plus, donc elles peuvent licencier à tour de bras sans craindre de conséquences directes ou indirectes.
— Pourquoi ces plans de licenciements ne soulèvent-ils pas plus de protestations ?
Il y a une question culturelle : on ne pourrait pas aller contre le progrès. Voilà quelque chose qu’on a intégré depuis le XIXᵉ siècle. Aussi, et c’est spécifique à l’intelligence artificielle, il y a le fait qu’on ne la met jamais en doute. On ne questionne pas son efficacité ni l’existence même de cette technologie.
C’est-à-dire que si on dit aux salariés « on va vous remplacer par de l’intelligence artificielle », on n’a pas le réflexe de demander « mais quelle IA ? Où est-elle ? » Nous avons un parfait exemple en France avec Onclusive. En 2023, la moitié des salariés apprend qu’ils vont être licenciés, remplacés par une IA. Mais petit à petit, ces travailleurs rassemblent tous les éléments pour démontrer qu’en réalité, leur travail est délocalisé dans un pays tiers, à bas coût. Et dans l’entreprise, la première brique d’intelligence artificielle est arrivée deux ans après les licenciements, en 2025.
Cela illustre bien le fait que collectivement, on ne met pas assez en doute cette technologie. Même si depuis peu, des voix commencent à s’élever pour expliquer qu’il y a beaucoup d’exagération dans les promesses de l’IA, qu’elles relèvent dans certains cas du mensonge, de l’arnaque, voire d’un mythe quasi-religieux.
— Est-ce que, dans le cas de Capgemini, il n’y a pas aussi une forme de délocalisation non dite ?
Capgemini produit et vend de l’intelligence artificielle en utilisant les mêmes ficelles que les autres. Et derrière leur promesse de baisser le coût du travail, on retrouve aussi des petites mains. Fin 2025, le groupe a finalisé l’acquisition de WNS, un de leurs sous-traitants, pour 3,3 milliards de dollars. C’est une entreprise de plusieurs dizaines de milliers de travailleurs qui se présente comme une plateforme de producteurs de services pour l’intelligence artificielle. Souvent, ils ajoutent une mention du type « de l’IA alliée au savoir-faire humain ». Mais c’est tout simplement de l’IA faite par des humains, souvent littéralement à la main.
Ces entreprises s’occupent de l’entraînement et de la vérification, en mettant au travail des ouvriers de la donnée un peu partout dans le monde. WNS a des équipes partout en Afrique, en Asie, mais aussi en Europe comme en Roumanie. Capgemini n’est pas la seule : Meta vient de payer 14,5 milliards de dollars pour racheter Scale AI, une entreprise qui s’appuie sur un réseau de plateformes dans de nombreux pays, de manière opportuniste, c’est-à-dire en cherchant la meilleure opportunité pour optimiser, voire minimiser les coûts de ce travail.
Ce qui importe, c’est d’obtenir le résultat voulu dans des coûts maîtrisés et dans les temps impartis, qu’il faille 5 000 ou 200 000 personnes pour ce faire. Des entreprises comme Capgemini internalisent ou externalisent selon les exigences du moment. Lorsqu’il s’agit de développer des produits à haut niveau de confidentialité ou de type secret défense, il est préférable d’avoir le contrôle sur toute la chaîne de production. Et le même jour où Capgemini a annoncé le licenciement de 2 400 personnes, il a été révélé que l’entreprise avait aussi passé un contrat avec ICE, la force paramilitaire des services de l’immigration aux États-Unis. On peut ainsi expliquer cette tendance à l’internalisation de sous-traitants par le fait que ces dernières années, le secteur de la tech s’est largement réorienté vers le militaire, ou du moins le régalien.
— Quand on les questionne sur ces petites mains de l’IA — qu’elles s’efforcent d’invisibiliser — ces entreprises disent qu’elles ne sont qu’un recours temporaire, le temps que la technologie s’améliore. Qu’en pensez-vous ?
La première fois qu’on m’a posé la question, c’était en 2017. J’ai écrit En attendant les robots à ce sujet en 2019, et le livre est plus que jamais d’actualité. Non, je ne crois pas que ce soit un passage temporaire. Pour décrire le travail des ouvriers de la donnée, on parle d’entraînement de l’IA et cette métaphore est très parlante : pour rester en forme, il ne suffit pas de s’entraîner une fois, il faut s’entraîner régulièrement. Donc tant que nous utiliserons des systèmes d’apprentissages automatiques, il faudra des données mises à jour, conformes avec la réalité, donc travaillées par des data workers, qui réentraînent les IA pour toutes les tâches qui évoluent. Je dirais même, au contraire, que cette masse de travailleurs n’a jamais été aussi nombreuse.
Ils sont d’ailleurs toujours très nombreux à se connecter depuis chez eux sur des plateformes de micro-tâches comme Outlier. D’autres travaillent de manière plus formalisée dans de grands centres d’appels transformés en centres de travail de la donnée. Mais ce n’est pas parce qu’ils sont rémunérés par de grosses entreprises qu’ils ont un contrat de travail en bonne et due forme : souvent, le seul document qu’ils ont à signer est une clause de confidentialité.
— Avec votre groupe de recherche, le DiPLab (Digital Platform Labor), vous avez travaillé sur les travailleurs de la donnée au Venezuela et en Égypte. Pourquoi ce choix ?
Dans la communauté scientifique s’est installée récemment la notion d’extractivisme numérique. Les pays du Nord extraient autant le travail humain que les ressources naturelles. Et parmi les travailleurs de la donnée d’Amérique latine qui triment pour les géants étasuniens, une proportion considérable est au Venezuela. Le coup d’État mené par les États-Unis est venu confirmer la pertinence de ce concept d’extractivisme, et ses liens avec l’impérialisme des puissances du Nord.
Depuis 2017, et l’embargo imposé par la première administration Trump au Venezuela, le pays vit une vague d’appauvrissement progressif et d’émigration. Qu’ils soient restés ou en exil, les Vénézuéliens sont très nombreux à se connecter sur les plateformes pour effectuer des micro-tâches. C’est aussi un moyen pour eux d’être payés en dollars.
En Égypte, la logique est assez différente. Disposant de moins de pétrole que ses voisins du Golfe, le pays est devenu économiquement dépendant de l’Europe, des États-Unis et de la Chine. Et le travail de la donnée fait office de baromètre de cette dépendance. Nous avons rencontré par exemple des travailleurs qui, depuis le Caire, sont rémunérés par des startups du Golfe pour entraîner des modèles chinois. Ils travaillent aussi avec des entreprises américaines comme Meta. Les Égyptiens représentent une force de travail nombreuse et stable, qui œuvre pour les trois blocs géopolitiques. On vient de produire un rapport à ce sujet avec Myriam Raymond : Data Work in Egypt: Who Are the Workers Behind Artificial Intelligence? Rapport DiPLab 2025-26.
